Art. cit
dogmatique, interprétation de la foi au moyen de la philosophie, ils servent plutôt à maintenir l’harmonie de la croyance religieuse avec le développement scientifique de l'humanité. La conception religieuse de l’univers, de l’homme et de la vie a besoin de s’accorder avec la connaissance scientifique de ces mêmes objets :
pour que la foi soit en sûreté, il faut que l'idée religieuse, sans se laisser absorber par la science, se serve d'elle et l'emploie au service de la foi.
Il est inévitable que le commentaire scientifique de la foi soit plus ou moins conditionné par le développement de la science. J'ai constaté le fait, et mon devoir était de le constater. La conception théorique du dogme immuable ne peut effacer l'histoire des dogmes. Le sens qui ne change pas n'est pas celui qui résulte précisément de la lettre, c'està-dire la forme particulière que la vérité prenait dans l'esprit de ceux qui ont libellé la formule; il n'est pas davantage dans la forme particulière des interprétations qui se succèdent selon le besoin ; il est dans leur fond commun, impossible à exprimer en langage humain, par une définition adéquate à son
objet et suffisante pour les siècles des siècles.
J'ai cité des exemples, notamment les articles du Symbole des apôtres concernant la descente du Christ aux enfers et son ascension au ciel. J’aurais pu signaler bien d’autres variations, et montrer d'abord que les articles principaux du Symbole! apostolique n’ont pas non plus tout à fait la même signification pour les chrétiens d'aujourd'hui que pour ceux des premiers temps : si l’on prend à la lettre cette profession de foi, la christologie est celle des Synoptiques, sans aucune influence du quatrième Évangile ; Dieu, le créateur, s'identifie simplement au Père céleste ; le titre de Fils de Dieu caractérise la mission providentielle de Jésus, qui est « le Seigneur » ; l'Esprit représente l’action de Dieu et du Christ dans l'Église, sans qu'on voie clairement le rapport où il se trouve à l'égard de Dieu et du Christ. J’oserai alléguer un cas bien plus rapproché de nous : n'est-1l pas vrai que l’idée de la Bible, du livre inspiré, que supposent les définitions des conciles de Trente et du Vatican, commentées dans l'Encyclique Providentissimus Deus, du Pape Léon XIII, sur l'étude de l’Écriture sainte, est sensiblement
différente de celle que suggère au savant chrétien l'étude historique de la Bible?
Il serait facile de prouver que la vérité fondamentale de la religion, la foi en Dieu, a une histoire infiniment complexe, et que l'idée de la Divinité n’a pas cessé de se modifier, même dans le christianisme. Les anciens docteurs craignaient moins que les théologiens modernes d'avouer sur ce point le caractère nécessairement inadéquat des conceptions et des formules dogmatiques. « Comme il faut s'élever au-dessus de tout ce qui semble indigne de sa grandeur », dit Bossuet ! résumant la théologie de saint Augustin, « à la fois il faut s'élever audessus de tout ce qu'on croit le plus digne, de sorte qu'on n'ose plus, en un certain sens, ni rien dire, ni rien penser de ce premier être, ni le nommer en soi-même, paree qu'on ne peut pas même expliquer combien il est ineffable, ni comprendre combien il est incompréhensible ». Je crois bien que l'on trouverait aujourd'hui à ces déclarations une saveur agnoslique. Toujours estil que ce qui est vrai de la doctrine de Dieu est
1. Instruction sur les états d'oraison. Second traité. Éd. LevÊQUE, p. 52.
vrai, toute proportion gardée, de tous les autres dogmes, qui dépendent de ce dogme fondamental. Car la christologie, la grâce, l'Église rentrent dans la théologie, le dogme de Dieu. Mais les anciens s’arrêtaient volontiers à l’idée d'une relativité métaphysique, tenant les dogmes pour une représentation inférieure à leur objet, et ils n'avaient que peu ou point d'égard à leur relativité historique, au travail incessant de l'intelligence croyante pour s'approprier cette représentation défectueuse et l’adapter aux conditions nouvelles de la pensée humaine.
L'insuffisance et la perfectibilité relatives des formules dogmatiques sont attestées par l’histoire. Est-ce que le Symbole des apôtres n aurait pas été insuffisant contre Arius ? La définition de Nicée a été insuffisante à son tour, comme description de l'économie divine, parce qu'elle ne déterminait pas le rapport du Saint- Esprit avec le Père et le Fils. La définition d'Éphèse se trouva insuffisante, parce qu’elle ne déterminait pas le rapport de l'humanité avec la divinité dans le Christ. Les définitions plus récentes ne sont ni plus parfaites ni plus inva-
riables que les anciennes. La relativité historique des formules est aussi avérée que leur relativité ou leur imperfection essentielle : c'est la même insuffisance perpétuellement attestée et corrigée. Il n’est pas du tout étonnant que des énoncés humains soient inadéquats à la vérité divine, ni que des formules, conçues pour prévenir une fausse interprétation de la croyance, aient besoin d'être retouchées et complétées pour faire face à d’autres erreurs.
