CHER AMI
L'assyriologie, dont vous faites profession, vous tient à l'écart des controverses théologiques. Vous êtes bien heureux. Lorsque Bossuet chercha querelle à Fénelon sur la question de la charité, ces grands génies échangèrent, à l’occasion du pur amour, des propos médiocrement charitables. Et vous vous rappelez, car vous étiez alors tout près de moi, à l’Institut catholique de Paris, quelle tempête souleva Mgr d'Hulst, quand il posa, en 1893, dans son article sur La Question biblique, cette interrogation très naïve, si on ne l'envisage pas au point de vue de la théologie : « Y a-t-1l des erreurs dans la Bible? » Vous venez de voir le tumulte qu'a déchaîné L'Évangile et l'Église. Laissons
les débats stériles où la passion se mêle, et cau-
sons un peu, entre nous, paisiblement et paciiquement, comme autrefois, de ce qu'on hit
dans le petit livre, touchant le dogme chrétien.
Le mot «dogme » éveille dans lesprit du catholique l’idée d’une vérité révélée, immuable, divinement autorisée. Tout le monde croit savoir ce que c'est qu'une vérité. Tout théologien croit savoir ce que c'est que la révélation. La vérité, cest la chose conçue et représentée comme elle est. La révélation, c'est une communication de vérité qui est faite directement par Dieu aux hommes, sur des choses qu'ils ne sauraient connaître par eux-mêmes ou qu'ils connaïîtraient difficilement par le seul exercice de leur raison. Ces notions simples se complètent par celle de l'immutabilité et de l'autorité absolue : une vérité dite par Dieu ne peut changer; elle doit être immuable comme Dieu même: et elle ne peut être discutée, elle est à prendre comme elle est donnée, puisqu'elle vient de Dieu et que l’homme ne peut se flatter de corriger les leçons d'un tel maître.
On ht, dans L'Évangile et l'Église 1: « Les conceptions que l'Église présente comme des dogmes révélés ne sont pas des vérités tombées du ciel et gardées par la tradition religieuse dans la forme précise où elles ont paru d’abord. L'historien y voit l'interprétation de faits religieux, acquise par un laborieux effort de la pensée théologique... Les formules traditionnelles sont soumises à un travail perpétuel d'interprétation où « la lettre qui tue » est efficacement contrôlée par « l'esprit qui vivifie ».. L’évolution incessante de la doctrine se fait par le travail des individus, selon que leur activité réagit sur l’activité générale ; et ce sont les individus qui, pensant avec l'Église, pensent aussi pour elle. » N'est-ce pas nier que le digme soit vrai, qu'il soit révélé, qu'il soit immuable, qu'il soit autorisé de Dieu dans l’enseignement de l'Église, puisqu'il a été formulé par des hommes, qu'il a besoin constamment d’être interprété, quil est dans un flux perpétuel, et qu'il ne peut pas être bien garanti pour aujourd’hui, s’il a toute chance d’être changé demain ?
L'objection n’est pas de vous, cher ami, et vous soupçonnez bien que je la connais depuis longtemps, que peut-être même j'y ai déjà répondu. Cette objection porte contre une certaine idée non réelle de l'objet dont il s’agit. Si l’on suppose que la vérité, en tant qu'accessible à l’intelligence humaine, est quelque chose d’absolu, que la révélation a eu ce caractère et que le dogme y participe: que ce n'est pas seulement l’objet de la connaissance qui est éternel et
inmmuable en soi, mais la forme que cette con-
naissance à prise dans l'histoire humaine, les”
assertions du petit livre sont plus que téméraires, elles sont absurdes et impies. Inutile de vous dire qu'elles sont en rapport avec une autre idée de la vérité, de la révélation, de l'immutabilité, de l'autorité; ou plutôt elles sont en rapport avec l’état des faits psychologiques et historiques, état dont les vrais théologiens, même dans les siècles passés, se sont fait une plus juste idée qu'on ne pourrait croire en lisant la plupart des publicistes qui se chargent maintenant deprotéger le catholicisme contre mon apologétique.
Je me garderai bien de vous exposer ici une théorie de la connaissance. Je me sens pour cela
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trop ignorant de la philosophie, et Je me défie trop des systèmes. Mais il me semble évident, par la commune expérience, que la vérité est en nous quelque chose de nécessairement conditionné, relatif, toujours perfectible, et susceptible aussi de diminution. Cela paraît un résidu de perceptions renouvelées, coordonnées, qui ont pour objet le réel, qui sont réelles en ellesmêmes et dans les notions qui en restent. Mais nos perceptions n'atteignent pas le fond de la réalité. Les notions l’'épuisent encore moins. Ce sont les images décolorées d'impressions subjectives, qui impliquent, certes, la réalité du sujet et de l’objet, mais qui ne représentent adéquatement au sujet ni l’objet ni le sujet lui-même. On dirait que la conscience réfléchie du sujet, de l’homme connaissant, est allée s’éclairant et s'affermissant à travers les âges ; elle est plus ou moins claire et ferme selon les individus. Les lois générales de la connaissance sont comme des habitudes héréditaires. La vérité n'entre pas toute faite dans notre cerveau ; elle se fait lentement et l'on ne peut pas dire qu'elle soit jamais achevée. L'esprit humain, au moins chez l'élite de notre espèce, est toujours en travail.
