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William Vaughan Moody (1869-1910)

États-Unis d’une poésie presque exclusivement

« imagiste » ou whitmanienne a relégué dans un oubli bien injuste, et qui ne saurait être définitif, la figure et l’œuvre de William Vaughan Moody. Il est d'autant plus attachant que son nationalisme ne l’empêche pas d’être très humain. Deux cultures, deux religions se heurtent en ses poèmes. S’il a fréquenté Swinburne et Whitman, il reste encore le fils spirituel d'Emerson et de Hawthorne. William Vaughan Moody est un visage composite ou l’on croit voir un puritain se dérober sous le masque du moderne. Son âme double s'exprime en des vers dont la littérature américaine peut être fière, et qui méritent quenous lesconnaissions. Deux drames lyriques : le Masque du Jugement (The Masque of Jugement ) et le Porteur de Feu (The Firebringer), un recueil de Poèmes, et, en prose cette fois, deux drames d'idées : la Grande Barrière (The Great Divide) et le Guérisseur par la Foi (The Faith Healer) constituent l’œuvre de M. W. Moody.

À ‘EFFLORESCENCE depuis quelques années aux

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Ce poète américain est nourri de la tradition poétique de sa race, Dans le Masque du Jugement Moody s’est audacieusement engagé à la suite de Milton, mais dans un esprit tout moderne, sur la route périlleuse qui mène en plein ciel Dans ce drame symbolique il célèbre la révolte des hommes contre Dieu. Raphaël chorège du drame est un ange désenchanté, comme l'Éloa de Vigny. Le ciel lui pèse, il envie les hommes et n’est heureux qu’au voisinage de la terre. Son dégoût pour l’empyrée date du jour des grands bouleversements géologiques :

Quand, du haut de nos sièges pacifiques, nous pûmes voir —. la lutte des soleils épanouis et les lunes s’éclipsant, — la marche des glaciers et les guerres sans nom — des races de monstres s'efforçant d’être hommes; — jusqu’à ce qu’enfin, — surgissant de la fougère géante.

La révolte de l'humanité a ainsi gagné ces anges qui semblent avoir lu Haeckel. Tandis que sur terre des chœurs d’éphèbes et de vierges chantent l'ivresse de vivre, des figures d’Apocalypse que Moody a su emprunter avec un art consommé au vieil arsenal de Milton — l’Ange du Cheval Pâle, le Lion, l’Aigle.. — rôdent entre ciel et terre. Au-dessus des vallées, dans un décor qui ressemble aux fonds de toile de Vinci ou de Gustave Moreau, l’ange dont la contemplation a paralysé l’énergie suit les phases de la révolte humaine.

Dieu a d’abord recours à la pitié. Le Christ se dévoue, mais dans la théologie poétique de Moody — bien différente, en cela, de celle des puritains, ses ancêtres — la rédemption est inutile. À peine le Crucifié a-tl crié le « lamma sabacthani » que la nuit envahit les plaines du

ciel. En un magnifique intermède lyrique, Moody nous fait assister aux perturbations célestes. Voici les étoiles tremblantes qui fuient leur lampe à la main... les Esprits ‘lunaires effarés, arrachés à leur repos éternel. Pour les

rassurer, le poète leur adresse cette invocation digne de Shelley :

O vous qui dans la lune ressentez les angoisses de plus près — que ne le peuvent les habitants passionnés des mondes rapides — enveloppés dans l’ardeur de leur être; votre sphère a refroidi le métal courroucé de ses veines, —ses volcans épuisés n'expriment plus — leur fière et hâtive pensée; âge sur âge — votre monde retourne au silence, remettant son égoïsme et sa liberté aux mains de celui — contre qui il se révolta.. C’est pourquoi il reste en suspens, terre douteuse, — veillé par des puissances de céleste paix, — il va s'enténébrant et vos cœurs sont muets. — Maintenant pris dans les erbites du désir, — il condense de la clarté spectrale; en vos bois — de vieux rites s’accomplissent, et sur vos sommets cristallins — passe une kermesse si sauvage que les mortels, — bergers ou marins qui l'ont entrevue la nuit, — s’égarent à l'aube, affolés….

