‹ Autour d'un Racine ignoréChapitre 1 sur 71 · JUSTIFICATION DU TIRAGE · texte numérisé non relu

JUSTIFICATION DU TIRAGE

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Donc, ce jour-là, 22 avril 1899, à dix heures du matin, par une pluie ballante, une centaine d'académiciens, d'universitaires et de journalistes, réunis dans la gare du chemin de fer d'Orsay-Limours, — qui, boulevard Saint-Michel, regarde le Luxembourg, — se préparaient à prendre le train pour la station de Saint-Remy-Chevreuse. On s'en allait en bande péleriner vers les ruines du monastère d'où sortirent et tant de iades racines grecques, et, — par surcroît, le génie de Racine; cela à l'occasion du bi-centenaire,non de sa naissance — ainsi que d'ordinaire — mais de sa mort... I

Du coup, on inaugurerait unjeune et très laid buste de Racine, et M. Jules Lemaître donnerait la bénédiction académique, — au besoin l'absoute, — à son illustre confrère.

D'après le Temps^ l'ordonnateur était certain suppléant en Sorbonne, connu pour détenteur d'un fonds mystérieux, d'un prix inestimable, fonds qui, un jour, — on ne sait du reste pas quand — expliquera Racine.

L'aimable M. Jules Lemaître était très entouré, quand, donnant du coude, un petit monsieur déboucha, — et, de haut :

— Monsieur Lemaître, monsieur Lemaître, vous êtes attendu !

— Bien, je descends, mais que, d'abord, je vous présente un arrière-neveu de Racine, un écrivain, M. Mass...

Le spirituel académicien ne put continuer. De sa voix la

plus rèche, le petit monsieur barbu, brandissant un parapluie énorme :

— Mossieu, me dit-il, apprenez que c'est une cérémonie privée, où ne sont admises que des notabilités raciniennes con-si-dé-ra-bles.

— Considérez, fit, avec son fin sourire, M. Jules Lemaître, que, par ce vilain temps, bien des invités vont vous faire défaut, et La Ferté-Milon que représente ce...

— Impossible, monsieur Lemaître! Je froisserais un gentilhomme distingué, M. le vicomte de Galard-Terraube, descendant direct, qui entend être seul du sang.. . Je regrette, acheva-t-il d'un ton cassant.

Quelques minutes plus tard j'errais sur le quai, tout au long du train, seul avec ma honte ; je venais de saluer vaguement en passant, un compartiment où était arborée cette imposante pancarte :

COMPARTIMENT d'hONNEUR

quand une voix claironnante et narquoise, celle de M. Gaston Boissier :

— Eh! monsieur de La Ferté-Milon... Venez donc ; nous savons votre infortune. .., nous sommes lieu d'asile: il reste encore une place !

Quelle aubaine !... J'allai vite m'asseoir entre M. Lavisse et M. Deschanel, devant MM. de Vogué et Jules Lemaître; plus loin MM. Jacquet et Dernier de l'Institut, enfin M. Boissier. Jamais celui-ci n'avait été plus en verve : on riait encore... je ne dirai pas aux dépens de qui..., lorsque le train stoppa devant Saint-Remy-Ghevreuse.

Dans la cour de la gare, vingt-deux vieilles pataches, plutôt funèbres, (versaillaises, paraît-il) attendaient les invités.

Doctoralement le petit M. Gazier et son grand parapluie, l'un portant l'autre, se mirent à appeler les invités, selon un protocole ingénieux et déférent qui veillait à installer en chaque berline deux immortels au fond, deux mortels devant.

A n'en pas douter, je ne figurais toujours pas sur les listes.

— Monsieur le chef de gare, est-ce qu'il serait possible de se procurer ici quelque véhicule couvert ?

— Ici? aucune ressource; mais, certainement, il va rester trois ou quatre...

— Hélas, l'ordonnateur m'interdit l'accès de ces chars augustes.

— Offrez-lui de payer 1

— Il refuserait...

— Qu'est-ce que vous lui avez donc fait ?

— J'ai le malheur d'être de la FertéMilon!

— La ville natale de Racine ?

— Non ! aujourd'hui, c'est changé : Racine — désormais — sera né à Port-Royal.

Le chef de gare — un bon vivant — se mit à rire.

— Bah ! à votre place, quand il sera parti, — et ça ne va pas être long, — je m'entendrais avec l'un des cochers. »

Et, de fait, il ne restait plus à caser que le monsieur au parapluie vénérable et trois très petits jeunes gens, lesquels lui ressemblaient étonnamment.

Après l'appel, — et, aussitôt appelé, chacun des très petits messieurs quittait l'abri du paternel parapluie, pour s'insinuer sans bruit dans la berline, — je restai seul.

