‹ Autour d'un ChevaletChapitre 18 sur 18 · LÉ FN < FAR MA 2 A EE · texte numérisé non relu

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Le Voiturin 283

De quel ton me dites-vous cela, morbleu! Il me faut une explication.

Les traits du pauvre philologue se contractèrent; il se leva en titubant pour prendre son chapeau. Tous deux sortirent du café. Mais, arrivés sur le trottoir de la place d’Espagne, Champney fut obligé de prendre le bras du docteur.

Voyons, mon cher docteur, vous n'êtes pas né pour être père, lui dit-il. Que cette lettre envoyée de Monterosi ne soit pas de moi, s’ensuit-il qu’elle porte atteinte à la délicatesse ou bien à la santé de la signorina? Comme vous disiez.. c’est une coïncidence. Si cela peut vous rassurer, je vous dirai que je crois être le confident de votre nièce. un peu plus, peut-être. son ami. Si quelqu’un attentait à sa dignité ou à la vôtre, c’est moi qu’elle choisirait comme son défenseur, mais je n’attendrais pas ses ordres...

— Alors, pourquoi cette émotion, que diable?

— Dame! vous me dites que ma jeune amie est malade... puis la chaleur de cette cabine. avec tout cela vos soupçons. Je me suis senti décamper, dit Champney, aspirant l'air à pleins poumons.

Le docteur s’épongeait le front.

Son compagnon mit tout en œuvre pour le rassurer. Cette lettre venait d’une amie, probablement, et contenait quelque catastrophe de poupée,

284 Autour d'un Chevalet ù

de celles que les jeunes filles grossissent sous la

plume. Il se pouvait aussi que la signorina fut fatiguée ou ennuyée d’un train de vie antipathique, et l’on découvrirait que cette lettre n’y était pour rien. Il promit de voir Vincenza, de la distraire.

Cette promesse concilia tout. Le docteur était trop naïf et trop peu pratique de la vie pour s’apercevoir qu'il venait d'interrompre une confidence et que Champney, par une habile retraite, substituait son dévouement à sa tendresse. ,

Les amis se quittérent.

Champney rentra chez lui, dévorant le plus orand chagrin qu’il eût éprouvé de sa vie. Que d'illusions évanouies, hélas! Il ne lui restait que l'obligation de défendre Vincenza contre les ruses d’un intrigant contre elle-même, car il vivait, ce Vicosi; quel autre pouvait ainsi troubler son âme? |

Méthodique avant tout, bien qu’il souffrit cruellement, Champney refoula sa douleur, car la douleur n’a pas d’effet utile. Il entendait ne rien distraire en ce moment de son sangfroïd, et, sans

perdre le temps à gémir, il prépara son Lefaucheux,

garnit sa cartouchière, afin de donner un prétexte à l’excursion qu’il méditait, tout en parant aux éventualités de la route. Puis il avertit son valet qu'il eût à lui louer une carriole, qu’il partirait

"LIRE QU + Ai dr

dès laube pour la chasse et se rendrait à Sette- REVenE.

Là-dessus il se mit au lit.

Sette-Vene est distant de Rome d’environ 35 kilomètres. Avant tout, il fallait écarter l’hypo- thèse d’un suicide et contrôler le récit d'Amici. Le baronnet se fit conduire aux abords de cette localité, descendit dans les champs et poursuivit sa route à pied, son chien sur les talons, ruminant son enquête.

Il reconnut aussitôt l’osteria où ils avaient passé | la nuit et se rappela les moindres détails. Avant demandé le nom du patron, le baronnet entra et saluala compagnie.

— Signor Mantana… vous ne me reconnaissez pas? Moi je me rappelle votre vin. Un #”e:z0/ | s il vous plait.

Et il déposa son fusil, se campa sur une chaise, à à califoucchon, fouilla dans sa salica, veste à sept poches en drap bleu, agrafée par le haut, comme la portent les chasseurs romains ; il en tira son étui à cigares, en cuir de Russie parfumé, une boîte d’al- Jumettes en niellé, un canif à douze lames, le tout

si diablement cossu que Mantana relevait ses amples sourcils et cherchait dans sa mémoire quand il avait eu l’honneur et la faveur d’héberger élégant chasseur.

Quelques rouliers, autour des tables, buvaient en compagnie d’un ex-gendarme à moustaches grises, et ne semblaient pas moins émerveillés.

— J'ai passé ici en octobre, reprit le chasseur, avec un vetturino du nom de Pietro Squarci... Vous connaissez ce Pietro? |

— Pietro Squarci?.. Je ne le connais pas... Et du plat de sa main l’aubergiste nettoya la table, en apportant le vin. |

— C'était le jour où l'on a trouvenieneune homme qui s’était fait une blessure, ajouta Champney.

— Qui s’était fait une blessure.

Mantana prenait un air grave et ses sourcils.

montaient en point d'exclamation; les Romains. n'aiment pas à se mêler des accidents.

— Nous avons un morceau de bœuf in sostanza,. une excellente laitue.

Voyant qu'il avait fait fausse route, Champney s’amusait à jongler avec un louis en examinant l’ex-gendarme, qui suivait la pièce dans Pespace avec une extrème attention.

Le chasseur refusa le bœuf, paya son vin, sortit.

Le Voiturin 287

et prit le chemin de la plaine. Mais il n'avait pas fait cent pas que le militaire Peut rejoint :

— C'est [à qu'on à porté le poveretto, dit-il, montrant une masure.

— Quel poveretto? demanda Champney, non moins surpris que Mantana.

