Aujourd'hui gare
30. La maison Miles Poignant (demeure des Iléricart de Thury puis, au xvui» siècle, des Racine).
La Ferté est au centre de la région d'où partit le protestantisme français. Meaux, Château-Thierry, Gompiègne, Saint-Quentin, donnèrent tout de suite dans l'hérésie '.Or non seulement La Ferté ne toléra jamais un huguenot dans ses murs, mais elle organisa des bandes armées, qui, prenant pour chefs les prêtres de ses monastères, couraient sus aux protestants et les massacraient sans pitié.
A la Ligue ils sont parmi les dernières villes qui se rendent au Béarnais. Et, encore, faut-il qu'Henri IV achète le gouverneur du château '. (Pourtant le malin roi avait choisi pour recevoir son abjuration, un prélat milonais célèbre, l'évêque de Mende, Mgr de Beaune-Semblancay, qu'il avait fait nommer primat des Gaules, archevêque de Sens et grand aumônier de France.) Jusque-là, durant un an, attaqués par le ma-
poser lui avoir été inspiré par la visite de Jeanne, Cependant Racine était fort sensible à tout ce qui honorait sa ville Mais, d'une part au xvii« siècle, Jeanne était bien oubliée, bien dédaignée, puisque de très modeste extraction. D'autre part Jeanne était Lorraine. Or, on va le voir, les Lorrains avaient laissé à La Ferté au temps de Racine, d'horribles souvenirs. Enfin Chapelain avait écrit une ridicule Piicelle.)
1. Lefèvre d'Etaplcs, très connu et même glorieux à l'étranger sous le nom de « Père du protestantisme français » est de l'extrême nord de la Picardie.
2. Henri IV resta exécré des Milonais : un homme qui avait vendu sa foi pour gagner Paris ! L'abbé Hazard avait la certitude que la joie des monastères de La Ferté, quand ils apprirent l'assassinat du Béarnais, se manifesta ouvertement. 11 attribuait aussi à l'intransigeance des habitants leur peu de sympathie pour la branche d'Orléans, bien que les immenses ruines, orgueil de leur cité, appartinssent à Louis-Philippe.
réchal de Biron, ils restent immuables dans leur insolence : ils ne se rendront qu'à la condition expresse de pouvoir continuer à interdire l'entrée de leurs murailles à tout huguenot ou faux catholique.
Biron fut victime de leur ténacité.
On sait que le peuple de Paris, tandis qu'on le conduisait à l'échafaud, chantait sur son passage :
Biron, Biron, gratte bien ton menton Ta ne reverras pas la Ferté-Milon !
Après ces longues luttes religieuses, il y a, par tout le pays, un affaissement général de la foi, partout, excepté à La Ferté! C'est à ce moment que ces enragés, qui viennent d'adopter pour armoiries la salamandre, laquelle est bien l'emblème de leur brûlante ardeur idéaliste, vont s'adonner au jansénisme.
On sait que l'évéque hollandais Jansénius vint à Bourgfontaine jeter les bases d'une doctrine de régénération par la prédestination et la grâce, qu'on a appelée un calvinisme romain '. Or Bourgfontaine cest La Ferté même.
Bourgfontaine, aristocratique chartreuse, belle.
1. On a souvent qualifié Pascal, ce janséniste {?), de « calviniste qui ne s'en doute pas ». D'ailleurs il n'y a que chez nous (du moins à Paris et à La Ferté, — pas en Forez, pas en Dauphiné) que l'églisa n'assimile plus les jansénistes aux réformés. Mais en Allemagne, en Belgique, en Hollande, en Suisse, pour les catholiques, être janséniste est aussi abominable qu'être luthérien. Victor Hugo, en 1871, à Vianden (Luxembourg) entendit le curé tonner en chaire contre les luthériens, les jansénistes et les calvinistes. Les jansénistes bénéficient à Paris d'une indulgence toute récente, qui doit tenir à ce qu'ils ne sont plus, comme disait Veuillot, que des <: vestiges archéologiques».
mais si austère 1 Elle se recruta à la Ferté-Milon (Racine voulut y entrer), elle s'y recrutait encore à la fin du XVIII'' siècle ; car, sur la liste des religieux proscrits, qui, durant la Terreur, furent cachés chez les plus vaillants des Milonais, on retrouve nombre de Chartreux.
