‹ Autour d'EmersonChapitre 35 sur 53 · RE · texte numérisé non relu

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gens. Pour comprendre George Sand faisant étalage public de sa vie intime d'amoureuse, James estcontraint ° d'imaginer une Providence spéciale à l’usage des Français qu’elle voue aux confessions scabreuses à jet continu. Mais il continue à faire ses délices de nos artistes. Il n’y a pas une «idée » dans Loti, — ce qui est bien injuste,— mais, après une lecture de Matelot, James « déguste Loti tel quel, comme un philtre, comme un baïiser », et cependant, « quelles niaiseries »!

En 1883, Henry James s’est fixé à Londres, pour

le reste de sa vie. A part des fugues périodiques sur le

continent, en France et en Italie, il reste dans la capitale, mêlé discrètement à la vie mondaine. Les grands, les uniques événements de son existence sont ses livres. Paraissent successivement les Bostloniens, la Princesse Cassamassina, le Portrait d'une Dame, Ce que savait

Maisie, Daisie Miller, épisode international... en atten-

dant les Ambassadeurs, la Coupe d'Or, les Ailes de la Colombe, ses chefs-d’'œuvre.

Ces livres de passion épurée, de haute intellectualité et d’admirable dessin lui gagnent l’admiration d’une élite : William James, William D. Howells, Miss Grace Norton critique et biographe deMontaigne, Edmond Gosse, Paul Bourget, Mrs. Humphry Ward l’auteur de Robert Elsmere, Mrs. Wharton dontla manière ressemble à bien des égards à celle de James. À ces correspondants choisis, Henry James se livre, discute son esthétique, édifie son rêve d’une fédération romanesque de culture anglo-latine. Il confie à son frère, resté uniquement et jalousement américain, « qu'il ne peut plus regarder le monde anglo-américain que comme une vaste entité

anglo-saxonne, destinée à fusionner si bien, que vouloir

en marquer les différences devient de plus en plus pé-

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dantesque et vain. La fusion s’accomplira d’autant plus vite qu’on l’acceptera sans moins la discuter, et qu’on traitera la vie des deux pays comme continue et de plus en plus interchangeable, comme de simples chapitres divers d’un grand ensemble général ». Il compose ses. romans pour hâter cette fusion : « La littérature, le roman en particulier, fournit une arme magnifique pour cela et on peut faire ainsi œuvre excellente.» James veut écrire de telle sorte «qu’il soit impossible de dire si, à tel. moment donné, c’est un Américain qui écrit sur l’Angleterre, ou un Anglais qui écrit sur l'Amérique». Bien loin d’avoir honte de cette duplicité que lui reproche William il en est fier, c’est un signe de « haute civilisation ». ‘

James tient parole et, sur des sujets cosmopolites, nous le voyons élaborer la technique qui lui est spéciale. ‘ La correspondance complète très heureusement sur ce point les confidences des préfaces de l’édition définitive. On connaît cette technique toute intuitive, toute subjective au point de départ, qui consiste à projeter surun plan de belle objectivité artistique ce que l’on pourrait nommer les données immédiates de la conscience du romancier, la prétention presque touiours heureuse qu’a James de composer, comme il dit from the center outward, du dedans au dehors, la vraisemblance ou la vérité des sujets consistant dans une coïncidence heureuse entre la vie pressentie par l'artiste et les données du monde réel. Méthode originale que des livres récents (1) nous ont rendue familière. James romancier est de la lignée du cœur et de l’imagination, de ceux qui travaillent en profondeur et affirment qu’il y a plus de cho-

(*) Comme ceux de M. Proust et de J. Giraudoux entre autres.

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ses dans le monde que dans notre philosophie ou notre art. Son art est fait d’un goût exquis parmi une matière débordante. Il est le résultat d’une imprégnation, d’une « saturation » spéciale produisant une admirable plénitude et une incontestable sincérité, La correspondance définit à souhait cette esthétique à laquelle James s’abandonne, esthétique subtile et originale qui ne l'enrichira jamais, qui fait de lui bien à tort une énigme pour beaucoup, mais à laquelle il tient ferme d’un bout à l’autre de sa correspondance. Dans maintes lettres, il se définit en s’opposant. À R. L. Stevenson il reproche l'absence du dessin et de la couleur dans ses livres. Stevenson conteur fait le charme de l'oreille, mais il oublie de donner pâtureà l'œil. Ilne sait pas voir. Howells, au contraire, sacrifie à la description du réel l’imagina-

