‹ Autour d'EmersonChapitre 34 sur 53 · AC LA · texte numérisé non relu

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problème de la liberté l’inquiète particulièrement. C’est

alors qu’il découvre la philosophie de Charles Renouvier. Elle marque une date dans sa vie. Il s’est nourri au préalable de pensée française, surtout de positivisme. A l’époque même où il s’initiait dans la lecture de Burnouf, et de Caro, à la psychologie des religions, il étudiait Littré et Auguste Comte. C’est la première assise de sa philosophie, le penchant empirique sous la fougue et l’'émotivité, et ce qu’il faut bien nommer le lyrisme particulier à William James. Renouvier lui rend la santé morale. Il lui en fait hommage dans une lettre écrite en français : « Je renais à la vie morale... Grâce à vous je possède pour la premièrefois une conception intelligente et raisonnable de la liberté.» Renouvier et Wordsworth : l'ont tiré des limbes du doute.

De retour d'Europe, William James est instructeur de physiologie, puis de psychologie à Harvard. En Amérique, la psychologie est alors unescience à ses débuts, et la philosophie périclite. James leur insuffle une vie nouvelle. Nourri de pensée allemande et française, mais tournée en usage personnel, il esquisse dans un rapport admirable de franchise sa conception de la philosophie. Le philosophe pragmatiste s’y découvre déjà tout entier. James affiche le dédain des systèmes. La philosophie est, par-dessus tout une gymnastiqueintellectuelle,un moyen pour le philosophe d'affirmer sa personnalité. « C’est, l’habitude contractée de découvrir une alternative, de ne rien accepter comme donné ou reçu, de rendre leur fluidité aux dogmes conventionnels, d'imaginer des états de pensée différents.des nôtres.» La philosophie, c’est le simple mot de Touchstone dans As you like it : « Y a-t-il en foi une philosophie, berger? » Peu ‘importent les doctrines que les étudiants reçoivent de leurs maîtres:

pourvu qu'ils tiennent d'eux « la vivante attitude philosophique de l'esprit, le coup d’œil indépendant et personnel sur ce qui touche à la vie, le désir ardent de l’harmoniser ».« La philosophie, comme Molière, prend son bien partout où elle le trouve.»

Physiologue, psychologue et philosophe, William James a trouvé ses idées maîtresses. La science ne lui suffit pas; il lui faut la vie, l’action, le mouvement. Il engage la luttecontre la scolastique del’Absolu, etilnous donne les raisons qu'il a pour partir en guerre contre la métaphysique. C’est un vivant qui demande un monde multiple, complexe et toujours changeant ou, comme il dit, pluraliste, pour échapper à l’incrtie du monisme contemplatif. Il veut agir et se mouvoir. Il est; comme Roosevelt et Whitman, Américain et amateur de vie intense. À un univers stéréotypé, limité et défini, où toutes choses sont a priori cequ'elles doivent être, il préfère le hasard, l’aventure etlechaosavec la recherche romanesque et la liberté. La chasse l’intéresse plus que la prise, Lui-même a défini les types d'esprit; il y a les durs et les fendres. Il est parmi les durs. D'un côté, les idéalistes et les platoniciens pour qui le monde vient se ranger totalement dans les catégories qu’ils lui offrent. D'autre part, et c’est le camp de James, les aventuriers, les conquérants spirituels, les athlètes pour qui la vérité n’est jamais faite mais se fait, ceux pour qui penser est une bataille, un risque qu’un cœur saxon accepte comme une prouesse et un sport. Quoi qu’on pense de sa philosophie, et si peu enclin que l’on soit à pactiser avec son anti-intellectualisme, là est le charme et l'attrait de James, l’allégresse el la contagion bienfaisante de sa pensée. Nous sommes aux SOUrCES de Jouvence. Un individu préfère sa propre pensée à des spéculations de plusieurs siècles. Éclectique actif et pratique, James

