LES RACINE
Le père du poète s'appelle Jean. Il n'a guère d'histoire, étant mort très jeune. Mais, dans les familles
1. Voici sur quoi nous fondons cette conjecture. François I»',s'apercevant que les coutumes, ou lois civiles et pénales, ne se transmettent guère que par des textes douteux et peu clairs, fait établir ces coutumes. Comme elles ne s'appliqueront pas aux seigneurs qui gardent le droit franc ou féodal, seuls le clergé et les notables collaborent à leur établissement. Chaque ville nomme pour délégués ses personnages les plus estimés. Ainsi le clergé milonais sera représenté en tète par Jean Tempeste (son nom semble assez milonais) prieur de Saint- Vulgis, puis le curé d'une des paroisses et deux autres prieurs ; les notables par le gouverneur et trois chefs de famille. Tous, (sept sur huit, car le gouverneur, lui, nommé par le duc de Valois, n'est pas de la ville, sont milonais. Or, aucun Racine, aucun Sconin ne se trouve parmi ces sept hauts Milonais.
C'est presque une preuve que ni les Racine, ni les Sconin ne font encore partie des patriciens de La Ferté-Milon, tout au moins qu'ils sont dans la ville depuis trop peu de générations pour être bien au fait des vieilles coutumes.
Au moment de la Renaissance et de la Réforme, beaucoup de gens se déplacèrent et changèrent d'état. Les Racine durent alors se déplacer, sans pins, les — Sconin se déplacer et se déclasser, afin de s'affranchir de toute contrainte, de tout emboîtement.
de La Ferlé, les hommes, tous pareils les uns aux autres, n'ont que peu d'événements dans leur vie ; de sorte que, pour arriver à les deviner il nous faudra faire défiler nombre de générations. Même, comme les Racine des siècles postérieurs au poëte nous sont mieux connus, nous devrons,parfois, interroger, (sur le caractère, les idées,les goûts delà lignée ancestrale), des Racine presque nos contemporains, qui, du moins, nous aideront à préciser quelques traits de visage d'aïeux un peu perdus dans l'éloignement.
Les premiers Jean Racine dont nous relevions les noms aux registres paroissiaux de l'église Notre- Dame (ils seront cinq à la suite) ne remontent qu'à la fin du XY" siècle. On n'en trouve pas trace antérieurement.
En revanche, aux xii%xiip et xiv' siècles on découvre de nombreux Racine à Ghauny '.
Sur chacun d'eux, rien que les très courtes indications des registres ecclésiastiques. Au décès de chaque Racine on apprend ce qu'il faisait de son vivant, de qui il était fils, qui il avait épousé. C'est peu, et cependant lorsqu'on a la bonne fortune d'être guidé par un érudit aussi complaisant que l'honorable
1. Une des plus vieilles et des plus importantes villes de l'Aisne vers Laon. Ghauny pourrait, nous l'avons dit, avoir quelque peu inspiré les Plaideurs. Voir notre article sur les Ginges Verds de Chauny et la farce des Plaideurs. (Racine avait justement à Ghauny une cousine Isabelle Racine, fille de Racine-Ghicaneau, juste de l'âge de l'Isabelle des Plaideurs.)
Une revue universitaire (allemande, naturellement i, discutant les documents nouveaux que nous présentions s'écrie : « Mais puisque Racine dit avoir tiré les Plaideursdes Guêpes d'Aristophane, pourquoi ne pas s'en rapporter à lui ? » Cette revue est bien candide...
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maire de Chauny, on peut risquer d'assez fructueuses hypothèses.
D'abord ces Racine, avec leur nom bas-latin, mais latin, oui, latin — pas du tout celte — sont évidemment des clercs.
Leurs professions — ou plutôt leur absence de profession le prouve. Généralement, pour les clercs, le curé de la paroisse n'indiquait aucune profession. Les intéressés préféraient qu'il en fût ainsi. C'était plus romain — le Romain, si féru de sa dignité, mettait ses titres sur sa tombe, point son état. Un état, il eût préféré n'en avoir point, par crainte de paraître ainsi diminué. Sa qualité d'homme libre lui suffisait. Le fait qu'il n'y a point, au registre d'une paroisse, d'indication de métier équivaut donc, — pour ce temps — à nous apprendre que le personnage en question était un clerc.