Les temps sont révolus. Après avoir eu pitié, Dieu châtie. Le jugement s’accomplit. Les élus montent en chantant vers la gloire et Raphaël, frère d’Éloa, « véritable ami de l’homme et antique amant de la nature », veille sur l’agonie des damnés. Du creux de la vallée des voix tour à tour plaintives et hautaines, vieillards, jeunes hommes, jeunes filles, s'élèvent pour jeter un dernier défi à leur juge. Un éphèbe entre tous crie bien haut des blasphèmes que Byron n'aurait pas désavoués :

Elles sont nombreuses, les raisons pour lesquelles nous ne pûmes payer—la rançon exigée de nous. Quoique à regret, j’aurais pu détourner mon oreille — des frémissantes promesses del’amour printanier.— J'aurais pu renoncer à la Mer glorieuse, et les majestueuses montagnes auraient pu cesser d'exister pourmoi. — En un accès soudain d’indifférence, Dieu — aurait

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pu dépouiller la terre d'actions, de représentations et même de lumière et d'air, — pour que sur le globe nu je pusse choisir li-

brement — entre sa volonté et la mienne. — Je lui aurais dit, d’une voix joyeuse et forte. — Seigneur, j’ai longtemps réfléchi... — Voici que vous m'avez mis en un lieu tranquille. —

Retirez seulement votre face interrogatrice — et tout sera bien. Alors je pourrai peser comme je le voulais — et comme depuis longtemps je pensais que c'était mondroit—les mystères divins. — Faites sans bruit la preuve que vous êtes oui ou non mon maître — et si je trouve que vous l’êtes, — je l’accepterai ainsi, — afin qu’en l'éternité je puisse lancer mon âme — non point comme un faucon apprivoisé...— que poursuitle cri du chasseur, — mais comme un aigle sans clochette, ni laisse, — n’obéissant qu’à la majesté de l'esprit...

Tout est consommé, mais Dieu ne survit pas à l'homme. Il meurt pour avoir maudit la vie. D'ailleurs la fin de Dieu n’est pas la fin du monde. Le bien, d'après Moody, ne saurait se passer du mal.

C’est ainsi qu’un Américain moderne résout les grands problèmes qui préoccupèrent le plus ses ancêtres et pa-. ralysèrent longtemps la pensée américaine aujourd’hui plus optimiste, maïs qui n’a pas dépouillé cependant toute mélancolie puritaine. Combien différent ce moderne des poètes classiques de New-England : Longfellow, Whittier, Bryant ! Spiritualistes fervents, on ne les entendit point se désespérer comme Byron devant les énigmes du monde. Poètes de tout repos, à peine semblait-il qu'il existât pour eux un problème individuel de la destinée. Ni mystères, ni révolte en leurs vers. Dieu, la patrie, la nature sont les articles indiscutés de leur credo. Ce n’est pas eux qui eussent ainsi jeté le gant à Dieu, et l’audace de Moody leur eût sans doute fait peur.

Il y a dans le Masque du Jugement des vers tels qu'aucun poète américain n’en avait su faire. Poète scientifique, comme notre Sully-Prudhomme auquel il ressemble par la précision voulue et légèrement recher-

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chée de certains morceaux, le plus curieux n'est-il pas de voir William Vaughan Moody verser le vin nouveau dans les vieilles urnes et rajeunir dans la jeune Amérique les antiques allégories de Milton?

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C’est de Shelley que s’inspire visiblement le Porteur de Feu. Plus resserré dans l’espace et le temps que le Masque du Jugement, avec son raccourci et son relief tout antiques, c’est le chef-d'œuvre de Moody.Lalégende de Prométhée a fasciné plus d’une fois les poètes anglosaxons, et il fallait à notre lyrique la conscience d’une pleine maîtrise de soi pour oser rivaliser avec le plus divin des lyriques anglais. Mais la tentation était grande pour un poète américain de s'emparer à son tour du beau symbole, d’incarner dans l’invincible Prométhée l'énergie et les ambitions de sa race, et de confier la cause de l'idéal aux mains d’un athlète. Moody l’a fait excellemment.