— Celui-là qui s’était blessé, répondit l’offcieux, baissant la voix d’un air impressionné; le sang lui sortait par la bouche quand on appliquait les reliques et le saint scapulaire... Il y avait sa mère qui criait : Paolo! Paolo mio! et deux frati qui lui jetaient de l’eau bénite. Il avait le coup de la mort, et 1l s'était saigné lui-même.

— Saigné lui-même; pourquoi cela? s’exclama le chasseur, partageant l’horreur du gendarme.

L'autre fit un geste évasif. À Rome, un suicidé est possédé du diable, il n’est pas besoin d’autre

‘raison.

Ils marchèrent en causant quelques instants.

L’ex-brigadier n'avait pas vu le blessé; on ne

laissait entrer personne. Il ne savait rien, sinon

qu’une femme était venue, accompagnée de deux frati, et qu’ils avaient emporté le mourant à Monterosi. |

A ce nom, Champney tressaillitt De là venait la lettre adressée À Vincenza. Il salua le militaire, partit, allégé d’un louis, dans la direction de Mon-

terosi où devait se trouver le couvent des deux frati. Mais au couvent, ni dans l'endroit, personne ne savait à parler d’un blessé.

Le voyageur revint sourdement irrité, per ne pied dans ses conjectures. Il écoutait ses pas résonner sur le tuf; c’est une sensation très pénible dans la campagne de Rome. Pas une herbe né se mouvait, il rassemblait ses souvenirs en remontant jusqu’à son séjour à la Spezzia, où il avait vu pour re la première fois Vincenza. Dans la vie terne dela jeune fille, apparition du poétique jeune homme avait été comme un coup de soleil. Lui-même n'avait-il pas excité des regrets lorsque, poussé par Pattrait du mystère, il s'était mis à la recherche de Vicosi. Vincenza donc le trompait! Depuis quand? Par une erreur inconsciente, il … ; s’acharnait après une idée fixe, éliminant dans son enquête tout ce qui ne devait pas Péclairer sur de

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prétendues relations antérieures entre Vicosi et Vincenza, et dans l’incohérence des idées et des incidents, un fait le frappait pour la première fois, c'est que Vincenza, après la nuit passée à Siena- Lunga, s'était montrée indifférente au récit quil” lui avait-fait de son aventure de la nuit, tandis que peu d’instants après, sous le prétexte d'une … ”

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migraine, elle se plaçait dans le coupé. Ensuite Ë il revoyait en esprit les deux jeunes gens descen-. F

Le Voiturin 289

dant de l’uuposta, gais, butinant les ronces, égarés tout à coup, revenant en désordre vers la voiture pour ne plus jamais se revoir. Quelle entrave, quelle fatalité, quel arrêt cruel de Vincenza, quel terrible aveu du jeune homme avait détermine sa résolution? : |

Tourmenté par ses doutes, Champney regagna le village de Sette-Vene, espérant y puiser quelque À renseignement au sujet de cette aventure, mais en vain. Il était fort difficile à un étranger d’obte- nir une information dans la campagne de Rome. Le paysan, habitué aux exactions des régisseurs, facteurs et autres parasites du maitre et de ses

tenanciers, ne répondait qu’à bon escient, surtout HSE di on il y avait des moines dans Paffaire.

re Champney dut retourner à Rome comme il était parti. C’en était fait de sa tranquillité, de sa mé- | thode. Indécis, n’ayant aucun fil conducteur, saisi Le dans un écheveau d’intrigues dont le sceptique its pouvait bien tenir l’un des bouts, son - plus grand embarras, en ce moment, eût été de + | revoir Vincenza. Il ne se sentait pas assez d’hy- pocrisie pour lui cacher ses inquiétudes, il n’avait pas le droit de la questionner.

+ Or, voici qu’un billet, dès sa rentrée, vient com- pliquer la situation. Le billet s’exprimait ainsi : … © Que devenez-vous, signor Guglielmo, on ne

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vous voit plus? C’est demain fête de saint Antoine, j'aurai besoin d’un cavalier pour me conduire à la bénédiction des animaux. Si vous veniez me prendre entre deux et trois heurés. La présence de la dottoressa ne vous gênera pas, je suppose; si vous ne veniez pas, je Croirais que vous m'en voulez. »

La complicité de l’amie et l’ombre de tristesse qu'il crut découvrir en ces mots, malgré toute: leur simplicité, augmentaient ses inquiétudes. Il n'eut pas de repos jusqu’à l’heure du rendez-vous.

Le baronnet trouva Vincenza en compagnie de son amie et d’une famille de cousines et cousins de celle-ci, hobereaux de province, sortes de damerets dont l’espèce est commune au pays, miel= leux comme des abbés, sautillant comme des pies. au moindre geste d’une belle et dont l’un, conquis

par la jeune veuve, venait afhcher son servage. La |

présence de Champney n'avait probablement d'autre motif que de faire pièce à ces fantoches. Ils se rendirent à la chapelle de Samnt-Antome. Tout Rome était dehors. Les caretelles volaient chargées de femmes et de sinenti — on nomme ainsi les dandys populaires. C’était le dernier jour

Le Voiturin 291

de la bénédiction; on attendait la mule blanche du Pape. Une marée de jupons débordait des calèches ouvertes, avec des flots de parasols. Quiconque a le moyen d’acheter des rubans pare sa bête, âne ou cheval. On lui met des bouffettes au cou, un bouquet sur la tête, une faveur à la queue, et l’on s’en va chercher la bénédiction à Saint-Antoine. Au seuil de la chapelle, un prêtre, armé d’un goupillon, attend les animaux qui se présentent. Le cheval passe et reçoit l’eau bénite le plus dévotement possible. Rosse ou pur-sang, tous ont droit à la même portion. Les chevaux hennissaient, caracolaient, les bœufs faisaient de grandes trouées avec leurs cornes gigantesques, les ânes brayaient dans la cérémonie, excitant la gaieté des jeunes Albanaises au voile de dentelle blanche, des crociare et des Frascatines au tablier de soie : tout ce qui brille en ce jour est or, satin, velours, tulle ou corail.

