MONSEIGNEUR
Toutes les gloires de la congrégation restaurée au xIx° siècle, sous le nom d'Oratoire, par le P. Pététot, pâlissent devant la haute et sereine figure de l’ex-oratorien Richard Simon, le père de la critique biblique et la victime du grand Bossuet. C’a été pour moi une extraordinaire surprise de trouver que Votre Éminence, dans la lettre qu Elle à voulu écrire sur la question biblique, à propos de L'Évangile et l'Église, pensait encore que Bossuet avait dit le dernier mot touchant l’application de la critique à la Bible, comme sil avait eu de tout point raison contre le savant quil a entrepris d'étouffer, sans l’avoir vraiment compris ni réfuté. Richard Simon s’appuyait sur les faits. Bossuet lui a opposé surtout des phrases éloquentes ; et maintenant
que les faits entrevus par le critique sont mieux
So
connus, les phrases de l'Évêque de Meaux, toujours aussi sonores, semblent de plus en plus vides. On peut les répéter utilement dans les cours de littérature française ; mais il y aurait abus à en faire la loi de l'exégèse et de l’histoire bibliques.
Puisque Votre Éminence a cru pouvoir écarter, par quelques citations d’un auteur déjà ancien, le problème très grave et très complexe que l’on désigne sous le nom de « question biblique », Elle me permettra de Lui exposer certaines considérations d'ordre réel qui militent contre un Jugement aussi sommaire et d’inspiration si exclusivement académique.
Pour me conformer au goût de Votre Éminence, je prends pour thème de mes réflexions un admirable passage du Discours sur l'histoire universelle, au chapitre XXVIT de la seconde partie :
« Mais dans cette différence qui se trouve entre les livres des deux Testaments (relativement à
RTE
l'époque de leur composition), Dieu a toujours gardé cet ordre admirable, de faire écrire les choses dans le temps qu'elles étaient arrivées, ou que la mémoire en était récente. Ainsi ceux qui les savaient les ont écrites ; ceux qui les suivaient ont reçu les livres qui en rendaient témoignage; les uns et les autres les ont laissés à leurs descendants comme un héritage précieux ; et la pieuse postérité les a conservés. C’est ainsi que s’est formé le corps des Écritures saintes tant de l'Ancien que du Nouveau Testament : Écritures qu'on a regardées, dès leur origine, comme véritables en tout, comme données de Dieu même, et qu'on a aussi conservées avec tant de religion, qu'on n'a pas cru pouvoir sans impiété y altérer une seule lettre. C'est ainsi qu'elles sont venues jusqu’à nous, toujours saintes, toujours sacrées, toujours inviolables ; conservées les unes par la tradition constante du peuple juif, et les autres par la tradition du peuple chrétien, d'autant plus certaine qu'elle a été confirmée par le sang et par le martyre tant de ceux qui ont écrit ces livres divins que de ceux qui les ont reçus. »
Ce que Bossuet énonçait comme fait, la plupart des théologiens inclinent à l'entendre comme dogme ; cette prétendue histoire aurait été de nécessité providentielle, el ce serait la tradition de l'Église. Au risque de vous scandaliser
encore une fois, Monseigneur, je n'hésite pas à dire que cette belle thèse ne tient pas debout et qu'il faut du moins en rabattre beaucoup sur les garanties que présente à l'historien la transmission des textes, l’origine des livres et la représentation des choses.
Peut-on soutenir que les Juifs et les chrétiens se seraient fait scrupule de changer une seule lettre au texte des livres sacrés, quand il est avéré que le livre de Job, dans la version des Septante et dans l’ancienne Vulgate latine, était beaucoup plus court que dans l'hébreu traditionnel, suivi par la Vulgate de saint Jérôme ? Les recensions grecques de Tobie ne diffèrentelles pas notablement entre elles, et notre version latine ne diffère-t-elle pas encore plus de toutes les recensions grecques? La comparaison des anciens manuscrits entre eux, comme celle des versions avec les textes originaux, n’atteste-t-elle pas l'existence d'un nombre infini de variantes qui ne sont pas toutes sans signification, et qui ne proviennent pas toutes de la distraction des copistes ? Eusèbe de Césarée et saint Jérôme affirment que la finale du second Évangile et la section de la Femme adultère, en saint Jean,
SOS, Pr
manquaient dans les plus anciens et les meilleurs manuscrits : elles y manquaient si bien que l'on possède encore de ces manuscrits où elles ne se trouvent pas. Ce sont des morceaux importants, où il n’y a pas qu'une « seule lettre ». Comment se fait-il que « la pieuse postérité » les ait d'abord ignorés ou suspectés ? Votre Éminence doit avoir entendu parler du verset dit des Trois témoins célestes, dans la première Épître de saint Jean, et, sans doute, après le décret &ue la Congrégation du Saint-Office a rendu au sujet de ce texte, en 1897, Elle le tient pour très authentique. Comment done ce verset si authentique a-t-il été complètement inconnu à la tradition grecque depuis les origines, à la tradition latine Jusque vers la fin du 1v° siècle, et comment n'’at-il pu se glisser que peu à peu et sournoisement dans la Vulgate, où saint Jérôme, certes, - ne l’avait pas mis ? Les textes bibliques ont une histoire, Monseigneur, et c'est temps perdu de nous assurer qu'une telle histoire n'existe pas, de proclamer qu’elle ne doit pas exister. Nous autres critiques savons bien qu'elle existe, puisque nous avons sous les yeux et dans la main les témoi-
gnages innombrables de sa réalité, des modifi-