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À la culture et à la raison médiévales en France, Henry Adams a élevé en hommage un grandiose monument dans son livre sur le Mont Saint-Michel et Chartres qu'il intitule «étude de l’unité au xrrre siècle», par opposition à l’autre volet du diptyque, le livre de l’Éducation, « étude sur la multiplicité au xx® siècle », Q’un Américain derace et un puritain d’origine ait achevé sur les routes de Chartres un pèlerinage philosophique commencé outre-Rhin, il y a là un spectacle assez inattendu. Pour comprendre les agitations, les variations, la mobilité et le rythme du xx® siècle, c’est entre 1150 et 1250 qu'Adams cherche un point de repère. Il installe au Mont Saint-Michel du Péril dela Mer et sur les tours de Chartres son observatoire. La Vierge de Chartres lui donne ce que Darwin lui a refusé, une idée de la Force non point déprimante mais exaltante. « Toute la vapeur au monde ne pouvait, comme l’a fait la Vierge, bâtir Chartres. » Où la Vierge, apogée de la foi, a réussi, le Dynamo, symbole de la Science, a failli. Dans le chapitre le plus pittoresque et le plus profond de son Éducation, intitulé « la Vierge et le Dynamo », Adams oppose le mysticisme aux machines. C’est dans la Galerie des Machines, à l'Exposition Universelle de 1900, au’A dams
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210 AUTOUR D'EÉEMERSON
a eu la révélation du Dynamo. Il lui apparaît «non point comme un ingénieux canal, pour transporter la chaleur latente emmagasinée dans quelques tonnes de pauvre charbon, caché dans une vilaine salle des machines soigneusement reléguée hors de la vue», mais «comme le symbole de l’Infini » :
A mesure qu'il se familiarisait avec la grande Galerie des Machines il commençait à sentir dans les dynamos de quarante pieds de long une force morale, à peu près comme les Chrétiens sentaientcelle delaCroix. La planèteelle-même danssarévolution routinière, délibérée, annuelle et diurne, lui sembla moins impressionnante que cet énorme volant tournant, à la distance du bras, avec une vitesse vertigineuse, presque sans bruit, — à peine un bourdonnement suffisant pour nous avertir de nous tenir: ne fût-ce qu’à une épaisseur de cheveu, par respect pour sa puissance, alors qu'il n’éveillerait même pas un bébé endormi près de lui. Bientôt, on se mettait à lui faire sa prière. Uninstinct héréditaire vous enseignait devant lui l'expression naturelle à l’homme devant la force silencieuse et infinie. Entre les mille symboles de l'énergie suprême, le dynamo n'était pas aussi humain que certains autres, mais il était le plus expressif.
Appliquant à la Vierge de Chartres la théorie moderne des idées-forces, Adams inaugure une symbolique nouvelle :
A toutes les époques, déclare-t-il, le sexe a été une force. Nul besoin d’art et de beauté. Tout le monde, les puritains euxmêmes, savent que ni la Diane d'Éphèse ni aucune des déesses de l’Orient n’ont été vénérées pour leur seule beauté. Elles étaient déesses par leur force, elles étaient un dynamo animé, la reproduction la plus grandiose, la plus mystérieuse de toutesles énergies; tout ce qu’elles demandaient, c'était d'être fécondes.
Chose curieuse, nous confie Adams, aucun établissement d'instruction n’avait jamais attiré son attention sur les premières lignes du poème de Lucrèce, les plus belles peut-être de la littérature latine, ces lignes où
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le poète invoque Vénus dans les mêmes termes que Dante la Madone :
Quæ quoniam rerum naturam sola gubernas.….
Donna, sie tanto grande, e tanto vali,
Che qual vuol grazia, e a te non ricorre,
Sua disianza vuol volar senz'ali ().