Sir William, grand connaisseur, admirait l’allure des chevaux et se montrait silencieux, ne sachant que repondre aux questions que Vincenza lui adressait relativement à son absence.

Comme il côtoyait la ligne des maisons, il se fit une poussée; la jeune fille se trouva séparée du groupe avec son cavalier et ils ne cherchèrent pas à le rejoindre. Vincenza prit une

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autre direction loin de la foule. Quelque chose de febrile la poussait en avant et lui donnait une joie bruyante. Ils arrivèrent en cheminant au cimetière évangélique, près de la pyramide de Cestius.

— À quoi pensez-vous, sir William? Vous voilà comme un saule pleureur, dit Vincenza.

— Je trouve ce lieu sinistre, répondit Champney. — Et il montrait la tête des cyprès qui s’élevaient au-dessus de l'enceinte avec les sycomores, les sapins et toute la flore mortuaire.

— Vous ne connaissez pas le Campo santo; entrons, reprit sa compagne, en sonnant à la porte du lieu sacre.

Un concierge vint ouvrir. Champney fut étonné de se trouver dans le plus délicieux jardin; ce n'étaient que bouquets, touftes odorantes, marbres rutilants au soleil; des guirlandes de roses s’entrelaçaient aux inscriptions sur les pierres mortuaires. On se sentait dans l’oasis des regrets et des souvenirs. :

Un peu surpris, Champney se mit à dire les noms : beaucoup d’Anglais, des femmes jeunes surtout, beaucoup d’épis flétris avant d’avoir müûri. Il devenait très sombre.

Vincenza cueilit un camélia, le lui mit à la boutonnière, sournoisement.

Per Vous avez hate nn M. Champney; si pa galant.. mème avec moi!.. ;

Ses os la os avec un amical

rs suis ee très mauvaise ne vous me B semblez pâlie.. Puis-je vous faire une question, … Signorina? — Brusquement il s'arrêta : — Etesvous bien sûre de ne jamais avoir vu Randolo F Vicosi avant notre voyage?

Nes Jamais! Pourquoi me parlez-vous de lui?

a +5 Parce # il devait être à la Spezzia en même

pes M. nd \

L Le terrible émotion s “était emparée de Vin-

. vi e do savez-vous ? Parlez... vous avez appris quelque FRAC ATR U

; Du al BE le jeune ROUE comme on traque S sil méritait

R e qui vous cOntranie.

k. Es le regard de Champney, Vincenza per-

Le Voiturin 293.

dit tout sangfroid; elle se troubla, s’affaissa sur

— J'ai eu tort de ne pas tout dire. que voulez- Vous Savoir ?

— Je ne veux pas Ctre indiscret… mais j'ai tou-

jours devant les yeux cette vision de la signorina

effrayée. courant dans cette maudite campagne... reprit doucement Champnevy.

Vincenza se leva, lui prit le bras et faisant un pas en avant : |

— Nous marchions au hasard, M. Vicosi me parlait avec exaltation. Tout à coup il s’arrête, ses bras s’ouvrent, m'entourent, se referment sur moi. À peine savais-je ce qui se passait. Je me crus dans les griffes d’un fauve, ses yeux luisaient comme ceux d’un lynx.… Je criai, je me débattis, et me mis à courir. On ne voyait plus la voiture... il m’atteignit, me prit le bras : « Si vous dites un seul mot, je suis un homme perdu,' s’écria-t-il, partons. » ‘&

Je suivis, affolée, devant son regard et son geste impérieux. Sa poitrine haletait, il ne me parlait pas. Nous nous mimes à marcher très vite à quelque distance l’un de l’autre. Mais il se rapprochait, la peur m’empêcha de continuer... Pourtant son wisage s'était radouci.. Je vous répéterai mot pour mot tout ce que je sais. « Signorina, je vous fais mes adieux, dit-il, je l’ai voulu. nul ne peut conjurer son sort. Ce qui s’est passé entre nous, je ne

Le Voiturin 295

le sais plus Un moment de fureur et de révolte aveugle contre la destinée... Mes bras se sont ouverts. Jai voulu retenir un souffle d’air qui passe sur une fournaise. Ma vie est un enfer.

Les larmes lui coupèrent la parole. Sa voix prit alors un ton si suppliant que le courage me revint, jessayar mème de le calmer, mais cela ne‘fit qu'augmenter son exaltation :

« Je vous ai blessée cruellement, reprit-il, il faut que vous soyez vengée. Venez, venez. Je vous entraînerais si je voulais. Je vous attacherais à mon sort misérable. Je ne veux pas! »

Il marchait à grands pas, continuant d’une voix altérée : « Tout ce qui vibre en moi s’est concentré sur vous depuis trois jours, les premiers, les seuls que je regrette dans ma vie. Vous me tendiez la main pour me tirer d’un goufire et vous né me CONnaissiez pas... »

Il s’accusait d’une vie déréglée, je me rappelle toutes ses paroles. je ne vous cache rien... Il me disait que j'étais belle, qu’il se sentait une âme auprès de moi, que je comblais les vides de sa mauvaise nature faite pour le bien et pour le mal. J'étais une lumière’ qui léclairait et qui le rechauffait. — J'abrège. Il s’agenouilla devant moi, il demanda pardon, me prit la main, saisit mon mouchoir et s'éciii : « Si vous ne pardonnez,

