CALE NET ET TEE TELE TEE LT TT TETE
Un amateur de décadence :
‘ L'Éducation ” de Henry Adams
E l'Américain nous nous faisons en France une D idée nette et fort précise. Son énergie, son entrain
conquérant, son optimisme, son dédain des problèmes spéculatifs le caractérisent à nos yeux. La réalité est cependant bien loin de tenir tout entière dans ce portrait. Complexe de race, d’origine, l'Américain ne l’est pas moins d'opinions et de mentalité. Henry Adams diffère sensiblement d’un Roosevelt, d’un Carnegie, d'un William James. Les problèmes de l’esprit le préoccupent autant et plus que ceux de la matière. Il est en cela de la lignée d’Emerson. À une époque où se déchainent vers un avenir, indéfini semble-t-il, de progrès, les énergies matérielles, il pose et discute le problème de Ja transcendance. Comment concilier; l’idéalisme et la science ? Descendant d’une longue lignée de politiques et d'hommes d’État, arrière-petit-fils d’un des acteurs principaux de la Révolution américaine, petit-fils d’un Président des États-Unis, secrétaire d’ambassade à Londres, professeur d'histoire à Harvard, (1) Henry Adams
(1) Adams est l’auteur d’une Histoire des États-Unis de :1801 à 1817.
estun Américain qui doute. Au paysde la vieintense, pour juger hommes et choses, il suit sa froide raison, un sens critique désenchanté. Il a parcouru le monde, il a approchéles hommesies plus représentatifs de son temps, il a la curiosité de la science; il a écrit, comme il a enseigné, l’histoire. Religieux, philosophiques, scientifiques et sociaux, il ramène tous les problèmes de son époque à celui de sa propre éducation.
Au terme d’une longue existence riche de culture, d'expérience et de réflexion, il a légué à la postérité le journal circonstancié et pathétique de ses doutes. C’est l’œuvre d’un Montaigne qui se serait raconté aux seules fins d'arriver à cette conclusion négative : que l’effort de tout un siècle, le xix®, pour adapter aux exigences de la vie moderne les pensées et les actes d’un homme de bonne volonté fut une banqueroute insigne. Pour prouver sa thèse, Henry Adams narre ses expériences d’homme du monde, de diplomate et de scholar avec une ingénuité pathétique. En quête d’une foi philosophique et religieuse, il a souffert plus que personne du tourment de Punité. Pour lui comme pour Emerson, le problème important entre tous de notre modernité est celui du multiple et de l’un, de l’univers et de l’homme, de la science et de la foi. Adams, homme moderne typique et «représentatif », cherche l’unité dans un monde de complexité croissante. Ni l’histoire, ni lascience ne la lui donnent, et ilreste sceptique en religion. Comme la plupart d’entre nous, il a eu la foi évolutionniste. L'hypothèse du progrès automatique et continu est un si mol oreiller pour le doute ! Puis il a refait à son compte certaines observations de Darwin. Il a fréquenté à Londres des disciples de Lyell et sa foi moniste et évolutive s’est trouvée fortement ébranlée.
ui ÈS LA AL A AA SE re Le SAR AI TN
Son Essai sur la Dégradation du dogme démocratique est une contribution de premier ordre à la philosophie des décadences. Suivant son procédé favori de confondre les savants par la science, Adams accumule avec un acharnement tragique les preuves qui réfutent la théorie du progrès. Au dogme de la conservation de l’énergie que les optimistes appliquent à l'histoire, il oppose le principe de la dégradation de l'énergie. La façon dont les historiens se comportent dans un univers catastrophique, le sans-gêne avec lequel ils ouvrent à l’activité humaine un avenir indéfini qui ne leur appartient pas, excitent la verve d’Adams. Il brusque et malmène les savants avec la désinvolture de Pascal aux prises avec les libertins. De quoi demain sera-t-il fait? Comment prêcher le perfectionnement indéfini si par l'effet de la contraction solaire, par exemple, notre globe doit un jour mourir de froid ? Détruit le théâtre que deviennent le drame et les acteurs ? Le cataclysme cosmique ne serait-il que plausible, même à très lointaine échéance, le fait seul qu’il fût possible ne suffrait-il pas à nous faire modifier les principes directeurs de notre philosophie? Si gagnant nous ne gagnons rien, et si perdant nous perdons tout, l'alternative ne méritet-elle pas de faire réfléchir savants, historiens et philosophes? Ne vaut-il pas mieux être désespéré que dupe? Pour Adams le problème est actuel et tragique. La facon pressante dont il le discute est le résultat de ses profondes convictions. Ses attaques contre le progrès indéfini se rattachent à sa philosophie générale, à ses expériences personnelles dans les chancelleries et les couloirs politiques, à sa souffrance aussi d'homme raffiné que blesse la vulgarité démocratique. La loi constatée dans un ordre de phénomène doit être valable pour tous les ordres. Si Carnot et Kelvins ont raison en physique,
se NÉ SNS
A A DA MN da piges ef ! Û VE 2 MORTE, TARN à ‘ 7 (REC EET sf
AT