S'ensuit-1l qu'il soit impossible d'exiger une adhésion ferme aux formules de foi et à l’autorité de l'Église qui les propose, ou plutôt qui les impose à la croyance? Peut-on voir dans cette idée de la relativité une infiltration protestante ou kantienne ? Tout ce qui vient d’être dit touchant la relativité des formules théologiques n’est pas plus protestant en soi que l'idolâtrie des mêmes formules n'est vraiment catholique. Pour ce qui est de l’objet à croire, le protestantisme orthodoxe, et même celui de M. Harnack, consiste dans l’adhésion de la foi à un théorème absolu qui est censé contenir la substance immuable de l'Évangile ; le catholicisme, au contraire, consiste
à recevoir, comme émanant d’une autorité divine-
ment établie, l'interprétation que l'Église donne actuellement de l'Évangile. Qui dit protestantisme affirme implicitement la suffisance et l’immutabilité absolues de la révélation évangélique. Qui dit catholicisme nie implicitement cette suffisance et cette immutabilité absolues. Je n'ai pas besoin d’ajouter que le petit livre, au moins en ce point, est très catholique. Mais 1l s’agit maintenant de l'autorité qui peut appartenir à une doctrine que l’on avoue n'être pas rigoureusement immuable.
La formule ecclésiastique n'est pas vraie absolument, puisqu'elle ne définit pas la pleine réalité de l’objet qu’ellereprésente ; ellen’en estpasmoins le symbole d'une vérité absolue; jusqu’à ce que l'Église juge à propos de la modifier en l’expliquant, elle est la meilleure et la plus sûre expression de la vérité dont il s'agit. Le fidèle adhère d'intention à la vérité pleine et absolue quefigure la formule imparfaite et relative. Adhérer à la formule comme telle, d'un assentiment de foi divine, serait adhérer à ses imperfections inévitables, la proclamer imperfectible et adéquate, bien qu'elle soit inadéquate et imparfaite. Le catholique peut donc croire à l'autorité de
l'Église et à ce que l'Église enseigne. Il ne pense pas pour cela que le formulaire ecclésiastique signifie son objet avec une telle perfection que rien n’y sera jamais changé par voie d’interprétation. Il a toujours été permis aux théo- Jogiens de proposer toutes les explications qui leur ont semblé utiles, et l'on ne peut empêécher le temps de poser des questions auxquelles la théologie doit répondre, sous réserve du droit de contrôle et de définition qui appartient au magistère de l'Église.
L'Église proclame que la vérité de la révélation n’est pas tout entière dans l'Écriture, Cette vérité n’est pas non plus tout entière dans la tradition du passé, ni dans l’enseignement du présent; en tant que tous les croyants y ont part, elle se fait perpétuellement en eux, dans l'Église, avec le secours de l'Écriture et de la tradition. Les formules, anciennes ou nouvelles, ne sont que le véhicule de la vérité. L'Église en a besoin et elle s’en sert en les perfectionnant lentement. S'il fallait leur attribuer une immobilité constante, on aurait assez d'un livre renfermant les définitions des conciles et des papes, et l’on pourrait, à la rigueur, se passer désor-
mais de papes et de conciles. On appliquerait ainsi l’ancienne idée protestante aux documents de la tradition, qui compléteraient le texte de la Bible comme règle absolue de la foi. On imiterait l'Église grecque, l'Église des sept conciles æcuméniques. Rien n'est moins conforme au véritable esprit du catholicisme, et rien n’est plus dommageable à l'esprit humain que ce culte de la formule. La vraie règle de foi doit être vivante comme la foi même : c’est la révélation chrétienne actuellement interprétée par l'Église catholique et reçue dans la conscience
de ses enfants.