Vincenza, je le jure sur votre âme, vous recevrez demain ceci trempé de mon sang. » — Et il me suppliait : « Que je te regrette, Vincenza! Je suis un malheureux qui demande à vivre encore une heure à tes côtes. Je ne suis qu'un spectre qui passe dans l’air que tu respires. »

Il me semblait que jallais défaillir. Sa voix avait des accès déchirants. Nous ne marchions, pas, nous courions. Par moments je le croyais en démence. C’étaient des phrases incohérentes, puis des protestations d’une tendresse irrésistible, puis encore des malédictions contre lui-même. Enfin, je vous aperçus sur un tertre. Il s’'approcha de moi: « Vous ne parlerez pas, à quoi bon!:. Je ne voudrais pas me défendre, il le faudrait... Que tout soit oublie, jusqu’à mon nom! »

Ce furent ses derniers mots.

Vincenza, épuisée après son récit, fondit en larmes : |

— Aujourd’hui, je puis tout vous dire, sir Wilz liam; lisez cette lettre, vous saurez pourquoi jai pâli.

Disant ces mots, elle avait tiré de sa poche une. petite lettre contenant ces mots écrits en italien :

« Une personne qui vous a offensé demande votre pardon. Avant qu'il soit ce soir, elle aura expic ses fautes. »

Le Voiturin ; 297 Cet écrit non signé, griffonné d’une main hesi- tante, portait la date d’un village romain, Monte- | rosi, et correspondait par la date à la lettre dont le docteur Pichler avait parlé. Mais Champney se garda de faire mention de lincident. Les yeux fixéssurle papier, affreusement surexcité, il n’osait trahir pont Ge a al savait. Il n Vavart souffé Hi,

ie ee car Fe soupçons alone ne uns après é autres, et de toutes ses frayeurs, il ne restait que MIE: remords d avoir suspecté Hour

maniaque...

Un nel | — Un insensé, un fou, répéta Champney, —— | acerochant : à cette HE pouvait “e

cette lettre est d’un fou.

Monte: sa conduite...

. — Vous saviez donc le sort de ce jeune homme? veus ne me disiez rien. . Que savez-vous? Vous

regrettiez ma compassion, tantôt... vous aviez une | arrière-pensée.. s’exclama Vincenza.

\ 4 ù L1 - $ L L — Je sais... oui, je savais que « Vicosi » n’était

298 Autour d’un Chevalet

ni fugitif, ni architecte, probablement; je supposais que l’histoire de sa mère n’était qu'un instru-

ment dont le pauvre diable se servait... Mieux.

vaut croire ur homme insensé que de lPaccuser de choses. don’ il semble s’accuser lui-même dans son aberration... sans doute, car il ne vous a point confessé de t'élit. Oublions cette triste aventure. Je n'aime p:s accuser Randolo, car je lui dois d’avoir mis lans ma vie votre amitié et votre confiance.

En pronorz;ant ces mots, sir William Champney cucillit une rose à son tour et la piqua dans les cheveux :le sa compagne; puis il tendit les mains dans ne attitude à la fois si chevale-

resque, si éniue, si passionnément dévouée, que

Vincenza, un moment se troubla.

— Votre frinchise, reprit son. cavalier, est une”

déclaration d’:stime et d'amitié, je vous dois toute la vérité... Si ous marchions un peu pour vous remettre... J’a: commis une énorme faute en vous présentant ur jeune homme que vous ne deviez pas connaitre ct ce sera mon Cternel souci, je ne veux pas me : trancher derrière une imprudence, non... je pren«is tout sur mol.

Après ces mots, Champney, lui aussi, commença ses aveux. Il déclara ce qu'il avait appris

à Sette-Vene de la bouche de l’ex-gendarme. II

Le Voiturin 299

raconta ses pérégrinations dans la campagne, avoua ses terreurs et ses insomnies, n’oublia que Paffaire de Carlo Amici, dit Pulcinello, et l’histoire du prince Vagarolo, fabriquant de copies. |

Vincenza n'avait pas sourcillé, mais elle fut forcée de s’asseoir quand le récit fut terminé, muette, atterrée en présence du suicide qu’elle soupconnait, mais dont elle n'avait pas eu de preuve.

— Il faut oublier l'aventure, répéta Champney; que tout ceci reste entre nous. Que Vicosi soit ou non un maniaque, qu'il ait attenté à sa vie dans un moment de désespoir ou de crise morale, on vous contesterait le mérite, — si toutefois il eût à se reprocher quelque faute, — d’avoir éveillé dans son âme des sentiments de repentir ou d’honneur, qui nous sont attestés par sa mort volon- taire. Vous l'avez arrêté peut-être dans un chemin scabreux. S'il s’est tué, il est mort, grâce à vous, dans les bras de sa mère, le remords sur les lèvres et dans le cœur le souvenir de la plus noble créature qu’il eût rencontrée. Vous étonnerai-je beaucoup, Vincenza, en vous disant que je trouve son sort enviable ?

Champney suspendit sa marche, très effrayé de son audace.

300 Autour d’un Chevalet

Vincenza essuyait ses larmes et souriait avec une nuance de coquetterie.

— Vous avez beaucoup d’amitié pour moi, signor Guglielmo, plus que de lamitié, c’est de l'enthousiasme, dit-elle. Nous avons fait ce que nous devions faire lun et l’autre. Hélas! on nous a trompes. Reprenez mon bras et ne m’abandonnez plus. |

Elle offrit son bras. La conversation prit un ton confidentiel. Ils circulaient sous les ombrages odorants, ils aspiraient l'air frais de la soirée. Le concierge, voyant que la jeune dame avait pleuré, s’approcha, un bouquet à la main :

— Si la signorina veut honorer un pauvre mort...

