‹ Autour d'un Racine ignoréChapitre 17 sur 71 · Ecriture hébraïque, me dit un archéologue · texte numérisé non relu

Ecriture hébraïque, me dit un archéologue

Ecriture d'une femme qui n'a pas trace de bonté, me dit M. G... un graphologue connu appartenant au monde de la diplomatie.

LA PRÉPARATION d'uN RACINE 137

cher malade. Dans la douleur où vous êtes d'une si longue maladie, je crains beaucoup que vous ne tombiez malade a-ussi. Au nom de Dieu, conservez-vous pour vos enfants, car, je vois bien par l'état où vous me mandez qu'est mon neveu, qu'ils n'ont plus de père sur la terre. Il faut adorer les décrets de Dieu et nous y soumettre. On ne peut être plus touchée que je ne le suis de votre perte et de la mienne. Prions Dieu l'une pour Vautre.

Et le pauvre Racine/...

Pour la grand'mère, Marie Desmoulins dont on peut à loisir scruter le visage vulgaire et inintelligent sans y retrouver quoi que ce soit qui fasse penser au glorieux petit-fils, nous sommes bien assuré que ce n'est pas de ce côté de son atavisme que Racine a pu tirer quelque culture, ou même un tant soit peu de distinction. Le grand-père Racine, par quelque profitable mésalliance \ avait « abîmé » sa race. Seul Louis Racine ressemblera à cette Marie Desmoulins, hélas !

Bref, rien de grand ne paraît pouvoir sortir des Racine ; leur concept du moi c'est une sorte d'anéantissement de rindividu dans la communauté — concept d'ailleurs très janséniste.

Ah non, ils ne vivent guère. Us semblent bien n'avoir donné au petit Jean que de la dévotion pédante, un sens d'art affiné, de la politesse, et ce qu'on appelle « la race ».

Et quand Spannheim, l'envoyé de Brandebourg,

1. Les Desmoulins sont de riches laboureurs de Valsery- en- Valois, dans la forêt de Villers-Cotterets.

Marie Des Moulins — je n'ose insister — était un peu ridicule. A Port-Royal chacun l'employait comme servante...

dira son étonnement de voir si bonne tenue, tant de distinction chez quelqu'un « sorti de rien », il aura tort; de par ceux qui lui ont donné son nom, Racine a beaucoup de race. Il a mieux, il a cette chose précieuse, si rare toujours ; le goût.

Seulement, jusqu'ici, nous ne voyons pas encore de qui iî tient ses passions véhémentes, terribles. Nous ne voyons pas d'où a bien pu sortir le « beau tigre » entrevu par MM. France, Leconte de Tlsle, de Vogiié et, je crois, Faguet.

LES SGONIN

Comment se fait-il que les contemporains de Racine n'aient paru frappés chez Racine que de sa férocité, que de son goût de violence, et d'un certain tragique âpre et sombre?

J. Lemaitrb.

Les Racine rompront très vite avec le jeune poète, après l'avoir jalousé, querellé, et, par surcroît, excommunié. Est-ce que les Sconin, qui, ceux-là, lui resteront fidèles, ne représenteraient pas Tinnéité active, même ces passions brûlantes qui éclatent dans ce que M. Jules Lemaître a si bien nommé « l'âme dévorante de Racine » ?

D'où viennent les Sconin?

D'Allemagne, nous dira M. Paul Mesnard; d'Allemagne où ils étaient « famille seigneuriale ». C'est tout...

LA PRÉPARATION d'uN BACINE 139

Vraiment c'est trop peu '. Et c'est à cause de ce « trop peu », qu'il faut excuser les nombreux commentateurs de Racine, qui, n'ayant d'autre « renseigneup » que M. Mesnard, ont, d'un concert unanime, fermé les yeux sur cette particularité ethnique, — déconcertante, il faut l'avouer.