Au moment où, entièrement vides, les quatre dernières voitures s'ébranlaient... Oui, le phaéton janséniste — tout dégénère ! — ne fut point incorruptible...

En route, tandis que l'averse cinglait les vitres, je fis de mélancoliques réflexions... Qu'auraient dit les Solitaires, eux si hospitaliers!...

Pourvu, me disais-je, qu'il y ait à Saint-Lambert la moindre auberge !

Hélas ! même pas un cabaret!...

En revanche, sous une grande tente, Potel et Chabot préparaient un festin. Seulement, à la porte, quelqu'un à l'air rogue — oh combien 1 — exigeait qu'on exhibât son invitation...

Déjà l'on se mettait à table ; je fis, à tout hasard, passer ma carte à M. de Vogué.

— Mais, cher monsieur, je ne suis rien, ici... Toutefois

je vais mettre au fait de votre infortune celui même qui aurait demandé que vous n'entriez pas I Arrive le vicomte de Galard-Terraube:

— Monsieur, je suis fort confus qu'on m'ait prêté de si discourtoises proscriptions. Il y a raison majeure pour que je n'aie pas demandé à être seul du sang, c'est que je n'en suis pas du tout : M™« de Galard, oui!... Pas moi. Vous êtes donc ici, par le fait, le seul de la famille. Au surplus, je sais combien les traditions raciniennes se sont conservées intactes chez nos cousins de LaFerté;aussi je viens de dire... ce que je pensais... de l'exclusion qu'on avait le mauvais goût de m'attribuer. Entrez, je vous en prie, et, si vous n'êles pas bien placé... Vous voyez que tout le monde est déjà assis..., croyez que j'en suis vivement peiné. »

Je fus installé, au bas bout de la table, entre trois minuscules messieurs bien sages, à tournure d'anabaptistes. Ces trois espoirs du jansénisme ne me perdirent pas de vue...

Après déjeuner on s'en fut dans le vallon, où le très charitable André Theuriet — il savait ma disgrâce — voulut absolument que je lui tinsse compagnie.

Chemin faisant, il demanda, surpris :

— Mais, mon cher confrère, le désert de Port-Royal, le fameux désert, c'était donc cela?... Ma foi, pour un désert, il n'avait rien de farouche... La nature est bien étriquée ici, bien mesquine... Et le désert de Bourgfontaine, à La Ferté-Milon, était-il aussi peu... sévère ?

— Oh non,maître,il était grandiose, effrayant... Là-bas, la solitude, de grands bois, tout ce qui agit sur des âmes isolées...

— Les grands bois, l'isolement... comme vous dites vrai ! Oui, c'est là que se forment les âmes tourmentées, véhémentes, épiques... Et, entre nous, je ne m'explique pas que l'âme inquiète et dévorante d'un Racine se soit formée ici... Mais, voyons, à quel âge est-il entré à Port-Royal?

— A seize ans, après ses humanités...

— Comment à seize ans?... Pas plus tôt? Vous devez vous tromper !

— Ce n'est môme pas discuté !

— Vous me renversez !... Alors pourquoi nous répète-ton qu'il passa son enfance à Port-Royal?

— Afin de pouvoir prétendre qu'il a été fait par Port- Royal.

— Mais vous devriez rectifier cela I

— Je ne serais pas entendu ! Port-Royal règne en Sorbonne, et puis, songez donc à ce que perdrait Port-Royal s'il perdait Racine !

— A coup sûr, il lui est bien précieux: c'est comme son auréole.»

On visita, tous à la queue-leu-leu, la maison des Granges. On fit de longues stations dans les petites chambres, surtout dans les couloirs dont les murs sont tapissés de portraits de religieuses à croix sanglante. A un moment, comme le cicérone nasillait devant un portrait de femme âgée : Marie Des Moulins, mère de la supérieure Sainte- Thècle Racine, M. Theuriet — oh! le méchant — dit à haute voix :

— Dites donc, Boissier, il faudrait prévenir notre ami Masson-Forestier que voici son arrière-grand'mère.

A l'instant le cicérone crispé, hérissé, ronchonnant, éprouva le besoin d'aller prendre l'air.

Peu après, un rédacteur du Temps le retrouvait en bas, agitant son gros parapluie, pestant contre tout le monde, même contre Sainte-Beuve, qu'il accusait « d'être un suspect, à qui il reprochait de n'avoir pas compris (sic) Port- Royal ». Du reste, ce Sainte-Beuve, « on s'en méfiait : on s'était bien gardé de tout lui dire... £'//e reste à faire, l'histoire de Port-Royal! »

— Mais... Et M. Jules Lemaître?