Conformément au but de son pèlerinage qui est de juger notre modernité des hauteurs de la foi d'antan, Adams cherche à notre époque des traces du culte d’hyperdulie et de latrie que la théologie vouait à la Vierge, apothéose de la Femme. Il déplore la déchéance actuelle de l'Éternel Féminin. La machine, le dynamo a pris la femme et l’a asservie comme l’homme. En Amérique tout particulièrement, terre classique du féminisme, il cherche en vain la Femme-Force. Il ne trouve que des esclaves. La Femme a fait banqueroute au moment mèême où la science triomphait. Particulièrement assujettis aux dynamos et aux machines les Américains ne comprennent plus la femme, Whitman mis à part, avec Bret Harte, le conteur californien, et un ou deux peintres que la chair n’offusque pas :
Tout le reste, pensait Adams, s'était servi du sexe pour le sentiment, jamais pour la force. Pour eux (les artistes américains) ve était une tendre fleur, Hérodiade une horreur féminine. L'art américain, comme la langue américaine et l’éducation, était, autant que possible, asexué. La société considérait cette victoire sur le siècle comme son plus grand triomphe... La femme américaine dans ce qu’elle a de meilleur — comme la plupart des femmes — exerçait un grand charme sur l’homme, mais pas le charme d’un type primitif. Elle apparaissait comme le résultat d’une longue série de dépouillements et son principal intérêt résidait (précisément) dans. cela même dont elle
(1) « Dame, vous êtes si grande et de si haut prix, que celui qui souhaite grâce et ne vous requiert, de celui-là le désir veut voler sans ailes, »
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s'était dépouillée, Observée de près, elle semblait faire un effort violent pour suivre l’homme qui, lui, avait tourné son esprit et. ses mains vers les mécaniques. L'homme américain typique avait la main sur un levier et l’œil sur un tournant de la route. Sa vie dépendait toute du fait de garder une vitesse de quarante milles à l’heure. Il ne lui était pas plus possible d'admettre les émotions, les inquiétudes ou les distractions subconscientes qu'il lui était possible d'admettre le whiskey et les drogues sans se casser le cou. Impossible pour lui de conduire à la fois sa machine et une femme. Force lui était bien, fût-elle sa femme à lui, de la laisser trouver sa propre voie, et ce que tout le monde voyait, c’est que sa voie, la femme essayait de la trouver en imitant l'homme (2)...
Du mâle transformé, selon Adams, en automate, la femme américaine n’avait plus rien à attendre. « Chez l’homme l'instinct de la force était aveugle » :
L'Église connaissait mieux la femme que la science ne le fera jamais. En historien qui étudiait les sources du christianisme, il se sentait souvent convaincu que l'Église avait été fondée par la femme principalement en guise de protestation contre l’homme... La femme était libre; elle n’avait plus d'illusions, plus de sexe; elle s'était dépouillée de tout ce qui déplaisait au mâle et, bien qu'elle le regrettât sincèrement, elle savait qu'il lui était impossible de revenir en arrière. Il fallait, comme l’homme, qu’elle épousât la machine. Déjà l'Américain éprouvait un sentiment de surprise à se trouver considéré comme asexué; la femme américaine de son côté se trouvait encore plus souvent surprise de se voir regardée comme sexuelle.
Ce « retour en arrière » dont Adams déniait aux femmes de son pays la possibilité, il en gardait lui la nostal- . gie et le besoin. Entre le xrit et Le xx® siècle, il rêvait de servir de « cohéreur Branly ». L’'humanité trouverait-
(:) Sur l’actualité et la précision de ses vues voyez notre étude sur les romans de Mrs. Wharton dans nos Mystiques et Réalistes anglo-saxons. » Voir également plus loin dans le présent ouvrage le chapitre sur «le Malaise intellectuel et social aux États-Unis »,
elle un nouvel idéal viable, une croyance unanime, une foi qui n’obligeât pas l’homme et la femme à se dépouiller du meilleur d'eux-mêmes, une religion où le sentiment et la raison fussent enfin réunis? Ou bien, autre alternative qu'était bien loin d’écarter Adams, le salut consistait-il à remettre simplement « les pas dans les pas » et à revenir au passé, par delà plusieurs siècles de réforme, de renaissance et de révolutions? Tel est le sens de la pathétique prière qu'Henry Adams adressait « à la Vierge de Chartres » pour échapper au Dynamo (1).
