‹ Autour d'un ChevaletChapitre 8 sur 18 · MISS JESSY BENSON · texte numérisé non relu

MISS JESSY BENSON

À Eugène Suirs.

RMlOs actions sont des engrenages, me dit Bob, en traçant sur la toile vierge sa ligne d'horizon.

Ta acte insignifiant tire après lui des conséquences qui s’enchevêtrent — comme les anneaux d’une chaine dont on ne peut plus enrayer le mouvement. — À ce propos je vous raconterai le cas de Jessy Benson qui, pour avoir un jour mis un habit, ne put rentrer dans ses jupons.

C'était le jour du carnaval, pendant l’octave de délire qui s'empare des romains chaque année, lorsque la cloche du capitole annonce ofhciellement au peuple qu’il peut devenir fou pendant huit

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jours, laprès-diner seulement, entre deux et huit heures, depuis la place de Venise jusqu’à la place du peuple, non en deçà, non au-delà. Les bannières flottent sur les toits; de pignon en pignon, au travers de la rue, s’amarrent des tentures, qui se drapent aux balcons, couvrent les murs, s’enroulent aux châssis des rez-de-chaussée transformés en boudoirs, en conques, en pagodes, en ruches, en palanquins, bondés de femmes aux costumes éclatants. En-dessous, comme de grands pavots semés tout le long du trottoir, les belles contadine montrent leurs coiffures bigarrées. Au milieu, dans la rue, s’agite un flot tourbillonnant d’où les bonnets blancs des Polichinelles, comme des vagues, ondulent, jaillissent, s’éparpillent dans un remous d’eclat de rire. :

Rome, en sursaut, se réveillait après un an de

somnolence; tout riait, tout vibrait dans le corso : c'était le jour du carnaval.

Non loin du palais Rospigliosi, à Pendroit où la rue se rétrécit, chez le joaillier Salvi, il y avait cette année, à l’entre-sol, un élégant pavillon bleu, tendu de soie, monté sur quatre colonnettes incrustées de nacre et d'argent. Ce pavillon faisait partie de l'appartement de miss Jessy Benson, que j'ai l’honneur de vous présenter, avec sa tante, miss

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Sarah Benson, et sa belle confidente, miss Clara Lovel, bien que ni l’une ni l’autre ne soit en état de nous recevoir.

Perchée sur de hauts talons rouges, devant une psyché, miss Clara Lovel ajuste en ce moment sa robe Pompadour, en satin crème, et sourit à l’image qui reflète son buste souple, ses cheveux d’or et ses yeux de saphir, avec une expression d’intime et suprême satisfaction.

Mais c’est en vain que miss Jessy tiraille, fouille, arrache jupon après jupon. Rien ne sied à sa taille

haute, à son teint olivâtre, à son expression grave.

C'était une perche, que cette miss Benson, une écorce et des nerfs, avec deux morceaux de charbons allumés sous de grands sourcils noirs.

Soudain miss Benson pousse un cri. Au. fond d'une grande caisse, envoyée par le costumier, parmi différents travestis, se trouve un costume d’apprenti sculpteur : blouse en laine grise, chemise de flanelle, un chapeau et un pardessus. Tout cela semblait fait pour elle. En moins de dix minutes, miss Benson eût changé de sexe.

Ainsi faites, les dames passèrent au pavillon. Une clameur immense, une grêle de bouquets, un ouragan de cris partit aux alentours et ce fut, au dire de miss Jessy, le moment le plus gai qu’elle eût éprouvé depuis des années.

Miss Jessy Benson, aujourd’hui bien connue dans les ateliers de sculpteurs, était la fille d'un banquier de Boston. Flle n'avait pas été heureuse dans sa famille. Privée de sa mère en naissant, confiée, tout enfant, aux soins d’une parente, qui habitait la campagne, rompue aux exercices virils, aux grandes marches, à l'équitation, elle s'était adonnée à la sculpture, lorsqu'elle fût rappelée à Boston par la maladie de son père, atteint d’une cataracte. Elle avait dû s’asseoir au bureau du banquier pour aligner: des chiffres, dans un pays où la jeune fille est une fleur de salon. C’était plus dur qu’un esclavage : on lui prohibait l’ébauchoir. Pendant les rares heures de loisir qu’elle parvenait à extorquer à l’égoisme de son père, la terre glaise entrait en cachette,se modelait dans une mansarde et redescendait en poussière, par un escalier de service. Pourtant un buste de miss Clara, un portrait magnifique, sauvé miraculeusement pendant une grave maladie du banquier, avait attiré l’attention des sculpteurs du continent. Gibson en faisait grand éloge, Pipo Vercelli, le romain, dans son enthousiasme, avait passé deux jours à Londres, à la recherche de l’auteur. |

Elle avait quitté l'Amérique, à la mort de son père, pour se fixer en Angleterre, avec sa tante,

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mais la famille manquait de relations. Miss Sarah, qui souffrait des yeux, — c'était le mal.de la famille — craignait l'humidité d’un climat maritime. Miss Clara Lovel avait les anglais en horreur et miss Clara, par sa beauté, peut-être aussi par ses défauts, jouait dans la famille un rôle prépondérant.

