Braisnes faisait partie du système défensif du Valois
« Braisnes avait été au vi" siècle une de ces immenses fermes où les rois francs tenaient leur cour. » (Augustin Thierry)
2. Depuis onze ans que je collecte les renseignements intimes provenant de familles ci-devant milonaises, j'ai réussi, (un certain nombre do Racine-Sconin,du Nord delà France et de la Belgique m'y ont aidé) à amasser une foule de notes... L'an dernier, à l'issue d'une conférence à l'Alliance française de Stuttgart, sous la présidence de MM. Ferrand, consul général de France et Narischkine, ministre de Russie (deux raciniens fort avertis) je recevais d'une dame, allemande, mais d'origine vieille-milonaise, de très intéressants documents de famille que j'ai utilisés. Du reste, tous concordent. On y lit toujours quelque chose dans ce genre : « Notre aïeule s'appelait Constance, elle était d'un caractère très vindicatif, d'un orgueil sans bornes, méprisait les Parisiens, considérait le Valois-Picardie comme sa seule patrie, était très sobre, dédaignait l'argent ; jamais un mot léger, une gaudriole ; discipline de famille terrible. »
3. Même de paroisse à paroisse. Les paroissiens de Notre-Dame ne pouvaient sentir ceux de Saint-Nicolas ; ainsi s'explique un passage singulier d'une lettre de Racine à sa sœur qui voulait changer de maison (3 juillet 1695.)
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parce que c'était dans le tempérament passionné, essentiellement jaloux ; jaloux plutôt qu'envieux : les orgueilleux pensent n'avoir rien à envier aux autres. Si ces guerres finissaient, on scellait la réconciliation par un mariage, combiné arrière les jeunes gens. {On peut voir dans la correspondance de Racine qu'il faillit marier ainsi son fils Jean-Baptiste, secrétaire de l'ambassade de France à la Haye. Sans le préjugé de Catherine Romanet contre les rousses, c'était fait. Sa fille aînée fut mariée selon ces coutumes.)
Chez eux toute qualité un peu exceptionnelle, toute originalité est vue d'un mauvais œil. Dans les communautés on est seulement quelque chose: être quelqu'un n'est point toléré.
Les gens de La Ferté ne sont pas gais *. L'hiver y était glacial, tant les marais dégageaient de brouillard. Et alors, entre un pâle soleil et des ruelles obscures, aux masures décrépites, bâties d'une pierre poreuse, verdie d'humidité, il y avait ce colossal et farouche rempart de ruines toutes noirâtres, au sommet desquelles tourbillonnaient et croassaient des milliers de corbeaux, rideau funèbre !
Cela devait les prédisposer aux hantises de terreur qui firent grelotter tous les pauvres êtres du moyen âge, opprimés d'efTarantes visions. Aussi les Milonais s'adonnentils au jansénisme, foi d'ostentation, mais foi de terreur aussi. Leur Dieu n'est-il pas le dur Dieu des Juifs ? Un
1. On dit qu'ils ne riaient qu'un jour par semaine. Ce jour serait indiqué dans Les Plaideurs, le vendredi, « Tel qui rit vendredi, dimanche pleurera. » — un proverbe non pas français, non pas picard, mais milonais. Ce jour de Vénus (un vieux reste de latinité?) était, de temps immémorial, le jour gai, le jour de détente du Milonais. Ailleurs on s'amusait le dimanche — par exemple à Château-Thierry. A La Ferté, le dimanche était le jour rigide. On subissait de vrais dimanches... anglais! En revanche, le vendredi, jour de marché, on se dégourdissait, on dépensait, quitte à pleurer le dimanche.
Nous reviendrons sur les picarderies des Plaideurs,
Dieu qui, certes, n'a point dit aux hommes. « Aimez-vous les uns les autres '■. »
Non ! ces âmes maussades, revêches et tourmentées, se piquent de n'aimer que Dieu. Et encore, ils n'aiment en Dieu (qu'ils doivent concevoir à leur image) qu'eux-mêmes. Gens de devoir, mais à la condition d'en être récompensés au ciel et aussi d'être admirés sur terre. Aussi, ce devoir, ne l'accomplissent-ils qu'avec faste, avec éclat. A coup sûr les Milonais ne furent jamais des modestes...»
Voici, du moins qui ne le ferait guère supposer.
< Un jour, un peu après le coup de midi, un étranger gravit le perron du tabellion Arnoult et frappe.
« Ayant ouvert, demoiselle Arnoult demande à l'étranger ce qu'il veut.
— Parler à Maître Arnoult.