« Scholar anglais au nomnormandilse jette aux pieds de Notre-Dame avec la simplicité d’un contemporain d’Abélard, de Saint-Bernard, de Blanche, la « Rose de France », et de son fils Saint Louis. C’est l'humanité en quête d’une foi nouvelle qui, dans sa personne, vient porter sa plainte à la Vierge. Il a brisé son image pour conquérir le royaume de ce monde. Il a traversé les mers pour se retrouver seul avec son orgueil. En quête d’Infini et d’Unité, quels dieux le monde s'est-il donnés ? Désarmé en présence des énergies mêmes qu'il a déchatnées, sera-t-il la proie du Dynamo, de la Force aveugle qui vient nous ne savons d'où, quand, ni pourquoi? Force bonne ou cruelle, esprit ou matière, qui dira? Que sommes-nous nous-mêmes? Maîtres de l’espace, esprits souverains ou atomes emportés par l'Énergie innombrable? Silence ! Nul but en vue, aucune réponse à nos cris. Le dernier mot est à la Fatalité et au reniement de l'Atome par l’homme, lui-même Atome-Roi ! Humblement Adams s’en remet à la merci de Notre-Dame. Le genre humain l’imitera un jour, l’âme vide et sans espérance. Il reviendra s’incliner devant la majesté, la pureté, l'amour, la beauté et la foi, comme au temps d’Abé-
(:) On la trouvera à la fin des Lettres de Henry Apams à sa nièce.
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lard, de Saint-Bernard, deBlanche, la « Rose de France», et deson fils Saint Louis. Que la Vierge apprenne à son serviteur par des voies inconnues au monde à voir, à connaître, à sentir et à supporter la banqueroute de la science humaine et de ses promesses !
A Chartres et dans les salles médiévales du Louvre, Adams trouvait «l’énergiela plus haute que l’homme ait jamais connue, le créateur des quatre cinquièmes de l’art le plus noble, exerçant sur l'esprit humain une attraction plus vaste de beaucoup que toutes les machines à vapeur et que tous les dynamos de nos rêves »,
La conclusion de l'Éducation de Henry Adams n’est pas gaie. La guerre qu’il avait prophétisée apportait, elle aussi, sa preuve écrite en rouge à la théorie d’un univers catastrophique, et elle servait à souhait le pessimisme d'A dams (il est mort le 27 mars 1918). Il avait prisl’habitude dans les dernières années qu’il passa en France d’aller se terrer chaque automne dans le silence et la solitude de Chartres. Traversant New-York à son dernier retour d'Europe il ne trouve rien d'autre à constater, au pays de la vie intense, que «la faillite de deux mille ans de christianisme sans qu'aucun Constantin le Grand soit en vue». Au lieu d’un univers en évolution continue il emportait avec lui dans la tombe l’idée d’un monde de complexité et de confusion croissantes, l’esprit et la matière, comme deux coureurs inégaux se poursuivant à perdre haleine sans se rejoindre.
Il admettait l’hypothèse d’une catastrophe mentale, d’une capitulation de l’esprit accablé sous les phénomènes sans pouvoir en rendre raison, celle aussi d’un épui-
sement graduel de la volonté et de l'intelligence dans un monde d'unecomplication continue. Détaché de ses amis les plus chers, et prêt lui-même à disparaître danslegrand silence auquel il a élevé un monument mystérieux dans le cimetière de Washington, il clôt son livre par une «anticipation». À supposer que Henry Adams et ses amis reviennent en ce monde vers l’an de grâce 1938, y trouveront-ils enfin « pour la première fois depuis que l’homme commença son éducation parmi les carnivores, un univers que des natures délicates et timides puissent re-
garder sans frémir »? «La valeur du monde, déclarait-il,
ne se chiffre pas en dollars. »
Livre curieux et angoissant où l’auteur, exemple luimême de cette complexité qu’il reprochait à son siècle, se présente à nous tour à tour sous les traits d’un Hamlet, d’un Montaigne, d’un Nietzsche et d’un Julien Sorel. Spectacle saisissant et bien digne de faire songer que celui de cet Américain tournant le dos au modernisme et prêchant le retour à la scolastique et à la croisade sur les routes de Chartres où il aurait pu rencontrer, au terme d’un pèlerinage analogue, le Français Charles Péguy.