— Nous n'avons pas de mort ici, répondit Champney, donnez toujours. pour les vivants...

Il offrit le bouquet à Vincenza et reprit avec elle le chemin de la ville.

L'hiver est terminé, nous avons changé de décor. Au jardin de la villa Giove, tout récemment acquise par Champney, le jardinier taille les rameaux pleins de sève, les peintres ont efface l’épigriphe dorée; la Jucunda, coiffée d’un chapeau de

Le Voiturin 301

bergère, dirige les préparatifs, on attend lady ARR car il y avait alors une lady +.

FR Le Eu en ce moment, se trouvait à Pé- £ | rouse, où six William visitait des fouilles, recueil- S ait des antiquités sous la conduite d’un guide a De | “is

servait de

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mirent en gaieté la baronessa. C’étaient der vres moines revenant de tournée. L'un deux, Anselmo, homme grave et rébondi, trottait st r une ânesse ornée de pendentifs, de sacs de « de victuailles, qui menaçaient à chaque ins 1 son équilibre; l’autre, gaillard aimable et gouai leur, Padre Girolimo, campé sur un non, sous parapluie rouge, comme un saint dans sa niche, plaisait à exciter le roussin de son comp . Comme ils connaissaient la contrée, ils. av pris une traverse et cheminaient par un.

moussu, longeant les ruines d'u un | château par les ronces. . Fe ‘ — C'est le domaine hs prince Vagar Giovanni, montrant la terre abandonn bien connu son fils Paolo, comme où le no à mait, . ds:

— Paolo Poli! Vous avez connu Poli s'écrit les deux moines 4.4 "TOR Ie cheval de M. Ch hampney 4 un par un ae de te ct a du

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— Sir j'ai connu les Polti et le père « et toute la nichée. Le père était un ue

St tire Stella Poli, elle avait un bon doigt de cils et des yeux! comme ceux de la signora baronessa. On l'avait renvoyée deux fois et deux fois elle était revenue avec une créature. La prin-

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cesse eut vent de lPaffaire; comme elle n'avait pas

LEA d’enfants, elle en fut si jalouse qu elle mourut, et

7 4 sera! voilà la Stella pe les ne les no

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Le Voiturin 303

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304 Autour d’un Chevalet

vieux guide, qui n'avait qu’un mince respect pour le commun des moines.

Il s’ensuivit une discussion entre les théologiens équestres, mais Giovanni, quoiqu'il fut à pied, éclaircit la difficulté en apprenant à Leurs Seigneuries qu'il existait alors à Rome diverses sortes de mariages, tous excellents, valides, et par lesquels un chrétien peut faire son salut, à savoir :

Premièrement, le mariage ordinaire, qui lui paraissait correspondre au mariage de Leurs Excel= lences.

Deuxièmement, le mariage secret, lequel s’accomplit sans témoins ni publications d'aucune sorte.

Troisièmement, le mariage forcé, par ordre de Son Eminence le cardinal vicaire, sous les auspices du curé, assisté d’un gendarme, quand deux personnes étaient soupçonnées vivre en concubinage, et pour le salut de leur âme, sauf à soupirer en prison jusqu’à récipiscence, si le délinquant n’y consent. |

Quatrièmement, le mariage 2n extremis, à Varticle de la mort.

Enfin le mariage de conscience, par dispense Spéciale, sans témoins ni publications, à lPinstar du mariage secret, mais qui, de plus, restait caché jusqu’à ce que les parties contractantes”

Le Voiturin 305

vinssent à le faire valoir par testament ou autre ment (1).

— Le prince avait donc fait un mariage de conscience, reprit Giovanni, et l’argent coulait chez les fils. la mère soutirait le tonneau. Mais le prince Vagarolo, venant à mourir subitement, la Stella ne trouva plus ni prètre, ni papier, rien pour prouver son mariage, et ce fut son ancien beau-frère, le porporato, qui s’introduisit dans les biens. L'argent est bon pour tout le monde... On disait que le porporato se chargerait des deux enfants, Luigi et Paolo; la Stella redevint la Stella — Stella Poli tout court — et dehors les bâtards! On leur donnait beaucoup d'argent pour les tenir en paix, car ils étaient subtils.. l’un d’eux surtout, Paolo, c'était tout sa mère. beau comme le saint dimanche, une couleuvre, qui se tournait comme il voulait et qui faisait tourner les autres. Un jour... — Vous n’avez pas un morceau de cigare, Excellence?

L'orateur fit une pause, car l’œil écarquillé des moines lui promettait de patients auditeurs, Champney passa les cigares à la ronde, et le narrateur continua :

(1) Sous Grégoire XVI et longtemps après, des employés du Saint Siège, portant l’habit ecclésiastique, étaient dûment mariés, mais en secret.

306 Autour d’un Chevalet

— Un jour, il était poursuivi dans la campagne par deux hommes à cheval. Paolo filait droit. devant lui par les vignes. Une muraille se présente — c'était le jardin d’un couvent — il voit une perche, l’appuie au mur, grimpe dessus, monte sur la muraille et se laisse choir au milieu d’un

parc d’artichauts, de Pautre côté. Pendant ce temps,

les cavaliers s’en vont sonner à la porte du couvent. On n’ouvrait pas. enfin, voici venir un jeune. moine, son mouchoir sur sa joue — il avait une fluxion — « Eh! stupidacci! Votre homme a passé le jardin et franchi l’autre mur... courez! courez! » — C'était Paolo, notre Paolo, sous la robe d’un novice.