— Mais Maître Arnoult daine (dîne).Quand il daine
1. Il n'a guère été contesté que le Dieu de Racine paraît être Jéhovah. L'abbé Vignot fut catégorique sur ce point.
D'ailleurs, traduites en hébreu, Esther et Athalie (M. Mesnard l'a, le premier, relevé) garnissent toutes les bibliothèques de l'Alliance Israélite.
Si, comme Loti, en pleine Académie (parlant de Coppée) a osé le dire, « l'on n'est chrétien que par la pitié, par l'amour fraternel, par le pardon des injures », alors, certes, les Milonais, ne furent pas du tout chrétiens...
M. Strowski, dans ses belles études sur le sentiment religieux au XVII» siècle, marque bien le départ entre les sentiments du moyen-âge et ceux du xvii» siècle. Au moyen-âge, émoi d'êtres primitifs devant les événements redoutables. Au xvii» siècle, peu de crainte, mais repliement, scrupule de conscience.
Il me semble, et je le dis dès maintenant, que Racine — le Racine d'Athalie — eut surtout l'émoi moyenâgeux, la peur des châtiments plutôt que le malaise de n'avoir pas assez aimé Dieu.
on n'ie dérange point. Ravenez dans une heure... une petite heure.
— Au moins que je vous dise mon nom 1
— J'veux ben !
— Je m^appelle Charles de Bourbon, prince de Condé.
— Eh ben quand il aura fini, on lui dira vot' nom, M'sieur le prince ! * »
Enfin il est notoire que les Milonais ont toujours été des lettrés. Mais quelle intensité avait cette culture et par quels travaux se manifestait-elle? Gela serait intéressant à approfondir, surtout si ces travaux avaient quelque rapport avec la tragédie, car, alors, ils auraient pu exercer une influence déterminante sur la vocation tragique de Racine, vocation dont la source, jusqu'alors, ne nous a encore été indiquée par aucun commentateur.
Ils s'instruisaient ou à Soissons, ou à Beauvais, mais d'abord, et cela me semble de la plus haute importance, à leur propre collège. Ce collège dont l'existence est bien établie, les tenants de Port-Royal, qui jusqu'ici se sont arrogé le droit de raconter seuls l'enfance de Racine, n'en ont jamais soufflé mot. Assurément les détails manquent sur les programmes d'études, mais on sait le nom du prêtre qui le dirige, Messire Renaut, lequel est fort bien payé —
1. Cette histoire est fort connue à La Ferté, mais la version que j'en donne est celle qui, chez les Racine-Sconin de La Ferté, se transmettait de père en fils. Alors, peut-être est-ce ainsi que Racine, dans son gai logis de la rue des Marais, la narrait à ses amis.
sept cents livres i. Or, quand Racine sera à Beauvais, tout ce que nous saurons de ce collège, consistera dans le nom du principal et de deux professeurs. Puisque La Ferté avait un collège, c'est que cette petite ville était bien un intense foyer de culture ^
En vue de quels travaux ? A la fin du moyen âge, l'inspiration intellectuelle se manifeste chez les clercs d'une façon nouvelle : d'innombrables romans vont, surtout dans les provinces plus françaises comme la Champagne, tourner au fabliau narquois; mais, là où l'on recherche Témotion sérieuse — et c'est le cas des pays à idéal épique — apparaîtra plutôt le Mira de, puis le ilfrsière, intervention des héros de TÉcriture parmi les guerriers de la chevalerie. Miracles et Mystères relèvent souvent du genre épique, car les saints et les saintes y sont beaucoup moins loués de leurs humbles vertus que de leurs luttes contre
1. Regnault, dit M. Salesse, qui voit en lui un oncle de Racine. Mais Racine n'eut point d'oncle de ce nom, seulement des cousins. Gomme l'a noté M. le recteur Liard, auti'efois on commençait très tôt l'instruction afin d'avoir une action plus puissante. On connaît le proverbe oriental : « Le premier qui instruit l'enfant grave sur le marbre, le dernier écrit sur le sable. » Voilà ce que les amis de Port- Royal n'ont pas assez médité.
Ce Regnault est unSconin, L'opinion que Racine est allé à Beaurais, envoyé là par les Sconin — et non par les Racine — (opinion de M. Med. Lecomte) serait fortifiée par la présence d'un Sconin à la tête du collège de La Ferté. (Y. Mercure de France,!" avril 1910).