Cette jeune personne était née en Irlande et provenait d’une famille chez qui le gaspillage passait pour être un vice héréditaire. Cette propension l’ayant réduite à l’état d’émigrante, elle s’en était allée en Amérique avec son frère, comptant y faire fructifier les bribes d’un petit héritage. Mais le péché originel s’embarquant avec eux, ils n'avaient réussi ni à Toronto, ni à Saint-Louis, ni au Mexique, où le frère était mort. La pauvre miss s'était réveillée à Boston, un beau matin, dans une froide chambrette d’institut de jeunes filles, comme simple maitresse d’italien.

Miss Clara, fort heureusement, parlait plusieurs langues, dessinait joliment, chantait, faisait des vers et jouait des charades. Ses qualités et ses défauts, qu’elle ne cachait du reste aucunement, n'avaient pas échappé à sa meilleure élève, miss Jessy Benson, qui se létait attachée en qualité d’amie, de modèle et de compagnie — elles étaient presque du même âge. — Miss Clara, pour la jeune artiste, représentait la quintessence de l'élégance

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européenne, elle était pour Jessy, une sorte de Psyché qui lui rappelait la beauté des formes et les grâces de l'esprit, et faisait l'office de page. C’était à son instigation que ces dames avaient. quitté Londres pour l'Italie, qu’elle connaissait de son enfance. Elles avaient traversé Milan, Parme, Venise, Florence, et venaient d'arriver à Rome, où nous les rencontrons au déballage, fraichement. installées au Corso, chez M. Salvi.

On ne pouvait pas mieux tomber. Ce signor Salvi était un romain de vieille souche, méprisant l'étranger de toute la hauteur de sa vanité nationale, habile à déloger un écu de leur poche, mais probe, aimable, très bien case. Il s’était pris d’admiration pour ces dames étrangères, qui louaient un appartement sans marchander, le faisaient décorer en quelques heures, s’installaient et se jetaient dans la mêlée belligérante avec un luxe de Confeth, qui attirait sous ses fenêtres un essaim de curieUx. |

Après la première escarmouche, il proposa d’accompagner ces dames au Corso et ne put s’empêcher de s’exhiber lui-même, orné d’une perruque et d’un habit à la française, à côté demnsseRee dans une voiture rémplie de fleurs. Sa femme s'était mise en laquais — les romaines prenaient grand plaisir à s’habiller en homme.

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Miss Jessy menait Péquipage, au pas, sous la mitraille enfarinée.

Tout son passé d’ennui s’évaporait dans ce torrent de joie qui roulait dans le Corso, s’étalait comme un remous et semblait emporter tous ces chars oscillants, tous ces grands véhicules qui se balançaient, soutenus par la vague rieuse, se chargeaient au passage, arrachaient des lambeaux de foule qui s’accrochaient à leurs essieux, escaladant, pérorant, se poussant et se chamaillant. Elle se figurait un grand chœur célébrant le plaisir dans un jour de résurrection. Le ciel, comme un velum, couvrait l'immense salle de fête, le soleil au déclin rougeovyait dans les vitres avec des éclats d'incendie qui flamboyaient. sur ce fourmillement

êtres et de choses, dont l'harmonie était un désordre, un anachronisme, un charivari de couleurs, une cacophonie. Et la presse augmentait dans un crescendo inquiétant. Des balcons, des fenêtres, jaillissaient de nouvelles figures, qui s’enchainaient par de merveilleux effets d’ombres et de lumières. Ah! qu'il faisait beau vivre à Rome, en temps de carnaval.

Miss Clara causait avec la dame romaine. Elle s’enflammait au récit des intrigues, des aventures, que la licence du carnaval autorise, et se promettait de renchérir sur la gaité permise avec

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d'autant plus de raison, que le joailler se voyait

oblige de la défendre contre l’essaim des arlequins,

qui assaillaient le véhicule, lançaient des fleurs, envoyaient des baisers : « A la belle blonde! A l'étoile du soir tombée du ciel! Aux veux d'azur! A la perte d'Orient! » et bien d’autres. :

— Voici le plus célèbre et le plus beau de nos artistes, dit la signora Salvi, en montrant un char

attelé de quatre chevaux blancs, où figurait parmi

les travestis un élégant Salvator Rosa, c’est notre grand sculpteur, Pipo Vercelli.

Les Américaines, à ce nom, firent volte-face, prises d’une grande agitation.

— Pipo Vercelli! où est-il?

Dieu sait si ce nom leur était connu, combien de fois miss Jessy ne l’avait-elle pas répété. Pipo Vercelli se trouvait à Londres, à la dernière exposition des beaux-arts; il avait admiré l’œuvre de Jessy, s'était informé de l'auteur avec un intérêt particulier. Miss Benson n’avait pu le rencontrer, mais lespoir d'obtenir les conseils du romain, un autre sentiment peut-être, joint à l'enthousiasme qu’elle ressentait pour l’art de cet artiste, poursuivait Jessy depuis Londres et la poussait vers Rome, avec une impatience qui lui rendait tout autre séjour fatigant, même désagréable.