Or, pour tout ce qui se rattache à La Ferté, l'érudit biographe de Racine n'a jamais fait que reproduire docilement ce qu'il recevait de deux sources également sûres*. Seulement, il a négligé de rien relever dans l'histoire des origines de La Ferté. A vrai dire, vers 1860, époque où il commença la biographie de Racine, l'opinion n'était guère au fait de la manière dont s'était constituée la France du moyen âge. Surtout les Francs, — cette « découverte » d'Augustin Thierry, — étaient déjà bien oubliés, et l'on ne lisait déjà plus Les Récits des Temps Mérovingiens (hormis quelques morceaux, comme le meurtre de l'évèque Prétextât, par Frédégonde). De sorte qu'il ne vint pas une minute à la pensée de M. Mesnard qu'il en est

1. Alors surtout que nous savons que les Allemands revendiquent Racine comme fils d'une Allemande. Or, disent-ils, Michelet a déclaré que le fils c'était sa mère. « Stendhal, fils d'une Italienne, est italien, Racine fils d'une Allemande, est allemand. »

M. Faguet a rapproché Stendhal de Racine, tous deux réalistes aigus, tous deux grands admirateurs de l'instinct féroce, tous deux subtils analystes des ruses de l'amour-passion. {Revue germanique).

2. MM, l'abbé Hazard et Méd. Lecomte. Quand il se fie à ses lumières milanaises propres, M. Mesnard commet de lourdes erreurs. Ainsi il ignore cette église Notre-Dame où, comme Éliacin, Racine enfant passa sa jeunesse. Si, Vilart étant seigneur de Moloy et de Passy, il a besoin de situer ces deux fiefs, il ne découvrira Passy qu'au fond de la Champagne, alors que Passy-en-Valois était une forteresse contiguë à La Ferté-Milon, Moloy, un hameau de cette ville même. Et ainsi de suite...

de Torigine allemande de la mère de Racine comme de l'origine allemande de tous les Anglais : Tune comme l'autre se réduisent à ceci que, en des temps lointains, il y eut, vers la Grande-Bretagne, comme vers la Gaule, migration d'une peuplade guerrière qui venait, par la Germanie, de régions sans doute encore plus lointaines K

Or, disons-le tout de suite, les Francs à qui tient Racine par le sang de Jeanne Sconin, sa mère, s'ils font partie des races germaniques, appartiennent, semble-t-il, au superbe rameau Scandinave ^

1. Du moins je le prétends. Les Allemands veulent que les Sconin soient arrivés directement d'Allemagne à La Ferté au xvi" siècle. Si M. l'abbé Hazard a cessé de vivre, M. Lecomte, un vaillant octogénaire, a pu me certifier que, lorsqu'il a parlé des origines germaniques de Racine, il ne pensait qu'aux Francs. Une de ses lettres où il montre que le jeune Racine fut envoyé à Beauvais non par les Racine, mats par les Sconin, se termine ainsi: « Sa jeune imagination ainsi impressionnée n'abdiquait pas le hautain inné des Sconin, ni l'instinct hardi (fiers Sicambres) de la race franque dont il était pénétré de ce côté. Ses œuvres le révéleront. »

J'ajouterai que si ceux qui parlent de Racine s'étaient donné la peine de vivre quelques semaines à La Ferté, ils auraient vu, rien qu'en causant avec les gens de campagne — avec ceux-là surtout — quelle place tient encore chez eux le souvenir des Francs. Je me souviens que dans mon enfance, causant un jour avec un berger et lui demandant quel âge il donnait à un hêtre énorme — le Gros Fau — (qui passe pour avoir existé dès avant Racine), le berger me répondit: « Peut-être ben qu'il était là au temps des Francs^ au temps de la Brunehaut ! »

2. Gobineau, l'écrivain français si aimé en Allemagne, assure que cette origine des Francs ne serait pas contestée par la science des pays du Nord. A coup sûr les Francs semblent avoir eu l'humeur vagabonde. De Franconie, ils passèrent au nord de l'Allemagne en pays frison, d'où ils chassèrent les Saxons. Puis ils redescendirent vers ce qui est aujourd'hui la Wallonie (Belgique non flamande). Glovis était roi de Tournai quand il vint attaquer Syagrius, roi des Romains de Soissons. Enfin il fallait que les Francs se sentissent très modérément frères des Teutons pour faire à ceux-ci, durant tant de siè-

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Gela dit, prenons les Sconin. D'où viennent-ils avec ce nom peu ordinaire ?... Oui, peu ordinaire^ car les noms, les mots commençant par .Se sont extrêmement rares dans notre pays.

