‹ Autour d'un Racine ignoréChapitre 12 sur 71 · VITRAIL DIT DU DIABLE ROUGE OU MAZARIN · texte numérisé non relu

VITRAIL DIT DU DIABLE ROUGE OU MAZARIN

LA VIEILLE FERTÉ-MiLON et le faubouFg vers Meaux

(au pied des ruines: à gauche, en contre-bas, l'Ourcq)

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Taine a noté que Farchitecture imposante tient une certaine place chez Racine, malgré la sobriété de ses descriptions ; et M. Paul Mesnard nous dira que Racine, s'il avait suivi la pente naturelle de son génie, eût « donné dans le genre descriptif ' ».

Eh bien, on ne saurait énumérer tous leurs monuments. A côté des ruines, nombre de ruelles fort pittoresques, comme celle par où les « Messieurs » de Port- Royal, réfugiés à La Ferté-Milon, gagnaient la forêt où ils allaient méditer.

Il y a aussi, sur le versant delà vallée opposé aux ruines, une habitation seigneuriale, style Louis XIII, le château de Noirmoutiers, qui, plus tard appartint aux Montholon. Il fut reconstruit sur l'emplacement du castel qui avait appartenu à Jacques de Semblançay, seigneur de La Ferté-Milon, celui même que Marot a immortalisé :

Lorsque Maillard, juge d'enfer, menait A Montfaucon Semblançay l'âme rendre...

Ce dont il est le plus difficile de donner idée, c'est la beauté noble des horizons dans cette vallée, et le vaporeux très fin des ciels. L'ensemble est austère et grave ^

Racine, c'est que, lors de la préparation de ses tragédies sacrées, il prit des notes sur l'Ecriture sainte, notes qui se réfèrent d'une façon saisissante aux vitraux bibliques de La Ferté. (V. M. Mesnard).

1. A remarquer que ce n'est nullement, ici, Port-Royal qui a pu le détourner de < la pente naturelle de son génie ». Nous espérons établir que la déviation pourrait être due au terrible tempérament qu'il tenait du sang Sconin.

2. Gomme nous ne voulons pas qu'on croie que nous embellissons à plaisir ce décor, empruntons quelques lignes à M Ardoum-Dumazet.

Du haut de la terrasse des ruines (elle recouvre d'immenses souterrains), on arrive à découvrir près de la moitié du duché. Partout des portions de la forêt formant des masses lourdes dévalant vers la rivière.

Et La Fontaine nous montre (dans Psyché) Racine, tout jeune encore, détaillant en délicat connaisseur, un coucher de soleil qu'il fait admirer à Boileau et à Molière, Racine qui, nous dit son ami, aime infiniment les beaux aspects de la nature.

« Les ciels sont très beaux dans la vallée d'Ourcq » déclarait Daubigny. Corot séjourna longtemps à La Ferté. Il y fut entouré d'élèves, dont l'un des meilleurs fut Lavieille.

El si ce pays est aussi beau, est-il téméraire de supposer qu'il a pu, dans une certaine mesure, façonner des âmes, les rendre plus aptes que d'autres à goûter certaines visions d'art ? Particulièrement Racine, dont la sensibilité intellectuelle est intense, n'a-

Décrlvant successivement tous les coins de France, on comprend que, s'il louait exagérément un pays, cet écrivain déprécierait du même coup les autres régions. Il n'est d'ailleurs point du Valois. « La contrée tout entière est un musée archéologique merveilleux. Les ruines de La Ferté seraient célèbres s'il fallait aller les chercher jusqu'en Ecosse ou en Allemagne. Elles ont le tort d'être en France à une heure de Paris ».

Plus loin, étant monté sur le plateau il dit : « La caractéristique de ce paysage est l'amplitude des ondulations. Partout les vues sont belles. »

Mais la vallée, la même qui parut (au printemps, il est vrai) riante à M.Larroumet (lequel passa une heure à la Ferté) lui semble d'une tristesse poignante, avec ses buées livides qui montent, — mais captivante... « 11 y a une extrême pureté des eaux ».

Or, comme le disait de Racine, dans Academos, un jeune écrivain :j « Ses paroles cristallines sont sonores comme des sources. » Eh bienj La Ferté n'est que sources limpides...