Ajouterai-Je que l'accord du dogme et de la science, dont tant de savants proclament l’impossibilité, serait véritablement impossible si une certaine conception trop rigide de la vérité qui appartient à la Bible, aux documents officiels de la tradition ecclésiastique, à la théologie, voulait s'imposer à l'esprit moderne. L’apologétique catholique traverse une crise, on ne peut pas se
le dissimuler; ses représentants les plus officiels en ont le sentiment ; et cette crise de l’apologétique ne va pas sans une crise de la théologie elle-même. Il ne s’agit plus vraiment de défendre celle-ci contre les attaques d'une science qui, n'ayant plus à la redouter, à fini par ne plus s'occuper d'elle, mais de rendre la forme intellectuelle du cathélicisme acceptable et recommandable, non seulement aux savants de profession, mais aux esprits simplement cultivés, j'entends de cette culture élémentaire que reçoivent maintenant les enfants du peuple et qui ne s'accommode plus de certaines assertions courantes dans les catéchismes, voire dans les manuels de théologie, telles que la création du monde quatre mille ans avant Jésus-Christ, la longévité des patriarches, l'historicité du déluge, la confusion des langues, et autres semblables. Il y a une sorte d'incompatibilité latente, et qui devient promptement consciente chez un très grand nombre d'individus, entre la connaissence générale du monde et de l'homme, qu'on acquiert aujourd'hui dans l'enseignement le plus commun, et celle qui encadre, on pourrait
dire qui pénètre la doctrine catholique. Un A. Loisy. — Autour d’un petit livre. 14
changement substantiel de cette doctrine serait irréalisable et n’est pas nécessaire; ce qui s’impose est surtout un changement d'esprit et d'attitude à l'égard du mouvement intellectuel de notre temps.
Jusqu'à la fin du moyen âge, il n'y avait, en vérité, qu'une science, qui n'était pas proprement une science, je veux dire la théologie.
Toutes les autres branches du savoir humain étaient comme des provinces de la science religieuse, et l’ensemble était fondé sur l’autorité, témoignage biblique interprété par la tradition, qui s’incorporait tellement quellement la philosophie d'Aristote ; l'instrument scientifique était le raisonnement ; d'expérience et de critique il n'était pas beaucoup question. La théologie était la reine des sciences, comme le Pape était le roi des rois. Un tel état de choses avait sa raison d'être, puisqu'il a pu subsister, mais il n’était que provisoire et devait, à un moment donné, se trouver défectueux ; 1l s'est trouvé tel. La méthode d'expérience l’a emporté peu à peu, et ne pouvait manquer de l'emporter, dans l’étudedela nature; la méthode critique s’est développée graduellement, elle a conquis tout
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le domaine de l’histoire et celui de la philosophie, tant et si bien que, finalement, elle s’est appliquée à l'histoire de la religion.
Que faisait cependant la théologie ? La théologie se déliait, elle s'irritait, elle condamnait. Chaque mouvement de l'esprit scientifique lui
Ï [ semblait un attentat contre son propre droit, dont elle était bien tentée de faire un droit divin, en sorte que le progrès a paru se faire, en grande partie, malgré elle, et qu'il semble même s'être fait contre elle. Si quelqu'un veut protester, 1l
que P ; suffira de rappeler, pour ce qui regarde la science de la nature, le nom de Galilée ; pour ce qui , | concerne l'histoire de la religion, celui de Richard Simon. Je ne veux pas dire qu'il n'y ait eu aucune vie intellectuelle dans le catholicisme depuis le xvi® siècle. et je ne méconnais point
la grandeur du xvift; mais je dis simplement que l'Eglise et la théologie n'ont point favorisé le mouvement scientifique, et qu'elles l'ont plutôt gèné, autant qu'il était en elles, dans cer- {aines occasions décisives ; Je dis surtout que l'enseignement catholique ne s’est point associé () !
ni accommodé à ce mouvement. La théologie s’est comportée et se comporte encore comme si
elle possédait en elle-même une science de la nature et une science de l’histoire, avec la philosophie générale de ces choses, qui résulte de leur connaissanee scientifique. On dirait que le domaine de la théologie et celui de la science, distincts en pringpe, et même par définition du concile du Vatican, ne doivent pas l'être dans la pratique. Tout se passe à peu près comme si la théologie n'avait rien à apprendre de la science moderne, naturelle ou historique, et qu’elle fût par elle-même en état et en droit d’exercer un contrôle direct et absolu sur tout le travail de l'esprit humain.