Pour punir l'humanité, Zeus a éteint dans les flots d’un déluge toute flamme : lumières et passions. Il a retiré du silex et du bois l’étincelle. Deukalion et Pyrrha n’ont plus la force de s’aimer..Ils gisent accroupis et mornes auprès d’un autel de terre, un autel sans feu. Autour d'eux rôdent les Hommes et les Femmes de pierre, postérité des demi-dieux. Prométhée aidé par Pandore, l'esprit sœur, s’est mis en quête du feu. Mais c’est en vain, il ne l’a point trouvé et la vie même va s’ éteindre. Heureusement Pandore chante et, en agrémentant son chant de quelques sarcasmes, elle rend le courage à Prométhée. Prométhée avait failli réussir à voler le feu

du ciel, le jour où «les dieux guidés par Mnémosyne se

5) EMERSON le

répandent dans les champs célestes pour penser au jour où ils n'étaient pas, et à celui où ils ne seront plus ». Il va tenter de nouveau l'assaut du ciel.

Pendant que Prométhée escalade l’Olympe, Moody fait défiler devant nos yeux les terreurs et les lâchetés humaines. En l’absence du géant l'humanité désespère. On va sacrifier Alcyone et Eole surl’autelsans feu. Prométhée ne reviendra pas, chante la débile humanité : « Son esprit est humain et trop faible pour arracher aux dieux le feu sacré...» Tout à coup, Alcyone et Eole se dressent sur l’autel en criant : les Étoiles, les Étoiles! Ce sont les étoiles en effet, « les jeunes, les éternelles étoiles ». La présence invisible de Prométhée se fait sentir. Le firmament se découvre, les arbres sacrés bruissent, les sources chantent. Prométhée a volé le féu. La race humaine tressaille jusqu’au cœur de l’avenir. Prométhée reparaît. À Alcyone et à Éole il donne le feu sacré, «semence du désir, substance de l’amour, afin que de leurs mains ils éclairent l’autel du monde»... Le soleil brille, la flamme envahit l'autel.

Les dieux se vengent. Dans le dernier acte du drame, Moody nous montre sur la montagne le combat de Prométhée avec l'aigle de Zeus. Le géant disparaît dans un nuage, mais il a eu le temps de communiquer son enthousiasme aux hommes :

Courage, s’écrie-t-il, les bras levés sur sa race, le fait est certain, — la lumière naîtra de la lumière, le jour suivra le jour, — la saison, la saison, avec tous les signes joyeux et les présages de l’an. Cela sera; — de sa danse régulière nul astre ne s'écartera ni ne déplacera l'accent de sa strophe elliptique, — dans le chœur insondable qu’il chante —sousle porche et dans la maison riante de la vie... Cela sera. — Mais ce sont là les moindres choses que je Vous apportai. — Le soleil dont le coucher et le lever — sont la joie, le chagrin et l’étonnement du cœur; lalune dont les marées sont passion, pensée et volonté, — signes et présages de l’année

de l’âme, — si vous voulez les garder, vous devez — lutter matin et soir contre les dieux jaloux, — avec la colère, l'ironie, l’amour.— Nul homme ne mérite ces biens avant de les arra-

cher — au ciel. L’homme est à lui seul les cieux, les dieux ironi- , ques, — soleil, voleur de soleil, roseau ardent — qui éveille à

nouveau la beauté des mondes...

On entend un chœur de voix mâles célébrer la solidarité et le progrès.« Tous pour un et un pour tous, forez les puits, élevez les murs. Les nations à naître désarmeront l’âpre ronce et moissonneront le blé d’or...» L'aurore paraît. Le chœur des jeunes hommes entonne un péan à Apollon.

Poésie impeccable, pensées vigoureuses, Moody a parfaitement réussi à envelopper dans de beaux symboles une philosophie toute personnelle. Lerecul dans le passé, l’imitation des maîtres anciens, un parti pris de hautain idéalisme expliquent seuls sans doute pourquoi ces drames lyriques n’ont trouvé d’accueil jusqu'ici qu’auprès d’un public d'élite.