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l-il pas ressenti ici de fortes émotions esthétiques, communiant avec toute l'harmonieuse beauté des choses qui l'environnaient? Elles l'inondèrent de leurs rythmes bibliques, elles l'incitèrent à être un jour lui-même un créateur de beauté. Devant le spectacle que lui offrait cette terre magnifique, cette population d'élus de Dieu, il ne pouvait point, non plus, ne pas se sentir pénétré d'une gratitude infinie envers Celui qui avait été le fastueux dispensateur de tant de grâces épandues parmi les êtres comme parmi les choses de sa petite patrie '.

Et maintenant la vie milonaise au xvi* siècle, autant qu'il est possible de la reconstituer, — en jugeant parfois du xvi' siècle d'après le xviir et le commencement duxix", — ce qui n'est pas inadmissible, étant données la « constance » de la race et la stagnation de ses idées.

Tout d'abord, ils s'appartiennent. Ils ont des seigneurs, mais des seigneurs qu'on ne voit jamais et qui se bornent le plus souvent à prélever des impôts *.

1, J'insiste sur l'influence esthétique plastique. On n'a pas le goût artiste isolément, disait Henri Regnault. On prend le goût artiste dans un groupe; mais le goût artiste, une fois acquis, exige bientôt (chez le jeune hommes la collaboration assidue de l'esprit. Donc, voir de belles choses, les comprendre, éveille, excite l'imagination, prépare raffinement de la sensibilité intellectuelle, accroît, en la diversifiant, la volupté artistique.

2. Parmi eux, notons, en 1476, Jean de Lorde, aïeul (?) de l'auteur contemporain à qui l'on doit tant de drames effarants. Après lui, sa fille Claude de Nassau-Luxembourg d'où descendent les princes d"Orange.

(Curieuse, cette petite maison d'Orange, qui, partie de Provence,

Cependant quelques-uns d'entre eux, séduits par la beauté de la région, séjournent à La Ferté, témoin les Noirmoutiers, les Semblançay, plus tard les Montholon.

Depuis longtemps, la population qui habite cette ville affranchie, si elle continue à fournir aux monastères voisins, à l'ordre des Genovéfains de Paris et même au royaume des prêtres en grand nombre, devient un peu plus laïque. Etre clerc signifie maintenant qu'on appartient aux carrières libérales, aux emplois de scribes. Pourtant, ces familles « de clercs » continuent à ne point posséder de terres. Cela leur est défendu. Elles sont assez pauvres, ne vivant que de menus emplois, véritables sinécures qui leur assurent, mais chichement, de quoi subsister'.

Ces sinécures, ils les ont divisées en une infinité de cellules, comme une ruche, avec cette ditîérence que dans la ruche les abeilles travaillent, tandis que, dans les charges de justice, de police, des eaux et forêts, du tabellionat, de la gabelle — ou grenier à sel — on ne travaille guère plus que le lys.

C'est un phalanstère chrétien', une façon de socia-

devait régner sui' les Pays-Bas et l'Angleterre, — puis, être, de nos jours, comme l'arbitre de l'Europe protestante! On voit qu'au cours des pérégrinations de sa fortune, elle traversa la cité apostolique qui devait donner Racine au monde.)

1. Mais la ville a des rentes. Même aujourd'hui La Ferté a de gros revenus.

2. Je dois mentionner cette critique qu'un universitaire belge m'adresse, après le compte-rendu d'une de mes conférences de Lausanne sur les origines de Racine : « La population milanaise devait être plus imprégnée de sang germain-franc que vous ne le dites, témoin cette organisation dont le but essentiel semble avoir été de favoriser les intérêts généraux et de réfréner l'expansion des intérêts particu-

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lisme égalitaire, despotique et jaloux. Particulièrement rorganisation de ce « syndicat », telle que l'a encore vu Racine, témoigne, chez les Milonais, d'une volonté froidement arrêtée de permettre à chacun, de vivre avec un minimum de travail ; et aussi d'empêcher personne d'édifier des fortunes qui feraient envie et rompraient l'équilibre.

Le gouverneur, — car il y a un gouverneur dans cette ville de deux mille habitants, — a son nombreux personnel de scribes. Il y a aussi onze tabellions *.