Chacun sait, plus ou moins, en quoi se résume ce culte qui veut tant de mal à la pauvre humanité : l'église enseigne que le Christ aurait sauvé tous les hommes par l'eau du baptême. Pour le janséniste, si Dieu faisait cela il ne serait pas juste. Donc il ne l'a pas fait. Il y aura des élus. Du choix de ces élus Dieu seul est juge. Et cependant il faut chercher, par de longues austérités, à devenir digne de la Grâce.
C'est incompréhensible... Mais avouons que pour adhérer à une telle doctrine il fallait, avec de bien vilains caractères, de vigoureuses âmes...
Les Milonais, de l'avis de l'abbé Hazard, — et comme dit M. Salesse, l'abbé Hazard est une autorité aussi prudente que sûre — furent le véritable conservatoire du Jansénisme, et aussi l'un de ses quatre ou cinq derniers boulevards. Au xix° siècle on y rencontre encore une communauté janséniste (j'entends : d'âmes à tendances jansénistes) assez nombreuse. M. Salesse raconte que l'abbé Hazard lui avait confié qu'ayant passé sa vie à arracher cette ivraie de la vigne du Seigneur, il se demandait parfois s'il y avait réussi. Son successeur, homme de haute culture, l'abbé M..., aujourd'hui à La Fère, n'a pas cru pouvoir me dévoiler toute sa pensée, mais il confesse que, « d'après tous les vieux prêtres qui ont pratiqué ou observé La Ferté, une partie de sa population, foncièrement religieuse, de mœurs très pures.
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s'est toujours tenue à l'écart des sacrements », estimant que les prêtres que Soissons leur envoyait, étrangers à la ville, « n'étaient pas tout à fait dignes d'un tel troupeau ». Et cependant, toujours, — au moins jusqu'à ces derniers temps, — l'évêque de Soissons s'est piqué de ne leur envoyer que des curés fort intelligents et extrêmement cultivés. Mais voilà, on les trouvait pas assez rigides, assez intraitables '.
De cet état d'esprit je retrouve des traces avant la Révolution. Jusque-là, comme chaque monastère avait sa chapelle, les vrais Milonais évitaient les églises paroissiales, trop ornées selon eux, trop pleines de populaire aussi, et où le sermon n'était pas assez dogmatique à leur grél C'est ainsi que les Solitaires de Port-Royal, pendant leur séjour à La Ferté, préféraient faire un grand détour, franchir le marais sur des barques et s'en venir, de la ville haute, jusqu'au monastère de Saint-Lazare, où, ils trouvaient, chez des réguliers fort savants, la pure et sévère doctrine et aussi l'ascétisme de règle qu'ils souhaitaient rencontrer 2.
Pourquoi ce détail nous a-t-il été dissimulé? Cependant, non seulement l'abbé Hazard, mais le très éru-
1. Ce trait est typique. On le reti'ouve toujours chez les populations jansénistes. Près de Grenoble, l'éminent doyen de la Faculté des lettres, M. P. Morillot, m'a parlé d'une commune janséniste du canton de la Mure, Notre-Dame de Vaux (près de N.-D. de la Salette), où IxiS curés sont considérés par leurs ouailles absolument de la même dédaigneuse manière.
2. D'ailleurs, les Solitaires eussent-ils été reçus à Notre-Dame ? Labbé Hazard ne le croyait pas.
Le chemin que suivaient les Solitaires dans leurs promenades (chemin sur lequel M. A. Hallays s'est complètement mépris) prenait soin d'éviter l'église. En somme ils étaient, bel et bien, des hérétiques.
dit M. Médéric Lecomte relève, lui aussi, cette prédilection caractéristique des solitaires et des jansénistes milonais pour le clergé régulier et cette suspicion contre le clergé séculier. Il nous apprend que le confesseur de Lancelot, de Singlin et de Lemaître, était le prieur dom Warnier, un Milonais de qui la docte Introduction à la vie religieuse (Paris, Denis Moreau 1641) est une œuvre sévère et forte.
Et voici maintenant la page héroïque de Thistoire de La Ferlé. Racine, on le verra, s'en est inspiré pour composer plusieurs scènes d'Athalie.
La Fronde commet mille atrocités. Pendant de longs mois, des années même, ce ne sont que dévastations par des bandes armées. Au début d'octobre 1652, le duc de Lorraine approche, marchant du Soissonnais sur Paris. Il a hâte de sortir du Valois, trop forestier, où son armée a peine à subsister. Il arrive sur les hauteurs de Bourgfontaine le 15 octobre avec 18.000 hommes.