— Il avait une bouche d’or et de belles raisons. On promit de payer ses dettes à condition qu'il renoncerait à réclamer des droits qui ne lui reve-

naient pas et qu'il prendrait l’habit. Le porporator intervint, et pour convertir le garçon, il lui fit faire

une bonne retraite. Ahi! Mettez donc le vent en bouteille. Pst! un matin, la cellule était vide, Paolo était parti pour l'Amérique.

— Pour PAmérique! s’exclamèrent les deux Franciscains.

— À l’autre côté de la mer, répéta Giovanni.

Il y resta cinq ou six ans et revint comme un oremus, tout penaud, tout sanctifie. Il peignait

Le Voiturin 30

des tableaux d’église. Son oncle le tenait dans Pœil, sachant bien qu’il était du sang des Vagarolo, et du bon; il en voulait faire un abbé en attendant qu'on lui mit les bas rouges. Eh! bas rouges! Paolo chassait de race et aimait mieux les jolies filles. Un jour...

— On vous aura conté celle-ci... quand il avait troué deux sbires… — Racontez, racontez, s’écrièrent les deux cavaliers. — Une affaire de couteau, reprit le guide, deux sbires troués à fond, parce qu’ils avaient regardé : de trop près dans ses affaires de cœur. Il fallait se mettre à couvert, Paolo le savait et s'était sauvé chez un vieux ramoneur. « Donne-moi ta veste et ta culotte, lui dit-il, en entrant, et prends ma montre. »

L'ouvrier ôte sa guenille. — « Il faudra me sauver, lui dit Paolo, qui change de costume et se noircit les mains, la figure et le cou. Vous direz que je suis de Bergame et depuis peu votre asprenti. » | Mais le patron réfléchissait et craignait une mauvaise affaire : | « Pour cela, non, reprenez votre montre. »

« Chacun pour soi, dit Paolo, marché conclu. » Le voilà dans la rue, en ramoneur. Paolo parlait

308 Autour d'un Chevalet OS UES

le bergamasque aussi bien qu’Arlequin. Que ne savait-il pas? Il se mêlait aux groupes de la rue: « Eh bien, qu’y a-t-il donc ici? » Et il prisait d’une tabatière qu’il avait trouvée dans sa veste. « Ce qu'il y a? D'abord, d’où venez-vous? lui demande un gendarme. »

— «D'où je viens? Moi, je viens de Bergame. » Paolo tire sa tabatière : « Vous n’en usez pas? »

— « Je demande à voir vos papiers... »

— «Je n'ai pas de papiers, mais jai du bon tabac. goûtez! ».

Pst! toute la tabatière au visage, un ricochet, deux ou trois bonds. Du ramoneur on ne vit plus que les talons.

Son intention était de gagner le couvent des.

Bénédictins et d’y chercher asile. Mais on avait prévu le cas. Paolo dans les mains de la police, c'était comme une loutre dans l’eau, ça mordait, ça plongeait, puis ça reparaissait au nez d’ün cardinal pour se faire donner la bénédiction (1). Allez tirer le lièvre cuit! Le couvent se trouva cerné et le fuyard n’eut que le temps de se jeter dans une maison, de franchir l’escalier et de se cacher au grenier dans le foin.

Il y resta deux jours sans nourriture. Mourant

(1) Les cardinaux avaient le droit de grâce.

PRE RE nt, a

Le Voiturin 309

de faim au bout de trente-six heures; il sort par une lucarne, longe le toit, descend par une gouttière et s’en va plonger dans la cour d’un charpentier qui faisait un cercueil. On lui donna du vin, on le prit en pitié sans toutefois le connaitre. Tout à coup Paolo se ranime, jette à bas sa veste, son chapeau.

« Je suis le prince Vagarolo, vous allez me fourrer là-dedans. » — « Dans un cercueil? »

— « Dans un cercueil, et vous me porterez au couvent des Bénédictins. »

On le crut fou, mais Paolo avait une bouche d’or, comme je vous l'ai dit, il avait aussi des brillants à sa chemise pour enjôler le charpentier.

« Je vais faire une cheminée, » dit celu.-ci, prenant son vilebrequin, et il se met à forer un trou dans la bière.

Paolo se couche au fond, le couvercle dessus, sans clous, et en avant! La boite est portée au couvént, déposée on ne sait comment; les porteurs avaient disparu, laissant là leur fardeau. Estce une erreur? Le concierge appelle. « On se sera trompé d'adresse, » dit lun des moines, « mettez cela hors du chemin. » — Le concierge soulève la bière, pâlit : « Le mort y est! » — Comment le mort? — L’un se met à’ la tête, l’autre au pied, lève la bière : « Y sommes-nous ? »

310 Autour du: Chevalet - :

Tout à coup le couvercle saute et les deux de: lâcher. « C’est le diable! » — On court, on crie, on se bouscule, mais Paolo courait derrière eux : « Arrêtez! arrêtez! Je ne suis pas le diable, je ne suis qu’un nègre vivant. » |

Le père Anselmo fut pris d’un tel accès de rire que tous ses pendentifs s’en agitèrent. >

— Et. votre Paolo que fit-il? demanda lady Champney qui s’amusait de ces histoires.

— Ah! ce qu'il fit? Il en fit d’autres, et encore d’autres, j'en pourrais raconter jusqu’à demain.

