‹ Autour d'un ChevaletChapitre 7 sur 18 · NE ER TT · texte numérisé non relu

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foudre et partagea les plaisirs de Diane; il nous revint rhumatisé comme le dieu Terme. et cependant Vénus ne lui fut pas propice, n'est-ce pas, Wily?

— Que le diable vous emporte! dit Wily, donnez-moi plutôt un couteau pour couper ces oranges. R

Soit que Dick redoutit réellement pour moi l'influence d’Assunta, soit que Hugues eût exagéré mes sympathies et, poussé au départ par un sentiment de jalousie, le mot était donné, on fit tout ce qu'on pouvait pour mécarter. De mon aventure de la veille, il n’était plus question, ce qui démontrait d'autant mieux lintervention de Hugues. Ce fut une nuit de folle gaieté, d’adieux épiques, de plaisanteries. Dick fit ma malle, sans oublier l’attirail de peinture, le professeur brassa des bols, improvisa des vers, créa des théories. Je m’endormis très tard. |

Comme il avait été convenu, Dominique vint me réveiller le lendemain de bonne heure; mais je le renvoyai, n'ayant plus rien à faire. Il revint vers dix heures, avec Assunta, Pasquina, le bambino et sora Ginevra. Celle-ci me rapportait mon pot à confiture avec un grand panier d’oranges pour le voyage; elle poussait des lamentations :

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— Vous allez nous quitter, sor Roberto? Assunta qui posait si bien! Ne lui faites-vous pas un cadeau?.. La pécore! ne s’est-elle pas laissé enfermer hier au soir, dans un hangar. Elle frappait, elle frappait, qu’elle s’en est déchiré la main dans un clou... revenue Bestia ! elle est revenue à dix heures. Je la croyais perdue.

Assunta écoutait sans mot dire le récit de son mensonge, et pas un mot du portefeuille! Elle affectait une grande indifférence à mon départ, ce qui mettait la mère dans l'embarras; celle-ci se croyait obligée de lui rappeler mes vertus :

Petite sotte.. a-t-elle un cœur, seulement?

Tu ne t'es pas même habillée. On vous en fera faire, des étrangers comme celui-là!

Au point de vue physiologique, cette absence de toilette, chez la jeune fille, n'avait frappe d’emblée : la femme se pare au moment des adieux, c’est le premier élan vers l'espérance. Je payai le travail du modèle quatre fois plus qu'il ne fallait. La maman tressaillit de plaisir en recevant l’argent, puis elle rouvrit la main :

— C’est bien peu, Excellence.

J’ajoutai quelques petites pièces de monnaie.

— Ne donnerez-vous rien au bambino…. pour une culotte?

Je payai le bambino, je payai Dominique et j'of-

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fris une écharpe à Pasquina, qui était si diseraziata, comme disait la maman.

Pendant cet onéreux quart d'heure, Assunta, les bras croisés, dédaigneuse, passait la revue des colis, réunissant du bout de son pied les sacs épars :

— Vous avez pris toutes vos affaires de peinture, dit-elle, c’est bien; si vous voulez un atelier, ma sœur vous en procurera un.

— Ah! vous avez une sœur à Naples?

— Elle est plus riche que nous, dit la mère, son mari fait de bonnes affaires, mais ils sont devenus fiers.

Assunta tira de sa poche un chiffon de papier, qu’elle me tendit :

— Voici son adresse, elle pourra nous donner de vos nouvelles. Vous logez à Santa Lucia, n° 13.

— Ah! je loge.

— Eh! oui, vos compagnons de voyage y logent, tous les artistes vont là.

— Vous connaissez donc Naples?

Elle fit un signe afirmatif.

En ce moment, le concierge vint nous dire que le voiturin m'attendait à la porte. Dominique empoigna le gros du bagage et chargea Pasquina du reste. Sora Ginevra avait pris le bambin et me priait de l’embrasser pour lui porter bonheur, car

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sa mère était veuve et j’étais un bien bon signore. Elle poussait des soupirs :

— Ah! sor Roberto, n’aviez-vous pas promis un cadeau à ma fille? ét vous ne m'avez rien donné, à MOI...

J'étais un peu embarrassé. Je regardais cette grande jeune fille au port de reine.

— Je ne veux pas, dit Assunta, en faisant volteface, avec un regard de mépris à dérouter toute autre mèére.