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Le malaise intellectuel et social aux États-Unis
tion et trompée par la distance quila sépare de l’A-
P RÉOCCUPÉE par les problèmes de la réconstrucmérique, l’Europe s’est habituée à considérer les
États-Unis comme la seule nation sortie indemne du
grand conflit mondial. Cette attitude est naturelle de la part depeuplesmeurtris parla guerre etsurtout delaFrancedévastée. L'image d’une Amérique intacte, intangible dans sa force toujours neuve, ne prélevant de la tragique aventure que.des profits et demeurant, dans son isolement volontaire, un réservoir de forces et de secours éventuels au service de ses anciens alliés, est de celles qui plaisent. Du milieu des ruines les peuples d'Europe tendent les bras vers le Nouveau Monde. Ils regardent avec des yeux d'envie ces gens qui cultivent un champ plantureux où n’a pas germé d’ivraie. La prospérité matérielle
des États-Unis peut faire illusion. Il serait toutefois surprenant que, seule sur notre étroite planéte, l’Amérique n'ait pas subi le contre-coup du formidable séisme. On danse beaucoup en Amérique depuis 1918, on y danse et on y « jazze » plus que jamais — comme on dansait dans la danse macabre peinte au charnier des
Innocents, après la guerre de Cent Ans. La physionomie extérieure de l’existencen’aguère changé outre-mer, etla tentation est grande de la prendre pour ce qu’elle a toujours été : une foire et une kermesse perpétuelles.
L’optimisme des masses européennes et surtout françaises, au sujet des États-Unis, a été soigneusement encouragé en ces dernières années par les récits de nos voyageurs. Déjà sujets à caution avant la guerre, maints livres classiques sur l'Amérique le sont encore plus aujourd’hui. Il serait bien hasardeux et dangereux, en l’an de grâce 1924, d’esquisser un tableau de l'Amérique avec des citations d'Emerson, de Whitman, de Roosevelt ou de Carnegie. Justifiable dans une certaine mesure à propos des États-Unis de 1900, l’optimisme sans réserves serait actuellement un périlleux anachronisme. Les Américains eux-mêmes sont fatigués de nos flatteries, Ils nous demandent de ne pas exagérer et de ne pas les surfaire. Ils sont las de s’entendre répéter à qui mieux. mieux comme le vaniteux de Voltaire : « Ah!
combien Monseigneur doit être content de lui-même ! » Les Américains ne sont pas contents d'eux-mêmes, et c’est un sentiment que nous devrions respecter. Nous avons eu jadis des observateurs dont la franche amitié pour l’Amérique n’aveuglait pas le sens critique. La lecture des pièces à conviction sur le malaise américain d’aujourd’hui rend le goût de ces ouvrages d’autrefois restés à près de cent ans de distance prophétiques, comme celui de Tocqueville par exemple.
Les États-Unis ont évolué radicalement depuis 1839, sans que le diagnostic de leur état d'âme et de leur civilisation présenté dans le livre magistral sur la Démocralie en Amérique ait perdu quoi quecesoit de son actualité. « On ne saurait rien concevoir de si petit, de si térne, de si rempli de misérables intérêts, de si antipoétique en un
had de, LOT CLS. CES DS SE SOS LAS RSS TS ARE "7 00 ( CAN
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DUMULE MALATSÉ AUX) ÉTATS-UNIS 219
mot, que la vie d’un homme aux États-Unis », affirme Tocqueville, plus de quatre-vingts ans avant le Babbitt et le Main Slreet du génial romancier Sinclair Lewis. Les variations de nos voyageurs officiels sur la légendaire «vie intense » sont en germe dans cette maxime : « Les nations démocratiques aiment le mouvement pour luimême. » Sur le bien-être et la recherche des jouissances l'historien français ne se fait, pas illusion. Il signale « l’inquiétude dans le bonheur » qui caractérise les Américains « graves et presque tristes dans leurs plaisirs »; ils « songent sans cesse aux biens qu'ils n’ont pas ». « C’est une chose étrange de voir avec quelle sorte d’ardeur fébrile les Américains poursuivent le bien-être, et comme ils se montrent tourmentés sans cesse par une crainte vague de n’avoir pas choisi la route la plus courte qui peut y conduire ». De ce diagnostic, Tocqueville déduit les conséquences sociales : « Le goût des jouissances matérielles doit être considéré comme la source première de cette inquiétude secrète qui se révèle dans les actions des Américains et de cette inconstance dont ils donnent journellement l’exemple. » La recherche du bonheur est inscrite en tête de la Constitution des États-Unis, mais l’auteur de {a Démocratie en Amérique ne se paye pas de mots. Il signale «lamélancolie singulière des contrées démocratiques ». Il voit dans la concurrence commerciale le mal secret qui tourmente et fatigue «ces âmes à la fois 1:10 ardentes et nobles, violentes et énervées ». Il note les excès où l'agitation incessante porte ces gens généreux in- 1 capables de repos. Avant les'neurologistes modernes, il | rattache les extravagances du mysticisme américain à la } répression sociale et au refoulement des émotions. L’u- | tilité que la vie pratique retire outre-mer de la religion
ne lui échappe point. « En s’occupant de l’autre monde »,
les Américains « avaient rencontré le secret de réussir
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dans celui-ci ». Dans des chapitres prophétiques, avec une admirable largeur de vues qui n’enlève rien à l’exactitude des détails, l’auteur esquisse une histoire comparée de la littérature, de la culture américaines et des mœurs démocratiques.