Le plus ancien des Racine de Chauny est du xu" siècle ; car, en 1202, Enguerrand de Goucy le choisit pour chapelain. C'était donc un homme docte et sapiens, probablement d'âge mûr. A Chauny on n'a pu retrouver la date de sa mort : cela ne surprend pas; en effet ce Renaud Racine n'a pas dû quitter le château-fort auquel il était attaché. Trois autres des Racine de Chauny ont une profession fort intéressante pour nous ; ils sont menuisiers. Menuisiers ? Oh! des artisans, direz-vous. — Non ! mais des clercs pauvres. Des clercs eussent cru déroger en se mettant bouchers, ûleurs, marchands de vin, — professions réputées serviles; mais charpentiers-menuisiers, est-ce que Saint-Joseph ne l'avait point été en même temps qu'époux de la mère du Sauveur? Trois fois des Racine pauvres de Chauny (où les familles étaient
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certainement nombreuses, puisque le nom de Racine apparaît plus de deux cents fois sur les registres paroissiaux) s'établirent menuisiers; mais, alors, les ressources obtenues par Texercice de cet état permirent à quelque enfant d'entrer dans les ordres (soit séculiers, soit réguliers) comme si l'abnégation des pères avait aussitôt reçu du ciel sa récompense. L'un de ces charpentiers est un homme important car on lui confie la réfection du trib unal du bailliage (sa facture est aux Archives de l'Aisne) ; il y en a pour une grosse somme, d'où la nécessité que l'autorité royale vise le mémoire (c'est même ce qui fait qu'il nous a été conservé).
A côté de ces Racine peu aisés, quelques-uns ont un rang, tel un Jean qui, en 1539, quand François I" établit les coutumes de chaque région, est l'un des quatre représentants de Chauny qui s'en vont à Laon, signer le procès-verbal attestant la coutume.
Vers le milieu du xvii* siècle les catégories sociales ne sont plus aussi tranchées, et voici venir l'indication d'une profession religieuse. En 1()98 il est dit que le P. François Racine, de Chauny, qui, vieux cordelier, a fait trois fois le pèlerinage de Jérusalem — (ce détail, n'est-ce pas? dénote une âme très ardente), et n'avait plus donné de ses nouvelles depuis, devra être recommandé au prône, car on apprend, qu'ayant eu querelle avec des Turcs, gardiens trop peu respectueux du Saint-Sépulcre, il a été mis à mort.
Et maintenant, nous voici au xviip siècle. Nous devons nous arrêter un moment d'abord sur un prêtre, Jean Racine, principal du collège de Chauny, donc, sans doute, homme fort instruit ; puis sur un certain Bonaventure Racine, né en 1708, car celui-là
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va présenter quelques traits de ressemblance avec les Racine de La Ferté. En effet, si les jansénistes furent nombreux, en France au xyii° siècle, ce siècle de foi, ils deviennent plus rares au siècle suivant, siècle de scepticisme. S'il existe encore du jansénisme, à cette époque, cette secte n'a plus ni docteurs ni martyrs.
Et cependant, vers 1740, Bonaventure Racine publie, à ses frais, une Histoire de V Eglise, CeX. « abrégé », en seize volumes, est fougueusement janséniste. Poursuivi, incarcéré, l'auteur s'obstine dans ses « erreurs », et meurt sans s'être rétracté.
(Notons qu'il avait été un brillant élève du collège Mazarin, qu'il devint quasi-principal du collège d'Harcourt et que Caylus, évêque d'Auxerre, le recueillit à la fin de ses jours.)
Nous aurions vivement désiré obtenir d'un descendant de ces Racine qu'il nous permît de consulter ses archives, mais il s'est trouvé que, depuis longtemps, il n'y a plus un seul Racine à Cliauny. Les uns sont morts sans postérité, les autres ont émigré. On les retrouverait peut-être en Franche-Comté, pense M. Médéric Lecomte, ou à Rome me dit un autre correspondant. A coup sûr, dans une ville très modernisée, devenue industrielle, les Racine n'étaient plus à leur place...