Le grenier à sel (ou gabelle) qui finit par devenir comme le fief des Racines, un fief qu'il leur faudra partager avec ces « rustes » de Sconin, est divisé à l'infini.

En effet, alors que, dans d'assez grandes villes comme Beauvais,une douzaine de fonctionnaires suffisent, à La Ferté (où le grenier à sel n'a qu'un faible ressort et n'ouvre que deux jours par semaine, et seulement l'après-midi durant trois heures) on compte un président, un procureur, un argentier, un contrôleur, un arpenteur chargé du mesurage des tas de sel, deux « grènetiers », quatre huissiers, etc., etc. Bref, quatorze fonctionnaires, paperassiers, enregistrant solennellement ce néant. Tous achètent leurs charges, dont quelques-unes ne valent pas deux cents livres. On se demande alors ce qu'elles peuvent rapporter... (Le père de Racine occupera presque la

liers. Notez que le principal phalanstère de France est celui de Guise, ville d'origine franque.»

1. Un de ces notaires fut supprimé du temps de Racine. Il n'avait fait qu'un acte dans son année...

plus petite, — maigre dot de la femme qu'il a dû subir !)

Il y a ainsi à La Ferté une cinquantaine de graves personnages, tous pénétrés de leur importance, mais n'ayant rien à faire, sinon à tracer lentement d'étonnantes écritures de la plus curieuse calligraphie, (l'écriture de la tante Ste Thècle, nous en sera un spécimen) qui prend un temps énorme. S'y emploient des mains exsangues, fines, qui n'ont pas touché la terre, ni fait travail de force depuis des siècles. Aussi sont-elles réputées pour leur blancheur et leur longueur.

A quoi passe-t-on le temps ?

On va beaucoup à l'église '. Il le faut bien. Nulle part il n'y a autant de fêtes chômées qu'à La Ferté. Sans doute c'est là, — là, où ce pauvre et bon La Fontaine, vint pour son infortune, lui le doux flâneur champenois, se marier — qu'il dut entendre la plainte navrée du pauvre savetier ;

Le mal est que dans l'an s'entremêlent des jours

Qu'il faut chômer : on nous ruine en fêtes ;

L'une fait tort à l'autre et monsieur le curé

De quelque nouveau saint charge toujours son prône.

Et les jours chômés comportaient grand'messe et vêpres.

Les femmes, selon l'habitude latine, ne sortaient

1. « La Cité (d'origine) romaine est essentiellement une cité religieuse. » Fustel de Goulanges.

guère que pour aller à l'église, généralement en vêtements sombres. — Pensez-vous qu'elles fussent très charitables ? demandai-je un jour au vieil abbé Hazard. — « ...Elles n'en avaient guère les moyens, et ce n'était pas dans leur caractère. On n'a le souvenir d'aucun Milonais (d'origine) vraiment aumônier, hormis par testament, sorte de charité qui n'a jamais pesé que sur les héritiers. »

Notons ce dernier trait, car il intéresse Racine, généreux dans son testament !

Beaucoup de sonneries. Ce n'étaient qu'angélus, glas, tocsin, carillons, couvre-feu. (Il y eut encore au dernier siècle de beaux carillons à La Ferté) '.

A de certaines dates, la nuit, passait, agitant une énorme sonnette et hurlant lugubrement, un clocheteur des morts :

Réveillez-vous, vous qui dormez, Priez Dieu pour les trépassés !

Causait-on beaucoup à La Ferté ? J'en doute. Où donc eût-OD pu trouver un endroit pour causer ? Il semble d'ailleurs que Ton ne le désirait guère. La Ferté est un pays où l'on a toujours veillé à ne pas faire de bruit ^

l.Tous les jours, à midi, on peut entendre encore l'air du roi Dagobert.

2. On a retrouvé un règlement imposant aux moines de ne pas faire claquer leurs sandales quand ils marchent dans la cité.

Les intolérants, au surplus, sont peu familiers. Ils émousseraient leurs aspérités défensives à vivre trop de la vie des autres. L'église proscrit aux jeunes lévites toute intimité. Elle leur recommande d'être poliment distants. Or, la vie à La Ferté, ville de clercs, était une vie de séminaire. On se saluait en passant d'un sourire discret, un froid sourire de coin de bouche, le sourire de Racine, celui aussi de toutes nos grand'mères milonaises.

