‹ Autour d'un Racine ignoréChapitre 2 sur 71 · PORT-ROYAL AURAIT-IL VRAIMENT FORMÉ RACINE · texte numérisé non relu

PORT-ROYAL AURAIT-IL VRAIMENT FORMÉ RACINE

1. — Racine ne tient, dans la vie de Port-Royal, aucune place. — Rien dans le caractère, dans les habitudes, dans les talents, dans les préoccupations des solitaires ne se retrouvera en Racine. C'est de Louis la formule :« Racine, enfant de Port-Royal.» — La Ferté- Milon est la source de Port-Royal comme de Racine. Port-Royal ne fut pas sa famille. — Racine arriva fort tard à Port-Royal, et seulement après avoir terminé ses études.

n. — D'ailleurs, au seul xvii" siècle on pouvait encore soutenir que le maître forme l'âme de l'élève. — Il faut donc chercher ailleurs ce dont Racine doit être le résultat.

Entre le pouvoir attribué par certains penseurs à l'éducation, et par d'autres à l'hérédité, il y a une anlinomie qui domine toute la science morale.

GuYAU, Éducation el hérédité.

— Mais, cette question, elle semble, depuis toujours, résolue en faveur de Port-Royal. Est-ce que la critique ne serait pas unanime pour faire honneur à la pieuse maison d'une bonne partie des talents de celui qu'elle appelle l'enfant de Port-Royal ?

— Avez-vous entendu parler du gros livre de Sainte- Beuve sur Port-Royal ?

— Certes, mais...

— Êtes-vous intimement persuadé que Sainte-Beuve s'est trouvé placé mieux que qui que ce soit pour déterminer ce que Racine peut devoir à Port-Royal ?

— Sans aucun doute...

— Je tenais à vous le faire dire !

— Parce que ?

— Parce que, si Ton voulait bien se rappeler les leçons de Sainte-Beuve, on ne dirait point que le génie de Racine est dû à Port-Royal.

« Racine est le plus cité des élèves de Port-Royal, comme gloire.

« Mais ces messieurs ne parlèrent jamais de lui.

« Gomme Racine tient peu de place dans Port-Royal proprement dit!

(Ici, Sainte-Beuve oppose les Solitaires à ceux qui essayèrent — ou essaient encore — de continuer à leur profit, s'en prétendant les héritiers, le défunt monastère.)

« A peine le nommèrent-ils une fois.

(Et en quels termes le nommèrent-ils cette fois-là?)

« En 1685, à l'époque où il est un haut person- « nage de la Cour. (Je résume ici Sainte-Beuve). Un « des derniers solitaires, M. de Pontchàteau parle « avec mépris de ce Racine qui ose voir Dieu dans « le roi. Vanité des vanités, s'écrie-t-il dans son « dégoût de cette platitude, tout n'est que vani- « té ! »

< Ce n'est qu'au milieu du xviip siècle que les der- « niers jansénistes » (ceux mêmes qui, de concert avec Louis Racine nous inventeront la fameuse con-

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version du poète au lendemain de Téchec de Phèdre) « deviennent fiers de lui...

« Racine type de Télève de Port-Royal ! Ah que non pas !... Il a trop de génie; il a trop d'art.

« Son génie, il l'a sans Port-Royal : il l'a malgré Port-Royal I »

Il l'a malgré !... Voilà qui est bien grave...

Alors la formule aujourd'hui en vogue : « Enfant de Port-Royal, Racine est expliqué entièrement par Port-Royal », ne va pas toute seule... La question se pose. Elle peut se débattre...

Efforçons-nous donc, sinon de la résoudre, au moins de l'éclairer et, puisque le pauvre Sainte-Beuve n'a plus la parole, essayons de nous passer de ses avis *.