Miss Benson était de ces gens qui veulent avec

Le pe à HP Te

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passion les choses qu’elles désirent. Elle suivit des yeux le sculpteur, tant qu’elle put l’apercevoir et ne cessa de se préoccuper de sa personne jusqu'au moment où, brisée, les bras rompus, les yeux remplis du plâtre des confetti, elle fut forcée de rentrer au logis.

La tante Sarah se coucha de bonne heure, laissant sa nièce aux mains de Clara, toute vibrante encore de l’exultation de la rue et de limpatience des projets pour le lendemain.

Un va et vient de pas, un bruit d’éclats de rires dans la chambre à coucher des jeunes filles, avaient | tenu la tante éveillée pendant une partie de la nuit.

Elle ne s’étonna pas le lendemain de ne point voir apparaitre sa nièce à l’heure habituelle de son lever, mais comme elle s’installait, en attendant le déjeûner, dans un petit boudoir attenant au FR et déployait un journal illustré, son nom: « Signora Benson » timidement articulé, retentit à la porte.

Un inconnu entra, sans être annoncé.

La vieille dame se leva, étonnée du sans-gêne de ce personnage. Il avait l’air d’un honnête arti-

san, portait un complet de velours brun marron dont le veston, déjà fané, descendäit à mi-jambe et recouvrait une blouse. Un foulard de couleur, négligemment noué et dont les bouts pendaient sur un col de flanelle, laissait voir un cou de garcon récemment sorti de l’adolescence. Il avait le teint brun doré des Sardes ou des Calabrais, les. cheveux noirs, et tenait dans sa main brunie, ornée. d’une bague en plomb, son chapeau mou quil tortillait en répétant d’un air gêne :

— Signora Benson... |

Les yeux de la signora s’écarquillèrent, sa bouche s’ouvrit avec une expression d'horreur. On eût dit qu’elle voulait chasser une vision, se raidir contre un témoignage accablant de ses yeux. Ses mains tout à coup se joignirent dans une exclamation suprème : |

— Oh! Jessy, Jessy! vos beaux cheveux!

— Je ne sais ce que vous voulez dire, répondit en italien flegmatiquement et poliment le jeune homme, mon nom est Carlo Pasta, mon.

père et ma mère étaient de Sassi en Sardaigne, et moi j'ai vu le jour à Boston, je suis le frère de lait de votre nièce, miss Jessy Benson; je viens à Rome achever mes études, et je vais, de la part de ma chère protectrice, me présenter comme apprenti chez le sculpteur Pipo Vercelli…

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Si la signora voulait bien m’appuyer de sa pro- CEDHOIRE,

Et Carlo Pasta, tout en parlant, tirait de sa poche une lettre et, de son air le plus niais, il commençait à bredouiller :

« Al illustrissimo, illustrissimo nobil signore professore, Pipo Vercelli.…. »

Il en était là de sa lettre quand la voix de miss Clara retentit dans la chambre :

— Délicieux! adorable! La plus belle intrigue du jour... bravo! miss Jessy. continuez Carlo, moi je suis Pipo Vercelli…. |

Miss Clara se laissa tomber dans un fauteuil et les deux jeunes filles commencèrent à mimer la scène, l’une représentant le maitre, l’autre faisant

Pélève. Miss Sarah protesta contre la hardiesse

d’une pareille démarche et se fondit en doléances sur la perte des beaux cheveux noirs :

— Oubliez-vous, Jessy, que ce Vercelli vous a beaucoup cherchée à Londres, qu’il s’est informé de votre famille et de votre fortune avec #n intérêt particulier ? disait-elle.

— Raison de plus pour savoir ce qu’il vaut luimême et l’on ne saurait mieux s’en assurer que par ses propres yeux, répondit impertinemment miss

Lovel.

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— Puisque je suis trop grande pour être fille, reprit la nièce, avec un regard assuré qui n’admettait pas de contestation, je veux jouir au moins de ma difformité; soyons homme... Un tiers de Rome est travesti, le reste est fou. M. Vercelli ne peut qu'être flatté d’une plaisanterie qui m'introduit

chez lui familièrement.. Il importe beaucoup,

avant de se confier à un maitre, de savoir de quel bois il se chauffe : comment ne pas saisir une occasion qui se présente à moi miraculeusement ? |

— Evviva carnevale! Nous nous amuserons.

beaucoup, interrompit miss Clara, votre démarche, miss Jessy, est moins inconvenante que les informations prises chez votre banquier de Londres: par ledit Pipo Vercelli, et sa prudence doit nous

inspirer quelques précautions. Mais j'ai mis les points sur les 1, jai signé d’un pâté d'encre ce: point peu compromettant. Il vous reste à vous bien tenir. Nous trottinons, nous autres femmes...

Marchez droit, posez le pied carrément, comme

cela, levez le front la modestie est inconnue

aux apprentis sculpteurs, et n’ayez pas Pair de

semer. Le bras ballant.… bien; les genoux écartés, le pas plus long, miss Jessy.

Et le page battait des mains et faisait marcher sa miitresse comme eût fait un maitre de danse.

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