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gouvernement existe pour le bien de la nation. Il serait singulier que l'Église, qui a fait prévaloir cette vérité dans le monde, la remit pour elle-même, et qu'on reconnût à la hiérarchie un droit qui ne fût pas un devoir ou un service à l'égard de la communauté. Ne sont-ce pas les besoins de celle-ci qu ont légitimé le développement de la hiérarchie ? Et ne resteront-ils pas la suprême loi dans l’évolu-
tion ultérieure du pouvoir ecclésiastique ?
Cette relativité dans l'application ne rend le pouvoir ni moins légitime, ni moins indispensable, ni moins respectable. Dans le passé, elle a permis à ce pouvoir de grandir et à l'Église de durer; elle réserve au catholicisme un avenir dans la société qui se fait maintenant Des esprits curieux de pénétrer le secret des temps futurs pourraient se demander si l'Église catholique, après avoir poussé jusqu'aux dernières limites l'expansion du principe d'autorité, ne devra
pas bientôt, en donnant à son action un carac-
tère de moins en moins politique et de plus en plus chrétien, en gardant son unité, la distribution de ses cadres, suivre les progrès généraux de l'humanité civilisée, atténuer les formes quasi despotiques dont son gouvernement s’est'entouré, à l'instar des gouvernements humains, qui maintenant sont contraints de les abandonner peu à peu. Si cette question se pose, ce n’est point par la faute du méchant petit livre, c'est parle fait de l'Évangile, de l’histoire, et des réalités présentes.
J'ai dit que le pouvoir ecclésiastique, en tant que service de l'Évangile, est nécessaire à la conservation et à la propagation de l'Évangile même. J’ai dit aussi que les applications de ce pouvoir et les formes de son exercice pouvaient se modifier. Elles n'ont pas cessé de varier depuis le commencement. La conciliation des droits de l'individu souverain avec ceux de l'autorité servante n'est pas réglée pratiquement d'après une formule invariable. On ne saurait prétendre que les manifestations du pouvoir de gouvernement ou de juridiction, du pouvoir d'enseignement, du pouvoir liturgique ou cultuel, si
variées dans le passé. seront uniformes dans
l'avenir. Il faudrait pour cela que le cathohicisme devint tout à coup immobile et comme figé dans son organisation présente. Une telle hypothèse étant aussi absurde en elle-même que peu souhaitable pour la religion, il reste que toutes les transformations, on peut dire tous les progrès qui seront réclamés par la force des choses, le mouvement des idées, l’évolution des sociétés, sont possibles, et que la prévision n'en est pas condamnable.
L'idée de l'infaillibilité doctrinale a grandi avec celle du dogme. La prérogative de l’infailhbilité s’est, pour ainsi dire, individualisée dans le Pape,en même temps que se développait celle de la primauté, par l'effet de la centralisation ecclésiastique. Pour la foi, ces privilèges sont voulus de Dieu et donnés par le Christ. Ils n’en ont pas moins leur histoire et ils continueront de l'avoir, parce que le travail de la pensée chrétienne sur la nature et l’objet des dogmes n'est pas fini (en un sens, il ne fait que de commencer), et parce que l’évolution de la société chrétienne continuera avec celle de la société humaine. Sous l’influence de nécessités
relatives, l'Eglise romaine s’est organisée comme
PTE ET NE EE REP PET ANFS YAT
un empire, presque comme une armée qui reçoit de ses chefs une consigne et qui doit l’'observer sans discuter. Le développement d'un tel régime a pu se justifier par le besoin d'une barrière contre l'anarchie théologique et l’émiettement individualiste du christianisme protestant. Il nen prête pas moins facilement à de graves inconvénients : oppression des individus, obstacle au mouvement scientifique et à toutes les formes du travail libre qui est le principal ; agent du progrès humain.
Évitons, cher ami, l'erreur de l'américanisme ! Mais qui oserait dire que l'Église cathotique ne souffre aujourd'hui, en aucune façon, des inconvénients dont je parle ? Et ne sont-ils pas d’autant plus à craindre que la conscience moderne est plus jalouse de sa liberté ? Nos contemporains sentent le besoin de se grouper, de s'associer, disons de se socialiser, mais sans s'abandonner eux-mêmes, sans sacrifier leur intelligence, sans courber leur volonté sous un pouvoir extérieur, absolu et irresponsable. Que ces revendications de l'individu se présentent comme une réaction exagérée contre les abus de
l’autorité, comme une menace de révolution,
comme un danger public, elles ne laissent pas d'avoir un fondement légitime et d’être, pour une part, en conformité essentielle avec l'idéal évangélique. Il serait insensé de n’en pas tenir compte. Ce serait déjà trop que, dans un tel milieu, la profession de catholicisme eût l'apparence d’une servitude, intellectuelle ou morale : qu'adviendrait-l, s'il y avait plus que l’apparence ? Dans la crise très grave que traverse en ce moment l'Église, il ne suffira certes pas que l'autorité affirme son droit, théoriquement incontestable, mais 1l faudra que l’on trouve les moyens pratiques de l'exercer utilement, dans les conditions présentes de la société humaine et du développement humain.
La défiance, réfléchie chez quelques-uns, instinctive chez le plus grand nombre, que les hommes de notre temps et de notre pays nourrissent à l'égard de l'Église, vient précisément de ce que l'individu, la famille et l'État modernes entendent bien sauvegarder leur autonomie :
ils craignent de se faire les clients du sacerdotalisme, les serviteurs d’une théocratie qui ‘les dominerait à son profit. Ce sentiment est si profond chez eux qu'il en est indéracinable. Il
tend à préserver la dignité, la responsabilité personnelle de l'individu, la dignité, l'auguste intimité de la société domestique, la dignité, l'indépendance nécessaire de la société politique. Il serait vain de prétendre le combattre ou le rassurer par des discours. Que de paroles éloquentes n'a-t-on pas déjà dépensées en pure perte? Le temps est venu où l'Église, ayant fait tout le possible pour garantir sonautorité, devra songer à garantir aussi efficacement le droit du simple chrétien, à se préoccuper de ce qu'elle lui doit, de ce qu'elle doit à l'humanité. Dix-neuf siècles de christianisme ont abouti à la proclamation solennelle de la primauté romaine et de l'infaillibihté pontificale. Est-il bien téméraire de juger que telle n'est pas la fin dernière de l'institution chrétienne, et que le Pape ne peut avoir été revêtu d'un si grand pouvoir que pour permettre à l'Église uniliée de réaliser avec plus de promptitude et de facilité toutes les réformes et tous les progrès exigés par le temps ?
Faut-il plus que le sens commun pour s’apercevoir qu'une puissance aussi formidable ne peut subsister qu'en servant d'organe aux aspirations du monde chrétien, en s'appuyant sur une mul-
titude de croyants forts et sincères, en se départageant, pour ainsi dire, et se décentralisant pour l’action, en se faisant réellement toute à tous, au lieu de paraître vouloir tout absorber en elle ? Qu'’a donc fait pendant vingt-cinq ans le grand Pontife que l'Église vient de perdre, si ce n'est de chercher, avec une patience infatigable, les moyens de réconcilier le catholicisme avec la société contemporaine ? En écrivant que « le Pape existe pour le service de l'Église 1% je songeais à Léon XIII, et je me disais que son « service » a été glorieux et bon.
Vous vous reconnaîtrez, cher ami, dans ce sentiment. Je ne pouvais mieux terminer cette
lettre, et je vous serre cordialement la main.