Et Giovanni continua de débiter ses anecdotes, souvent interrompues par les exclamations que lui décochait l’auditoire de plus en plus intéressé. Quand se montra le clocher de Terni, Paolo Poli avait pris l'importance et la forme d’un héros de légende, c'était à croire qu'il n’avait jamais existé.

— Paolo est mort comme un saint, dit le padre Girolimo, en fermant son parapluie rouge, il sera pardonne.

— Son frère Luigi vivait on ne sait où, en.

Corse ou en Sardaigne, ajouta Giovanni, Je ne lai jamais vu. Paolo n’avait plus un écu et, traqué, il s'était mis avec de mauvais gars. Il savait imiter les écritures et copier des tableaux qu'il vendait pour de vrais, tant il était subtil. Il aurait attaqué la nuit une famille anglaise pour enlever leur fille

Le Voiturin 311

et se serait fait massacrer dans la campagne de Rome, à ce qu’on dit. Mais on dit tant de choses... on saurait le nom des personnes.

La vérité est que Paolo aimait les belles demoiselles et qu'il avait voulu séduire l'Anglaise comme il en avait séduit d’autres; elle résista. Il s’en fit du chagrin et, buona sera! il se tua pour en finir.

— Je dis qu’il est mort comme un saint et ce fut au couvent de Monterosi, sur la fin de l’année dernière, riposta le moine franciscain.

Tout à coup le moine pousse un cri. Lady Champney se trouvait mal. Comme une fleur qui serbrise, elle s’était penchée sur la selle, pile et courbant la tête. Ce fut une grande confusion pendant quelques instants ; il fallut la descendre de cheval et la porter sur le talus, frotter ses tempes avec du vin.

Ranimée cependant, elle se remit en selle au bout de quelques minutes, mais dans un effrayant désordre moral et sans trouver un mot d’explication pour justifier son malaise. Elle fouetta son. cheval et, suivie de sir William Champnevy, ils devancèrent la chevauchée dans un tourbillon de

poussière.

Aucune allusion ne fut faite à cette singulière aventure. C’est à peine si le baronnet parut remarquer l'agitation de Vincenza. Il affectait mème la gaieté dans le tête-à-tête. Deux ou trois jours après l’algarade, les nouveaux mariés revinrent à Rome, par suite d’une invitation pressante de Mr: Pichler, qui désirait les consulter sur certains travaux exécutés à la villa. Elle y avait transporté

ses dieux lares et peignait un boudoiïr en style

pompéin. à Soit que le style déplût au gentleman, soit que

la perspective de sa pseudo belle-mère n’ajoutat rien à sa felicité, il montra peu d'enthousiasme et !

décida qu’il partirait pour Londres, désirant présenter Vincenza à sa famille. En attendant, il s’installa dans son ancien appartement; c'était, disaitil, un moyen d’éviter les visites et les réceptions.

. Pas plus tard que le lendemain, Champney …

s’équipait pour la chasse, annonçant à sa femme qu'il ne rentrerait pas avant deux jours. Ea jeune femme s’en émut, mais il prétendait être en retard sur un vieux péché de jeunesse et se montrait si impatient du plaisir de la chasse qu’elle finit par s’en réjouir.

Il alla droit à Sette-Vene, secoué comme la

LA

Le Voiturin Mn 310

première fois dans un modeste careltino, avec un bruit de vieille ferraille. Mais que les temps étaient changés! et combien cette campagne, monotone autrefois, lui paraissait éblouissante, rayée par l'aube en ce moment et revêtue d’un beau gazon ë vert. À Sette-Vene, il changea son costume de chasseur, car il ne tenait pas à rappeler sa première visite et.il partit pour Monterosi.

Bien qu'écarté du chemin, le couvent recevait parfois la visite de quelque peintre. On y venait voir un tableau du Caravage.— Ce fut là le prétexte à son introduction. Un frate lui montra la biblio-

-thèque, Péglise, et le promena dans les cloitres. N’osant se confier à un subalterne, Champney se contenta de quelques allusions au sujet des pierres tumulaires et des inscriptions qu’il rencontrait sur son passage. Mais il apprit que depuis cinq ans personne n’était mort au couvent. On y vivait très vieux, disait le cicerone, et il montrait par la fenêtre des moines à barbe grise, en train de fau- “cher. l'herbe sur la pelouse du couvent; d autres jouaient aux boules avec une verve de collégiens. Ils sortirent pour voir les joueurs. L’un d’eux se distinguait par sa vigueur et son adresse : plié en . deux comme un joueur de disque, le cou tendu et Ja jambe en avant, le moine mesurait la distance he tandis que, sur deux rangs, le reste de la bande

314 Autour d’un Chevalet

suivait avec anxiété la course de la boule et poussait des acclamations.

— C’est un Anglais, les Anglais sont adroits, fit le guide, en souriant au gentleman.

Le visiteur palpa sa bourse, mais il fallait voir les étables, le potager, traverser des allées de maronniers. Champney marchait distrait, ne pouvant parler au prieur et se voyant frustré dans ses recherches devenues inutiles, d’après tout ce qu'il entendait, lorsque, par un sentier oblique il vit

pointer un moine, sec et tout d’une venue, comme

ces figures gothiques en bois de chêne. Entre ses longs doigts efhilés il tenait un gros livre et lisait en marchant, remuant de jeunes lèvres, qui découvraient de belles dents blanches. .

Voici notre joueur de boules, dit le frate. …

Le liseur releva la tête et s'arrêta devant l’étranger. Deux taches rosées apparurent au sommet de ses joues, ses lèvres se décolorèrent, une pâleur mortelle envahit son visage, comme si tout le sang se figeait. Il passa, saluant en courbant la tête. Champney ressentit une forte secousse. Dans ce pâle jeune homme il avait reconnu Vicosi ou John Burn, quoique rien ne ressemblât moins au John Burn d’Orvieto, si ce n’est, au fond des yeux caves, un regard séduisant, plein de suppli-

cation.