Celle-ci continua :

— Pour que la madone vous protège, sor Roberto. au nom de votre saint patron.

Je payai, pour la faire sortir de l'atelier; Assunta suivit sa mère en me glissant én main une petite boîte. C'était l’épingle qu’elle me rendait, parce qu’elle n’osait s’en servir à cause de sa trop grande valeur. Je ne pus m'empêcher de lui dire, avec le ton d’une conviction profonde :

= Assunta, tu ne sais pas combien je te regrette!

Elle posa la main sur sa poitrine avec une indéfinissable expression de joie et de douceur, en murmurant ce mot :

— Patience!

Ce fut là son dernier adieu, elle y mit toute son

Âme; après quoi elle ne soufla plus mot, jusqu'au

moment où il me fut donné d’apercevoir le véhicule qui devait m’emmener en exil.

C'était une vieille patache attelée de trois haridelles, harnachées de cordes et de ficelles, le tout sordide et crotté depuis bien des jours. Le cocher portait un costume en toile grise, — la même toile qui couvrait nos bagages. |

— C’est sor Roberto, dit Assunta en souriant à la portière de la voiture... Addio, sor Roberto!

Elle me poussa sur le marchepied; tout lensemble craqua d’un façon inquiétante, tandis que j’'enjambais, et trois personnes me saluèrent dans je ne sais quel idiome que je n’entendis guère, ayant à répondre aux adieux chaleureux de Dominique et de toute la famille Cavalloni.

Enfin la voiture s’ébranla.

J'étais assis entre une guitarre et un monsieur . vert-pomme, au. teint bronzé, aux cheveux noirs, portant une barbe éparpillée, fort râpé — excellent type de bohémien. — Ainsi que son voisin d'en face, il avait salué familièrement sora Ginevra; ce lui-ci, vert également, mais très roux de cheveux, dénotait le type d’un Prussien, par la troncature du menton. Du même côté, c’est-à-dire sur le devant, était assis un troisième personnage avec une flûte sur les genoux; pour être moins rébarbatif, il n'en était pas moins râpé ni chevelu. Deux

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d'entre eux, les deux musiciens, parlaient une langue étrangère.

À part le ridicule, qui commençait à me monter aux joues, ma position se compliquait affreusement. Lorsque nous fûmes au bout de la rue, le premier personnage accorda sa guitare, et s’adressant à moi en italien :

— La musique ne vous dérange pas, monsieur?

— Le tabac non plus? dit le deuxième en me présentant son étui à cigares.

Jacceptai comme trait d'union; le troisième emboucha sa flûte, un duo commença. J'avais affaire à de véritables virtuoses.

Mais arrivés à la douane, quand il fallut exhiber les passe-ports, nous fimes plus ample connaissance. J’appris que tous les trois étaient des peintres paysagistes, l’un Hongrois, le deuxième Prussien, l’autre Slave, et j'eûs bientôt à me louer de leurs façons. Gens instruits et du meilleur ton, ils arrivaent de la campagne romaine où ils avaient fait des études et ne tenaient à la bohème que par les accrocs du costume et leur talent de musicien. Is avaient habité la rue d’Assunta; quant à leurs rapports avec elle, ils se bornaïient à des informations prises dans le but de trouver un quatrième compagnon, ce qui diminuait d’un quart les frais de voiture. C’était bien ce qu’Assunta m'avait dit.

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Nous fimes un voyage ravissant, on s’arrètait où lon voulait, et le soir, la musique nous faisait oublier la malpropreté des auberges. Cela dura cinq jours. Ces messieurs, qui connaissaient Naples, m'installèrent avec eux, quai Sainte-Lucie, n° 13. Nous passimes ensemble la soirée de notre arrivée; ils me quittèrent le lendemain pour aller à

Palerme.

J'étais extrêmement isolé. À Naples, les gens crient, braillent, chipent en passant votre mouchoir comme le goujon saisit Pappât; la mer roule des flots bleus, le ciel vibre, l'horizon fume, le paysage éclate en tons violents — c’est un éblouissement qui vous heurte. Je regrettais les rues sombres de Rome et notre aimable quatuor; amertume, par moments, venait s'ajouter aux regrets. « Patience!» ce mot pouvait se traduire par un crime, dans un moment d’emportement.…..