La science humaineest nécessairement limitée ; mais c'est-pour cette raison même qu'elle peut progresser, qu'elle recule indéfiniment ses limites, et qu'on ne réussira jamais à parquer l'intelligence dans un espace rigoureusement déterminé, qui serait censé contenir tout le vrai, La vérité n'est jamais toute en notre esprit, etily a toujours un au-delà ouvert à nos investigations; même nos connaissances générales sont aflectées imperceptiblement par le détail de nos expériences journalières. Il y a des directions permanentes, et qu'on peut dire invariables, de l'esprit humain, aussi vraies que notre nature est réelle. Mais la vérité, en tant que bien de l’homme, n’est pas plus immuable que l'homme lui-même. Elle évolue avec lui, en lui, par lui; et cela ne l’empêche pas d'être la vérité pour lui ; elle ne l'est même qu'à cette condition. Que sera maintenant la révélation ? Même la théologie savante enretient uneidéeextrèmement anthropomorphique, tout à fait déconcertante pour la science etla philosophie contemporaines. Comme on n'a pas généralement cessé de prendre à la lettre les premiers chapitres de la Genèse, on ne trouve pas la moindre difficulté
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à ce que Dieu lui même, au paradis terrestre, dans les conversations intimes qui précédèrent la première faute, et par la terrible sentence qui-la suivit, ait expliqué au premier homme et à la première femme les dogmes fondamentaux du christianisme, toute l’économie de la rédemption.
L’exégèse traditionnelle des passages interprétés en prophéties messianiques perçoit la continuité de cette révélation dans l'Ancien Testament, en sorte que l'humanité, à son premierjour etpendant les longs siècles de son histoire, aurait été en
possession de doctrines religieuses qui ne sont
même pas dans la prédication de Jésus. Si l'ex-
pression n'était un peu triviale, je dirais que
Dieu lui aurait donné, dès la première heure, la
fourniture de vérité où elle devait s'approvisionner jusqu'à la fin des temps, sans qu'il fût besoin
de la renouveler, si ce n’est parce que la plupart
. des’hommes l’avaient laissée tomber sur la route
des âges.
Là sans doute est le grand mystère, et l’apparente puérilité de la conception vulgaire ne doit pas nous faire méconnaître la profondeur de son objet. Quand je décrivais tout à l'heure, bien imparfaitement, l'effort de l’homme vers la
A. Lors. — Autour d'un petit livre. 13
vérité, je pensais à Dieu, qui est le premier principe de ceteffort et son dernier terme. N'est-ce pas lui qui en est la cause profonde et la récompense ? Mais ce n’est pas seulement par le chemin du vrai que l’homme se dirige vers Dieu, se meut en Dieu, où est mû par Dieu, c'est aussi par le chemin du bien, par tout son être, par l’'ensemble de ses aspirations qui tendent à l’Infini.
La théologie distingue deux formes de la connaissance religieuse, la connaissance naturelle, ou de raison, et la connaissance surnaturelle, ou de révélation. Cette distinction correspond originairement à celle des vérités que l'Église reconnaissait dans la philosophie grecque, et des vérités proprement chrétiennes qui appartenaient à la révélation biblique. Elle n’a guère d'application dans la réalité de l’histoire. La démonstration philosophique de l'existence de Dieu n’a joué qu'un rôle très restreint et tafdif dans le développement de la religion et de la foi en Dieu. La priorité logique de cette démonstration rationnelle, dans le schéma officiel de la théologie catholique, ne correspond à aucune priorité réelle, et la connaissance religieuse de Dieu est autre chose que cette métaphy-
sique de la Divinité. D'ailleurs, la théologie enseigne aussi que le salut, c'est-à-dire la foi surnaturelle, est, de manière ou d'autre, proposé à tous les hommes. L'économie historique du salut est celle qui est dite surnaturelle. Ne chicanons pas sur les mots, et ne perdons pas le temps à disserter sur des possibilités, Admettons que l'homme, par le seul exercice de sa raison et de sa volonté, ne saurait s'élever jusqu’à la foi et l'amour qui sauvent : l’important est que Dieu ne l’abandonne pas à luimême, et que cet exercice de la raison et de la liberté non aidées soit une conception purement théorique.