tion créatrice. Impossible de voir sans imaginer, impos-

sible de faire voir sans communiquer et suggérer. Rien n’est beau que ce qui s’imagine. Le roman est «une fenêtre » ouverte sur le dehors,mais «à chacun sa fenêtre». «Où il y a vie, il y a vérité, et la vérité est dans la tête de l'artiste.» Avant tout, que l’œuvre d’art soit harmonieuse et une:«qu'’elle sacrifie à l’exquis». James ouvre sa porte « au Diable », « au sens du beau, du mystère, . des rapports, des apparences, des abîmes du tout, — et de l'expression». L'art est expression. James veut être peintre et dramatiste, peintre par les beautés de la forme, dramatiste pour le pathétique intérieur que l’art

met à jour.

Il aime à approfondir et à fouiller, «à faire le tour des ® choses en tous sens». Sa méthode favorite,qu'’il confie à Mrs. Humphry Ward, c’est celle qui place une conscience centrale dans le roman comme un « réflecteur », un « miroir », pour faire l'unité de la composition en

HR SNA (LL PO Ge M ta re dt ee, METRE » É a AN x D 3 4 ! ‘4 ' f £

réfractant la lumière. Ce qui le caractérise encore, c’est cette faculté « disparue du monde moderne», «la faculté d'attention». Densité etintensité, il prend ces mots pour sa devise. Il conseille «de se tenir ferme, pour mieux s’abandonner aux mouvements de la vie». James est plein de ces formules de métaphysique romanesque. Il n’ignore pas les dangers de la méthode. Il veut « faire difficile » de propos délibéré. C’est un amateur de perfection. C’est « la qualité qu’il distille ». Il engage à ce sujet une polémique courtoise avec H. G. Wells qui lui envoie ses livres. Jamais auteurs furent-ils moins faits pour s'entendre? Volontiers élogieux et plein de tact, James mêle la critique aux louanges. Il aime chez Wells le tlot et la palpitation de la vie. Il vante, non sans quelque ironie d’ailleurs, chez l’auteur d'Anne Véronique «ce sens de la vie, cette capacité pour mâcher l’épaisseur du monde à siénormes bouchées». Pour lui, «iln’y a pour le romancier ou le peintre nulle relation authentique, intéressante et belle des choses, à moins que la grande marmite ou creuset de l'imagination n'intervienne et ne joue son rôle.» Il manque à Wells «ce détachement, cette transmutation chimique de l’élément esthétique et représentatif ». James « adore une objectivité harmonieuse intégralement et patiemment réalisée». Il aime en art l'éloignement des belles perspectives. Il a jusqu’à l’extrême « l'instinct et le sens de la fusion, des rapports, le besoin de comprimer et d’enclore l’une dans l’autre les différentes parties de sa matière». Il revient sur ce point dans une lettre à Paul Bourget, au sujet de la Duchesse Bleue. L’esthétique duromancier français, dont il admire d’ailleurs les solides qualités n’est pas la sienne. On voit trop la structure de ses livres, le système s’étale au préalable et gâte le plaisir artistique, le faire est trop lucide et conscient, trop logique. Il y a « excès d'analyse préa-

lable». Bourget «est trop prophétique, trop candidement et extérieurement constructif, trop disposé à nager luimême dans le dense élément de réflexion où il plonge ses figures». Ily a «trop de clarté intellectuelle », pas assez de cette « ombre » qui marque le vrai romancier. De celte ombre James avait conscience qu’il abusait souvent lui-même, mais il persévérait, avide avant tout d’expression.