Avant de nous éloigner de cette souche-mère des Racine — souche, on l'a remarqué, ardemment religieuse, puisque janséniste — rappelons (la correspondance de Racine en témoigne) que le poète cousina fort avec les Racine de Ghauny; qu'un Sconin de La Ferté épousa une Parmentier-Racine, et que, les générations suivantes se conformant aux immua-
bles traditions de la famille, il y eut, au xviii^ siècle, plus d'un mariage entre les Racine de La Ferté et ceux de Ghauny. Cependant, d'une ville à l'autre, il n'y avait pas moins de deux jours de route.
A La Ferté-Milon, nous trouvons, avant le père de Racine, quatre ancêtres, tous prénommés Jean, sur qui, sauf un seul (le grand-père de l'auteur d'Athalie) nous savons tout juste qu'ils sortent du tabellionat, se sont installés comme en un fief à eux, au grenier à sel (au siècle suivant on dira la gabelle), y vivotent chichement, du moins en sécurité, mais s'y verront envahis, menacés un moment, par les rudes Sconin.
Comment, malgré l'exiguïté de leur prébende, le grand-père va-t-il avoir assez de fortune pour posséder deux, peut-être trois maisons? Grâce aux mariages avantageux que leur rang social permet aux Racine. D'ailleurs ce grand-père eut, seul de sa lignée, un certain prestige. Il fut receveur royal du duché de Valois. Sans doute sa guerre contre les Sconin lui fit perdre son emploi.
Les Racine sont un tant soit peu nobles. Chaque biographe de Racine s'amuse à répéter certaine anecdote qui montre le grand-père sous les traits d'un irritable étroit. Ayant fait sculpter (ou peindre) ses armoiries sur la porte et les vitres de sa maison (des armes parlantes, un rat et un cygne), il fut tellement outré que son entrepreneur (jugeant sans doute ce rat ridicule) lui eut substitué, sans façon, un hurard (sanglier) qu'il ne voulut pas prendre possession de la maison avant que son rat ne lui eût été rendu. A La Ferté on plaide, on ne cède pas. On plaida, le
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grand-père perdit, et, de dépit, revendit la maison peu de temps après '.
Ce petit fait montre une susceptibilité bien pointue, mais ne peut servir à nous aidera déchiffrer, par analogie, le caractère du poète, car nous verrons Racine déplorer, au contraire, de n'avoir pas ce hurard dans ses armes.
Ce qui serait plus intéressant, ce serait de rechercher ce que signifiaient ces armes chez les Racine — j'entends Ze /a^^ de posséder des armoiries. Voici ce que répond, à cet égard, un héraldiste : « Ou les « Racine n'étaient que riches, sans plus, et alors ils « ont pu, du moins, s'offrir le luxe de généalogies « complaisantes; ou ils sont de très vieille race avec « des ancêtres reculés, déjà établis dans des fonc- « lions publiques. En ce cas, ils sont nobles de par « leur état. On s'imagine à tort que le fondement de « la qualité nobiliaire est la particule ou le titre. En « réalité, la particule et le titre n'ont été pris que « très tard; généralement, d'autant plus tard qu'on « pensait en avoir moins besoin, sûr qu'on était de « pouvoir toujours faire aisément ses preuves. Les « preuves, c'était la justification de fonctions au ser- « vice d'un monarque. Ayant pris connaissance de « généalogies des Racine de Chauny et de La Ferté « je vois qu'ils sont depuis longtemps aux fonctions < honorifiques, et, par conséquent, sont nobles de « piano ».
Sans doute, ils n'étaient pas seuls à être tenus pour nobles à La Ferté. Si les de Sacy n'étaient pas
1. Et c'est pour cela que nous ignorons encore où le poète est né. Peut-être tout à côté de l'église, mais c'est douteux. Dire que Louis ne nous a même pas fourni ce renseignement!
nobles, car de Sacy n'est qu'un pseudonyme, — les Poignant l'étaient, — les Poignant cousins des Sconin. Bref, les Racine étaient bien posés, mais de petite fortune *. Aussi n'habitaient-ils pas la ville, mais la Pescherie, dans le faubourg de Saint-Vaast, hameau tout en maisons modestes et de petite apparence.