il faut de toute nécessité que Hartmann et Schopenhauer l’aient également en morale et que les optimistes soient confondus. |
Historien, Adams voit mal, en toute logique (mais l’univers est-il logique, à Henry Adams ?), comment l’histoire peut échapperau déterminismeuniversel.Sile dogme de l’évolution fatale et automatique est antiscientifique, celui du progrès démocratique doit l’être également. |
Que fera donc l’historien? S’éclairera-t-il, même s’il lui faut se contredire, ou sera-t-il dupe? Et si l'historien est également professeur — c’est à un Congrès de professeurs d'histoire qu'Adams s'adresse — son premier devoir ne sera-t-il pas de désabuser ceux qu'il a mission d’instruire? — Pour arriver à quelles conclusions? demande l’homme pratique. — Peu importe ! répond Adams. Pour rester dans le vrai d’abord, pour créer une philosophie nouvelle de l’histoire, pour découvrir un sens nouveau de la vie. Qui dit progrès et évolution sans renouvellement ni changement ne dit-il pas par là-même automatisme? L’Essai sur la Dégradation du dogme démocratique éclaire le livre de Education et celui sur le Mont Saint-Michel et Chartres. Avec un courage qui ressemble au suicide, si personne ne le suit, Adams fera à ses dépens, et à ceux de sa lignée, la contre-épreuve du progrès. Ni le cours du monde, ni l’histoire de l'Amérique, nilles annales de la famille Adams, famille représentative entre toutes, n’étayent la thèse du progrès. Les régressions, les déperditions de force, les catastrophes sont toujours possibles dans l’univers moral et intellectuel comme dans le monde physique et historique. Force est bien d’en tenir compte, de les prévoir et de les interpréter.
Que poussé par le démon de la logique un homme se
soit trouvé pour sacrifier le bon renom de sa famille et
(ais A AM 1 dé List Ce ad à Ad. LA TES Nes à. à EurES SRE: D HOUSE Pan bus de NS a tas
HÉNRY ADAMS 205
le sien propre au principe de la dégradation de l’énergie, c’est là le sombre humour et l'originalité paradoxale d'Henry Adams. Nous n'avons eu en France qu’un Montaigne. Il y en a eu au moins trois dans la famille des Adams. Pour aider Henry à prouver sa thèse voilà Brooks Adams, son frère, lui-même auteur d’un livre sur « la loi de la civilisation et du déclin », qui vient à la rescousse dans une longue préface. Brooks immole sur l'autel du progrès réfuté la mémoire de leur illustre ancêtre à tous deux, John Quincy Adams, président philanthrope et chrétien des États-Unis de l'Amérique du Nord. Shakespeare et Balzac auraient fait un drame de la grandeur et décadence de ce politique frappé le même jour dansses espérances démocratiques et religieuses qui, ayant pris Dieu comme associé dans sa firme, l’accuse d’avoir triché, et meurt désespéré pour n'avoir pu imposer à l'Amérique le système métrique et l’alottement national des biens.
La démocratie ne joue dans l’essai d’Adams sur les décadences que le rôle épisodique qui lui convient. Elle s'évanouit avec l’optimisme, et ne prend figure d’être que de nos illusions. Adams l’exécute de main de maître dans un roman qu’on lui attribue (Democracy).
Il y stigmatise d'une main sûre, en homme qui connaît son Balzac et son Thackeray, la cupidité, le cynisme et la vulgarité des politiciens. Rien ne trouve grâce à ses yeux, pas même la mémoire de Washington, ce demidieu, ni la personne auguste d’un président plus actuel des États-Unis que nous voyons dans l’exercice de ses fonctions, marionriette banale dans un décor suranné. Les seuls personnages sympathiques du roman sont deux Américaines que la culture littéraire et artistique a dépaysées, et qui ont des âmes d’Européennes. Le rôle du raisonneur et du chœur est tenu par un aristocrate du Vieux Monde, blasé, roué, mais qui confond les parvenus,
LS ir.
Américain cosmopolite comme Henry James, Adams doit à l’Europe le meilleur de sa culture. Il est allé compléter son éducation en Angleterre, en Allemagne et en France. À une époque où les méthodes germaniques suscitaient outre-mer un véritable engouement, le sens critique habituel d'Adams découvre les vices d’un enseignement systématique et puissamment hiérarchisé, mais formaliste, vide et inhumain. Arrivé à Berlin vers 1860, il déclare s’y abreuver plus aisément de bière que de science. « Une heure lui suffit » pour juger la science allemande. «La première conférence fut enréalité pour lui la dernière. » «L’attitude mentale de l'Université allemande n’était pas un monde pour Américains. » « Ni la méthode, ni la matière, ni la manière ne pouvaient servir à une éducation américaine ». L'éducation à la prussienne le « remplit d'horreur ». « L’effort imposé à la mémoire constituait une sorte de torture... On semblait ne reconnaître d'autre faculté que la mémoire. Moins encore faisait-on usage de la raison analytique, synthétique ou dogmatique. Le gouvernement allemand n’encourageait pas le raisonnement ». « Les étudiants allemands sont d’étranges animaux, et leurs professeurs sont impayables ».