Il découvrait en 1898 sur la côte de Sussex la petite bourgade de Rye, un des « Cinq-Ports » anglais. Il y louait d’abord, puis acquérait un délicieux ermitage, « gris, humide, somnolent à souhait », pour flatter son amour de la solitude et du silence.Dans ce logis historique et blasonné qui hébergea jadis George IT, James se cloîtra pour le reste de ses jours, pendant plus de vingt années d’une studieuse retraite, où il accueillait de loin en loin un parent ou un ami. C’est là, entre deux courses à Londres, qu'il ourdit la soie merveilleuse de ses arabesques. Il ne désertera Rye qu’au soir de sa vie pour aller se loger à Chelsea, dans le voisinage de la maison de Carlyle. Il.est retourné pendant quelques mois en Amérique d’où il rapporte en 1904 la Scène Américaine, livre prestigieux qui applique à l'âme des paysages sa technique habituelle, toute en suggestions et en « appréciations », attachant à chaque coin et parcelle d’un site des nuances infinies de sentiment et de pensée. Il a publié et refait partiellement son œuvre. Elle ne l’a pas enrichi. Ses tentatives au théâtre ont échoué. N'importe. Il s’esl exprimé dans ces romans aux beaux méandres qui n'ont jamais courtisé l'éloge des foules, romans à la fois et tableaux, poèmes ou symphonies, dernier mot de l’esthétique moderne. « C’est, l'art qui fait la vie», déclare-t-il orgueilleusement à

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Wells qui vient de le parodier dans un «à la manière de..». On peut le critiquer, mais il garde sa foi.

L'idée qu’il se fait de la vie et de la littérature, c’est que « la forme que nous donnons à cette dernière est admirable en proportion de son étendue, de sa variété, de sa plasticité, de sa largeur, du fait qu’elle se greffe sur l'expérience changeante et sincère de l’individu qui la pratique ».

« C’est l’art qui fait la vie, qui fait son intérêt, son importance». Rien ne vaut cela en force et en beauté.

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© Survient la guerre. Que deviendra la Cosmopolis idéale de James ? Tout de suite il se donne à la croisade. Les James n’ont jamais médit de la France. William, dejà en 1870, avait prophétisé dans une de ses lettres la revanche française pour l’Alsacé-Lorraine, résultat fatal de la victoire prussienne. Aux théoriciens de la décadence, il objectait qu’à son sens la France avait encore l’âme fortement chevillée au corps. Henry James à soixante-et-onze ans abandonne sa solitude. Il se dépense à Londres dans les œuvres de charité. Il suit avec émotion toutes les péripéties du drame. C’est son rêve de toute la vieque les Alliés défendent contre le Barbare. Il est tout Anglo-Saxon et Latin. Vive donc l'alliance anglo-française! Il voit son rêve romanesque se lever armé et casqué. Aux lettres du soldat-poète Rupert Brook il met une ardente et délicate préface. L’abstention de l'Amérique lui inspire une décision suprême. Il prend ses lettres de naturalisation britannique, et meurt trop tôt pour voir la prise d'armes américaine qui l’eût peut-être rattaché à son pays.

Le cas des deux James est bien fait pour décourager le monisme déterministe de l’hérédité littéraire. Ici les

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mêmes facteurs et les circonstances identiques offrent des produits différents et en partie contradictoires. Wil- Jiam James a donné lui-même le démenti à la devise ex duobus unum qu’on serait tenté de leur appliquer à lui et à son frère, quand il a écrit: « Lui et moi sommes si complètement différents d'habitude et de conduite que nous ne pouvons nous juger justement.» A quoi Henry James lui-même acquiesçait. Pour William « les valeurs ne sauraient être indépendantes de l’existence ». Pour Henry, « c’est l’art qui fait la vie », et qui lui donne son sens et son prix. Pragmatistes en principe, tous deux, il est vrai, partent de l’expérience et s’en remettent à l'intuition. Tandis cependant que pour le philosophe l’expérience et la vie sont le principe et le terme detoute spéculation, ellesne constituent pour le romancier que le terreau où pousse l’art, couronne-

ment de l'existence. William James pardonnait mal à son

frère r’intellectualisme de ses procédés et sa recherche de l’absolu dans la perfection artistique. Il a fort bien décrit la méthode du romancier, mais en l’appelant « perverse », et en l’engageant à y renoncer sous peine dene survivre qu’à titre de«curiosité littéraire». William trouvait l'Angleterre « trop moelleuse et capitonnée pour son goût rustique ». Il invitait Henry à venir se rajeunir outre-mer. Ils incarnaient en fait deux esthétiques contradictoires, l’un celle de la fougue et du mouvement, selon la formule de Whitman, l’autre l’esthétique du symbolisme et de la suggestion, celle des correspondances selon Baudelaire et Mallarmé :

Les parfums, les couleurs et les sons se répondent,

esthétique que niait William James quand il écrivait à son frère : « Ce qui n’existe qu’à l’état de parfum n'est

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