Quelle sorte d'hommes étaient-ils ? Selon toute apparence des êtres menus, cérémonieux, tatillons, d'aspect chétif, car ce n'est pas impunément qu'on passe des siècles à ne rien faire que de tailler des plumes d'oie pour des besognes infimes. Je me les imagine fort soucieux de leur dignité, se prenant encore pour des patriciens romains, cérémonieux, distants, — un peu bornés, en somme, si l'on se résout à appliquer à ces artisans de mots, à ces très menus orfèvres littéraires, le trait, du reste un peu sévère, de Sainte- Beuve,sur « ces vieux maniaques de la culture ancienne qui ont divinisé leur paresse sous le nom de goût. »
Ils ne pouvaient pas être tendres, étant préposés à la besogne de contraindre (sous peine d'exécution, de saisie, d'emprisonnement, d'envoi aux galères), des malheureux en guenilles (voir le terrible portrait du
1. Les Racine sont donc obligés de cultiver le mariage riche, dût la femme épousée n'avoir aucun agrément. (Retenons ce trait). C'est ainsi que le grand-père va chercher Marie Des Moulins (ou Desmoulins) en dehors de son monde de gens cultivés, en dehors de La Ferté, dans une famille de « rustes ».
L'abbé Hazard croyait que les Racine, plutôt artistes, n'étaient arrivés à la dévotion étroite que par Marie Des Moulins. Je le croirais aussi. N'est point artiste qui veut, tandis que la dévotion, accessible aux esprits les plus bornés, est souvent leur unique ressource.
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paysan par La Bruyère), à acheter et payer plus de sel qu'ils n'en avaient besoin. Ajoutons que, d'après un écrivain qui a spécialement étudié la gabelle, on ne pouvait plus alors gagner sa vie dans le grenier à sel qu'à la condition d'altérer cette denrée par des mélanges de matières étrangères. Donc un métier de recors, de tourmenteur — et de falsificateur *...
Nos souvenirs de famille nous représenteraient, je crois, les Racine comme de tournure assez élégante, coquets, les mains très blanches et très longues. Dans l'ensemble pas plus agréables que les Sconin, mais moins rustres. Tel semble bien être, au surplus, si l'on en croit une de ses lettres, que possède notre famille, l'avis de Racine lui-même.
Du père de Racine nous savons qu'il devait se plaire assez peu à La Ferté, et sans doute être modérément dévot ; en effet, le premier, le seul de cette race de clercs, il eut la fantaisie de devenir mousquetaire, ce qui donne à penser qu'il avait la mine avantageuse. Mais le métier des armes dut vite l'effaroucher, car, trois mois après, il s'était dégagé ^ Il étu-
1. En 1740 et quand le grenier à sel est dans la main des Racine, la Cour des Aydes constate, par un arrêt du 8 juillet, que le mesureur excède ses droits en percevant plus de deux deniers pour son droit de mesurage; donc abus de fiscalité, abus que l'arrêt reconnaît être fort ancien dans le grenier à sel de La Ferlé.
Racine, un peu avant sa mort, s'attendrit (est-ce une comédie ?) sur l'ciîroyable fiscalité qui ruine le royaume. Eh bien son fils Louis sera un recors, un tortionnaire fiscal. 11 est agent des fermes générales. Moramber, petit-fils de Racine, est agent, lui aussi, à Langres, de ces exploiteurs du petit peuple.
2. Quelqu'un ma fait observer que les Racine étaient peut-être bien aises de faire prendre au sérieux leur noblesse. L'entrée de l'un d'eux dans l'arméefau moins dans un corps exigeant qu'on fût noble) devait leur servir de preuve vis-à-vis de leurs concitoyens. La preuve une
dia alors le droit. Faisons attention: il y a ici une indication de penchant vers les choses juridiques; son fils écrira les Plaideurs et aura des dispositions étonnantes pour le droit et la chicane. (Antoine Lemaître et les Racine désiraient que le futur poète fit, lui aussi, ses études de droit, en attendant une position, sans doute dans le tabellionat.)Ge père du poète ne dut point trouver ce qu'il cherchait S puisque à vingt-trois ans, il épousait la fille du président du grenier à sel, Pierre Sconin, et, ainsi, trouvait un emploi, d'ailleurs très subalterne, dans cette administration où les Racine avaient été les maîtres, mais d'où les rudes Sconin, ces Francs avides % menaçaient de les évincer.
Sa femme avait près de quatre ans de plus que lui. Avec les idées du temps, on peut dire, révérence parler, qu'elle était hors d'âge. (On se mariait alors
fois faite, aucune raison ne subsistait de demeurer dans le métier des armes, lequel ne pouvait que leur déplaire.