La France où ilse rend à la même époque lui fera-t-elle oublier sa déconvenue outre-Rhin? Il a apporté chez nous ses préjugés puritains. « [Il avait d’abord évité Paris et ne voulait rien de français dans son éducation. Il désapprouvait la France en bloc. Sans doute convenait-il de posséder une teinture de français, de quoi commander un diner et acheter un billet de théâtre, mais c'était tout. Il détestait l'Empire et particulière-
ment l'Empereur, mais cela n’était qu'un point peu
important. Ce qu'il aimait moins encore, c'était l’esprit français. La France n’était pas sérieuse et il n’était pas sérieux d'aller en France. » Adams y est venu cependant et, avec sa bonne foi coutumière, il ne tarde pas à battre sa coulpe. « Il se mit sans difficulté à pleinement aimer ce qu'il avait désapprouvé. » Paris (où il finira par se fixer dans un logis de l’Avenue du Bois) le gagne et lui plaît. À Paris 1l déclare avoir plus appris en trois mois que pendant les vingt-et-un mois passés dans les universités d'Allemagne. D’être en France lui fait pousser « un véritable soupir de soulagement ». Pour résoudre le problème de l’un et du multiple qui le hante et ramener le monde à un point de fixe raison, la libre allure française lui plaît mieux que la rigidité teutonique. «Là (en France) il se sentit en sûreté. Nul Français, à l'exception de Rabelais et de Montaigne (pourquoi cette exception, Henry Adams ?)}, n'avait jamais enseigné l'anarchie sinon comme un chemin menant à l’ordre. Le chaos à Paris serait encore de l'unité, fût-il le produit de la guillotine. » Les lettres françaises intéressent fort Adams, bien que l’atavisme puritain reparaisse de temps à autre avec les préjugés classiques à l'égard de nos poètes en particulier. Il a rencontré à Londres Swinburne qui fait l’éloge de Victor Hugo (1). Adams se déclare incompétent. Il est du pays d'Emerson dont on se rappelle le vers fameux sur « la France où ne naissent pas les poètes » :
France where poets never grew,
‘(1) Adams nous a conservé sur le dieu l’anecdote suivante qu'il déclare tenir de son ami Monckton Milnes. « Il racontait avec délices une visite qu’il avait faite à Hugo. On l’avait introduit, racontait-il, dans une grande salle avec des femmes et des hommes assis sur des chaises contre le mur. Hugo était installé à l’autre bout sur un trône. Personne ne parlait. Enfin Hugo éleva la voix solennellementet prononça ces mots: .« Quant à moi, je crois en Dieu ! » Lesilence suivit. Alors on entendit une femme qui répondait comme du fond d’une profonde méditation : « Chose subliras | un dieu qui croit en Dieu ! » (Education, p. 143).
exception faite pour Béranger tenu pour le plus insigne sinon l'unique de nos poètes. La poésie française déconcerte le bon Anglo-Saxon qu'est Adams : « C’est tout au plus pour les étrangers un exercice difficile. I faut une connaissance peu usuelle de la langue, et une rare finesse d'oreille, pour apprécier ne fût-ce que la récitation des vers français. » « Adams n'avait ni l’une ni l’autre. » Il comprendrait mieux Musset si Swinburne ne le déclarait « inégal et court de soufle ».
La vraie poésie comme la véritable culture finissait pour Henry Adams vers 1250. Il a su trouver, pour célébrer la Chanson de Roland, des mots et des éloges qui décèlent une parfaite intelligence de notre ancienne poésie : « La naïveté de la pensée, écrit-il, au sujet du Roland, se retrouve dans la simplicité du vers. Le mot et la pensée sont également monosyllabiques. Rien n’égale cela. Les mots bouillonnent comme un ruisseau dans les bois. Ces vers là sont bétis.» Il leur trouvait la même force et le même sens qu'aux murailles du Mont Saint-Michel. Il dit de la prière de Roland à l’agonie : « Cette prière est du granit. »
En 1902, plongé dans l’étude du problème de-la force en évolution et dans la critique des sciences, Adams découvrait la Science et l'Hypothèse d'Henri Poincaré. Elle le confirma dans son relativisme, « Le voyageur l’acheta timidement et la dévora ardemment, sans être à même d'en comprendre deux pages consécutives, mais saisissant çà et là une phrase qui le faisait tressaillir jusque dans le tréfonds de son ignorance. » Poincaré, comme Adams, ne décidait pas en bloc du problème de l'unité. Sous la simplicité théorique deslois de la science, il montrait, en même temps que le commode, l’à-peuprès et le relatif. Pour la première fois«les mathématiques s’accordaient avec l’histoire». Contre Darwin, à défaut
de Poincaré, notre La Fontaine était déjà venu à la rescousse pour prouver contre les évolutionnistes que, «même en morale »,« le loup est supérieur à l’homme », dans les vers suivants cités par Adams :
Tout bien considéré, je le soutiens, en somme,
Que scélérat pour scélérat, Il vaut mieux être un loup qu’un homme.