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prend l’esprit et rejette la lettre des synthèses. Avec un brio merveilleux, avec un lyrisme mêlé d’humour (voir t. II, p. 135, l’instantané qui l’a surpris à jurer tout haut contre l’Absolu en compagnie de son collègue Royce), il dénonce la métaphysique moniste et demande en philosophie l'aventure, la découverte, la bataille. Pour lui lemonde de l’être et du connaître se confondent. Le salut n’est pas en des maximes, mais « des actes de pensée». Le doute épuise. « I] faut passer outre. » Le monisme est un cercle clos, c’estle monde de l'indifférence sans aléa pour la volonté. « La vie est le mal. Il y a deux âmes dans ma poitrine. Je vois le mieux et au moment même où je le vois, j’accomplis le pire. Dire que les molécules de la nébuleuse impliquaient cela et l'ont impliqué de toute éternité c’est me condamner au dilemme du pessimisme ou du subjectivisme... Quel homme vivant se préoccupe de ces subtilités, quand le problème réel le confronte, le problème de faire face à un monde préordonné d’où toute éventualité est exclue? » Peu soucieux de savoir si ce ne fut pas sur une de ces « subtilités » mêmes qu’un Spinoza édifia héroïquement son monisme, James lui oppose sa théorie du Will-lo-believe, du risque et de l’alternative. Il n’y a pas de liberté sans choix et choix personnel. Le vrai est une hypothèse aux risques et périls de chacun. Lui reproche-t-on de nous replonger par là en plein subjectivisme, de nous reporter au dilettantisme ou au fanatisme dusensindividuel; lui objecte-t-on que l'individu ne saurait être seul juge de la vérité, James nous oppose le monde de la réalité ambiante. Au réel de vérifier la vérité de nos hypothèses. «Ïl faut faire prendrel’air à nos croyances et les projeter dans le grand sein hurlant de la nature.» Tout est vrai qui ést sincère et vivant. Le problème de la vérité se résout en termes d'offre et de demande entre nous et

l'univers. « Impossible d'échapper au risque; pourquoi donc-ne pas le considérer comme une fondation naturelle?.. Nos volitions sont actives, pourquoi ne pas envisager le fait carrément et tirer profit de l’aveu?» La philosophie n’est pas passive, mais agissante. Elle est une attitude, une conviction, une force, un conflit, l’expression d’un tempérament. L’idéalisme renanien de tel de ses collègues le révolte. « Quelle philosophie fantastique ! Comme si le monde des valeurs était indépendant de l'existence ! C’est uniquement en élani qu’une chose est meilleure qu’une autre. L'idée de ténèbre est aussi bonne en soi que celle de lumière. Mais il y a plus de valeur dans l’éfre de la lumière.» « Que deviennent au prix du réel les systèmes les plus harmonieux ? » « Toujours les choses crèvent du poids croissant de l’expérience. Unités dramatiques, lois de la versification, doctrines scolastiques. Bah ! donnez-moi Whitman et Browning. » « Ce sont ceux qui affirment que l'idéal et le réel sont continus et coïncident qui sauvent le monde.»

James accepte le dualisme pensée-matière. C’est la porte ouverte au libre arbitre et à l'effort. Pas de monde tout fait. Sur ce point sa pensée revêt volontiers des formes caustiques et familières : « Puéril idiot ! comme si nos formules touchant l’univers pouvaient en altérer la majesté; comme si le monde du sens commun eb ses devoirs n’étaient pas éternellement et éternellement réels. »« Ma philosophie est ce que j'appelle un empirisme radical, un pluralisme, un « tychisme ». Elle représente l’ordre comme conquis graduellement et toujours en train de se faire.» Il rejette « toutes doctrines de l'absolu ». Le monde est « un complexe touffu de rapports intelligibles ».