1. Les quelques lettrés qui ont encore le culte de Sainte-Beuve nous sauront gré d'avoir soumis cet article au secrétaire de l'illustre critique. Voici quelques lignes de la réponse de M, Troubat : « Je vous remercie du témoignage de confiance que vous avez bien voulu me donner en me faisant lire votre chapitre sur le peu d'influence que l'éducation — ou plutôt le passage de Racine à Port-Royal — a eu sur le génie du grand pétrisseur de drames humains. Je me range de votre avis. Mon opinion ne saurait engager Sainte-Beuve, mais je suis trop imbu de sa propre méthode pour ne pas croire qu'il s'y serait engagé aussi. » La lettre se termine par une étude de ce que Sainte-Beuve devait à sa propre hérédité et non à ses maîtres. Puis une curieuse anecdote. Bonaparte, premier consul, passe k Gompiègne. Le régent du Prytanée militaire, un ancien prêtre, avait été professeur à Brienne. Ce régent prépare un grand banquet. Le premier consul y vient, est harangué par son ancien maître, lequel explique que Bonaparte lui doit un peu de ses talents, ayan< été son eièue. Bonaparte ne dit mot, envoie un aide de camp rembourser les frais du banquet, puis, rentré à Paris, signe la révocation du sot qui s'imagine que les professeurs sont pour quelque chose dans les qualités que manifestent plus tard les grands hommes. (V. Saint-Ogar, Gompiègne.)

Taine s'est donné la peine de préciser ce que Racine avait appris à Port-Royal. « Il avait appris à développer, seul enseignement que donnaient alors les collèges. »

Or Racine ne développe pas.',..

Qu'est-ce donc qu'une âme de Port-Royal?

Une âme très simple, modeste, unie, naïve, sans ambition, sans méchanceté, toute dévouée à la communauté. Si ce solitaire a eu des passions, il les a toutes, par un puissant effort de sa volonté, ramenées à l'amour de Dieu. Il est d'une très haute moralité, méprise le monde, le luxe, l'art, — lequel n'a jamais, selon lui, fleuri que dans la dissolution des mœurs, surtout l'art plastique ; celui-là coupable, puisqu'il divinise le corps humain « cette sentine de luxure ». Il fuit la femme « cette perdition » ne la tolère auprès de lui que dûment cachée sous des vêtements plus lourds, plus disgracieux que partout ailleurs. Il a le mépris des grands, de l'argent, des honneurs, — dédaigne la bonne chère, se mortifie sans trêve, recherche la souffrance, la bénit. Il n'aime personne, il n'aime rien, car s'attacher à quelque chose ici-bas serait faire tort à Dieu.

Port-Royal, en somme, n'a vécu qu'en vue de la mort.

Est-ce bien cela, l'âme de Racine, — au moins de Racine d'entre vingt et trente-cinq ans, c'est-à-dire dans toute la maturité d'un génie étonnamment précoce et ardent, l'âme du Racine qui écrivait Andromaque, Bajazet, les Plaideurs et Phèdre au sortir de Port-Royal ?

Pour l'homme qui le jugea avec le plus de bienveillance, son ami Roileau, le Racine de ces annéeslà est essentiellement railleur, violent, inquiet, jaloux.

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Pour Saint-Evremond, qui ne l'aimait pas ', Racine fut un méchant et un dissimulé. D'après une formule ancienne (mais qui, au dire du plus autorisé biographe de Racine * n'aurait peut-être été imaginée que par dérision), Racine serait « tendre et sensible » ; enfin, selon Jules Lemaîlre, et quelque peu Brunetière. Racine, âme voilée, âpre, dévorante, — à la fois très doux et très féroce, aurait été de faible moralité, un « arriviste suspect »,

Alors il faut avouer qu'il y eut plus que des nuances entre les deux âmes...

Les talents au moins sont-ils du même genre ?

Si les Solitaires ont des préoccupations littéraires, c'est que, écrivant des vies de saints, des manuels de morale, ils tiennent à parler une belle et bonne langue, pour être plus convaincants \

Racine, lui, a des visées autrement égoïstes, autrement ambitieuses. Il veut que ce qu'il écrira pour la seène « enlève » les applaudissements ; il cherche tellement l'effet que, en un temps où la nécessité de voiler les passions, même les plus haineuses, sous les apparences d'une politesse à cérémonie, peut com-

1. Et aussi pour beaucoup de contemporains nous le verrons. Or, qu'on le note, c'étaient des connaisseurs que les hommes de ce temps, des observateurs, — on dit aujourd'hui des psychologues, — car (à la cour) « ils n'avaient autre chose à faire, dans l'oisiveté de leur obéissance, qu'à se regarder. Et ils y trouvaient de l'agrément. » (Lavisse.)

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