Assunta, il est vrai, savait se maîtriser. Quel singulier mélange d'énergie et de mobilité! Elle devait être dangereuse, Assunta, avec sa majesté sereine. sa finesse, sa promptitude. Comme elle oubliait sa colère devant mon portefeuille, et quel tressaillement de joie! Voyons un peu : serais-je

4 VAS TONER Frs TRES

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le Cassandre dans une comédie audacieusement improvisée pour se tirer d'affaire? On n'aurait envoyé à Naples, crainte de représailles. La mère devait être du complot Assunta ment! Mais sa blessure ?..

J'arrivais à Pabsurde. Je promenai toutes ces idées le long du quai de Sainte-Lucie, à la Chiaia, à la villa royale et jusqu’au Pausilippe. Ennuyeé de moi-même, je finis par aller diner dans une méchante gargote qui se trouvait sur mon passage.

Ainsi se passa la journée.

Quand je revins vers la Chiaïa, le panache du Vésuve ondoyait dans un ciel de feu, toutes les fenêtres scintillaient sous les rayons obliques du soleil qui rougissait la mer, comme une lave incandescente, de petites barques quittaient le port en balançant leur voile, on les voyait glisser, monter à Phorizon, puis disparaître dans une brume lumineuse. C’était charmant : le crépuscule, comme eût dit Spargel, me réconcilait avec l'aurore.

La Chiaia se couvrait de promeneurs, les équipages roulaient sans bruit sur les dalles, les cavaliers caracolaient autour des élégantes... Pas une qui pût entrer en lice avec Assunta. Je cheminais, les mains en poche, attentif à mon porte-monnaie,

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cherchant le type des femmes napolitaines. avais déjà dépassé la Villa reale; c’etait toujours la même uniformité, quelques-unes avaient de Pattrait, une figure chiffonnée, un regard vif. Mais ce grand œil d’Assunta! mais cette noire chevelure, ce cou de marbre. cette allure!

Tout à coup je pivote sur moi-même; J'avais distinctement entendu ces paroles : « Sor Roberto! » J’écarquille les yeux.

— Assunta!

Assunta était devant moi, tout de neuf habillée, dans le costume d’Albano, coiffée d’un mouchoir de dentelle. Jamais je n’oublierai ce mouchoir de dentelle, jamais je n’oublierai ce long regard timide, ni ces longs cils abaissés vers la terre, ni ces doigts tortillant le bout du tablier, ni cette bouche embarrassée qui me disait d’un ton penaud:

— J'ai pris la diligence, sor Roberto.

— Quand? Pourquoi? Qu’y a-t-il?

— Je suis ici depuis trois jours, sor Roberto, j'ai quitté ma famille. j'en ai assez, je viens poser chez vous... je leur enverrai de l'argent. Ma sœur et moi nous avons vu un atelier. tenez, d’ici on voit la machine. |

— Quelle machine?

— La chose. comment dit-on? Allons voir...

Elle me montrait, dans les combles d’une maison

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de la Chiaia, une grande fenêtre d’atelier, rapetassée de papier bleu.

La voilà trottinant en avant. Elle m'avait suivi, disait-elle, pendant plus de deux heures sans oser m'aborder. Elle éludait adroitement mes questions en me racontant son voyage : comme quoi elle avait fait la route en trente-six heures, partant de Rome le lendemain de mon départ, ensuite ce qu’elle avait mangé en route, à l’osteria : de agneau, toujours de l’agneau; comme quoi elle avait eu bien de la peine à passer la frontière malgré son passe-port; on demandait où elle allait ainsi, elle avait répondu : « Poser. »

— Poser, où? — « Chez sor Roberto, à Sainte- Lucie, n° 13.»

Je n'étais pas fâché, je n’étais pas content, j'étais surpris, un peu flatté peut-être. Nous arrivimes à la maison indiquée.

