‹ Autour d'EmersonChapitre 40 sur 53 · TT · texte numérisé non relu

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gieuse (*) qu’il a consacrées à la mind cure (médecine mentale). L'importance sociale de la secte, d’autre part, est devenue si grande qu’un des plus célèbres écrivains américains, Mark Twain (?), a pu lui consacrer toutun livre où l'ironie se double d’une admiration à peine dissimulée, et que l’on n’attendait guère d’un humoriste.

Les disciples de Christian Science sont aujourd’hui bien près d’un million, s’ils n’ont pasdépassé ce chiffre($). La Science chrétienne possède des églises dans les deux mondes. Universitaires, artistes et business-men s’y coudoient. Leséglisesofficiellesquinevoient passans envie ces succès et que déserte au profit de la nouvelle religion une partie de leur clientèle, ne trouvent rien de mieux que de copier les méthodes de Christian Science(‘).

La Science chrétienne — à en croire sa fondatrice — aurait été découverte vers 1862 à la fois par inspiration et par expérience (5). Il y avait à cette époque en Massachussetts une dame qui souffrait d’une maladie de la moelle épinière et dont les médecins désespéraient.Cette dame s’adressa à un « guérisseur» célèbre, Phileas Parkhurst Quimby, qui la guérit sans le secours d’aucun remède, en la traitant « mentalement ». Quimby trouve en elle une curiosité ardente pour ses merveilleuses cures. Il lui laisse feuilleter ses manuscrits que d’ailleurs il ne cache à personne, et la fait pratiquer sous sa direction. Non contente d’être guérie, Mrs. Eddy opère des guérisons par la foi. Elle prétend demander à la foi seule la santé que lui ont refusée les remèdes matériels, eb faire de la médecine une profession non point scien-

(*) Traduction Abauzit (1906), p. 80 et suivantes. (2) Christian Science, by Mark Twain.

() A défaut de recensement officiel, nous acceptons lechiffre donné par les adeptes.

(#) Entre autres le mouvement connu sous le nom d’« Emmanuel movement » dans l’église épiscopale de Boston. (*) Cf. Science and Health, p, 107, (nous renvo yons à l'édition de 1908).

… tifique, mais religieuse ou plutôt religieusement gcien-

tifique. C'était l’idée de la mind cure sous une forme chrétienne. |

L'idée était moins nouvelle aux États-Unis que Mrs. Eddy veut bien le dire. L’hypnotisme, le mesmérisme, la phrénologie (1)... avaient dès les débuts du xx® siècle joui d’une grande faveur outre-mer. Ils y eussent certainement prospéré sans l’anathème des églises qui les trouvaient empreints de « matérialisme», et qui n’en firent pas moins leur profit en les christianisant (?). De ce curieux mélange de religion et d’hypnotisme Christian Science est l’exemple le plus typique.

Quoi qu’il en soit, et dans un esprit tout américain d’entreprise, désireuse de faire rendre à son système ce que les pragmatistes appellent le «cash-value », la valeur au comptant, Mrs. Eddy fondait à Boston le « Collège métaphysique de Massachusetts ». Elle y enseignait pendant sept ans sa « médecine mentale » à plus de 4.000 étudiants au prix de 300 à 800 dollars pour une dizaine de lecons. Elle publiait, en 1875, son livre Science el Santé (Science and Health) qui a dépassé sa 400€ édition. Les disciples se sont multipliés. Christian Science a été un gros succès financier autant que religieux, et aujourd’hui, non loin dela splendide Bibliothèque où s’essorent les Muses de Puvis de Chavannes (audessus des Lions de Saint-Gaudens et dans le voisinage des Prophètes de Sargent), se dresse le dôme de marbre de la «cathédrale scientiste ». Des milliers d’auditeurs se pressent chaque dimanche dans un immense hémicycle somptueusement meublé. Des huissiers impeccables, gantés de frais, sanglés dans leur redingote, un œillet

1) Importés de France, @) Cf. American Philosophy. The Early Schools, by 1. W. RILEY, New:

York, 1907, p. 262.

