‹ Autour d'EmersonChapitre 41 sur 53 · END AS · texte numérisé non relu

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16 AUTOUR D'’'EMÉERSON

Après vous avoir ausculté mentalement il tâche de vous ôter votre croyance à la fièvre. Il vous persuade pour cela que la fièvre n’est qu’un vain mot, que la transpiration n’est que le produit d’une croyance, que tout est bien, que tout est pour le mieux, que Dieu est bon, que vous êtes bien. Ce traitement par affirmation explicite n’est même point nécessaire. Il suffit souvent au « liseur d'esprit » de s’asseoir en silence au chevet du malade et de contredire mentalement ses pensées. Ce traitement se fait d'esprit à esprit, sans mots échangés; il est, paraît-il, aussi efficace. Les « scientistes » se vantent même de prévenir et diriger les pensées à dis: lance; et de guérir par ce qu’ils nomment «un traitement d'absence (absent-irealment) (*). Pour les malades les plus enfoncés dans l’«erreur », la Science chrétienne ne fait d’ailleurs aucune difficulté — illusion pour illusion — de rapprocher la métaphysique de l’homéopathie (?).

Illusion pour illusion, étant admis que la seule valeur d’une idée est dans le service qu’elle rend(®), il est difficile de contester la «vérité pratique » de la Science chrétienne dont le succès croît de jour en jour. Elle décèle en tout cas chez sa fondatrice une singulière connaissance de la machine humaine et une habileté surprenante à en faire jouer les ressorts.

Cettereligion optimiste construite à grand renfort de formules et deréactionsoptimistes ; et basée sür unescience des attitudes mentales; est foncièrement américaine. Elle contrasteà premièrevueaveclatraditionpuritaineet le pessimisme calviniste que perpétuent les églises officielles, avec la notion de la prédestination, du péché et de la

(*) « La Science peut guérir le malade absent aussi bien que présent, car l’espace n’est pas un obstacle pour l'esprit »,p. 179.

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() Et étant donné que l'idée est une force.

corruption essentielle de l’homme. Descendante elle-mêmedes puritains on pourraitse demander comment la fon- datrice dela Science chrétienne en est arrivée à renier les articles fondamentaux de leurs dogmes. Mais pour y répondre; il faudrait faire de cette question particulière une question générale et rechercher par quelles étapes - les Américains ont passé du fatalisme théologique à l’optimisme pratique qui les distingue(1). C’est d’abord qu’essentiellement utilitaire l’esprit anglo-saxon n’a cure des contradictions. En faitiln’'a pas attendu Mrs. Eddy pour s’affranchir du joug calviniste porté aujour-

d’hui pour la forme; il s’en est émancipé dèsle jour —et

ce fut au début de la colonisation — où les nécessités de

l'existence ne concordèrent plus avec les articles de foi. Ce jour-là, peut-on dire, l’optimisme et le pragmatisme étaient nés.

A l’époque où Mrs. Eddy découvrait sa Science chrétienne, un homme vivait encore aux États-Unis qui représenta éminemment dans son œuvre ces deux grands mouvements de la pensée américaine. C’est Emerson. Ce fut l’histoire de toute sa vie et la caractéristique même de son génie que de découvrir un passage du fatalisme puritain à l’optimisme et à la philosophie du vouloir vivre qu’est en somme le pragmatisme. Ce fut la tâche d'Emerson de « démarquer » pour ainsi dire le calvinisme. Il en garde l’idée et le culte de la « fatalité », mais ce qui revient sous ce nom-là dans ses livres c'est la « Loi » révélée par la science et la conscience, et dont, il entretient l'amour autant que l’adoration. Grâce à lui la doctrine du « fatalisme » se transforme en celle de «l'abandon ». Dieu se nomme «le Tout » dans son œuvre, et l'attitude qu’il prêche aux hommes par rapport

(:) Cf. Fraser. À genelic history of New England Theology. Chicago, 1907 (Introduction).

au Tout c’est la soumission confiante (1) ; c’est l’oplimisme. La confusion du réel et du spirituel, l’inversion métaphysique de Christian Science sont les articles essentiels de la philosophie emersonienne. De l’optimisme scientiste on trouve l’écho amplifié dans les poèmes de Walt Whitman.….

On voit d’autre part comment la Science chrétienne se rattache à la psychologie américaine la plus récente. Cette science des attitudes et cette pratique du « comme si » étendue à tous les actes de la vie, c’est la psychologie de William James. « Jene tremble pas parce que j’ai peur; — j’ai peur parce quejetremble, —jeneveuxdonc pas trembler pour ne pas avoir peur... » N'est-ce pas là aussi bien l’usage le plus intensif que nous puissions faire de notre volonté ? Encore une fois les théories do la « Science chrétienne » ne supportent guère la discussion, mais du point de vue pragmatique, si l’idée vaut ce qu’elle opère, et si son utilité est le seul critérium que nous ayons pour juger de la valeur d’un système, on ne saurait méconnaître la valeur de l'hypothèse « scientiste » appuyée de très nombreux témoignages (?).

De cette doctrine au demeurant plus utilitaire que religieuse et dont le but avoué, bien plus que les spéculations sur l’au-delà et le mysticisme, est le bienêtre de l’homme sur terre, les conséquences sociales sont curieuses. Tel chapitre sur les rapports des sexes par exemple nous conduirait à des considérations plutôt pessimistes sur l’avenir du mariage aux États- Unis. Si comme le pense la Sciènce chrétienne l’es-

() Comparer BErGsoN : « La Philosophie ne peut être qu’un eftort pour se fondre à nouveau dans le tout, » l'Évolution Créatrice, p. 209.

{*) « Les initiateurs de la mind-cure, écrit Willism James, ont eu l'intuition profonde de la puissante vertu des attitudes optimistes de l’âme pour nous sauver de tous les maux », Op. cit., p. 81. On peut lire ces témoignages dans les colonnes du Journal de la Science Chrétienne,

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