Le Voiturin 315

__— noie appelez- -vous ce moine? demanda bre

— Fra Cipriano, dit le guide; il est venu de l'Angleterre.

Champney sortit. Il marchait, il marchait, sans songer à rien, surpris comme on l’est par une

-- chose étrange et qui dépasse le cercle habituel.

Il revint en toute hâte à Rome, impatient de revoir Vincenza, comme s'il eût craint en son ab-

sence quelque danger.

— Je viens de Monterosi, lui dit-il en rentrant, ce padre Anselme-avait raison, Paolo n’est plus de ce monde, il est mort comme un saint.

Et comme Vincenza pâlissait et demandait des

explications : :

— Il te doit son martyre et je lui dois d'être un AA mari...

Il éembrassa Vincenza avec plus d’effusion qu'à l'ordinaire:

Je n'ai pas eu assez de sympathie pou ce garcon, dit-il.

- On parla d’autre chose.

La baronessa avait attendu son mari à diner, il y avait ce jour-là un salmis de bécasses. Le baronnet pourtant ne se sentait pas d’appétit, en dépit du voyage et du violent exercice. Il trouvait le vin fade, la viande trop fraiche. L'inappétence

Pun ni n autre, ma chère amie. | — Je serais très heureuse en Angleterre, | pondit la j jeune AREAS ES ex

du désir de voir DRE à activait les Sri :

| départ. pe LU RU ; Un beau jour, on apprit que les nouveaux ax épou étaient en Angleterre. Il y avait de sourdes 7 meurs autour de ce départ. Le nom de: Paolo P sera retentit tout à coup, on ne sait d’ où, comme u

AT mi écho perdu, - se PERPRSr es spi Les salon

ser | mr d’ avoir fait le mariage de Vince avoua tout ce qu’elle savait. &

reusement — & avoir de ses neveux. “Et Dia sait ce que lon disait dans La ville désœur

Le Voiturin | SET IES

mouvement de légitimes récriminations contre l'arbitraire. Le suicide de Poli devenait une expia- tion qui relevait la malheureuse victime aux yeux VE. des honnêtes gens, en lui donnant un caractère moral, lequel expliquait en même temps la sympa- : thie de Vincenza et la complicité à inconsciente de Me Pichler.

| Parmi les artisans de cette apothéose, il n’en était pas de plus ardent que la Jucunda, car elle profitait largement de la publicité et craïgnait, d’un autre côté, de voir mettre en défiance sa vigilance de tutrice. Monsignor, lui, faisait la sourde oreille. Il se contentait de prècher la tolérance et le pardon. Un criminel n’a pas de désespoir, car sa conscience est nulle, et ce Vicosi, d’après l'avis du docteur, aurait été un homme très bienveillant, SL. doux, plein de mansuétude, Or, le respect d'autrui : n’est-il pas le premier indice et la base de la con- ; Hu nce

| | Ainsi parlait le monsignor. Le pauvre Randolo! … on en fit un héros.

. Pendant ce temps, lady ce chassait à courre dans le comté de Kent. Elle reçut la visite de l'oncle et de la tante au mois de juin, alors que ’elle était revenue à Londres. Le docteur était malheureux du départ de sa nièce, mais il compreait la situation. Vincenza le pria d'occuper la

villa, au besoin de la vendre, car son mari projetait de passer l'hiver, soit en Espagne, soit à Alger. PS

Rentrée à Rome, la Jucunda fit d’abord quelques frais d’appropriation et s'installa complètement au monte Mario. Elle avait un bel atelier au deuxième étage, un salon au premier et couchait dans le lit à baldaquin fait pour les jeunes époux. Et comme nul acquéreur ne s'était présenté après cinq ou six mois, afin de donner à l'immeuble uné plus grande valeur sans doute, elle fit écrire en lettres d’or ces mots sur le fronton : Villa Jucunda.

Le nom de Poli s’éteignit. Depuis plusieurs années il n’en avait pas été fait mention dans Pentourage de M. Champney. Mais il arriva que Île baronnet, voyageant en Hollande et visitant un jour l'hôpital d'Amsterdam, s’arrêta devant un malade, frappé de sa physionomie. Il croyait avoir reconnu son ancien voiturin, le galant Pietro. Il était couché sur le dos, encapuchonné d’un mouchoir, et respirait, la bouche ouverte, d'une respiration obstruée, l’œil éteint, le nez bridé sous une peau luisante. Un scapulaire et deux médailles pendaient à sa poitrine.

— C’est un malheureux joueur d'orgue qui a cassé sa manivelle, dit l’infirmier. Il est inserit au livre sous le nom de Luigi Poli.

| Le Voiturin 319

Champney lui adressa quelques mots d’italien, mais ne reçut point de réponse.

| — C’est un homme très dévot, reprit l’infirre mier, il a même un frère au couvent.

— Et son oncle était un prélat, dit Champnev. Tirant sa bourse, il prit un louis et le glissa dans 4 une chaussette qui pendait au lit du malade.

— Ah! vous le connaissez? fit l’infirmier.

. — Si je connais les Poli! C’est une famille de saints.

Si William Champney se retira, laissant l’in- És firmier dans un grand étonnement.

Deux ou trois jours après, parcourant l’ Amsterdam- Courant, il vit au nécrologe le nom de Luigi à Pol.

Ainsi finit le voiturin.

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