Voici que les critiques américains reprennent à leur compte ces vues prophétiques. L'Amérique est en train de faire son examen de conscience et de recenser ses valeurs. Controversistes nés et traditionnellement enclins à la discussion, citoyens d’un monde complexe et changeant où les idées comme les institutions se transforment continuellement, les Américains font l’inventaire de leur civilisation (1).
L'ère de l’optimisme est passée. Le crépuscule de l’Occident allonge son ombre outre-mer. On va jusqu’à prononcer le mot de décadence({?). A la décadence européenne et française des années 90, Max Nordau, dans un livre fameux, cherchait déjà des causes américaines. Il en chargeait lourdement Edgar Poe et Walt Whitman en particulier. De la décadence Nordau faisait l’apanage des nations « saignées à blanc » par de longues guerres, mais aussi des peuples pacifiques emportés par l’utilitarisme sans freim. De cet utilitarisme triomphant on connaît la séduisante façade. Désireux de plaire à leurs hôtes, fascinés par ce brillant décor, nos voyageurs en Amérique s’abandonnent facilement aux dithyrambes. Il est facile de les excuser. Quelle que soit la tare secrète relevée par Tocqueville, l'Américain «pluraliste » fait plusieurs parts desa vie. Sigrave et triste qu’il puisseêtre à
(1) Civilization in the United States, An [nquiry by Thiriy Americans,
edited by Harold Stearns, New-York, Harcourt, Brace Co, vtr, 577 p.
(*) « Nous sommes une race qui meurt, comme doit le faire toute race dontleshommes, en tant qu'hommes,sinon en tant qu’accumulateurs d’argent, sont de troisième ordre », G. G. Lodge, cité dans Civilization in the U. S., p. 183 et Cf, ibid., les commentaires de Chesterton et Froude.
part lui, l’optimisme pratique couledans son pays à pleins bords. Lancés dans un tourbillon ininterrompu d’affaires, le pionnier etle puritain s’ entendent depuis la Guerre de Sécession pour laisser à l’action libre champ. Les problèmes pratiques débordent. Il y a la nation à reconstruire, l'unité morale à cimenter, le continent à conquérir, les races hostiles à exterminer ou à assujettir, des millions d’émigrants à assimiler. Les problèmes intellectuels ou ‘moraux, les scrupules de conscience s’éclipsent devant ces nécessités pratiques. Que les récoltes poussent, que des trains les emportent à travers le continent, que les cheminées d'usine fument, que le désert soir irrigué, que la surproduction industrielle trouve des débouchés lointains : voilà les ambitions du pionnier(t). A lalutte industrielle et économique, il faut dresser tout un peuple. L'Amérique se couvre d'écoles, d’universités, d'instituts techniques. Dans un tel monde, l'usure est grande et le déchet humain abonde. On multiplie l’entr’aide sociale; on crée de dispendieux organismes. Pour sustenter ou refaire physiquement et moralement ces millions d’humains qui luttent au front des affaires, il faut à l'arrière des sanatoriums, des gymnases, des salles de natation, des stades, des églises. Pour centupler le rendement humain, il n’est pas trop de l'intervention de la mystique et de la psy-
cho-analyse. Des religions se fondent pour enseigner l'op-
timisme et rendre ceux qui peinent indulgents ou aveu-
__gles envers leurs maux. Une philosophie s'élabore pour
traduire la vérité en bien-être et en confort moral, pour apprendre aux hommes à diriger leurs gestes et à exploiter leurs émotions. Dans tous ces efforts la tendance utilitaire est visible; c'est une machine humaine qu’on dresse et dont on endigue et oriente les énergies.