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Il y avait un poète dans ce philosophe, comme il y avait en lui un homme d'action. Il a la religion de la vie, du mouvement et du rythme. Sa définition du poète ressemble à celle qu’il donne de la philosophie et du philosophe. Si le monde est un complexe de formes et de rapports, c’est au poète qu’il revient de l’exprimer. Dans les montagnes Adirondacks où il excursionne il a ce qu’il nomme sa nuit des Walpurgis. Il prépare ses conférences d’'Edimbourg sur les Variélés de l' Expérience religieuse. Fidèle à sa méthode, il veut éprouver les sentiments qu’il étudie. Il passe la nuit dans la forêt, au clair de lune. I] lui semble que « les Dieux de la nature se rencontrent dans sa poitrine avec les Dieux moraux de la vie intérieure». Cette duplicité du mystique, harmonisée dans la conversion, acte essentiel de la vie religieuse, James en fait l'expérience avant de la décrire à son auditoire d'Écosse.«Les deux sortes de Dieux n’ont rien en commun. » Il s’abandonne à eux en mystique et en poète. Il goûte « le sens profond de toute la scène», « l’intense et plus qu'humaiïine distance de cette vie en profondeur », l'attrait, l’appel qui en émane, « sa fratcheur éternelle», « son immémoriale antiquité», son déclin. À ce sentiment quelque chose de «totalement américain » se mêle, certaine « suggestion patriotique », tout cela pêle-mêle, « mémoire et sensation tourbillonnant ensemble inextricablement». Expérienceunique que James souhaite de répéter périodiquement. Il comprend maintenant ce que c’est qu’un poète. « C’est une personne capable de sentir la complexité des influences » qu'il a éprouvées lui-même, et «d’y trouver des routes pour l’expression verbale ». Dans ces pages troublantes le lyrisme masque la pensée, le poète s'impose au philosophe. Pour traduire les impressions d’un panthéisme puissant mais confus, James a recours à la langue dans

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laquelle Jack London célébrait le Call of the Wild, cet intraduisible attrait de la nature sauvage et primitive, à celle aussi de Whitman dans ses odes à grande enveïgure. Vie et rythme sont synonymes de vérité. James veut voir monter « la tension morale ». Ce qui pousse l'homme dans la vie, «ce n’est pas tant l’éminence de ses facultés, que la pression de la vapeur appliquée à chaque pouce carré : c’est cela qui meut la machine». C'est ce rythme qui faisait pour lui l'attrait par excellence de l'Amérique. Il n’omet aucune occasion d’exalter son pays. il n’est à l'aise qu'outre-mer. Il a la religion des États-Unis. Il en parle avec l’enthousiasme d’un Mark Twain, d’un Roosevelt et surtout, encore une fois, d’un Whitman. Il est Américain sans réserves. En 1897, il rédige en français, et par anticipation, le testament suivant daté de Rye en Sussex : « Je veux que mes cendres reposent sur les bords de la rivière Charles, au milieu de ce bon peuple de Harvard Squere (sic) que j'aime tant.» Au cosmopolitisme de son frère Henry il n’a jamais complètement pardonné et il n’a pas non plus cédé d’un pouce. Il prend les Américains « tels qu'ils se prennent eux-mêmes», tels qu’ils sont, et il les aime. Revenant d'Europe à soixante-cinq ans, il traverse New- York et il vibre. Il célèbre « le courage, l'audace vertigineuse de tout cela, le sentiment de légèreté spécifique qui en est inséparable,comme s’iln’y avaitrien qued’aisé, etlesgrands soubresauts du progrès, simultan ément coordonnés vers un avenir infini». Tout cela constitue le fond trépidant de la vie américaine, « un battement de vie » qu’il n'avait jamais senti à ce point.

La rançon de cette fougue et de cette véhémence existe. Outre les contradictions inhérentes au système, Je cercle vicieux de la pensée prouvée par le monde,