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Dans les Poèmes les préoccupations scientifiques de Moody sont pour lui la source de cruels scrupules. Comme nous l’avons déjà insinué, il ressemble au poète

des Epreuves et du Bonheur, l'auteur des poèmes qui ont

pour titre Portrait fané, Daguerréoiype, À Assise. Les mémes antinomies entre lareligion etla science, le cœur et la raison, constituent le fond de ces pièces. Seulement,

pour le poète anglo-saxon, les problèmes, au lieu de se définir au plein jour de l'intelligence, dans la clartélatine, sereculent et s’attardent volontiers dans la pénombre du

sentiment.

Dans son poème intitulé Jelsam, Moody nous présente un poète américain que le matérialisme ambiant écrase. Il fuit la ville, ce poète, à travers les tentations qui se cramponnent à ses pas. Après avoir laborieusement franchi le cercle épais de boue et de vilenies qui encercle la cité moderne, plus effroyable que celle de Dité, le poète trouve le calme lunaire en rase campagne. A la belle des nuits adulée par tant de lyriques, le bardeaméricain à son tour chante une ode. Puis, poussant plus avant, il se heurte à la mer qui nourrissait jadis les rêveries cosmiques de Walt Whitman, le poète athlète. Il s'arrête; la cité moderne flamboie derrière lui, mauvaise.. Sous le regard des étoiles, le poète, en pleine conscience de sa mission, abandonne sa destinée aux vagues, après une suprême prière à la beauté.

Mon échec, chante-t-il, n’est pas de ceux que Dieu déplore; — car longtemps j'ai été l'amant de la beauté, — après m'en être amusé, l’avoir évitée et repoussée — mais résolu enfin — à la

chercher où surtout elle habite, et à obtenir par mes larmes — qu’elle me pardonne ma pâleur (1)...

Chaque poème de Moody est un chef-d'œuvre d’introspection. Voici des allégories sociales à la Carrière, des groupes de misérables qui viennent vers nous de l’ombre que n’habite aucun Sauveur (la Piscine de Siloë (2). Ailleurs le poète abandonne soudain les églises, après s'être aventuré jusqu’au sanctuaire, le doute étant plus fort que la foi. Le poèmeintitulé Assise fait songer à Heine :

Devant le bourg de Saint-François j'attends, — transi en esprit, défaillant de peur; — il est là présent derrière la porte, —

() Le suicide semble être à la mode parmi les jeunes littérateurs américains. Il finit de même la carrière du très curieux Arthur Sterling d’Upton Sinclair et du Martin Eden de Jack London,

(*) Until the troubling of the waters,

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une splendeur doucé auréole son front. Aimablement il semble m'accueillir: — ne sait-il pas que je suis vivant et qu’il est mort et prêtre des morts?

Je m’éloigne des piliers gris de l’église; — je n’ose entrer, ainsi défait : — ici dans l'herbe, au bord de la route, un instant je m'étendrai pour épier le soleil ; trop déprise de la saine joie et des ardeurs de la terre, trop vide des meilleurs désirs de la vie, — était la paix que conquirent ces vieux saints !

Mais voyez comme la terre riante dément — la crainte qui m'accablait. — Au sang qui souffre et crie—elle murmure tout

bas ses affirmations. — À côté de moi, d’une teinte merveilleuse

— hardi outlaw des parvis d’orgueil, — un coquelicot s'étale !

Saint François dort sur la colline, — et un coquelicot se moque de sa foi. — Ses pétales répandent une triomphante lumière; — le sanctuaire est ténébreux. — L'homme bâtit et projette, mais l’âme de l'homme venu avec des yeux hautains pour discuter — ressent des besoins plus riches et plus primitifs.

Quand donc, Ô Temps, vieux constructeur — à ta voix vibrante — l’orgueil empourpré de la vie s’accordera-t-il avec le puresprit — sous le porche de l’abondance — que tu dois bâtir — rude ouvrier de Dieu ?

Ailleurs, en de brèveset poignantes confidences sentimentales, le poète se désespère à côté même de lobjet aimé (Sur la Rivière). Le problème des conflits entre le réel ét l'idéal le préoccupe; le doute parfois chavire dans le sarcasme et le poète plaisante son propre idéal. Un jour, pour oublier les hommes, ilentre dans une ménagerie. Il va se divertir des parodies du singe et de la colère des fauves. Et voici tout à coup qu’un doute poignant s'empare de lui en face de ces caricatures de l’homme. Le perroquet l’insulte dans une langue compréhensible, le gorille lui tend le miroir, la girafe se gausse de lui. Le poète sort de la baraque avec des doutes sur sa propre identité.