Encore quelques menus détails sur eux:
Les Racine économisent l'effort. Les intransigeants sont des inactifs. Quand on agit, on ne pense aux obstacles que pour les éviter. Quand on ne souhaite pas agir, on recherche les difficultés.
Ils ont beaucoup du caractère espagnol : dignes, graves, à cheval sur l'étiquette, aimant les étoffes sombres, soigneux dans leurs habits jusqu'à la recherche.
Ils paraissent avoir été très peu musiciens. — Et Racine... ?
1. Je crois que ce qu'il cherchait c'était de faire créer pour lui une charge d'avocat. La Ferté y avait droit, mais les procureurs (avoués) prirent peur de la concurrence et s'opposèrent à cette création. Peutêtre est-ce Pierre Sconin, lui-même, qui joua ce tour à son futur gendre, afin de l'obliger à entrer, (en le débarrassant de sa fille Jeanne) dans le grenier à sel dont il venait de s'emparer.
2. (M. Lavisse) « L'ambition, un goût immodéré pour les femmes et la soif des richesses sont les passions dominantes du Franc. Il est, au fond, sous des dehors dévots, l'ennemi du clerc latin qui seul garde quelque bien, et, ce bien, il le convoite. »
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fort jeune, surtout les filles parce qu'on entendait les marier sans leur consentement \) Etait-elle un peu rude comme ses frères? Avait-on été trop difficile pour elle ? On ne sait.
Elle mourut en couches de Marie, laquelle naissait treize mois après Jean *.
D'ordinaire, dans les familles de clercs, on ne se remariait pas. En effet, comment plus tard, au Para-
1. Quinze à seize ans, à La Ferté. Marie Hericart a quatorze ans quand elle épouse La Fontaine.
2. Un prêtre qui veut bien m'aider dans mes recherches me suggère une hypothèse. Probablement les Racine en voulaient fort au père de Racine de ce qu'il fut marié à une Sconin, car il est tout à fait anormal, dit-il, que le parrain et la marraine de sa fille Marie (la sœur du futur poète) fussent l'un et l'autre des Sconin. Or, il est établi qu'il en fut ainsi. Ce mariage dut indigner les Racine. lien existe peut-être une preuve dans Athalie. Je suis persuadé — et aussi M.Méderic Lecomte, — qu'Athalie reproduit, page par page, ou les faits héroïques des annales de la Ferté-Milon ou des incidents de la vie de Racine enfant et de Racine repentant. (J'ai esquissé la question au Correspondant, 25 sept. 1910.)
Mais voici un passage de Bérénice, tragédie où je n'ai rien signalé comme relation avec Racine. Ce passage semble des plus significatifs. Racine, qui ne pouvait ignorer l'aversion méprisante de sa famille paternelle pour les Sconin, — ces barbares — trahit sans doute ici jusqu'où les Racine poussaient l'intransigeance à l'égard des fruits des unions qui gâtaient le sang des familles de clercs.
Ne serait-ce pas La Fcrté-Milon, (et il n'y a pas plus Milonais que les Racine), cette ville, qui,
... Par une loi qui ne se peut changer. N'admet avec son sang aucun sang étranger. Et ne reconnaît point les fruits illégitimes Qui naissent d'an hymen contraire à ses maximes.
Alors, ils auront poussé le père de Racine à se remarier, rien que pour faire pièce aux Sconin. Si la revente de sa charge dans le grenier à sel, après la mort du gendre du vieux Sconin, n'atteignit qu'un prix dérisoire, ce dut être une vengeance du vindicatif grand-père, qui, ainsi, aurait eu le dernier mot 1
dis, s'accommoder de deux maris ou de deux femmes? Pourtant, à ce que me confia un jour le bon abbé Hazard, les hommes obtenaient parfois, des dispenses à fin de remariage, lorsqu'ils justifiaient à leur directeur d'une « activité dans le tempérament », qui eût fait courir des dangers à la moralité de la communauté. C'est sans doute parce que le père de Racine avait dûment justifié, — et, sans doute, aussi qu'il regrettait modérément celle qu'il n'avait épousée qu'à regret, qu'il se remaria. Ce second mariage dut être bien modeste. Evidemment fortune nulle, car Madeleine Vol est fille d'un très petit tabellion *.