du monde prouvé par la pensée, lasubstitution constante d’un critérium à un autre pour les besoins de la cause, on perçoit dans l’homme comme dans la pensée un dualisme latent. Les Dieux de la nature et ceux du monde intérieur se combattent en lui comme dans la nuit des Walpurgis sur les montagnes Adirondacks. Naturisme et Humanisme sont aux prises. Il est beau d’être «flexible », de maintenir fluide la notion de vérité, mais il y a excès de vie, excès de mobilité de la part d’un philosophe. Le danger est de prendre ses désirs pour des vérités et de se donner sans discernement à tous les enthousiasmes qui passent. Épris d’explorations et de découvertes nouvelles dans le monde psychologique, la crédulité de James est sans bornes. Il accueille, à mesure qu'elles paraissent; toutes les formes du mysticisme, spiritisme, mind cure, «science chrétienne». Danger plus grave encore, il prétend faire de la vérité avec les parties obscures du moi et les ténèbres du subconscient. Socrate faisait descendre la philosophie du ciel sur la terre. James l’entraîne dans l’antre du Docteur Faust. Au catholicisme il rêve de substituer la Société pour les Recherches Psychiques. Même sur le chapitre de la vie, centre de sa philosophie, telle lettre intime fait douter, sinon de la sincérité, du moins de la solidité de ses convictions. La vie pour lui est une «farce». Elle ne réalise point notre idéal le plus profond.Jamesse retourne vers le «spiritisme si peu scientifique et tant décrié ». Si belle et touchante que soit sa théorie du risque, ne devient-elle pas bien suspecte et vague, quand onla voit étayée et « déterminée » par un appel aux « impressions irrationnelles, aux vagues soupçons, aux aspirations», au sentiment de tendances imprécises. Voilà pour James les sources du sentiment religieux conçu comme « une hypothèse vivante»! C’est à faire regretter la sécurité que l’on goûte dans l'absolu.

Rien ne peint mieux les aspects à la fois les plus séduisants et les plus téméraires du relativisme de James que telle réponse faite à un questionnaire sur la réalité de l'expérience religieuse. On lui a posé des questions précises sur la forme que prend pour lui le surnaturel, sur Dieu, l'immortalité de l'âme, la prière. Avec une franchise et un courage dignes d’éloge, et sans souci des contradictions, le philosophe du Will-lo-believe a répondu. Ses doutes sont nombreux. Il les confesse sans biaiser et «passe outre ». Qu'est-ce que la religion? lui demandet-on. — La foi que quelque choseexisle. Uneréalilé sociale. — Dieu est-il une force? — 11 doit en être une. — James croit-il en Dieu du fait d’une expérience personnelle? — Non, mais par besoin. — Pour d’autresraisons encore? — Non, pour des raisons uniquement sociales. — Est-ce là une foi ou un besoin d'utiliser le divin? — James ne peut uliliser le divin, mais cependant il y croit. — Dieu lui est-il réel et présent? — Obscurémeni. — Peut-il prier?

— Impossible, il se sent ridicule et artificiel. — Qu'est-ce:

que la spiritualité? — La sensibilité à l'idéal; avec cerjaine liberlé d'abandon à l'imagination en ce qui le concerne. — Croit-il en limmortalité de l'âme? — Oui, à mesure qu’il vieillit, et parce qu’il se sent de plus en plus apte à vivre. -— Accepte-t-il la Bible comme source de la religion? — Non, non et non. C'est un livre si humain qu’il ne comprend pas comment la croyance à son origine divine peut survivre à sa lecture. — Qu’entend-il donc par l'expérience religieuse ? — Toul moment de la vie qui nous rend plus proche et plus sensible la réalité du spirituel. Tout l’homme est dans ce questionnaire déconcertant qui aurait réjoui le cœur de Renan.

Tel était James, qualités et défauts. Cet état d'âme, générateur de principes,.le prédisposait à accueillir avec

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une faveur marquée le nouvel intuitivisme. Dans une lettre, enthousiaste comme toutes celles qu’il écrivait, à l’auteur de l’Évolution Créatrice, il voyait dans ce livre et dans la guerre russo-japonaise les deux grands tournants de l’histoire. Pour sa richesse, le beau débit et la continuité de son cours, il comparait l’ouvrage de M. Bergson à la perfection deFlaubert dans Madame Bovary. Il escomptait avant de mourir la mort de l’intellectualisme qui cependant, avouait-il par prudence, « pourrait bien encore avoir la vie dure ». Il recommandait le pragmatisme «comme absolument l’unique philosophie».