Assunta franchit l'escalier sans regarder si je suivais, nous parvinmes à l'atelier. C'était une espèce de grenier avec une chambre, le tout meublé et transformé pour les besoins d’un peintre. Le soleil y donnait en plein. Comme je trouvais le jour peu favorable, je m’aperçus que Assunta et sa sœur avaient déjà donné des arrhes et promis de louer, sans doute; une dispute s’organisait entre Assunta et le propriétaire, pendant que j’ouvrais la

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fenêtre. La vue de la mer me saisit; on était 1 comme séparé du monde, loin du bruit, dominant toute la baie, une vue incomparable. Quand je refermai la fenêtre, la dispute s’était animée, on en était aux épithètes. Force me fut d’accepter pour un mois les conditions, raisonnables du reste, qu'on me proposait. Nous allâmes voir ensuite une terrasse moins escarpée, qui donnait sur des jardins et dont j'avais la jouissance avec les gens de la maison. La propriétaire nous laissa sous un berceau de pampres, en disant :

— Don Roberto, vous êtes chez vous.

Assunta regardait dans la direction de la porte et semblait mal à l'aise. Je me mis devant elle.

— Lève la tête, Assunta, regarde-moi : qu’as-tu fait, qu'y a-t-il?

J'avais pris un ton ferme, Assunta restait sans réponse, ses paupières tremblotaient, elle se couvrait les yeux des deux mains :

— Pieta! je vais tout dire, mais ne me chassez pas C’est l’argent que vous m'avez donné.

Quand j'ai vu tout une somme, jai pensé à venir chez ma sœur, elle m'avait promis de me prendre. mais je n'ai jamais eu assez d'argent. Gigi nravait fait peur. Si je le dénonçais, on me faisait venir au tribunal. je ne veux plus. C’est alors que j'ai fait la combinaison.

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— Quelle combinaison?

— La combinaison avec les peintres. Vous êtes riche, on aurait fait des recherches, on m'aurait questionnée. et qui sait, Je ne suis pas d’une bonne famille, sor Roberto. J’ai pensé qu’à Naples vous pourriez travailler aussi bien. que je gagnerais de lPargent et qu’il fallait vous envoyer...

— Et tout cela tu las pensé là-bas, près du Triton, en un clin d'œil?

— Oui, c’est là, sor Roberto. Il y avait quarante piastres.…

— Ah! ça, malheureuse, tu nas donc enlevé...

comme mon revolver?

— Oui, c’est cela, sor Roberto, c’est cela. Vous vous amuserez, Je ne posérai que pour vous.

J'enverrai l'argent à ma mère. Je suis un bon modèle quand je veux. Tenez, ici... vous ferez des tableaux en plein air. — Je sais encore poser autrement quand je veux...

Assunta rabattit sa dentelle, dégagea ses cheveux et se mit à deux pas, vue de trois quarts, le corps penché, ses grands yeux noirs tournés vers moi dans une attitude de détresse, le bras droit en arrière, comme repoussant un ennemi :

— Comment me trouvez-vous? dit-elle.

Je veux être pendu si je sais ce que je répondis. Tout ce que je me rappelle, c'est que je commen-

RD NE CL ARO Dy . * NN SR TN PM À d ? j PRE £ ii $

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çai le lendemain ma Niobé. Voilà la fin de mon histoire.

En achevant ces mots, Bob s’entoura d’un nuage de fumée et leva les yeux au plafond. Je ne pus retenir cette exclamation :

— Comment, la fin?..

— Oui... quand je dis la fin, je peignais ensuite ma Judith, laquelle engendra Desdémone, qui fut la mère d’une Sapho, etc.

— Mais Assunta? ,

— Assunta ?.. C’était la meilleure fille du monde, un peu vive. Elle nv’a valu la médaille d’or et plus tard mon titre d’académicien. |

— Vous étiez revenu à Rome, alors ?

— Non.

— Ah! à cause de ce Gigi?

— Non, je n’en entendis plus parler. Il est vrai que Dick avait quitté Rome à la fin de l’hiver, Wily s'était marié. Je m'étais installé à Pile-de Capri.

— Vous êtes resté longtemps, M. Bob?

— À l'ile de Capri?

— Non, à Naples.

— Dix ans.

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— Et Assunta?

— Assunta était mon modèle.

Je n’osais plus faire de questions, la pensée de Bob était loin, bien loin. Il faisait des ronds de fumée, il bâillait en regardant l’hôtesse qui tordait à grands tours de bras.

— Eh! c’est à s’y tromper. sora Ginevra, vous dis-je... mêmes bras jaunes, même tignasse.. Tout

cela est passé... Si nous allions nous coucher, mon ami? Eh! madame, mon cerino. je veux dire ma

bougie, s’il vous plait ?

Nous allâmes nous coucher.

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