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à la boutonnière, dirigent les fidèles vers les stalles d’acajou. L’orgue prélude; les chorals de Luther alternent avec les hymnes du poète Whittier. Le culte est très simple. Christian Science est une religion sans prêtres, sans prédication (1), sans prières, sans sacrements. Deux «lecteurs» lisent à tour de rôle la Bible et un passage de Science el Santé qui en est le commentaire, Deux fois par semaine ont lieu des «démonstrations», au cours desquelles tous ceux qui ont éprouvé au moral ou au physique les effets bienfaisants de Christian Science selèvent pour en donner témoignage. Et l’on rencontre aux États- Unis,jusquedansles moindres villages, des gens à la figure épanouiequine vous donnent jamaislarépliquesurlefroid ou le chaud, l’état de votre estomac ou de votre tête, qui nient la vieillesse et ne célèbrent jamaisles anniversaires, qui n'appellent jamais de médecins à leur chevet, et. que l’idée de la mort ne semble pas effrayer; ces gens se font en outre remarquer par les toilettes les plus gaies, le caractère le plus heureux, le «home » le plus agréable, la conversation la plus vive... Ces optimistes sont des disciples de la Science chrétienne.

Pour arriver à l’optimisme radical qui la distingue, la Science chrétienne a su fondre très habilement les postulats de l'énergie américaine, les spéculations du monisme emersonien et les enseignements dela Bible. La théologie « scientiste » tient en peu de lignes. Elle prend à la Bible, interprétée du point de vue de l’idéalisme pur, l’idée de Dieu : Dieu est; Dieu est bon: Dieu bon créateur ne peut l'être que de tout bien. Donc tout est bien (?). Le mal ne peut pas exister (3). «Tout ce que

(:) La prédication est interdite. C’est le livre Science et Santé qui est le pasteur, Christian Sciencè est un trust du miracle.

() «La vie n’est ni matérielle, ni finie, maisinfinie comme Dieu, bien universel », 6

() «La rates, le péché, la croyance à la mort sont irréels », p. 76,

nous nommons mal (physique, moral, maladie, péché...)

n’est qu’une illusion, un mensonge, une création de l’esprit mortel. » Tel est le fondement de la Science chrétienne. Cette théologie sommaire, ce n’est pas le but de la « Science » de la discuter. Elle vaut ce qu’elle vaut. C’est en tout cas pour le disciple une recette qui sera vraie dans la mesure de sa bienfaisance, et qui ne vaudra rien le jour où il voudra la discuter.

Vous objectez à l’optimisme de la Science chrétienne l’existence dela matière, ce qui brûle, ce qui fait saigner, ce qui paralyse. dans l'usage quotidien de ce que nous appelons « les choses ». La Science chrétienne vous répond en niant résolument l’existence de la matière (1). Dieu créateur est Esprit, donc toute création est Esprit. Si quelque mal existe, ce n’est pas dans la « matière », mais dans l’esprit. Mais l'esprit est bon comme Dieu dont il émane. S'il est mauvais, s’il souffre ét fait souffrir, c’est par suite d’une illusion, d’une erreur. Et s’il est tel, il faut le traiter. Le mal dans l’esprit est le résultat de l'ignorance. Il faut donc instruire pour guérir. C'est la «science » dont les principes peuvent se résumer dans la phrase suivante.