Voici le résumé d'un travail, dont tout le mérite revient à deux chartistes et qu'a fait de son côté M. F. Piquet de Lille, philologue et germaniste connu ' :

Sconin est un nom qui ne saurait avoir une origine ceUe

clés, une guerre si acharnée. C'est l'empereur franc Charlemagne qui christianise do force les Saxons, (à l'époque, Saxon veut dire Germain du Nord). La Réforme est considérée comme une revanche allemande contre la conquête franque de Charlemagne. Les peuples Scandinaves modernes restent d'âme épique. Leur histoire (entre autres héros Gustave-Adolphe et Charles XII, vrais dieux de la guerre), leurs chants (Sagas), leurs tragédies, leurs romans, le prouvent.

Et que l'on ne croie pas que seuls, chez eux» Ibsen et Bjornsen aient le sens des choses tragiques. En plein xix» siècle, à l'époque où nous, Français, nous nous perdions dans les brouillards du romantisme, la Scandinavie restait fidèle à la tragédie, tragédie cruelle mais bien classique. Attiré vers le pays des terribles sagas, un Français en rapportait, il y a soixante ans, des traductions de quelques tragédies dont l'une, les Martyrs, de Stagnelius, est fort remarquable. (Qu'on me laisse dire que ce Français, encore vivant, presque centenaire, est un de mes très proches.) La Scandinavie a toujours été un foyer d'ardentes inspirations. Ajoutons que les Francs, s'ils ne viennent pas de Scandinavie, viennent à coup sûr de pays aussi déshérités. Les peuples violents ne se forment jamais que sur des terres pauvres, nues, où le soleil est faible. Là, on s'est battu pour vivre — isolément, on a volé, on a tué. Aussi le paradis des Francs était-il tout guerrier. On s'y égorgeait. Leur christianisme ne consista guère qu'à vouloir venger Dieu, On sait que Glovis, entendant narrer la Passion, brandit sa framée de rage. Les croisades se préparèrent par de furieuses colères contre lesintidèles. Velleius Paterculus juge ainsi les Francs: « Cruels, perfides, nés pour mentir. » L'homme de la nature, un beau mâle vigoureux, en somme, ce Franc ! Le vrai homme d'autrefois, pas celui qu'a inventé Rousseau.

1. L'écrivain allemand qui revendique Racine comme germain, ne serait pas une autorité, mais la même étymologie nous a été aussi envoyée de Strasbourg par un professeur de l'Université.

ni latine. Il est purement du haut-allemand. Le vieux langage haut-allemand provient d'une région qui commençait à la Franconie (Nuremberg) gagnait quelque peu le Wurtemberg, la Suisse allemande (Zurich, Berne, Bâle) le sud de l'Alsace. (Francfort veut dire le chemin de passage des Francs.)

Sconin, qui se prononçait sconinn, c'est Skoni, qui veut dire: les Aeauaî'. En effet, skoni (qui lorsque le haut-allemand disparaîtra dans l'allemand moderne, deviendra schœn) signifiait brillant, beau, éclatant. (C'est aussi, me dit-on, Skole, puis Skone, le vieux nom même de la province méridionale de la Suède du moyen âge, que nous appelons, nous, la Scanie.)

Ce qui montre que les Skoni avaient franchi, sans se « gauloiser », tout le moyen âge, c'est que leur nom n'avait point été altéré (l'n, finale en effet compte d'autant moins que nous savons qu'en Allemagne même elle allait apparaître, puisqu'elle est danss/coTim, schonin, devenu schœn). Au contraire, comme le Gaulois ne pouvait prononcer se, sk, il intercalait quelque part, (au milieu ou en tête), une voyelle différente de celle déjà dans le mot. Ainsi le nom serait devenu Saconin. La gallicisation encore plus complète eût exigé Esconint.

Le fait que le nom demeure intact démontre que ceux qui le portaient, étaient restés du même sang franc, car, devenus, ne fut-ce que demi-gaulois, ils eussent, ou euxmêmes adouci leur nom, ou accepté l'altération infligée par le populaire à ce nom difficile à prononcer (on sait que le peuple ne peut dire ni statue ni squelette ^).

1. Les beaux! Or à La Ferté la tradition rapporte qu'on disait tes beaux Sconin. Racine, nous le montrerons plus loin, ressemble physiquement à son oncle, Antoine Sconin, lequel avait le type franc pur. Racine était très beau. Ses ennemis, s'ils lui ont trouvé tous les défauts, se sont inclinés avec admiration devant sa merveilleuse beauté.