Cette seconde femme, jamais son nom ne se rencontrera dans la correspondance de Racine. Sa belle-mère s'était remariée assez tard dans une ville voisine (Neuiîly) à quelqu'un d'aisé. Elle était sans doute agréable, même peu Milouaise, car la Milonaise vraie ne se remarie jamais. Pour le clerc qu'était le père de Racine ce remariage peu brillant a dû, quelle que fut la raison qui l'eut déterminé, être une source de déconsidération.
Le père de Racine a un frère, qui nous apparaît un bien peu sympathique personnage. Ainsi (1664), Jean et Marie, ses neveu et nièce orphelins, ont été pris à charge, selon les habitudes d'alors, le fils par la famille du père, la fille par celle de la mère. Certainement, des deux, c'est Marie qui a coûté le moins à
1. Ce qui est certain c'est que les enfants ne lui sont pas confiés quand son mari meurt (1642). Ne pouvait-elle les élever? N'en fut-elle pas jugée digne ?
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élever. Alors, l'oncle Claude Jaloux, vient récriminer; les enfants sont majeurs : il s'agit de leur pauvre compte de tutelle. Il voudrait sans doute que les enfants se reconnussent débiteurs, eux qui auront quelque fortune plus tard, après le grand-père Sconin. Il cherche à influencer Vitart, allié aux deux familles. A cette occasion, son neveu Jean nous le fait voir faux, cuistre, fielleux, brisant les rapports par une fuite équivoque, — procédé courant chez les Racine... Ils n'expliquent jamais leurs actes.
Plus tard, devenu très riche. Racine daignera rendre quelques menus services d'argent à l'oncle, veillant à les lui faire sentir, à ne point se laisser donner des reçus qui ne soient très en règle...
La tante Sainte-Thècle' n'est pas aimée de son neveu. Il le montre bien dans une lettre d'Uzès se plaint d'être envers elle, obligé de jouer hypocritement au dévot [sic). Sa tante exige qu'il lui écrive, mais tout ce qu'il a le droit de lui dire, c'est qu'il serait très flatté qu'elle daignât (elle qui est si bien avec le Ciel) prier pour lui ! Et, au neveu, le régal paraît maigre...
Entrons dans quelques détails, car, en définitive Sainte-Thècle, c'est Port-Royal même. C'est aussi le jansénisme s'efforçant de contrarier, sinon d'étouff'er le génie naissant de Racine.
1. Dans son livre illustré, les Portraits de. Port-Royal, M. Gazier a veillé à ne pas placer en parallèle avec le visage de Racine, si beau, ceux si disgraciés de Marie Desmoulins et de Sainte-Thècle . Le parallèle eut montré combien Racine, au moins de figure, est peu Racine. Sous ce rapport il est Sconin. Or les Sconin sont anti-Port-Royal 1
Il n^avait pas encore vingt et un ans, qu'elle le tançait en vraie picmarde de La Ferté, sans trêve et sans pitié, ce pauvre neveu, pour un pauvre petit sonnet. Elle apparaît remarquablement désagréable. Quel contraste, au surplus, avec la précédente supérieure de Port-Royal, la mère Angélique, bonne, intelligente, cultivée, se donnant à tous '. Sainte-Thècîe ne sait donner que... sur les doigts ! Et M. Jules Lemaître, toujours bienveillant, assure (on croit si facilement ce qu'on désire) qu'elle devait être bonne... Qui lui a dit cela? Peut-être M. Arnauld... Pas du
1. Nous ne sommes pas suspect de tendresse pour les jansénistes, car ceux que nous avons connus nous ont paru sans cœur, fanatiques, toujours fumants de haine ; la janséniste sœur Adrien, dite sœur Dragon, k l'infirmerie de Louis-Le-Grand, — dont trop souvent nous fûmes le pensionnaire — nous a laissé de bien fâcheux souvenirs. Aussi nous croira-t-on quand nous attesterons qu'une figure — ohl une seule — nous charme dans Port-Royal, la mère Angélique. Chez Sainte-Beuve, chez M. V. Giraud il y a des passages qui mettent des larmes dans tous les yeux au récit l'actes d'une bonté exquise. La mère Angélique est un des plus beaux types d'humanité généreuse qui aient jamais existé. Et dire que Racine, lui qui vécut trois ans près d'elle, de ses bontés et de son argent, Racine osa la ridiculiser — et l'outrager!