(1) Voyez les hymnes de Whitman,
En politique ce peuple a les chefs qui lui ressemblent, Ils incarnent ses traits divers. C’est tantôt un homme d’action, un struggler-for-life qui unit dans sa personne la rudesse du cow-boy et l’idéalisme du scholar. Il est l'acte pur, l’optimisme et le pragmatisme incarnés, Mais il y a des bornes à l’action. Ge vaste peuple veut reprendre haleine. Au tribun succède le légiste placide et bénin. Son bon sens à la Franklin et sa bonhomie plaisent aux foules. Il est le chef sans prétention à qui l’homme du commun donne la tape familière sur l’épaule. Lui aussi estoptimiste, mais sans effortet sans défi, à la façon des braves gens dont la digestion est heureuse. «Sourire et être heureux » ( « smile and be happy ») : voilà sa devise, et s’en remettre à la Providence qui veille d’un soin spécial, à l’en croire, sur «le Pays du bon Dieu » («the Land of God »). Puis le rythme reprend. Les temps sont changés; un vent de réforme mystique souffle. Cette fois se lève un nouveau Cromwell, l'homme pour lequel il y a plusieurs plans superposés de l'existence, le «voyant»selonlecœur d'Emerson, celuiqueriennetouche s’il ne le projette en pleine transcendance. Entre l'acte et sa réalisation il interpose des nuées de concepts. C’est un légiste mystique, en tête-à-tête constant avec l’Éternel. C’est Moïse sur l'Horeb, Moïse que tout à coup son peuple abandonne et laisse vieillir « impuissant et solitaire». Le mage disparu, un business-man le remplace pour unepolitique terre à terre mais certaine etsans aléas. Telle est en raccourci l’histoire extérieure de cent millions d’Américains vivant d’une vie unanime.
Que devient la destinée de l'individu sous la façade d’un tel régime? Emerson dans ses Essais s’effraie à l’avance du désarroi où la nation en développement continu laisse l’homme, et il vaticine dans une Amérique à peine plus peuplée que la France. Que deviendrait son op-
L'ÉNMADATEReAMUXT ETATS-UNIS: "293
timisme aujourd’hui ? Comment concilierait-il dans l'Amérique actuelle l'individu et l’univers, l’hégémonie du moi et la domination des foules?
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Le problème qui préoccupe le plus les critiques de la civilisation américaine est celui du développement individuel. Ils l’étudient dans l’histoire de leur littérature. Les États-Unis n’en sont pas à leur première crise de pessimisme. Ils ont eu à plusieurs reprises dans le passé leur mal du siècle. Le manifeste des trente Américains d’aujourd’hui fait écho à d’anciennes doléances. Voyez Emerson lui-même lancé dans le monde de l’action et de l'idéalisme pratique comme un autre Carlyle, dans ses manifestes des années 1836 et 1838. Tout à coup les ailes lui tombent. Il se cloître à Concord. Il y a en lui et autour de lui des problèmes qu'il n’a pas pu résoudre. En lui comme autour de lui, se battent le puritanisme et la gaie science, la peur de vivre et la force d'expansion. Son disciple Thoreau fait le Robinson Crusoé au bord de l’étang de Walden (1). Il préfère l’inconfort de sa hutte à la mêlée politique et sociale. Il refuse de payer l'impôt. Que lui importe? Pour lui, comme pour Emerson, le gouvernement le meilleur est celui qui gouverne le moins. Poétique anarchiste et croyant.au retour éternel il lui suffit detresser dans lesbois, quand il ne senourrit pas des classiques, un zodiaque d'animaux et de fleurs qui contienne en raccourci l'univers dans son orbe. Le transcendantalisme américain et ses nuées fut un essai pathétique et tragique d'évasion hors de la vie que ne compensa pas l'évasion dans le phalanstère. Whitman dans ses bras
