Les Epoques du Théâtre français
LA VIE MILONAISE
La vie milonaise se déroulait dans un décor un peu sombre mais imposant. — Beautés de la vallée. Immense rideau de forêts. Eaux limpides. — L'Ecole des paysagistes de La Ferté. — Églises élégantes aux «plendides vitraux. Ruines féodales réputées. — Dispositions artistes des Milonais. — Leur organisation. Une survivante galloromaine. — Sentiment de dignité latine des Milonais. Leur inactivité physique, leur fièvre d'âme, leur intolérance. Les Picmards, Les guerres intestines. — Un tabellion fait attendre le prince de Condé à sa porte. — Leurs occupations intellectuelles. Leur collège. Ils riment des Miracles, des Romans. Le Valois, et spécialement La Ferté, conservatoire des Mystères après leur proscription. Le genre mystère-tragédie. Les Milonais tragédiens. — Une mentalité spéciale. Des autocrates chrétiens ennemis des étrangers.
... Cet ensemble d'idées, de sentiments, de souvenirs, de traditions, qui alimentent sa flamme intérieure et font l'âme d'un peuple,
MiCHELET.
On voit combieo, avec un passé pareil, était légitime l'orgueil des Milonais. Oui, au temps de Racine, avant Racine on pouvait déjà se sentir fier d'être de La Ferté I
Il nous faut maintenant les montrer dans leur vie privée et aussi dans leur organisation en communauté chrétienne.
LA PRÉPARATION d'uN RACINE 95
Il est d'autant plus important d'étudier les Milonais qu'ils sont, à mon sens, des tout faits, des « socialisés » nourris de formules transmises de génération en génération. Ce que recherchait le plus essentiellement l'éducation qu'ils donnaient à la race c'est que l'enfant n'eût pas une conception personnelle des choses, et même considérât comme un mérite l'absence de toute prétention à inventer.
Mais, puisque nous allons les mettre en scène, les faire agir, est-ce que nous ne devrions pas, au préalable, montrer les aspects de leur vallée, aspects qui ont dû, dans une mesure quelconque, impressionner la jeune âme si merveilleusement douée du petit Racine, quand ses grands beaux yeux, d'un bleu si limpide, se sont ouverts sur tout ce qui s'offrait à eux.
Pour cela il y aurait lieu d'apporter nombre de vues datant de l'époque. Malheureusement toutes sont d'une inexactitude criante. Alors que les immenses ruines du château se présentent perpendiculairement à la rivière, on nous les montre, (Israëls, Abraham Sylvestre, par exemple) parallèles à l'Ourcq! Quelques estampes du xviir siècle sont non moins fantaisistes. Contentons-nous donc d'un croquis de La Ferté actuelle, tout en faisant remarquer qu'elle a vu sa population descendre dans ce qu'on appelait autrefois le marais. L'Ourcq est tout à fait canalisé, bordé de grands peupliers. Mais, au temps de Racine, le marais, pas planté du tout, passait pour malsain *.
1. Un médecin gascon fixé par hasard à La Ferté — La Ferté n'a jamais fourni de médecins, les Miionais goûtant peu les sciences — attribuait à l'influence des marais, comme aux sources un peu ferrugineuses auxquelles s'alimentent les habitants, leur tempérament fiévreux, bilieux, congestionné. Ils souffraient généralement du foie. (Racine est mort d'une maladie de foie).
Ajouterai-je que ce qu'il y a de mieux, à La Ferté, l'intérieur des églises, leurs œuvres d'art, leurs verrières, chefs-d'œuvre d'artistes liégeois et célèbres, ne saurait être décrit. Et cependant, ces vitraux. Racine les avait longuement contemplés. Certains passages d'Esther ou d'Athalie sont la paraphrase de ces verrières d'une beauté tragique, infiniment biblique \
1. Quelle intime émotion d'art eût ressentie l'auteur de la Tentation de Saint Antoine devant des vitraux moyen âge qui ont de ces légendes;
«... Et je vis un cheval pâle, et celui qui était dessus était la Mort, « et l'Enfer le suivait. — Je vis les âmes de ceux qui avaient souf- « fert la mort pour la parole de Dieu
« Il se fît un grand tremblement de terre, le soleil devint noir, la « lune devint comme du sang.
« Les étoiles tombèrent sur la terre. — Le ciel se retira. — Rois, « officiers de guerre, riches, puissants, tous se cachèrent dans les ca- « vernes et les rochers. — Ils dirent : « Cachez-vous de devant la « face de Celui qui est assis sur le trône. »
Et l'on s'étonne encore que le Dieu de Racine ne soit pas celui de l'Évangile, mais celui des Hébreux!
Qu'on veuille bien aussi contempler plus particulièrement le vitrail farouche, qu le petit Racine avait sous les yeux, lorsqu'il servait la messe. En voici la légende :
« Sacrifice d'Abraham. Le glaive va frapper. Oh ! prodige! une victime vulgaire a remplacé Isaac sur le bûcher vivant... Actions de grâces à Dieu qui n'a pas voulu l'immolation d'un être d'élite, »
Or à la fin de VIphigénie de Racine, une victime vulgaire remplace l'être d'élite épargné par les dieux.
On connaît aussi le vers cruel :
Qu'importe qu'au hasard un san» vil soit versé !
Et puis, dans la vie de Racine lui-même, que de sacrifices de ses enfants par un père voulant se racheter auprès de Dieu ! (J. Lemaitre). « Racine, grand-prêtre de ces sacrifices » (Allusion à ses filles mises au couvent).
Ce qui me fait croire que ces vitraux se fixèrent dans les yeux de
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