L'esprit voit facilement ce qu’il croit, aussi facilement qu’il croit ce qu’il voit. — L'homme est ce qu'il pense pare

S’il en est ainsi, on comprend la nécessité et l’importance de la direction d’esprit. Tout n'étant qu'illusion, la « science » consiste à substituer des illusions bienfaisantes à des illusions mauvaises, l'illusion de Ia santé à celle de la maladie par exemple. Christian Science insiste longuement sur le pouvoir de l'illusion. Elle

) «La Divine Science s'élevant au-dessus des théories physiques excut la matière, résout les choses en pensées et replace les objets,les sens matériels avec les idées spirituelles », p. 128. 1

@) « La Science montre que ce qu’on appelle «matière » n'est que le subjectif de (ce que l’auteur nomme) l'esprit mortel(morial mind) ». P. 114,

rappelle à ses disciples, avec complaisance, les erreurs bien connues des sens : bâton brisé dans l’eau, mirage, dédoublement de vue au contact du doigt, visions sous l'influence de l’opium, de même le pouvoir de la suggestion déjà employé par les « homéopathes » : le cas de Humphrey Davis par exemple guérissant un paralytique en introduisant un thermomètre dans sa bouche (1)... Comme la physique et l’astronomie redressent les erreurs des sens, Christian Science prétend redresser les erreurs de l'esprit (?). Elle enseigne à ses disciples que l'esprit seul existe — qu'il est cause et effet (%). La matière n'existe pas (t). Ce que nous nommons «matière » n’est qu’une idée objectivée par un esprit inférieur appelé « esprit mortel ». De même la souffrance. La souffrance n’est que l’effet de la croyance à la souffrance (5). Supprimez l’une vous supprimez l’autre. Vous vous êtes brûlé et regardez en pleurant de douleur l’enflure de votre main. Vous croyez souffrir : c’est l’enflure qui le déclare. Ne le croyez donc plus et la souffrance et l’enflure disparaîtront. «L'univers est ainsi plein d'idées spirituelles que l’esprit mortel s'efforce de matérialiser { 5) .»

Voyez, nous dit la Science chrétienne, comme tout semble organisé dans le monde pour nous suggérer la croyance en la souffrance. Vous allez chez le médecin (?); il vous ausculte, vous tâte le pouls, vous fait tirer la langue... « Vous avez de la prostration nerveuse, vous dit-il, il faut vous soigner, prendre du repos...» et vous retournez chez vous effectivement prostré. Vous lisez votre journal. Il n’y est question que d’épidémies, d’assassi-

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nats ou de morts subites. Vous lisez et vous tremblez. Vous $erez malade demain. Vous l’êtes déjà. En attendant, vous portez chez le. voisin votre tremblement avec la nouvelle... A la moindre hésitation de la vue vous vous faites donner des lunettes par l’oculiste; le temps humide vous fait chausser des caoutchoucs; vous vous emmitouflez dès qu’il neige, et vous sortez de chez vous avec la conviction qu'il fait froid. Vous avez froid en effet et les passants prennent froid en vous regardant. Voici deux mamans. L'une est savante, l’autre ne l’est pas. Le petit garçon de la maman qui -n’est pas savante tombe ou se brûle, et la maman sans « science » de s’écrier : « Comme Bébé s'est fait mal!» Bébé s’est fait mal en effet, et pour le prouver Bébé pleure. Écoutez au contraire la maman savante

« Bébé ne s’est rien fait du tout... personnene l’a vu...» et voilà l’enfant consolé.

Nous pleurons parce que d’autres pleurent; nous prenons la rougeole ou le choléra parce qu'il paraît que d’autres l’ont.. C’est l'opinion dominante qui crée le milieu morbide. La contagion mentale est plus dangereuse que la contagion physique. « Ne parlons donc jamais de nos misères; ne daignons pas les sentir, réagissons de toutes nos forces au moindre symptôme et elles n’existeront plus (1) ». « Quand il y aura moins de prescriptions et moins d'attention donnée aux questions sanitaires, il y aura de meilleures constitutions et moins de maladies (2). » S’est-on jamais si mal porté qu'à l’âge des microbes et des antiseptiques ! Voyez les puritains de jadis, — nous dit Mrs. Eddy, en prenant un exemple à l'histoire de son pays, — le froid et la neige les faisaient sortir de chez eux et leur donnaient, au lieu de pleurésie,

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des joues rouges. On ne connaissait en ces heureux temps ni les petits soins, ni les villes d'eaux, ni les maladies à la mode : appendicite ou neurasthénie..