2. Il leur fallait un collège afin d'occuper le temps des jeunes à qui l'on inculquait cette idée base que la préoccupation des intérêts matériels, du lucre est une tare. Aussi l'enseignement, dit l'abbé Hazard, était-il prolongé fort tard, à dessein. On restait au petit collège de La Ferté tant qu'on y « profitait ». Ce qui semble indiquer qu'il était destiné avant tout à former des « prêcheurs » c'est la devise qui aurait été inscrite sur la façade : « Beau parler doit toujours être en saison.»
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le démon, un démon ayant pris figure d'ennemi des clercs. C'est là de l'épopée latine, puisque sacrée, — après l'épopée franque, puisque seigneuriale et guerrière.
Plus ardemment que d'autres, ayant d'ailleurs plus de loisirs, jouissant d'une sécurité absolue, les Milonais s'exercent à mettre en beaux vers la vie des saints, surtout ceux de la région ; ou composent des Mystères que jouent leurs moines, représentations où viennent les seigneurs des environs.
Les Milonais feront ainsi des Mystères durant deux siècles; ils en feront encore que personne en France ne pourra plus en écrire, particularité qu'il convient d'éclairer un peu, puisque la tragédie étant l'héritière du Mystère, il n'est point sans intérêt de voir la ville de Racine préparer, à sa manière — et selon son goût propre, — l'évolution d'un genre littéraire.
C'est l'esprit de la Réforme qui fit proscrire les Mystères devenus grossiers, même licencieux '.
1. Parce qu'on y intercalait de grosses farces. Ces représentations étaient longues, (celles d'Oberammergau, aujourd'hui, les rappellent fidèlement). Or tout public, exige bientôt qu'on lui fournisse une occasion de se détendre, sinon il rira quand même, fût-ce hors de saison. (A Oberammergau, c'est Judas, qui — faute d'intermède comique — se trouve, bien malgré lui, transformé en amuseur, en Auguste). Sachant cela, l'Eglise intercalait dans les mystères des épisodes destinés à détendre l'attention. Les Cinges Verts, de Chauny, étaient les grands fournisseurs de l'Eglise pour ces drôleries rituelles. (V. notre article du 1" juin 1910 dans le Mercure de France).
Ils choquaient les gens de goût, — lesquels pouvaient faire maintenant la comparaison avec des œuvres de vrai talent, puisque la conquête de l'empire d'Orient par les Turcs avait fait refluer peu à peu vers TOccident tout un trésor antique, manuscrits que l'imprimerie livrait à tous.
Aussi, dans les pays idéalistes, la réaction contre les Mystères fut-elle violente. Dès 1541, Amiens, Arras, les interdisent. Paris suivit en 1550,
Bien curieux retour des choses!.. L'austère Réforme, qui avait ainsi ruiné l'art théâtral, un peu parce que grossier, beaucoup, en réalité, parce que théâtral, allait faire naître la tragédie, souvent immorale, dès lors, plus dangereuse pour la moralité publique que le Mystère.
C'est qu'en France si l'on n'avait plus rien à y mettre, on aimait toujours les tréteaux. Alors, comme on était, depuis peu, tout à l'émerveillement des œuvres grecques, on adapta, on façonna — partout où il y avait une scène propice, — des pièces « renouvelées des Grecs ».
Naturellement, les premiers à se mettre à ce travail (car nul n'y est mieux préparé qu'eux) seront les poètes milonais. Sans abandonner leur genre de prédilection ( Vies de Saints) ils s'adonneront à la tragédie sacrée, puis à la profane. Nous verrons que la famille de Racine excelle dans ce genre. Ils traiteront même, à l'occasion, des faits de l'histoire de leur région. C'est ainsi que l'abbé Hazard recherchait une Brunehaut, écrite par eux aux premières années du xvir siècle, et où la dure Espagnole était glorifiée au détriment de sa féroce rivale franque. Comme il serait intéressant de rapprocher cette pièce, à héroï-
INTERIEUR DE L EGMSE DE LA CHAUSSEE (à droite le tableau du Christ et le vitrail du Diable rouge)
LE CHRIST AUX ENFANTS tableau de l'Ecole de Fontainebleau
nés certainement très cruelles, des héroïnes de Racine ! '
Ici, celui qui écrit ces lignes — il n'est pas un érudit et écrit pour tout le monde — demande la permission de s'arrêter un instant.
Nous serions assez portés à croire que le théâtre est avant tout l'ennemi de l'église. Celui qui nous dirait que le théâtre fait partie de la liturgie, nous semblerait un mauvais plaisant.