Et puis, on dépensait beaucoup de temps à s'épier les uns les autres. La dévotion n'est-elle pas un prétexte à guetter les défauts des autres, afin d'y trouver plus de motifs d'être satisfait de sa vertu? Huysmans,qui était de la partie, ne le cache pas : « C'est là le péché religieux, le péché de zèle — , celui qui fait dénoncer le voisin, qui satisfait les jalousies, qui crée l'espionnage pour contenter les rancunes. » Du reste, qu'était donc La Ferté, sinon une bourgade de vertu? Alors, en allant quelque part étudier un village de vertu on devrait pouvoir reconstituer assez exactement ce que devait être la vie flgéç des Milonais au xv° siècle \

1. Mais des villages de vertu on n'en trouve plus en France. Heureusement, dans des coins perdus d'Allemagne j'eus l'occasion d'en étudier un d'assez près (Le Temps, oct. 1901, puis Vol. Forei Noire et Alsace). Arrivé à Koenigsfeld, un village organisé de telle sorte que la coquetterie des femmes soit impossible et que tous les hommes y reçoivent à peu de peine, une modeste aisance, sans que personne y accède jamais à la richesse, je me mis à observer. Si, les premiers jours, ces chrétiens de choix, ces Frères Moraves, comme on les appelle, m'ont séduit par l'urbanité discrète de leurs manières, par l'affectueuse expression de visages onctueusement souriants,je dus bientôt me rendre compte que, derrière cette façade d'amour, il devait y avoir bien des envies, des susceptibilités étroites. Chacun épiait son voisin, lui interdisant ceci^cela, — par exemple de mettre des rideaux

On avait bien pourtant quelques petites distractions, à La Ferté. Les hommes, d'ailleurs moins « dévorants » que les femmes, outre la pèche dans les étangs et la rivière, s'en allaient tirer à l'arc, à l'arbalète, à l'arquebuse, en da beaux costumes pourpre et or (justement les deux couleurs préférées des Latins) costumes si coûteux qu'on devra bientôt les prohiber : des bourgeois s'étaient ruinés par le luxe qu'ils déployaient à faire richement orner ces costumes flamboyants'.

Quelques détails sur la façon dont ils s'adonnaient à ces exercices, ou plutôt à cet art, témoigneront de leur ardeur et de leur ambition. Quand ils s'exerçaient principalement dans les fossés du château, ils aimaient à avoir pour cibles des mannequins représentant des esclaves de guerre. Ensuite, s'ils étaient devenus aussi adroits, cela tenait, sans doute, autant à leur dextérité de méridionaux très souples, qu'à l'excitation où les jetaient les concours de ville avilie, de province à province. Aux concours les prouesses des picmards étaient célèbres. Ils ne connurent jamais de rivaux hormis les gens de Braisnes (Braisnes

à ses fenêtres : < Pourquoi das rideaux, si l'on n'a rien de mal à cacher ? »

1 Ces beaux costumes, ces couleurs (que Racine recherchera — chez lui, même converti (?) il est toujours en pourpre et or — son carrosse également) et aussi leur caractère pointu les avaient fait surnommer les Picmards. Picmard, en patois picard, c'est le pic, oiseau rouge et jaune, à grosse tête. Le pic, passant sa vie à creuser des trous dans les arbres pour y prendre les insectes cachés sous l'écorce,le picmard c'est un lancinant, obstiné, taquin et susceptible.

près Soissons, lieu de séjour des Mérovingiens) *. Mais, à force de s'exercer sans répit, les furieux Milonais parvinrent à une supériorité indiscutable. Même ces jeux commencèrent à décliner dans le Nord de la France, lorsqu'il fut acquis que toutes les palmes, bourses d'or, étaient pour les Picmards. La date de leur grand triomphe (Racine ne put le voir) fut l'an 1700, à Gharenton où ils l'emportèrent sur soixante compagnies.

Et à quoi passait-on le temps ?

Ici je puise dans des notes qui, en majeure partie, ne sont pas de moi * :

On se faisait la guerre, de famille à famille % d'abord

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