2. La déformation des noms, par le peuple des villes (car les villes, surtout celles de quelque importance, ne sont pas franques mais

Gomment ne se sont-ils pas métissés ? Le Franc, en région franque veillait à garder sa race. Deux circonstances ont pu concourir à les aider encore à demeurer des Francs très purs. 1» S'ils étaient des chefs puissants; on sait que les familles aristocratiques non déchues répugnent à laisser s'altérer leur race. 2° S'ils vivaient dans un canton ayant une population franque très dense; alors, il leur était aisé de ne prendre femme que dans des familles de même souche qu'eux '.

Eh bien, nous croyons que les Sconin s'étaient originairement fixés vers Soissons, — pdiS dans Soissons, car le Franc n'habitait pas les villes, mais sur

gallo-latines), est telle qu'Adrien Sconin, principal du collège de Soissons, va souvent être appelé, dans les actes de la ville, Adrien Chonin, à côté d'un Choron dont l'aïeul s'appelait Skar quand il habitait aux champs. (On comprendra que nous ne fournissions point ici toutes nos références. Nous y reviendrions si la critique estimait que ce fût nécessaire.)

1. Les Sconin étaient certainement d'origine seigneuriale féodale, ce qui le prouve c'est qu'ils possédaient des armoiries (V, page 8 de la Biogr. P. Mesnard « au cerf issant à senestre et à mi-corps d'un rocher de sable placé à dextre »).

Très probablement ce blason fut abandonné par eux quand ils quittèrent la campagne, et, du même coup, cessèrent de servir comme gens de guerre. Que sont en effet les armoiries? Des enseignes, qui, souvent à défaut d'uniforme, distinguaient au moyen âge les diverses troupes d'une armée. Probablement, si les Sconin avaient gardé leurs armes, Racine qui, nous le verrons, se désolait tant de la pauvreté de son blason et eût tant désiré y introduire quelque fauve des forêts, n'eût pas manqué d'accoler à son écu les bois de cerf des Sconin .

A ce propos, disons que les armoiries n'apparurent partout, France et Germanie, qu'au x= siècle. (Celles des Sconin sont encore portées par quelques familles nobles de Franconie et de Saxe.)

Une auberge de La Ferté a une vieille enseigne qui représente — assez fidèlement — les armes des Sconin.

les hauteurs, aux environs '. Le Soissonnais fut par excellence un pays de Francs ^

Or, justement au sud-ouest de Soissons, sur une croupe dominant la ville, se trouve un village on ne peut mieux disposé pour fournir un sûr campement aux Francs. Les terres y sont fertiles et la situation fort avantageuse. Il paraît bien que Saconin, tel est le nom de ce village, est le nom légèrement retouché du village habité jadis par les Sconin ^

1. Il y a plus que des probabilités. Les archives de l'Aisne nous font retrouver, au moyen âge, deux Sconin. L'un au village d'Aizy s'appelle Samson Sconin, possède une terre et en prend une autre à bail. L'autre, porté au cartulaire cathédral de Soissons, est doyen du chapitre en 1517.

2. G. Paris. « Malgré la rapidité apparente de leur romanisation les Francs conservèrent longtemps leur génie particulier, leur façon de vivre, de penser, de sentir. Us ne s'enfermèrent pas dans les cités... Ils se réunissaient souvent et goûtaient alors en commun le plaisir de la poésie épique et lyrique. Ils avaient des poètes errants. L'instrument dont ces bardes germains s'accompagnent est la harpe que le dernier poète romain, Fortunat, oppose à la lyre des Romains, à la rote des Bretons. Les guerriers eux-mêmes savent composer des poèmes et les chanter sur la lyre. Les Francs apportèrent au milieu d'une population habituée à la docilité, un individualisme et un esprit d'indépendance qui ouvrirent à la poésie des sources toutes nouvelles...

« Ce qui constitue le caractère propre de la nation française, c'est d'avoir reçu un afflux germanique plus riche et plus fécond qu'aucune autre nation romane. »

3. Non loin de Saconin, — dont je possède les vieux titres, — il y a aussi un autre village, Aconin, dont, au moyen âge, le seigneur s'appelait Asconi. Ici on assiste à la déformation par échelons, d'un nom franc. Le populaire a plus vite et plus complètement altéré le nom de Skoni que le seigneur franc n'y a consenti.