— J'admire!. ..Il a tiré un magnifique parti des rares documents qu'on lui avait laissés aux mains (j'entends documents sur la personne même de Racine), car Racine nous a été complètement voilé par son fils et par certaines per-

sonnes... Un moment M. Jules Lemaître, au risque d'être taxé d'outrage à la mémoire du mort, a bravement soulevé le voile. Nous avons alors entrevu un être cruel, violent, une sorte de grand loup. Par malheur, M. Lemaître a semblé, trop vite, épouvanté de son audace, — et le voile est retombé... Gomme on serait heureux qu'il reprît plus en détail la psychologie de cette âme dévorante...

— Tout le monde formera le même vœu, car on ne se lasse pas d'entendre ce délicieux et très sensible intuitif... Mais ce n'est pas cela... Ce que nous voudrions savoir, c'est si M. Jules Lemaître a entendu parler de vos travaux, et, en ce cas, ce qu'il en pense.

— Il y eût eu quelque impertinence à les lui soumettre... Convenez-en... Tout au plus en sait-il l'objet général par des comptes-rendus de mes conférences aux universités de divers pays.

— Si peu qu'il connaisse vos recherches, qu'en dit-il ?

— Il a bien voulu m'écrire qu'elles aboutissaient à un Racine trop dur, — tout en reconnaissant que, souvent, on l'a trop affadi. Maintenant, je ne suis pas bien sûr de n'avoir pas mis ce charmant homme en grand embarras... Pensez donc I Je lui ai fait hommage, juste à point nommé, du dernier livre un peu intéressant qu'ait contenu la bibliothèque de la maison dite « des Racine ».

— Quelle maison?

— A La Ferté, la maison où La Fontaine vintépouser cette cousine de Jeanne Sconin (de la mère de Racine) dont il fut obligé de se défaire... à perte. Habitée depuis deux siècles par les descendants de Marie Racine, cette maison eut

adis une bibliothèque riche en Mystères, en poèmes sacrés, et en livres de piété. Elle appartint, vers l'époque de la Révolution, à l'un des hommes les plus éminents de la Constituante, un Racine ! A sa mort, elle commença d'être éparpillée. Puis il y eut, en 181 i, un pillage par les Cosaques. Enfin, au cours du dernier siècle, chacun y puisa dans la famille !... Il n'y subsistait guère, en 1870, que des livres de piété, — la race tournant de plus en plus à la dévotion étroite, de sorte qu'on avait sans doute fait disparaître les autres volumes. Quelques-uns de ces livres pieux, d'origine janséniste, étaient, je présume, assez précieux,

mais nul de nous n'y prêtait attention. Or, durant l'occupation prussienne, la maison aurait hébergé un officier à nom français, — huguenot, descendant des réfugiés de l'édit de Nantes. M. Strowski vous a dit la parenté d'esprit des Calvinistes et des Jansénistes. Pendant que ses hommes emballaient nos pendules, lui dut apprécier nos livres « augustiniens»,carils ne se retrouverentplus.il ne dédaigna, cet hérétique, qu'un manuscrit joliment relié, recueil de couplets de théâtre (à La Ferté on eut toujours la passion des vers ; on les faisait bien ; je montrerai qu'on les fait encore excellents, comme si, particulièrement fertile, le terroir le voulait impérieusement). C'est ce manuscrit profane que M. Jules Lemaître a reçu de mes mains.

Récemment il a bien voulu me dire qu'il avait été heureux de recevoir une reproduction du portrait de Langres, mais ce qu'il m'en a dit — à moi — n'avait trait qu'à la beauté élégante que ce portrait attestait chez Racine.

Si, comme je le crois fermement, ce portrait, — le senl qui existe du Racine des années de passion, — doit renforcer l'opinion de ceux qui, dès avant M. Jules Lemaître, avaient cru entrevoir un Racine « féroce » (Leconte de Lisle, Sorel, de Vogué, Paul Janet, Haraucourt, Paul Albert, Bellessort, Faguet, Anatole France), on conviendra qu'il est indispensable de rechercher d'où peut bien être venu à notre douce France, un enfant si féroce ! Taine, un jour, se désolant de l'indigence de notre littérature en « cris de belles haines », l'attribuait à ce que le Français, n'avait, dans son sang de Celte léger, aucune aptitude aux ressentiments passionnés. On lui riposta par Hugo, mais il eut belle à faire observer que, originaire de Franche-Comté et Lorraine, Hugo avait du sang germain, peut-être même du sang espagnol. A propos, est-ce que Racine, lui aussi, Racine qui, nous le verrons, ne peut pas écrire vingt vers sans qu'en éclate au moins un d'âpre vindication, est-ce que Racine serait aussi un sang croisé, — demi-germain?