La veille, Turenne a jeté dans La Ferté quelques compagnies du régiment de Grancey aux ordres du capitaine Desfontaines. Vite, on a relevé les murailles. Femmes et enfants creusent des fossés, dressent des barricades, consolident les remparts. Un convoi de munitions, venant de Crespy a pu entrer dans la ville; Desfontaines, armant les habitants, installe des bourgeois et des soldats aux avant-postes, coupe la chaussée romaine par une barricade qu'il confie à la rude corporation des bouchers.
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Des hauteurs de Précyamont, Condé examine par où il va attaquer. Bientôt, pour tâter la place, il lance, en enfants perdus, ses Polonais (Polaques) qui enlèvent le monastère de Saint-Michel. Il n'y a là que six royaux, mais les moines prennent part à la défense. Ramassant les mousquets des Polaques tués, ils tiennent quelque temps, puis, débordés par le nombre, ils courent rejoindre les bouchers derrière la barricade.
Alors le duc envoie un grand diable de tambour, au feutre cabossé, demander le passage, faisant serment, de sa part, que les hommes ne pilleront pas. Pendant l'entretien, deux freluquets d'ofticiers des princes se sont approchés. L'un d'eux, du bout de sa canne enrubannée, désigne les bouchers qui lui semblent assez ridicules en leur accoutrement martial. Il n'achève pas son geste... Un bon tireur — ils ne sont pas endurants, les bouchers de la Ferté ! — vient de Tabattre, cependant qu'en ville, tout le monde est prêt.
Le combat s'engage.
Pour obtenir la victoire, les femmes et les enfants des familles de clercs, habillés de blanc, promènent hardiment devant les Lorrains, la châsse de saint Vulgis, patron de la cité*.
Mais l'attaque est molle. On pille surtout, on boit le vin des moines ; on brûle le château Semblançay- Noirmoutiers. Cependant l'artillerie vient de prendre position, quand le bruit d'une avancée de Turenne avec de nombreuses troupes se répand. L'armée des
1. Le petit Racine devait être de la procession, comme nous allons le dire.
princes n'a encore enlevé que Charcy, le faubourg de la chaussée romaine. Le plus dur reste à prendre.
Alors, découragés, ne voyant pas la moindre marque de défaillance chez les assiégés, les Lorrains se décident à la retraite ; pour se venger, ils égorgent, outre leurs prisonniers, une centaine de paysans.
Mais le temps est afTreux. Il faut traverser la forêt de Retz, où la terre est molle, et, cela, par de détestables chemins. Gomme les Souabes qui forment l'arrière-garde, escortant fourgons et chariots, redoutent d'être poursuivis par la cavalerie royale, ils recourent à l'expédient des reitres allemands, durant la guerre de Trente ans. Ils sèment derrière eux, dans les ornières des routes, des quartiers de corps humains, sachant que les fins chevaux de Turenne refuseront alors d'avancer, à moins d'être tenus à la main par des hommes à pied.
Comme Turenne n'avait même pas fait mine d'attaquer, la délivrance de la Ferlé fut tenue pour un éclatant miracle.
Les Milonais étaient délivrés, mais un effroyable cauchemar allait commencer pour eux.
Oui! pendant des semaines, il leur fut impossible de dormir. En effet, la forêt, toute proche, était pleine de loups et de chiens errants. Or c'est surtout là que les Lorrains avaient semé ces restes sanglants. Quelles luttes hideuses entre ces animaux ! Et, pour les Milonais, quelles effroyables hallucinations que celles
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OÙ ils s'imaginèrent voir « cet horrible mélange d'os et de chairs meurtris ' I »
On sait que les contemporains reprochèrent à Racine, comme uns faute de goût, comme une tache de hideux réalisme, le Songe d'Athalie : « Ici, ce n'est plus du Racine », disaient-ils. Ils avaient raison. C'était une page dans l'Histoire, une page vécue par lui-même. Le petit Racine, en effet, devait alors être resté à La Ferté. Il y aurait eu danger, les vacances scolaires finies (elles ne se terminaient d'ailleurs à Beauvais que le 20 oct.) à renvoyer cet enfant à son collège avant la fin des troubles.