Dieu fait son œuvre dans l'humanité. Il se révèle à celle-ci selon la capacité de la nature humaine, l'évolution de la foi ne pouvant manquer d'être coordonnée à l'évolution intellectuelle et morale de l’homme.
Pour peu qu’on y réfléchisse, et quelles que soient les circonstances extérieures auxquelles se sont rattachés l'éveil et les progrès de la connaissance religieuse dans l'homme, ce qu'on appelle révélation n'a pu être que la conscience acquise par l’homme de son rapport avec Dieu.
Qu'est-ce que la révélation chrétienne, dans son principe et son point de départ, sinon la perception, dans l'âme du Christ, du rapport qui unissait à Dieu le Christ lui-même, et de celui qui relie tous les hommes à leur Père céleste ? La perception de ces rapports avait forme de connaissance humaine, et c’est en cette forme seulement qu’elle pouvait être communiquée aux hommes. Toute connaissance réfléchie naît de notions antérieures, et le progrès résulte d'une combinaison nouvelle d'idées acquises, qui éclaire d’un jour plus satisfaisant le rapport des choses. Les vérités fécondes dans l’ordre religieux, celles qui constituent, en style théologique, la substance de la révélation, se sont formées par la conjonction d'idées ou d'images qui préexistaient à ces vérités dans l'esprit de ceux qui les ont d’abord conçues. Ce qui fut, à un moment donné, le commencement de la révélation, a été la perception, si rudimentaire qu’on la suppose, du rapport qui doit exister entre l’homme, conscient de lui-même, et Dieu présent derrière le monde phénoménal. Le développement de la religion révélée s’est effectué par
la perception de nouveaux rapports, ou plutôt
par une détermination plus précise et plus distincte du rapport essentiel, entrevu dès l’origine, l’homme apprenant ainsi à connaître de mieux en mieux et la grandeur de Dieu et le caractère de son propre devoir.
À la différence des perceptions d'ordre rationnel et scientifique, la perception des vérités religieuses n’est pas un fruit de la seule raison; c'est un travail de l'intelligence exécuté, pour ainsi dire, sous la pression du cœur, du sentiment religieux et moral, de la volonté-réelle du bien. Tout ce travail, qui aboutit à un résultat de plus en plus parfait dans la religion israélite, puis dans la religion chrétienne, n'est pas proprement un travail de l’homme sur Dieu; c’est d’abord et principalement le travail de Dieu dans l’homme, ou de l’homme avec Dieu. Car est-il possible de comprendre cet effort perpétuel vers le mieux dans l’ordre de la connaissance religieuse et de la vie morale, effort toujours couronné de succès, bien qu'il soit toujours combattu et semble même toujours vaincu, si l’on n'implique l'action de Dieu même et dans l'effort et dans le succès. C'est l’homme qui cherche, mais c’est Dieu qui
l'excite ; c'est l'homme qui voit, mais c'est Dieu qui l'éclaire. La révélation se réalise dans l’homme, mais elle est l'œuvre de Dieu en lui, avec lui et par lui. La cause efliciente de la révélation est surnaturelle comme son objet, parce que celte cause et cet objet sont Dieu même ; mais Dieu agit dans l’homme, et il est connu par l’homme.
Tous les théologiens qui ont pris la peine d'y regarder admettent que la révélation, dans sa définition intellectuelle et son expression verbale, consiste en idées qui ont pris naissance dans l'humanité, en idées telles qu’une intelligence humaine a pu les percevoir, telles qu'elles ne peuvent exister ailleurs que dans une intelligence humaine, telles que le langage humain est capable de les représenter. Par.
raport à leur objet, ce sont des symboles imparfaits, qui seraient insuffisants pour des intelligences plus hautes que les nôtres, et qui, même pour nous, sont susceptibles d’explicaton, c’est-à-dire de modification et d'amélioration relatives. La révélation n’est pas immuable en ce sens que ses symboles, une fois donnés, échapperaient à toute transformation, mais
parce qu'elle demeure toujours, pour la foi, substantiellement identique à elle-même, et parce que les changements qui se produisent dans sa détermination extérieure et dans ses formules sont quelque chose de secondaire par rapport à l'unité de son esprit et à la continuité de son développement. Dans cet ordre aussi l’on peut parler de directions permanentes dont la vérité nest pas moins incontestable que leur efficacité morale, et dont la forme n'est pas
plus immuable que la condition de l'humanité,
Je viens, cher ami, de vous citer, avec quelques variantes,-une longue et quelque peu lourde page de l’apologiste Firmin, dans la Revue du clergé français !. Vous l'aurez peutêtre reconnue, Ces considérations me semblent rendre suffisamment compte de ce qui a été dit, dans le petit mauvais livre, touchant le caractère des dogmes chrétiens. Parlant en historien, je n'avais pas à insister sur l'origine surnaturelle