William James est mort en 1910 d’une rupture de l'aorte, suite d’une marche forcée en montagne.On peut, pour achever de le définir, lui appliquer le verdict pittoresque qu’il exprimait au sujet d’un de ses collègues : « Il est le Rubens de la philosophie. De la richesse, de l’abondance, de l’audace, de la couleur, mais jamais de contour défini, jamais de perfection »,et James ajoutait, pour achever de mieux se peindre : « Peut-être la fertilité vaut-elle mieux que la perfection. »

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C’est un amateur de perfection que le cadet de William, Henry James, deuxième du nom, dont la correspondance en deux somptueux volumes paraît à quelques mois de distance decelle de son aîné.Celui-ci est un artiste et un globe-trotter professionnel. Hôte, tout enfant, des pensions cosmopolites où l’entraîne la vie nomade des. siens, il nous a laissé le récit de ses enfances en trois livres riches d’art et d'’introspection. A New-York, à Newport, puis sur les routes d'Europe, c’est l’art, l’histoire et les paysages du Vieux Monde qui l’attirent,

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Épris de littérature européenne et surtout française, le monde des«appréciations» se découvre à lui, tout enfant, dans les numéros dela Revue des Deux Mondes, dans le théâtre d'Alfred de Musset dont il refait , à sa guise, le Lorenzaccio. Écolier, puis étudiant à Boulogne, à Paris, à Genève, à Bonn, à Cambridge, le français lui devient aussi naturel que sa langue maternelle. Outre Musset, il a découvert Balzac, son maître de toute la vie. À ces premières influencess’ajoute celle de Fourier, de Ruskin, de Renan, trois noms inoubliables dans la synthèse de culture et deraffinement cosmopolites que tentera James. Pendant dixoudouze ans Henry James, qui a fait ses débuts littéraires dans la revue Aülantic Monthly sous les auspices du romancier William Dean Howells, se cherche une patrie intellectuelle. Ni le New- York de Washington Irving où il est né, ni la Nouvelle- Angleterre de Nathaniel Hawthorne dont il sera le biographe, ni le romanesque et «transcendant » Concord d'Emerson,un de sesmaïîtresspirituels,ne le retiennent. Pèlerin passionné, il emportera encore dans ses villégiatures italiennes, anglaises ou françaises son idéalisme américain, son goût pour lesréalités delaconscienceet son penchant vers l’introspection. Avant tout il est avide de culture. Le sens du beau l’emporte en lui sur le tyrannique instinct du bien, tourment de la conscience puritaine. France, Italie, Angleterre, quelle sera sa patrie artistique? Il hésite pendant un certain temps. Il y a un point qui ne fait pas de doute pour lui, dès qu’il met les pieds en Europe.Il y a de « gentils» Américains, mais chez la plupart de ses compatriotes, il déplore «l'absence absolue et incroyable de culture». Il aime toujours son pays, mais la vulgarité de ceux que Mark Twain stigmatisera du nom d’«Innocents en voyage» l'attriste. « Vulgar, vulgar, vulgar!» murmure-t-il, etsessym-

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pathies s’orientent versla Grande-Bretagne oùiloubliera son pays natal. Londres est déjà pour lui «la ville où il y a le plus de tout». Il aime les Anglais. «Ils ont des manières et un langage, tandis quenousmanquons desunes et de l’autre, mais particulièrement de l’autre.»Le sujet lui est cher. Il sera spécialiste en psychologie comparée. Il peint d’un mot les Anglais : « Ils aiment le bien et détestent le mensonge.»« Il entre dans la composition d’un Anglais plus de choses qu’en n’importe qui. » Il n’a pas complètement oublié son pays. Il en célèbre avec ironie «les espaces énormes, les centaines de milles d’asphalte, le charmant climat, lasociété si hospitalière », pour conclure : « Vive l’Europe ! » et bientôt après : « Vive l'Angleterre!» Il esquisse de délicieux paysages anglais et des esquisses de Londres, prélude aux descriptions si suggestives de ses romans. Mais le problème de sa patrie d'adoption n’est pas résolu. Il pérégrine en Italie, il hante Florence et Venise où il situera ses personnages de prédilection. Rome surtout l’enthousiasme. « Enfin s’écrie-t-il, en découvrant la Ville éternelle, enfin, je vis!»

Il parcourt Rome «ivre et frémissant », « dans une fièvre de bonheur ». Quant à la France, elle l’attire à la fois et l’intimide. Peu d’Anglo-Saxons ont fait un effort aussi loyal que James pour s'adapter parmi nous. Mais ici encore son besoin d’art et sa conscience puritaine sont en lutte. Il approche nos réalistes. Illeur consacre, dans les revues anglaiseset américaines, des essais pleins d'intelligence et de bonne foi. Il s’acquitte à merveille | de son rôle d’agent de liaison intellectuel et d’interprète littéraire. En 1882, il parcourt la France et en rapporte Un pelit iour de France, livre sans prétention et plutôt sec et froid, mais où perce çà et là son génie de divination. La France lui inspire un regret. Elle n’a pas

conservé aussi bien que l'Italie et l'Angleterre sa physionomie d'autrefois.