En mon sang tout à coup d’antiques voix parlèrent, — grotesques, monstrueuses voix, venues — des cavernes de l'océan

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quand le béhémoth s’éveillait et qu’à travers les fougères rugissait le plésiosaure, — entrelacé dan un combat horrible avec le vampire géant... -— J'étais là sans recours parmi ces affreuses cages; — les bêtes étaient libres, et j'étais pris ! — Moi! produit suprême du travail des âges, — but vers qui s’acheminèrent sans retard des pas héroïques, — moi, le petit homme en pantalons légèrement fripés.

Délivrez-moi d’un semblable jury ! — Le jugement dernier ne sera qu'un pique-nique en comparaison. — La raillerie des bêtes était plus redoutable que leur furie,— et plus que tout une espèce de dégoût — brutal, de capitulation, de muet enlisement. — La survivance du plus apte, l'adaptation — et toute leur terminologie évolutionniste, — semblent n’omettre qu’un petit détail — c’est que les scarabées et les vers ont des âmes : une âme existe en tout ce qui se meut.…

Puis c’est la Machine que Moody défend contre ses détracteurs, au jugement de Dieu, comme s’il était réservé à un Américain de lui conférer une dignité littéraire :

Par sa force les hommes accomplissent leurs volontés. — Ils ont éventré les collines — pour lui trouver sa nourriture et la garder à l’œuvre dans les cages qu'ils lui ont fabriquées. — [ls lui jettent d'heure en heure — des membres d'hommes pour augmenter sa force, — des cerveaux d'hommes pour lui donner de la ruse, et pour friandise à dévorer, — des âmes d'enfants, valeur infime, des cœurs de femmes achetés à bas prix... Elle les prend, les broiïe sans grande attention...

Ceux qui la prirent et l’enchaînèrent, — rirent en triomphe devant sa puissance, — disant : « Voici, les temps heureux arrivent pour les faibles et pour les humbles !— Mettons au travail ce robuste esclave, — plus besoin d'hommes pour servir... » Mais la brute dit en son cœur : « Avant que l’usine que je fais tourner s’arrête, — les riches seront poussière de poussière et leur joie sèche comme cendre... »

«Sur quelques hommes forts et rusés, — je répandrai mes faveurs cyniques; je les gorgerai de surabondance ; — au patient et à l’humble je prendrai les joies qu’ils goûtent: — ils seront affamés de vanités sans jamais être rassasiés. — Je brûlerai,

creuserai, trancherai — jusqu'à ce que Dieu irrité crie à son chérubin: — «Qui m'a jeté cet amas de boue, là où — évoluait mon univers verdoyant et beau ?.. »

Mais le poète intercède pour le monstre irresponsable enchaîné aux volontés de l’homme. Il faut tourner en bien cette force aveugle:

. Les forteresses qu'elle a bâties pour les puissances de proie et de crime, —elle doit en émietter dans la mer les bastions et ébranler leurs tours dans le sable. — Elle nettoiera le temple . pour les dieux qui vont revenir, — et sous le ciel sans tache dresser les cités souveraines….

Et Dieu bénit la machine qui prend place au pied du trône entre le Lion et l’Aigle.

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Dans l’ordre de l’action, l’anthologie américaine est encore redevable à W. V. Moody d’une fort belle ode patriotique.

C'était deux ans après la guerre avec l'Espagne. Après

avoir émancipé Cuba, l’impérialisme américain menaçait d’annexer les Philippines. I] y avait dans cette annexion lointaine une atteinte portée à la politique traditionnelle d'isolement des États-Unis que déplorait plus d’un patriote. En ce temps-là, ayant trempé sa plume dansune décoction defiel, Mark Twain dépouillait de toute gloire la campagne de ses compatriotes contre Aguinaldo. Le même sentiment d’indignation inspira à W. V. Moody sa belle Ode en temps d'hésitation.

C’est après avoir vu à Boston la statue d’un héros de la guerre civile, le général Shaw, tué à la tête d’un régiment noir à l'assaut du fort Wagner, le 18 juillet 1863,

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