Et cependant dans toutes les religions, déjà chez les Egyptiens, les Assyriens, les Hébreux, le premier théâtre est le temple même. « Le théâtre est né en France, comme en Grèce, du culte religieux, dans l'église même... Au milieu de l'office, trop court au gré du peuple, les prêtres inséraient, à l'époque des fêtes solennelles, une représentation dialoguée de scènes évangéliques, » (Petit de Julleville).
(Et c'est sans doute pour cela que, même au temps de Racine, au goût de Racine, le débit des acteurs est encore une psalmodie : La Champmesié, âtylée par Racine, chantait en quelque sorte, ses rôles.)
Alors, même considéré seulement en tant qu'auteur profane. Racine avait été, semble-t-il, particulièrement préparé à ses destinées par le fait qu'il vivait, enfant, dans un temple, puisque le théâtre est né, a grandi lui aussi, devant les autels.
1. « Fauves de ménageries », a dit M. Jules Lemaître. Brunehaut, héi'oïne latine, ne pouvait point ne pas être aimée à La Ferté.« Elle fut conduite toute sa vie par unsidée. Frédégonde, son ennemie franque, par des passions. » (Lavisse).
Les Milonais furent parmi les premiers à écrire des Miracles et Mystères, mais aussi — et ceci est bien autrement important — les derniers.
Oui les derniers ! Le Valois échappe à l'action répressive des parlements qui ont proscrit les Mystères, puisqu'il est devenu douaire de Catherine de Médicis. Cette Latine aime les gros effets, son goût n'est point offusqué par les Mystères. Elle en commande même à ses poètes milonais. En 1554, elle vient voir le Mystère de Sainte-Marguerite (sa fille, toute jeune, s'appelle Marguerite), qu'elle a désiré
qu'on lui adaptât ^
Or Catherine vivra jusqu'en 1589, et sa fille Marguerite de Valois, apanagiste du Valois, aura les mêmes goûts que sa mère. A La Ferté il n'y a donc pas eu d'interruption entre le Mystère et la tragédie — à La
Ferté seulement!
(Et l'on jouait couramment des tragédies en Valois. Un historien a énuméré quelques-unes de celles qui furent données à la Cour de Villers-Cotterets par la troupe de Monsieur. Les Frères ennemis, l'œuvre de début de Racine sont ainsi joués presque en même temps à Paris et en Valois \)
I Histoire de La Ferté de M. Méderic Lecomte. 2. Histoire de La Ferté de M. Le Paire.
II y aurait tout un article à faire sur l'influence des Miracles et Mystères milonais sur Racine. On expliquerait alors ce qui a tant étonné et Sainte-Beuve et Taine.
Pour le premier, Racine n'est pas un homme de théâtre, mais un discoureur au théâtre. Il célèbre lyriquement la passion, il la vante. Rarement il la fait agir.
Pour Taine les personnages de Racine plaident. Ils plaident comme plaidaient déjà les héros des Mystères. Voyez comme on plaide dans Phèdre !
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En les détournant de la vie pratique et matérielle, ces lentes occupations de scribes font, des Milonais, des êtres étrangement inaptes à l'action.
Aussi, on raille ferme leur gaucherie ; on leur rétorque à cette occasion les brocards qu'ils ne ménagent guère aux autres — qu'ils qualifient de veaux, d'ânes, de bailleur s , etc. ;
(Sous ce rapport, il semble bien que Racine ne se montra jamais plus Milonais, que lorsqu'il lui fallut s'organiser pour de certains arrangements pratiques, m'avouait, malgré son amour-propre : « Vous savez, écrivait-il à Boileau, dans une des lettres de la fin de sa vie, comme la moindre chose m'embarrasse I » On n'en finirait plus, en effet, s'il fallait raconter ici toutes les mésaventures de Thistoriographe en mission aux armées. Il y aune cruelle histoire de « ferrage à forfait » que Gavoie fit avaler à Racine... Bien connues aussi les difficultés que « M. du Sublime » éprouvait à diriger son cheval de guerre, lui qui n'avait jamais enfourché que Pégase. Il ne dérageait pas.
il On le chansonna :
Et sortant du bourbier, puant et menaçant,
^k Nous retrouverons cette inaptitude aux contiugen- ^Bcesdelavie chez tous les autres Racine, sans doute (?) '^^parce que Milonais...)
Il paraît bien acquis que, pris dans ^ensemble, ils
représentent des habitudes, un tempérament, une mentalité spéciale et, dès lors, fort intéressante. Il faut faire un choix dans les réflexions que suggère l'étude de leur caractère \
Ne vivant qu'au milieu de gens d'église, très dévots eux-mêmes, ils ont la coutume de voiler leurs animosités sous une complimenteuse gracieuseté.