Quarante ans plus tard, Racine s'était ressouvenu des horreurs du siège et les avait utilisées, avec maint autre détail emprunté également aux Annales Milonaises^
1. « Après, le pays était rempli des objets les plus hideux. Pas un « chemin sans y rencontrer des corps mutilés, des membres épars « des femmes coupées par quartiers, des paysans écartelés, des che- « vaux à la queue desquels ne restaient plus suspendus que des jam- « bes humaines, des lambeaux du corps étant semés partout. D'au- « très cadavres percés de broches et de pieux aiguisés, bref une cruauté « qu'on se permet rarement(sic)aujourd'hui dans les expéditions mili- « taires » ( Hist. du Valois, 1766.)
Il n'est pas douteux que les Lorrains n'aient laissé des souvenirs terribles dans le pays. Aussi, pendant la campagne de France, un siècle et demi plus tard, aux premiers Cosaques apparus, on vit de vieilles femmes accourir affolées : « Les Lorrains, voilà les Lorrains! »
2. Je rappelle qn'Athalie, pour tout ce qu'elle peut, à mon sens, devoir à La Ferté — onze scènes environ — a été traitée dans une étude indépendante de cet ouvrage. (Correspondant, 25 sept. 1910.)
Combien la prime jeunesse de Racine est i;::^norée et quelles méprises ont été commises! Nombre de biographes, quand ils parlent de la blessure reçue par l'enfant au collège de Beauvais (où les écoliers s'étaient divisés en deu-ï camps, Fronde et Royauté, — on voit très bien cette blessure sur ses deux portraits), estiment dans leur sagacité, que Racine, étant frondeur de caractère, dut se mettre dans le camp de la
La Ferté-Milon fut récompensée avec éclat par la cour. Eu juin 1654, le jeune roi venait remercier la Ferté d'avoir sauvé la royauté '. En effet c'est à partir de l'échec devant La Ferté que les affaires de la Fronde commencèrent à aller fort mal.
Le jeune roi lui-même, se disant l'obligé des Milonais " et la famille de Racine gratifiée des remerciements du souverain, quel honneur !
Et dire qu'on cherche encore aujourd'hui comment il se fait que Racine fut enflammé d'un « royalisme aussi ardent » !
On le voit, il y a intérêt à chercher du côté de La Ferté, quand on veut bien comprendre l'homme dans Racine — et aussi quand on veut pénétrer à fond ses œuvres.
Fronde !... Puis M. Jules Lcmaître, inaugurant à La Fertô-Milon une statue de Racine enfant, et n'ayant rien à raconter sur un bambin de sept ans (sic), a imaginé de rajeunir de cinq ans la guerre de la Fronde, et de transportera La Ferté-Milon le caillou de Beauvais!!
1. C'est au COU' s de cette visite que se produisit le petit incident auquel Mazarin dut son surnom de Diable rouqe. 11 faut dire que les Milonais, en leur qualité de Picards, ont la raillerie assez courante. Tout chez eus est affublé d'un sobriquet. Encore aujourd'hui on y entend couramment les fermières parler de leurs « jésuites, financiers, ministres » ; elles veulent dire « mes dindons, mes... pourceaux, mes ânes ». Eh bien, les Milonais, possédant sur un vitrail de leur Église Saint-Nicola-s un grand diable rouge, l'avaient nommé Mazarin. Quand le jeune roi visita l'église, il se trouva quelqu'un pour le lui dire k l'oreille. Aussitôt le surnom de Diable rouge fut adopté, d'abord par la Cour, ensuite par les Parisiens.
2. Il l'était bien. Une lettre du duc de Lorraine à M. le Prince, du 25 mai 1652, publiée par M. Le Paire (Histoire de La Ferté-Milon) montre que, dès ce moment, les Lorrains se tenaient pour assurés qu'ils seraient vainqueurs, s'ils pouvaient seulement franchir le marais d'Ourcq, et, par là, gagner Meaux et la Brie. Le refus de leur livrer passage eut donc une grande importance quant à l'échec final de La Fronde.
En effet, quand Brunetière, au grand scandale de quelques-uns, déclara que Racine était surtout un arrangeur, un utilisateur génial \ mais non un créateur, et qu'il lui fallait toujours, un aide, un collaborateur préalable, c'est-à-dire quelqu'un qui lui ait préparé son sujet — il ajouta même : « et qui l'ait raté » — on lui riposta trop vite : « Et ^ thalie, où donc était le collaborateur, le préparateur des matériaux? »
Eh bien le collaborateur ou plutôt la collaboratrice de Racine, en ce qui concerne Athalie,ï\it... sa petite patrie !