(1) Voir plus haut notre étude sur Thoreau,
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athlétiques veut embrasser le monde. D'une antipode à l’autre il pousse des appels sublimes. L'Amérique déchirée par cinq ans de guerre civile refait son unité dans ses vers et y abjure la doctrine de Monroe. Tous les rythmes, toutes les révolutions sont dans ses odes. Epopée du désir, l’œuvre de Whitman est manquée. Il finit à demi paralytique dans une chambre sordide de Camden (New Jersey), honni par les Puritains. La fuite d'Edgar Poe est célèbre. Il se réfugie dans l’île de la Fée et dans le domaine d’Arnheim. Il égare délibérément sa raison et perd le sentiment des contingences dans la compagnie de fantômes : Una, Ligeia, Morella, Annabel Lee. Sa critique, comme sa poésie et ses contes, est en marge du temps présent et lui vaut des légions d’ennemis qui se vengent en répandant la légende du Silène ivre. Se souvient-on de la tragique aventure de Margaret Fuller Ossoli, cette Corinne américaine (1)? Éprise de Gœthe, a romance de Mignon chante à ses oreilles. Ame de désir, la rigueur puritaine l’opprime. L’amitié amoureuse qu’'Emerson lui refuse la désespère. Que l'Italie la prenne et la garde. Elle y épouse un partisan de Mazzini. Elle aime, elle vit, elle va être heureuse. Pourquoi fautil qu’au monstre qui la réclame elle offre en holocauste son mari et son enfant? Pourquoi revient-elle faire naufrage, sous six pieds d’eau, au petit jour gris, sur la côte inhospitalière du New Jersey? La tristesse et les contraintes puritaines pèsent également sur l’œuvre de Nathaniel Hawthorne et de Henry James. L'auteur de /a Leitre Rouge meurt de solitude et de silence. Des fantômes le hantent. Dans la Muison des Sept Pignons, prestigieux intimiste, il se fait l'historien des fatalités et des tares puritaines. Il fait de l’art avec de la mélancojie. Dañs le
(1) Voir plus haut notre étude sur « Une romantique d'Outre-Mer »,
Le
CAUA RÉ *
Faune de Marbre la joie païenne de vivre se bat avec le calvinisme ancestral et succombe. Henry James ouvre la série des exilés volontaires. Dans la pénombre de Rye en Sussex, il demande aux titres magiques de ses romans, 4 — les Ambassadeurs, la Coupe d'Or, les Ailes de la Colombe — l'oubli des tristesses puritaines. Il ne s’évade . qu’à moitié du subconscient mélancolique et tragique de la race. Ses cosmopolites les plus raffinés succombent à leurs scrupules.
. Mark Twain paraît et brandit l'humour comme la . masse de Thor. Va-t-il pourfendre l’adversaire? On le di- Me. rait, à force d’ironie et de fiel. Twain est l'Homère du pionnier. Dans Huckleberry Finn il compose un nouvel Émile, un portrait à même la vie d’où la jouvence dé- : 5308 borde. Puis le pionnier s’efface devant le puritain. Avide d'honneur et d’argent, l’humoriste capitule.Dans ses Jnnocenis en voyage, il se déchaîne contre l’Europe et donne aux Philistins leur brevet de capacité. Le Yankee de
Connecticut, le Prince el le Pauvre, c’est la Tentation de
saint Antoine écrite par Monsieur Homais. Le seul es- prit, semble-t-il, dans la littérature américaine, capable
de « dissocier », capitule dévant la foule. Bouffon utilitaire, il saute, 1l plaît et on le paie. Mark Twain a défait ce que Henry James a construit. Bourreau de lui-même, il se venge en distillant en des contes à tirages limités (le Mystérieux Étranger, Qu’esl-ce que l'Homme?) le
spleen et la mélancolie les plus noirs (1).