Si cela était, qui nous le dirait mieux que la vieille bourgade où il naquit, où il passa toute son enfance — détail essentiel qu'on nous a caché, quoique Racine professât cette

Opinion que « le caractère de l'homme est toujours formé dès r enfance » ?

Donc, demandons-nous ce que fut le berceau, ce que fut l'enfance de Racine.

Mais, cette recherche, je voudrais que des raciniens résolus n'hésitassent pas à la faire précéder d'une méditative retraite, — cela à la Ferté-Milon même.

Qu'ils se résignent donc à aller vivre là-bas, quelque temps, en plein hiver. Certes, cela manquera d'agrément; mais étudier où que ce soit l'innéité de Racine, c'est nécessairement frôler le jansénisme, doctrine peu folâtre.

Après une semaine, vous serez, messieurs, dans l'état d'âme qui convient ; surtout si, au lieu de vous installer dans la patriarcale auberge de V Homme Sauvage{Aox\i déjà Racine, vit l'étrange enseigne datant de François I^''), vous vous résignez à vivre seul dans quelqu'une de ces sombres maisons de pierre, qui dorment dans la partie en colline de la Ferté-Milon, — celle qui confine à cette église où, enfant, il fit si souvent escorte aux processions. Entrez dans l'église, demandez le banc des Racine.

Puis, allez admirer ces vitraux merveilleux, venus de Liège, don de Catherine de Médicis, laquelle se plaisait tant à La Ferté. Continuez à gravir la colline, interrogez l'âme des rugueuses vieilles pierres, qui virent, il y a un peu plus de mille ans, la piété alarmée de Paris apporter en hâte à l'antique sanctuaire des Gaules belgiques, les reliques de sa patronne, afin de les sauver des farouches Normands. Contemplez l'emplacement du riche couvent des Templiers. Dites-vous que Jeanne est venue ici, acclamée comme elle ne fut nulle part ailleurs, parce que, ici, la sainte était parmi des saints ! Rappelez-vous que, bien des années plus tard, « Messieurs de Port-Royal » — pauvres fanatiques que l'orthodoxie traquait : ils n'étaient pas admis à la Sainte Table, dans l'éghse de La Ferté! — passèrent, marmottant leur chapelet, par cette petite ruelle escarpée(qui conduit à l'emplacement du camp romain et à la forêt). Tous les monastères du royaume se fermaient

devant les proscrits. Seule La Ferté avait le courage de leur offrir asile.

A chaque pas, de fières ruines ! Ah ! les monuments ancienSjCe vivant testament d'une population disparue, comme ils parlent, comme ils renseignent lorsqu'on sollicite leur témoignage ! Et ceux de La Ferté sont si éloquents...

Quand on est resté longtemps à les interroger, on sent qu'ils devaient tous être à l'image même de la vie milonaise, — vie hérissée, dure, bloquée, mais qui, cependant, trait singulier, exigeait autour de soi tout un décor d'harmonieuse élégance. — Car, je compte bien vous le montrer, Racine est né en beauté 1

Regardez bien, ne craignez pas d'admirer ! Vous êtes dans un sanctuaire d'art. La Ferté est, avec Dijon, le bijou de cette Renaissance, française et belge (si l'on peut dire) de la fin du xiv° siècle, que nous avons la légèreté de confondre avec la Renaissance italienne, bientôt trop chargée, du milieu du siècle suivant. Ce coin de La Ferté, Corot et Daubigny l'aimèrent passionnément, Corot surtout, lui qui créa V Ecole des paysagistes de La Ferté.

Et, si le jour tombe, si le froid vent d'hiver s'élève, si de lourds nuages accourent menaçants, suivez des yeux cette nuée de corbeaux rentrant s'abriter parmi les raines colossales du château, œuvre si puissante de ce beau Louis d'Orléans qu'assassina Jean de Bourgogne.

Peut-être alors le moment sera-t-il favorable pour un pèlerinage plus suggestif encore. Traversez la vallée, acheminez-vous par ces étangs où descend se baigner la plus vaste forêt de France, vers ce qui subsiste du fameux couvent que Port-Royal tenta vainement de copier. Encore des ruines silencieuses ! Un désert...

Bourgfontaine 1... Seul sous les hautes futaies, à l'heure farouche où la grande forêt a des menaces inexprimables...

Et, peu à peu, vous oublierez le temps sceptique et railleur où vous vivez; vous vous serez fait^ malgré vous, une petite âme effarée d'homme du moyen-âge. Vous commencerez à être envahi, capté, par de certaines choses... Des

choses profondes, troublantes I A ce moment peut-être ne serez-vous plus très loin de ces âmes, exaltées, très dures, âmes de Covenantaires — si l'on peut dire — d'où sortit un jour celui qui devait écrire l'effroyable Athalie !