Leur époque, au surplus, exige qu'il en soit ainsi, en la forme. Mais c'est sans doute à leur inflexible volonté de maintenir intacte la discipline de leur communauté, à leur sévérité à l'égard des moindres infractions à la règle qu'ils doivent de s'être maintenus aussi « moyen âge ». On le sait, ne survivent que
1. Aussi ne mettons-nous qu'en note ces mêmes traits qui complètent, en quelque sorte, leur signalement.
Ils sont foncièrement royalistes. Le roi c'est l'antiféodal, l'antiseig^neur —ce seigneur grossierqui n'est rien que de par la conquête barbare. Le roi c'est l'oint du Seigneur, le descendant de César : c'est le représentant des Latins contre les « Francs rustes >. Le roi est d'essence ecclésiastique. Latins et dévots, les Milonais doivent être royalistes, tandis que La Fronde ce ne sont que des féodaux sans religion puisqu'alliés à des Allemands huguenots.
Dogmatiques, ils sont immobiles. Le dogme est l'ennemi de la vie. La vie bouge. Le dogme est, par essence, immuable, puisqu'il préexiste à la vie. Le Jansénisme, la Terreur, Napoléon — trois dogmatiques, ont été les adversaires de la vie.
En somme la Ferté-Milon est un chef-d'œuvre de foi, mais on y cherche vainement du cœur. C'est que les vertus triomphantes sont toujours des vertus armées, de dures vertus. En revanche, s'il n'y a pas là de bonté, de tendresse, il y a de la beauté morale.
« Les Milonais de ce temps -là étaient des glorieux qui créaient et suscitaient de l'héroi'sme chez leurs enfants avec le souvenir exalté de leurs exploits », m'a dit un jour l'abbé Vignot, qui connaît à fond l'histoire de La Fcrté.
L'abbé Hazard, lui, avait retrouvé une très vieille prédication d'un de ses prédécesseurs sur ce thème. « Si Dieu est avec nous, qui est contre nous? » Le thème est orgueilleux...
Toute Alhalic semble comme la paraphrase de ce verset biblique.
LA PRÉPARATION D'UN RACINE ll7
les groupes de population féroces quant à la conservation de leurs traditions. Cette rigueur a sauvé les Hébreux parmi tant d'autres peuples plus doux qui, eux, ont disparu.
Pardonnons-leur donc cette liévreuse animosité contre quiconque n'est pas pareil à eux. Retenons seulement que leur ville (s'il est vrai, comme dit Taine, que le génie soit le résultat d'une longue accumulation de forces) avait en réserve tout ce qu'il fallait pour que, le jour où l'un de ses enfants les plus ambitieux voudrait se servir de ce que ses ancêtres lui avaient amassé, le premier usage que cet intellectuel, d'ailleurs inapte à tout autre labeur, voudrait faire de ces richesses, serait justement d'aborder la tragédie mi-grecque, mi-sacrée. En ce genre, il atténuerait sans doute un peu la férocité de ses personnages (férocité, car une tragédie ne peut être que cruelle), sous des apparences souriantes, discrètes, décentes, courtoises. Son style aurait un peu le pompeux et le très orné de l'éloquence sacrée, — puisque l'auteur aurait été élevé dans un grand monastère. Toutes ces tragédies, seraient plutôt d'un certain genre, dans de certaines idées, animées de certaines passions, voilées, parées. Mais il devait les bien réussir comme accent, étant d'âme dévorante. Or le tragique ne prend l'homme qu'en « flagrant délit » de passion brutale, de passion qui déchire, qui tord les membres et fait haleter ^
1. Si d'autre part ce poète se trouve être de tempérament sensuel, on ne le voit guère traiter la sensualité à la française. Et la manière française, dit Taine, est uniquement comique. Les autres peuples la traitent, au contraire, à la manière sombre, inexorable, pathétique. Voyez le comique âpre de Shakespeare et celui de Cervantes !
Allons-nous trouver cette émotivité, cette chaleur de sang plus particulièrement chez l'une ou Tautre des deux familles d'où Racine est issu ?
Le comique de Racine est très particulier. Nous en reparlerons à propos de son caractère. Ce comique qui nous semble détonner chez Racine, qui ne lui a inspiré qu'une seule pièce, (pièce qu'il considérait lui-même comme une farce), pourrait bien n'avoir été chez lui qu'un accident. Chauny avait alors le monopole de la farce grasse mise sur tréteaux, et l'on verra les attaches des Racine avec Chauny. (Voir notre article sur les Cinges Verdset les Plaideurs.)