M. Paul Janet a eu tort de dire que les deux actes les plus honteux de la vie de Racine étaient son mariage avec une ménagère stupide mais riche, et sa rentrée orgueilleuse dans la maison de la Gharapmeslé, où il installe sa femme et ses enfants. L'acte à jamais inexcusable, le crime de Racine, c'est sa conduite envers la mère Angélique.
Si je donne à cela quelque développement c'est que, plus loin, quand nous étudierons le cœur chez Racine, je me dispenserai d'aborder la question de savoir si Port-Royal n'aurait pas — on l'a prétendu — desséché le cœur tendre de Racine. (Faute de place la question sera traitée en dehors de ce livre. Nous pouvons dire que nous conclurons alors ainsi : Port- Royal avait plus de cœur que Racine. Port- Royal se roidissait, essayait de s'endurcir, dominait ses impulsions affectueuses, une chose que Racine n'eut, senible-t-il, jamais besoin de faire)...
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tout, M. Paul Mesnard: il voit au contraire en elle un type de « sévérité outrée ».
Du reste, étudions-la dans son style, ce geste de la pensée qui, si souvent la démasque, la livre. Voyons si, en pénétrant dans l'intimité de cette femme, nous découvrirons quelque furtive tendresse.
Une de ses lettres est célèbre. Ce fut sa déclaration de rupture, et quelle rupture ! Quatorze années pendant lesquelles, avoue M. Gazier, elle ne veut plus savoir que son neveu existe. Et cependant, au début, le neveu n'a pas encore fait jouer une pièce (1663) !
« J'ai appris avec douleur que vous fréquentiez « plus que jamais les gens dont le nom est abomi- « nable à toutes les personnes qui ont un tant soit « peu de piété, — et avec raison, puisqu'on leur in- « terdit l'entrée de l'église.
« Je vous conjure donc d'avoir pitié de votre àme « et de rentrer dans votre cœur, pour considérer « dans quel abîme vous vous êtes jeté. Mais, si vous « êtes assez malheureux pour n'avoir pas rompu un « commerce qui vous déshonore devant Dieu et de- « vant les hommes, vous ne devez nous venir voir. « Je ne pourrais vous parler. »
Voilà!... Et pendant quatorze ans, elle ne reviendra /amais à la charge, atteste M. Gazier... Si c'est là de la tendresse, on conviendra que c'en est une à part, une fort maîtresse d'elle-même...
Et le graphisme de la lettre est bien curieux... Si l'art de pénétrer les caractères par l'analyse psychologique des signes de l'écriture est (momentanément sans doute) en défaveur aujourd'hui, cependant je crois que les moins experts en la matière seront frappés du caractère exceptionnel, unique de
cette écriture si anguleuse qu'elle se complaît à tracer des o qui sont carrés^l...
^ g 0. o^ / Bah! dira-t-on, dans
%r /ej^r2ZUrr//frâcAL, ^^^^^ première lettre
/ûfi^nc/2;^^^^^/'^^'^^ ^^^® était irritée, la /5'/, /r ^ ' tante. — Irritée? Pour-
éiâvm'^dl, 2^aT^^>^ tant, l'écriture estbien
*// ^lé/L^iPZùf^^yrc ^^xci^y^ calme..,
* yf ^ / a>' Enfin, soit ! irritée,
v/^^4£^//a.^/^^ justement irritée. Mais
J^z/^aiièUll^^ac/^âra quand on envoie à un
. jf^ ^ * /> neveu, orphelin, qu'on
•^^a?2?Z^6^/P/îi.:> a élevé un éternel
e^ Z-'^rPi^ à^£^ay/^?^ adieu, il semblequ'une
^ femme tendre serait
troublée quand même!
Du reste, beaucoup
plus tard, quand lécher
neveu, depuis long-
^^^t^^5^^;^zW t^™P« réconcilié avec j^ l'Eglise et avec sa famille, va mourir, nous allons sans doute la voir s'attendrir. L'occasion est unique.
Oui Racine agonise dans de cruelles souffrances. Sa femme vient de faire part à la tante du malheur imminent. Prenons sur le vif cette bonté délicate...
Gloire à Dieu et au très Saint-Sacrement! Je vous suis très obligée, ma chère nièce, d'avoir pris la peine de nous mander vous-même des nouvelles de notre