Alors, alors seulement, il vous semblera que vous le voyez enfin, cet être passionné, formidable. Soyez sûr qu'il ne vous fer^ pas rêver. Oh ! non... ce Racine-là ne fait pas rêver : il fait... trembler!

Mais le Racine dont vous aurez ainsi divination, est-ce qu'il suffît? Non !... car il n'est, là encore, qu'impression tout individuelle...

Or il ne faut plus qu'il y ait le Racine de M. Z. el celui de M. Y., le Racine d'une époque et le Racine d'une autre, le Racine des critiques français et celui des étrangers, le Racine des savants et celui des artistes. Il faut se décider enfin, à chercher Racine, le Racine de tous, — et, celui-là le découvrir I

Ce sera difficile. Racine a changé de figure selon les siècles; puis il a élé si bien caché, enfoui — oui, Racine est enfoui I — qu'un beau jour quelques habiles se sont emparés de lui. Ce détournement de Racine, suivons-en la filière : elle est curieuse.

XVI h siècle. — Période de la. vie indépendante du poète (le Théâtre) : Racine alors passe pour appartenir à ses passions. Elles sont effrayantes. On le tient pour immoral, intrigant, méchant, ingrat, dangereux. = Période de sa vie dépendante (la Cour) : Racine est tenu, alors, pour avoir changé, non d'âme, mais de carrière. Il a évolué vers la dévotion profitable, et reste aussi antipathique à tous, même quand il s'efforce de se mettre en règle avec Celui qui le jugera un jour.

XVIlb siècle. — Deux opinions opposées : Racine n'est pas bon ; Racine est bon.

Racine, très individualiste, dévot suspect, être génial, ne doit guère à Port-Royal. = Racine, enrégimenté; dévot

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sincère, doit tout à Port-Royal dont il n'est qu'un reflet.

A7X<^ siècle. — (Encore deux écoles) Racine est un doux sentimental, un tendre idéaliste, essentiellement passif et familial. Il a une âme très religieuse, humble et parfumée comme la violette. = Racine est un hypocrite, un arriviste. Son égoïsme est effroyable, son âme féroce. Son œuvre? Monstrueux égorgements, flaques de sang jonchées de fleurs.

Et voici /eXY", qui, lui, attribue, une valeur infinie à l'individu, une valeur très faible aux groupes, aux agrégations, aux éducateurs.

Ce siècle va — doit-on supposer — se soucier d'étudier Racine à part de son entourage, et de nous dire au juste quel homme il est. Celui qui prend alors la parole, un délicieux ironiste, le plus sceptique des gens de foi, d'ailleurs grand amoureux d'antithèses, — s'amuse à évoquer un Racine à lui, (un Racine d'impression, dira M. Doumic) qui serait un doux-féroce, un amoral-moral, un dévotincrédule, un civilisé ayant l'âme du sauvage des cavernes, un anarchiste de congrégation. Puis, se rappelant qu'il a, depuis peu, une cocarde, il offre son Racine fleuri à Port- Royal; ensuite, de Port-Royal et de Racine réunis, il fait un gros bouquet qu'il présente à Monseigneur pour la plus grande gloire de la Monarchie.

Si vaillamment que le spirituel «essayiste» ait, ce jour-là, fait valoir les indiscutables droits de l'imagination et de la fantaisie en matière de critique littéraire^ il s'est rencontré, surtout à l'étranger, des esprits indociles à qui la magie de mots très brodés et de formules disposées en festons a paruinsuffîsamment convaincante. Ceux-là n'ont pas pensé que, dans un gros procès, le principal mérite du juge consistât à avoir de l'esprit, à voltiger, à se moquer agréablement de tout — et de lui-même. Ils se sont plaints de ne point trouver chez l'auteur de Serenus, assez de faits. Surtout de ne pouvoir concilier aisément les deux Racine de M. Jules Lemaître. « De ce que le charmant critique est double s'ensuit-il que Racine ait été double, lui aussi?... Mais en ce cas, on devrait nous expliquer ce phénomène. »

Et, plus on réfléchissait, plus ce Racine nouvelle manière semblait peu compréhensible à nombre de braves gens.

Quoi ! Racine aurait été fait par ses maîtres ? Bizarre ! Quatre génies de premier ordre, étudiés récemment à fond, Rabelais, Pascal, Gœthe et Napoléon s'étaient certainement faits eux-mêmes, et Racine, lui, lui seul, aurait eu besoin qu'on le façonnât I

Détail curieux, ces « façonniers » (Messieurs de Port- Royal) n'auraient opéré sur cet être si étonnamment précoce, que seulement après qu'il eut atteint sa dix-septième année. Ces maîtres di'études auraient attendu que les études du jeune homme fussent achevées pour... les commencer ! Et puis Racine, aux yeux des universités étrangères — comme jadis aux yeux de ses contemporains — apparaît décidément sous les traits d'un artiste plastique incomparable, d'une prodigieuse dextérité. Or personne encore ne nous a dit comment les Solitaires, ennemis forcenés de l'art, auraient bien pu s'y prendre pour faire Ra' cine artiste. Et puis... l'on est donc artiste autrement que par dons naturels ?