Exécutions, capitulations, ainsi le martyrologe se déroule. Du supplice imposé à l’artiste par la démocratie victorieuse, Jack London a conté l’histoire dans Martin
(1) Surle cas Mark Twain, Cf. le procès à luiintenté dans lelivre deVan Wyck Brooks, The Ordeal of Mark Twain (le Martyre de Mark Twain), New-York, Dutton Co, 1920. M. Brooks est l’auteur du chapitre sur la Vie littéraire dans le manifeste des Trente. C’est un des critiques américains actuels les mieux avertis, :
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Eden. Eden commence en surhomme. Il se rue à coup de paradoxes sur les idoles de la tribu. Les préjugés qu’il attaque se vengent en le laissant mourir de faim. Eden tient à vivre. Il veut la fortune, un yacht et des voyages. Ïl brûlera pour cela ce qu’il adorait. Il flatte la foule et le voilà riche, pour mourir désenchanté devant l’île de ses rêves que la réalité lui gâte. Eden a perdu la foi comme le fit d’ailleurs Jack London lui-même. Le gain a tué le génie(1). Upton Sinclair nous a narré dans le Journal d’Arthur Slerling un désastre analogue. Sinclair est un controversiste fougueux. L'auteur de Manassas, chef-d’'œuvre du roman historique américain, use son talent dans les négations. On ne reconnaît plus l’auteur de {a Jungle dans le Jeton de cuivre qui dénonce le journalisme sensationnel, dans les Profils de la religion qui fouaillent l’hypocrisie des églises, non plus que dans ce Pas de l'Oie qui traîne méthodiquement au pilori les unmiversités américaines. Les romans d’autrefois sont devenus de purs libelles. La lutte sociale à neutralisé, sinon complètement éliminé, l’art d'Upton Sinclair. Il faut bien détruire pour reconstruire. L'artiste s’efface devant le militant.
S1 l’optimisme traditionnel outre-mer n'était pas mis. en question par les critiques, il ne résisterait guère à la lecture des journaux. Il faut les instincts sportifs et la belle santé d’un peuple pour survivre à l’avalanche de crimes et de scandales colportés à qui mieux mieux, en titres sensationnels, et sur papier multicolore, plusieurs fois la journée, dans les villes américaines.Crimes passionnels, sadisme, excentricités ou luxures inédites, ban-
(5) Le côté utilitaire et la tragédie de l'existence de Jack London aparaîtront tout au long dans les Mémoires publiés par Mme Charmian, HR The Book of Jack London, ? vol. in-8 New-York, The Century o, 1921, |
ditisme, il y a dans les suppléments illustrés des jour-
naux de M. Hearst en particulier de quoi défrayer plusieurs Eugène Sue ou Paul de Cock (1). Ailleurs la luxure et le crime ont leurs spécialistes. Ici ils encombrent et éclaboussent les feuilles publiques. C’est une véritable hystérie. Le fauteur de scandale, le muck-racker nerespecterien. Le puritanisme semble s’arrêter impuissant au seuil de ces feuilles où la bacchanale mène son train, où d'innombrables ménades en quête de self-expression projettent leur nuditié vers le ciel dans toutes les poses de la plastique. On se demande comment ces gens frénétiques peuvent conserver leur belle humeur dans ce débordement de folie. Comprimé, ligoté par les contraintessociales, l'individu prendsa revanche comme il peut. Il n'est pas vicieux mais il a des émotions qu’il veut qu’on fouette. Il est avide de surexcitation. La libido étouffée s’assouvit dans ces excentricités. Freud est à la mode aux États-Unis (2). Sa théorie des instincts comprimés et des névroses qu’ils engendrent donne une explication fort plausible des formes que prend le malaise intellectuel et social outre-mer. Ce sont bien des livres freudiens que consacrent à la civilisation et à la société américaines des écrivains comme Mrs. Wharton, Edgar Lee Masters, Robert Frost, Sinclair Lewis et Théodore Dreiser, pour choisir quelques noms illustres parmi beaucoup. L'œuvre d'Edith Wharton est familière au lecteur français. Elle concilie de hautes visées d’art avec une impartialité, une objectivité parfaites, avec le génie intuitif et un don d'analyse implacable. Dans Ethan Frome, dans l'Élé,romans selon la formule réaliste
(:) Une réaction contre la presse «jaune » et sans conscience semble se dessiner chez lesintellectuels, Cf. The Brass Check(le Jeiton de Cuivre) par Upton SINcLArR mentionné plus haut.
(2) Civilization in the U. S. chap. Nerves (les Nerfs).
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