MATTH. x
son procédé ni à corriger les incohérences qui en résultent dans sa narration, où l’on parle des miracles de Capharnaüm avant que Jésus soit allé dans cette ville, et où le Sauveur va chez Simon, guérir la belle-mère de celui-ci, avant d'avoir fait connaissance de son disciple. De semblables écarts sont une preuve de la dépendance de Matthieu et de Luc à l'égard de Marc, tout comme leur conformité générale à l’'économie et à la teneur des récits dans le second Évangile.
Les critiques ont pareillement conclu à l'existence d'une source autre que Marc, pour les parties communes entre Matthieu et Luc dans les discours du Christ que ne possède pas Marc. Ils ont identifié hypothétiquement cette source à l'Évangile hébreu de Matthieu, aux Logia dont parle Papias d’Hiérapolis. Plusieurs pensent que les deux évangélistes ont dû travailler sur des recensions différentes de ces Logia, le recueil ayant subi diverses modifications avant de parvenir entre leurs mains. Il est certain qu'ils diffèrent bien plus entre eux dans la manière de traiter les discours que pour les récits, où ils s'appuient l'un et l’autre sur Marc.
Néanmoins, il est encore assez facile de reconnaître un fond commun de sentences écrites, qui ont subi, depuis leur première rédaction, un travail fort complexe de remaniement dans leur distribution, et de retouches ou d’additions interprétatives dans leur texte. Matthieu se plaît à les donner, pour ainsi dire, par paquets. Luc les disperse volontiers. Toujours est-il que, si le recueil de sentences a été rédigé d’abord par l’apôtre Matthieu, ce n’est certainement pas le même apôtre qui a combiné les discours du Seigneur avec les récits de Marc, pour constituer notre premier Évangile; et le rédacteur qui a procédé à cette compilation n’a pas écrit avant l'an 70.
Le fait de la compilation semble exclure l'origine apostolique : un compagnon du Christ aurait-il eu besoin de s’assimiler une relation historique dont l’auteur présumé n'avait pas été lui-même disciple de Jésus ? La façon dont le rédacteur distribue les sentences et les récits n'est pas d'un témoin oculaire, mais d'un écerivain qui opère avec les données de la tradition écrite ou orale, non avec des souvenirs personnels. Les détails de récits ou les récits com-
plets qui lui appartiennent en propre sont loin dé présenter le caractère d'informations directes. Quand, abrégeant le récit de Mare, il dit que la fille de Jaïr était déja morte lorsque son père vint trouver le Sauveur, 1l altère sensiblement la physionomie historique de cette importante anecdote. Quand il raconte l'apparition du Christ ressuscité, 1l s'exprime visiblement comme un homme quin'a eu aucune partaux événements qui ont produit la foi des apôtres, et il semble même n'avoir à ce sujet que des renseignements assez vagues. La seule analyse des paraboles montrerait qu'il n’était pas apôtre et qu'il écrivait après la ruine de Jérusalem. La comparaison de Matthieu et de Luc, dans certains morceaux, notamment dans la parabole du Festin, accuse des modifications et des additions qui dérangent l’économie religieuse des narrations paraboliques, et qui y ont été introduites pour en élargir l’application au moyen d'interprétations allégoriques. C’est ainsi que, dans le Festin!, le roi, mécontent des gens qui ont refusé son invitation, détruit leur ville, qui était pourtant sa
4, Marru, xxur, 12-14,
propre capitale, et envoie ensuite chercher dans les rues les gens qui doivent profiter du repas préparé. Luc ignore ce trait de la ville détruite, qui rend la fable incohérente et qui l'aurait faite ridicule pour les auditeurs de Jésus. Il est bien évident que le glossateur de la parabole a eu en vue la destruction de Jérusalem, qui était pour lui un fait accompli. Ce n'était pas un apôtre, mais un chrétien de la seconde ou de la troisième génération, très préoccupé de la discipline intérieure des communautés chrétiennes, à une époque où elles étaient déjà fortement constituées ; et c’est pour cela que, seul entre tous les évangélistes, il parle de «l'Église ».
Luc non plus n'a pas dû écrire avant l'an 70. Comme :1l déclare que plusieurs ont écrit avant lui, et que les critiques ne vérifient cette assertion que pour deux sources, Marc et les Logia, 1s supposent volontiers qu'une partie au moins des matériaux qui lui sont propres vient d'une troisième source, ignorée de Matthieu. Il est probable que Matthieu a négligé délibérément certaines paraboles que l’on trouve dans Luc. Mais l'hypothèse d'une troisième source,
ou d'un plus grand nombre, ou de recensions
RÉCR LM
particulières des deux sources principales, n’en est pas moins vraisemblable. Toujours est-il que le troisième Évangile suppose derrière lui un assez long développementdelalittérature évangélique. L'Évangile a été écrit avant les Actes des apôtres. Mais de ce que la mort de Paul n’est pas racontée dans les Actes, peut-on inférer que ce livre et conséquemment l'Évangile ont été composés avant la mort de l’Apôtre des Gentils ? L'évangéliste vivait, lui aussi, après la ruine de Jérusalem dont il décritle siège! ; ila figuré dans la parabole des Mines? le châtiment des Juifs, à l'instar de Matthieu dans la parabole du Festin. Si l'on contrôle les Mines de Luc par les Talents de Matthieu, on s'aperçoit que tout cequiconcerne le prince royal qui s'en va prendre possession de son trône est adventice au récit ; que l’auteur a pensé à Jésus montant au ciel, et que l’extermination de ceux qui ont protesté contre l'avènement de leur roi est la punition de Jérusalem et des Juifs qui ont rejeté le Christ. Dans le préambule de la parabole3, l’auteur a eu soin de 1. Luc, xxr, 20-24.
2Tuc,xix, 12-27.
UC; xx, 11.
faire entendre qu'il allait expliquer le retard apporté à l'avènement du Christ glorieux, et il fournit cette explication dans le développement allégorique du thème traditionnel : conformément à son interprétation du grand discours apocalyptique!, il signifie que la punition des Juifs et la prise de Jérusalem, dont il parle comme en ayant la connaissance historique, devaient précéder le retour du Sauveur.
Mais ce ne sont pas seulement ces résultats de la critique, admis par les principaux exégètes protestants, qui sont supposés dans les deux premiers chapitres de L'Évangile et l'Église. Quand on poursuit la critique de Mare, il n'est pas difficile de voir que, s’il est primitif relativement aux deux autres Synoptiques, il n’est point tel absolument. L'on y reconnaît les mêmes phénomènes de sutures, de combinaisons et de superpositions qui ont été signalés dans Matthieu et dans Luc. La discussion avec les pharisiens à propos de Belzéboul? est comme