D'ailleurs, chez Racine, de hauts critiques avaient signalé des traits de caractère singuliers, une âpreté vindicative, une frénésie sensuelle qui ne sont guère d'un Français. Malgré cela, on nous attestait que Racine devait être tenu pour le plus français des Français ! Bien mieux, ce Français renforcé, éperdu, était nationaliste !... Déjà !..

L'homme de théâtre est celui qui, toujours, afin d'amener le spectateur à ce que veut l'auteur, cherche le ressort qu'il faut toucher dans l'âme humaine. Un vrai homme de théâtre, par suite, conduit bien sa vie d'ambition. Voltaire, Sardou furent de merveilleux tacticiens de leur existence, — et Racine, cependant, aurait laissé la sienne s'en aller au hasard? Que c'était bizarre!... Justement certains détails montraient Racine défendant très habilement ses intérêts, amassant une grosse fortune, grâce à son entente des affaires. On sut qu'il était mort très riche. Mais, toute grande fortune supposant des soins prolongés, habiles, il iaudrait qu'on se décidât à nous dire quels soins ont édifié la grande fortune littéraire, — corame la grande fortune d'argent, de Racine...

On sut aussi que ce « converti » vivait iaslueuseraent en épicurien. Que ce « très repenti » était allé loger— au plus aigu de son « repentir » — en une maison galante, un hôtel plein de fleurs, avec un jardin en charmilles, aux allégories peu vêtues... ,

Et soudain l'on fat frappé de voir jaillir de quelques lignes de Pascal des clartés pouvant, peut-être, expliquer Racine : « Une vie heureuse commence par l'amour, finit par l'ambition. ..Tant que l'on a du feu, on est aimable (on aime) ; mais ce feu s'éteint, il se perd. Alors que la place est belle et grande pour l'ambition ! »

Mais alors... alors, Racine ne se serait pas vraiment converti en 1677?,.. Il n'aurait que joué la dévotion au profit de sa fortune, — cela au moment même où le roi commençait à y tourner, — au bon moment?

On relut M. Paul Mesnard, — le seul historien que nous ayons encore de Racine, (sauf peut-êlre Sainte-Beuve), — et sa biographie parut, décidément, bien..., comment diraije ?.. déconcertante.

D'abord nombre de faits donnant à penser que Racine fut un comédien. Ensuite, comme conclusion, rien que des affirmations de la vertu et de la sincérité de Racine ; affirmaLions bizarres, entortillées : « Car, si nous ne prenions pas le parti d'attester ici la vertu de Racine, nous serions obligés de le considérer comme le dernier des derniers, ce qui serait trop alfligeant. »

Trop affligeant ! Mais enfin, M. Lemaître, après Lecoute de Lisle, nous a déclaré : « Racine est féroce ! » C'est chose grave que d'être féroce...

Trop affligeant ! Mais M. Lemaître a prouvé que les personnages de Racine sont aussi peu chrétiens que possible. C'est chose grave qu'un écrivain (réputé pieux et qui faillit devenir prêtre) ne présente jamais à la scène que des personnages pas du tout chrétiens...

Et bientôt des faits nouveaux apparurent.

Le premier fut la nouvelle que l'on aurait (?) découvert

la cachette des fameuses épigrammes à l'emporte-pièce que Racine, revenant de la cour dans son carrosse, rimait au long du chemin, — qu'il cachait à tous, mais ne se lassait pas de relire, — épigrammes qui n'épargnaient ni la religion, ni le roi, ni M"^" de Maintenon. Ce trésor dont, en quelques lignes ambiguës, M. Mesnard avouait qu'il avait eu quelque peu connaissance, allait donc pouvoir enfin être publié !

Alors on se remémora ce que l'on savait de telle ou telle de ces féroces diatribes; et, soudain, entre jeunes professeurs, on opina pour que le célèbre vers :

Il eut peur de l'Enfer, le lâche, — et je fus reine !

fût bien du même poète à qui l'on doit :

Ah, lâche, fais l'amour — et renonce à l'empire I Vous êtes empereur, seigneur, — et vous pleurez...

La découverte avait son importance... Vraiment l'on connaissait trop mal, la vie secrète de Racine.