Au moral encore plus qu’au physique que de mal causent nos « erreurs »! N'’est-il pas évident que certaines illusions métaphysiques, par exemple la croyance au mal, la pensée de la mort, empoisonnent les plus sûrs bonheurs? La Science chrétienne veut vous guérir de ces illusions. Elle vous enseigne que ce que vous nommez le mal : cataclysmes, catastrophes, volcan, naufrages, guerres. est simplement le suicide de la matière (1). C’est la matière qui se défait, l’erreur qui meurt, l’esprit qui s’affranchit.. Et la mort! Il n’y a pas de mort. Il n’y a qu’un rêve succédant à un rêve. La mort n’est qu'un mot. Il ne faut pas même, comme les spiritualistes, accepter la mort sous prétexte qu’elle délivre l’esprit. C’est le contraire qui a lieu. Pour le « scientiste », c’est l’esprit qui délivre de la mort en la niant et en affirmant la vie (?).

« Dieu va bien — donc tout va bien. » Persuadez-vous de cela, répétez-vous incessamment ces formules optimistes, et la souffrance ou la tristesse qui paralysent l’action en tuant la joie seront loin de vous à jamais. Vous « saurez » — et vous saurez que tout est bien, que l'univers, que la vie sont bons. Vous traverserez l’existence et ses maux, comme vous traversiez jadis la rue, les jours de pluie, avant d’être «scientiste », en imperméable. Vous ne vieillissez pas, vous n’êtes pas malade, vous ne mourrez point; vous êtes jeune, sain, immortel... Et les « scientistes » sont convaincus qu’un jour viendra

() P. 293. « La vie monte, ia matière descend », pourrait dire Mrs. Eddy à la suite de M. Bergson qui fait comme elle de l'intuition la faculté vitale et met la conscience non au terme, mais au principe de la vie.

où nous pourrons contredire la matière sous toutes ses apparences, non seulement en médecine, mais en fait de nourriture, de vêtement, d'hygiène. dans un stage de perfection encore lointain, il est vrai, et qui — illusion pour illusion — ne nous dispense pas en attendant de rendre notre vie le plus confortable possible (1). Prévenir et diriger les pensées : telle est la pratique de la Science chrétienne, il s’agit, d’une façon ou d’une autre, de substituer à « l'esprit mortel » «l’esprit divin» par une inversion métaphysique. Il faut changer le point de vue, substituer une vision spirituelle à une vision matérielle et faire regarder le monde sous l’angle de l’idéalisme (?). Pour cela tous les moyens sont bons. Il suffit pour les uns d’une simple élévation de l'esprit ; d’autres y arrivent en prononçant une formule optimiste. La plupart des cures s’opèrent par la lecture de Science et Sanié, livre étonnant de près de mille pages où l’on trouve, à défaut de logique, un véritable arsenal de recettes et — pourrait-on souvent dire — d’explosifs optimistes. En certains cas Christian Science emploie ses « guérisseurs» spécialement entraînés et dûment brevetés. Ils s'appellent encore « liseurs d’esprit » (mind-readers). Leur but(®) est de saisir dès leur formation et de prévenir les « pensées mortelles » que l'esprit est porté à objectiver sous le nom de mal, de souffrance. Unefois perçuela nature del’erreur, le «guérisseur » s'attache à la redresser en lacontredisant et en lui substituant la vérité contraire. Vous avez la fièvre par exemple.Le «liseur d'esprit» s’installe à votrechevet.

(*) Les «scientistes» n’y manquent pas etrien n’est plus édifiant à ce sujet que la visite des appartements de la fondatrice à Boston où le luxe s’étale jusque dans la salle de bains.

{) P. 63. « Dans la Science, l’esprit est un, comprenant noumènes et phénomènes, Dieu et ses pensées », p. 114.

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