En 1875, James est à Paris. Il est des réceptions de Flaubert. Maupassant lui lit ses contes. Il rencontre Zola et s’éprend surtout de Daudet et de Tourguenief. Sur Flaubert, James ne tarit pas. L'auteur de Madame Bovary est, avec Balzac son grand modèle. Il a beau déclarer « qu’il est aisé d’en faire intellectuellement le tour», il célèbre en Flaubert «une merveilleuse simplicité, quelque chose d’honnête, de bon, et de pathétiquement réservé dans sa personne».James a consacré à Flaubert de très beaux articles. Il a dit sa merveilleuse conscience d'artiste, ses hautes ambitions, son besoin héroiïque de perfection. Dans telle page où il nous décrit le maître dans son ermitage de Croisset on reconnaît Henry James lui-même, cloîtré dans sa solitude studieuse de Rye en Sussex. James crut un instant avoir trouvé son chemin deDamas, et songea à se fixer parmi nous. Mais la lune de miel ne fut pas longue. Entre le groupe de Flaubert et lui, il y avait l’abîme qui sépare une conscience anglo-saxonne d’un partisan de l’art pour l’art à la mode de 1880. L'idéal de nos réalistes n’est pas le sien. Ils sont trop peu humains. Ils ne communiquent que par l'intelligence. James est vite désillusionné. «Il en a fini à jamais», et se retrouve « tout anglais ». Il n’a qu’un désir : «s’imprégner de vie anglaise, et reprendre contact avec l'esprit anglais ». « Le sang est plus lourd que l’eau», dit le proverbe anglo-saxon. Il en «a assez ». Î1 s’en va, mais il garde ses admirations. il a renoncé à Paris, s’il dénonce le pessimisme intégral de nos écrivains, s’il les stigmatise du nom de «mandarins», « Chinois », « provinciaux pour qui Paris est l'unique paradis », il n’en garde pas moins le souvenir de leurs

lecons et le culte de leur exemple. En pleine « épaisseur » anglaise, leur raffinement lui manque. Il continue d’ailleurs à leur faire des visites périodiques. Il vante chez nos réalistes « l'intelligence vraiment infernale de leur art, de la forme, de la manière, l'intensité de la vie artistique », ce que nous appelons le « métier ». James a très bien senti chez eux une morale par delà la morale, l'éthique du travail bien fait, de l'effort consciencieusement accompli, ce qu’on pourrait nommer, en détournant légèrement de son sens un vocable frappé par son frère William (1), the Wüill-bo-write, le vouloir - écrire et bien écrire, le désir de la perfection artistique, autre forme de la sainteté. Cela, James l’a admiré et senti jusque chez Zola sur lequel il nous a donné, dans ses Notes on Novelisis unetrès courageuse et lumineuse étude. Tout cela constituait ce que James nommait la «leçon » de nos écrivains, « leçon » de Balzac, de Flaubert, de Maupassant. Il leur reprochera un jour den’avoir «qu’une conscience sensuelle », mais l’art rachetait ce vice à ses yeux. Il reste largement français par sa formation etses goûts d'artiste. Il accueille Zola exilé en Angleterre. Il introduit Daudet chez George Meredith pour lequel, chose surprenante quand on compare leur manière à tant d’égards si semblable, James n’a pas grande admiration. Iltraduit Pori-Tarascon et compose une lettrefrançaise sur Sapho. Réservé et volontiers secret, il, reproche à nos écrivains leur faconde et leur exubérance, leur manie des ‘confidences et des confessions. Il satirise l’outre-cuidance de Zola composant un livre sur Rome sur la foi d’un voyage de quelques semaines, sans cette «saturation », cette imprégnation qu'il pratique luimême, pour sentir et exprimer l'âme des sites et des

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