Le second fut la révélation du beau portrait dû, semble-t-il, à de Troy, amant de cœur de la Champmeslé. Découverte d'autant plus étrange qu'elle était effectuée... sur la voie publique 1 On « découvrait » dans un musée réputé un portrait authentique de Racine, portrait exposé à tous les regards depuis soixante-dix ans, donné par ses petites-filles, catalogué, affiché comme portrait de Racine, annoncé comme tel dans Larousse, il y a trente ans.

Mais alors, à la fatale nouvelle, quels efforts chez les profiteurs modernes de feu Port-Royal pour détourner bien vite l'attention publique de ce maudit portrait !

Devant leur dépit maladroit l'émotion devenait de jour en jour plus forte. Nombre de raciniens couraient à Langres contempler, scruter du regard la fameuse image. Quelques chroniqueurs parisiens déclaraient qu'une telle effigie exigeait une révolution dans Racine : V homme de

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cette figure ne pouvant avoir été, ni doux, ni tendre, ni pieux. « Ce Racine-là fait peur ! » tel fut le cri général.

Et un critique, fort réservé d'ordinaire, osait écrire : « On parle avec passion en ce moment d'un portrait de Racine, récemment découvert au musée de Langres. Cette œuvre, d'une importance capitale, a été retrouvée par un descendant de notre plus illustre tragique. Ce tableau aurait appartenu à une actrice fameuse...

« Ce Racine est bien différent de celui que nous connaissons, de l'ami de « ces Messieurs », austère avec douceur, la paupière grasse, les traits reposés, qui pleurait aux vêtures de ses filles...

« Rongé de passion, ce visage tient du mystique et du possédé, il semble émacié par les rigueurs de l'amour. Des rides et des cernes creusent de grands plis d'ombre autour des traits ravagés.

« On n'a pas le courage, quand on aime Racine, de scruter plus avant, d'inférer du physique au moral... 11 y a là une profondeur de confession publique qui cause le vertige... »

Et pourquoi donc n'aurions-nous pas le courage de scruter l'âme de Racine?

Eût-il été un scélérat, qu'est-ce que cela ferait ?

Criminel? Mais Benvenuto l'était foncièrement, nous en sommes sûrs maintenant. Est-ce que ses bronzes en sont moins splendides ? Est-ce que son être intime en devient soudain moins séduisant?

Tenez, si vous hésitez, relisez donc ceci qui montrera combien notre Mérimée, le grand Mérimée de Carmen et de Matleo-Falcone, aurait éprouvé de joie à voir, enfin, vivre un Racine beau tigre, au lieu d'un doucereux bedeau de Port-Royal, — laid, lourd et crasseux, comme ils le furent tous dans l'ennuyeux monastère:

« Je me demandais si la supériorité de beauté qu'il « fallait bien {lui) accorder. . . ne tenait pas, en grande « partie, à son expression de tigresse ; car Vénergie, « même dans les mauvaises passions, excite toujours en nous « un étonnement et une espèce d'admiration involon- « taire... »

Criminel, féroce, Racine ?.. D'abord n'étail-ce pas une nécessité de son état? Briinetière nous dit que Racine est le trac/éclien. 11 n'a pas spécifié en quoi, pourquoi.

Heureusement M. Lemaître va le dire :

« La tragédie vit d'actions violentes et brutales, accom- « plies dans les moments où Ihomme redevient pareil aux « fauves. »

Donc le tragédien est l'apologiste des crimes de choix. Il nous montre des êtres vigoureux chez qui bouillonne un instinct formidable, et il lance l'une contre l'autre de belles bêtes ardentes, cabrées, qui s'entr'égorgent. Le héros de tragédie sera ainsi un apache royal en habit doré, un « fauve, mais fauve bien disant ».

Voilà ce que Racine s'est plu à mettre à la scène ; voilà donc ce qu'il aimait.

Aimant de tels êtres il fallait — quand le comprendronsnous enfin? — qu'il leur ressemblât...

Et d'avoir été tel, il n'en serait que plus beau, beau d'une beauté plus acre, plus capiteuse...

N'est-ce pas ceci, la femme (Phèdre, Roxane, Hermione), que nous peint Racine? (Portrait de Carmen par de Saint- Victor.)