D'où lui vient donc cette prétention? De l’habitude séculaire contractée au temps où la science n'existait pas encore. Car la théologie ne soutient pas, elle ne peut pas soutenir que les principes et les règles de toute Science soient contenus dans le dépôt de la révélation qu'elle interprète. La révélation s'est aidée de la science ; elle n’est pas d’elle-même une science. Ce que la tradition et la théologie chrétiennes doivent à la sagesse hellénique, je l'ai indiqué sommairement, dans L'Évangile et l'Église, au chapitre du dogme chrétien. La théologie est
sortie de l'élaboration doctrinale qui mit la foi primitive à portée de l'intelligence grecque, en utilisant, au profit de la croyance, les notions de la philosophie antique. Ainsi devint-elle une science, autant qu'il était possible en ce temps-là ; ce fut la science de la révélation, mais ce n'était pas et ce n’a Jamais été une science révélée ; ce n'est pas la science des sciences, et ce n'est même pas une science dans l’acception moderne du mot, puisque son objet, pris comme elle l’entend, n'appartient pas à l’ordre de la science, et que sa méthode ne peut être considérée maintenant comme scientifique.
Si le conflit entre la théologie et la science n'est pas terminé, ce n’est pas que la science ne soit pour toujours et tout ‘entière émancipée ; c'est que la théologie, autant qu'il est en elle, croit pouvoir la traiter encore comme elle traitait la science du xint siècle. La plupart de nos théologiens n'arrivent pas à comprendre que tout ce qui est matière de fait peut être, en cette qualité, objet de science, et que cette connaissance du fait naturel ou historique ne se fonde que sur une expérience rationnelle; que les théories générales qui servent à classer
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les faits ont le caractère d'hypothèses plus ou moins probables et indéfiniment perfectibles ; que ces hypothèses, pour être légitimes, doivent se fonder sur les faits et leurs rapports, non sur un principe d'ordre non scientifique ; que la foi religieuse intervient seulement comme une lumière dans ce qu’on pourrait appeler la philosophie morale des choses et les conditions morales de l’activité humaine ; qu'une hypothèse comme celle de l’évolution n’est pas de soi un dogme absolu qui contredirait celui de l'Église, mais une explication provisoire, toujours susceptible d'être améliorée ; que cette hypothèse, par conséquent, n'est ni contraire ni favorable à la foi, l'athée pouvant la tirer dans le sens de sa négation, et le croyant l’accommoder à son affirmation, mais quelle correspond à un état donné de la science; que le point fondamental de la religion, le problème de Dieu n'est point affecté par cette hypothèse, si ce n’est pratiquement, en tant quil importe à la conservation de la foi que l'idée de Dieu et de son rapport avec le monde soit en harmonie avec la connaissance de l'univers et de l’histoire, con-
naissance qui ne comprend pas seulement l’en-
semble des faits observés, mais la forme scientifique de leur classement.
En ce qui concerne particulièrement l'histoire de la religion, l'on ne paraît pas s'être encore avisé que la science historique des faits religieux et leur appréciation religieuse sont choses tout à fait distinctes; que la tradition doctrinale de l'Église ne représente pas directement la forme réelle de son passé ; que la valeur objective des dogmes n'est pas matière d'histoire; que Dieu n’est pas plus un personnage de l’histoire humaine qu'il n’est un élément physique de l'univers; qu'on ne le démontre ni par les faits seuls, ni par le raisonnement seul, mais par l’effort de la conscience morale, aidée de la connaissance et du raisonnement; que la divinité du Christ, quand même Jésus l'aurait enseignée, ne serait pas un fait d'histoire, mais qu'elle est une donnée religieuse et morale dont la certitude s'obtient par la même voie que celle de l'existence de Dieu, non par la simple discussion du témoignage évangélique; que la science de la Bible et l'histoire des origines chrétiennes ne se confondent nullement avec le commentaire ecclésiastique de l'Écriture et des
faits bibliques; que l'historien critique, dans l'interprétation de ces textes et de ces faits, ne peut s'appuyer que sur les textes mêmes et non sur le dogme chrétien qui en procède par l'effet d'un travail séculaire où l’on doit voir autre chose qu'un témoignage autorisé sur le sens original des écrits et sur la physionomie historique des personnes et des événements.
Les conséquences d’un pareil état de la pensée théologique ont à peine besoin d’être indiquées. La première, la plus grave, est cette crise de la foi, ce péril de l'Église, qui sont derrière la crise apologétique ou théologique, et dont ceux-là seulement parlent volontiers qui sont aussi incapables d'en mesurer la profondeur que d'y apporter un remède efficace. Tant s'en faut que le mal ait été causé par les rares et incomplètes productions des critiques catholiques; ceux-ci ont été bien plutôt les premiers à le voir, à s'en préoccuper, à le conjurer sans fracas, lorsque tout, autour d'eux, contribuait à l’aggraver. La crise est née de cette opposition que les jeunes intelligences perçoivent entre l'esprit théologique et l'esprit scientifique, entre ce qui est présenté comme la vérité catholique