« Sa beauté est un enchantement, son teint a la saveur « de ces fruits qui sollicitent la morsure ; ses yeux félins « où jamais ne passe une lueur de tendresse, fascinent. « Mensonge vivant, elle s'harmonise avec tous les menson- « ges de la parure. Son corps vivace s'entortille à ravir « dans les étoffes voyantes ; ses yeux sont aimantés. C'est « un serpent qui reluit. Cruelle, elle s'amuse à irriter la « passion et à torturer le désir. Beauté féroce qui se pare « de cœurs massacrés, comme la panthère des taches de « sa robe... »

Et son œuvre n'a rien à perdre à ce que Racine ait été d'une douteuse moralité. Sa splendeur éblouira, vaincra les siècles, n'étant point affaire de mode ni de coterie. Les partis se disputent la personne de Racine, mais sa tragédie est intangible. Et puis, rappelez-vous ce qu'a dit Tolstoï de la belle œuvre d'art: « Elle se reconnaît à ce qu'en sa présence vous ressentez une émotion qui vous unit à l'homme

LIBRK AVANT-PROPOS

qui l'a faite, quels que soient son temps et sa nationalité, — et que vous éprouvez une joie secrète de vous sentir en communion avec lui. Cette émotion sera d'autant plus forte que les sentiments exprimés, pour éternels qu'ils soient, auront revêtu une forme plus nouvelle, — que le langage de l'auteur est plus clair, et l'œuvre plus une, c'est-à-dire telle qu'on n'eu puisse rien retrancher, — que l'auteur est plus ému lui-même et, possède au plus haut degré, le don de vie, — enfin qu'il s'agit de sentiments pins accessibles à tous les hommes et capables de les réunir en une même ém:)tion. »

Non, son œuvre n'a rien à y perdre !

D'ailleurs — depuis Sainte-Beuve — la grande critique, en ce qui concerne Racine, ne met-elle pas la charrue devant les bœufs? Comment ne tient-elle aucun compte de ce qu'enseigne à la jeunesse universitaire ce maître aimé des étudiants, M. Lanson : « La critique doit être la description des individualités... Elle ne peut apprécier entièrement l'œuvre tant qu'elle n'a pas pénétré l'écrivain. »

Eh bien, comment, alors que « l'individualité Corneille », par exemple, « l'individualité Pascal »,même, depuis peu « l'individualité La Bruyère », « l'individualité Rabelais » ont été si bien pénétrées, comment « l'individualité Racine » ne Test-elle pas?

Si elle Tétait, est-ce que l'on verrait — comme on le voit —, nos gazetiers de théâtre se déclarer stupéfaits des gestes, des attitudes, des mouvements que Racine a imposés à ses acteurs ? Car, souvent, je le montrerai, le parterre, la critique comprennent à Vopposé de Racine tel vers de Racine — ce qui n'est pas banal, on l'avouera !

Oui, je crois même possible que l'œuvre en profite. Tenez! i?a/'aze/ devra plaire infiniment davantage quand nous serons fixés sur V individualité de son créateur, car aucune pièce n'est plus racinienne que celle-là (M. Jules Lemaître l'a très bien marqué.) Pour qui voit en Racine un beau tigre, cette pièce est divine. Si j'osais, je dirais que Vkme de Racine est sur les lèvres mêmes du blême Bajazet...

Encore un mot I M. Paul Bourget, dans ses Essais de

psychologie, prétend que tout système littéraire se rattache par le lien le plus étroit aux autres productions de l'époque où il a paru. Racine est-il donc l'anneau d'une chaîne? Cette question, M. Leraaître semble l'avoir résolue un peu vite par la négative : « Racine est à part! » Mais il n'a pas dit pourquoi... à part !

Or, si le lecteur, arrivé à la fin de ce gros ouvrage, pense avec nous que Racine est à part — parce que c'est un terrible qui nous a peint des terribles, — alors, semble-t-il, dans notre littérature une autre grande œuvre ferait, en quelque sorte, pendant à la sienne.

Je signale, en effet, à toutes fins, que Saint-Simon est le fruit d'un terroir bien proche de celui où naquit Racine ; qu'il y a beaucoup d'analogies dans les races d'origine de ces deux hommes, car Saint-Simon a aux veines, lui aussi, du sang germanique féodal. Et celui-là, aussi, semble un passionné couvert, véhément, ombrageux, haïsseur frénétique... S'il en est ainsi, alors, est-ce que ces deux beaux félins. Racine et Saint-Simon, ne vous sembleraient pas les plus saisissantes figures du règne de Louis XIV?

« Ame excessivement violente, Racine, dit Jules Lemaître, fit parfois à ses contemporains l'effet d'un brutal \ »

1. Qui sait si, à une époque comme la nôtre où les idées évoluent très vite, cette vision de l'âme de Racine ne sera pas assez facilement — plus facilement qu'on ne le croirait tout d'abord — adoptée par l'opinion ! Il y a des symptômes d'une volte-face prochaine de la critique.

Le « doux > Racine ! Je crois que c'en est fini. Gomme M. Faguet a cinglé l'autre jour le maladroit professeur qui répétait encore le cliché : « Ah ! non Monsieur, non. Racine n'est pas doux, il est terrible ! >

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