J'ai retrouvé trace de quelques Sconin (d'origine) authentiques. Ils s'appellent Aconin. Chez deux d'entre eux, splendidement beaux, le type franc reste très pur.

On sait combien fut constante, dans les familles féodales, l'habitude de n'accepter pour chaque enfant mâle qu'un nom de terre. Même les parents, dans l'intimité, désignaient leui fils, non pas par son pré-

Nous savons que les Sconin de La Ferté étaient riches en terre. (Parmi les grandes fermes qui se sont transmises à La Ferté de main en main, se trouvait encore récemment, et dans notre famille, la terre même de Saconin.)

Au surplus les Sconin n'ont rien d'une famille de citadins, de clercs aveulis et anémiés. Ils paraissent d'une rare vigueur, impétueux, ardents, vivants. Ils sont, surtout, haineux, — nous le verrons. Or le trait caractéristique du Germain, et, particulièrement, du Franc, est son pouvoir de détestation sournoise.

Enfin, peut-être y a-t-il quelque chose à tirer, me suggère un érudit, du qualificatif que Racine donnait aux Sconin « Des Francs rustes », qui devrait pouvoir être entendu au propre. Or, au propre, le Franc ruste (Racine écrit bien ruste) signifie {Fraacus rusticus)\e maître des champs, lequel était, en effet, toujours un Franc '.

nom, mais par celui du domaine. Louis-Philippe appelait encore ses fils Nemours, Orléans, Aumale... Racine do même. Lionval, nom familier de Louis, était celui d'une ferme entre La Ferté-Milonet Aconin, qui sans doute appartint, entre beaucoup d'autres, au richissime grandpère Sconin.

Et dire qu'un critique a écrit : « On prétend que Racine traitait ses enfants avec une solennité pédante ; mais la preuve qu'il s'était mis, au contraire sur le pied de la familiarité la plusbadinec'est qu'il avait surnommé Louis, Lionval ! »

1. On a remarqué que nul plus que lui n'a employé le mot franc dans un sens autre que le coutumier :

Ma foi, j'étais un franc portier de comédie.. . ... Fripon le plus franc qui soit de Caen à Rome. .. Tout franc, vous vous levez tous les jours trop matin... Je signerai tout franc... Un franc drôle... etc.

'Ce mot franc, très usuel en Picardie, y a un sens se rapprocliant

Étant donné que Racine eut, dans son caractère violent et vindicatif, follement passionné, dans son tempérament très porté vers les femmes, des traits qui ne semblent ni latins, ni gaulois, ni français, — le Français est un être de juste milieu, modéré en tout et sans haine — il semble que nous pourrions nous borner à demander à l'innéité franque de Jeanne Sconin, sa mère, rexplication d'une ardeur si agressive et de si vigoureux et si terribles appétits sensuels *.

Mais je crois bien qu'il a, de plus, la marque très particulière de quelques-uns des Sconin, ses proches parents.

Pierre Sconin^ grand-père de Racine, est le fils d'un Sconin, venu, semble-t-il, vers 1550 à La Ferté, qui épousa une Pierrette Dejardin, (sans doute d'une famille peu relevée, car nous ne retrouvons plus ce nom nulle part.) Avait -il déjà de la fortune? Oui, car nous savons que son fils en a eu beaucoup ; or ce n'est pas dans les petites charges de fonctionnaire de La Ferté qu'il a pu s'enrichir. Donc, cet Adrien (tel était le prénom de cet ancêtre) Sconin avait dû prendre le parti de quitter sa terre près de Soissons, la louer, puis acheter des fermes tout autour de La Ferté — peut-être en conservant sa terre Saconin.

davantage de l'étymologie, laquelle est tirée du nom propre, Franc, et évoque bien l'idée de hardiesse effrontée et brutale. Enfin franctireur est d'origine picarde,

1. Et pourquoi pas? Comprenait-on George Sand avant que Nietzsche, l'Allemand Nietzsche, n'ait découvert une demi- Allemande dans celle qu'il a appelé — peu galamment — une « vache de lettres »?

LA PRÉPARATION d'UN RACINE 147

Il a un gendre, Pinirel, lié plus tard avec La Fontaine, qui a écrit une bonne traduction de Senèque et fait lui-même quelques tragédies.

Son fils, Pierre, a une sève magnifique. Il vivra quatre-vingt-onze ans, se mariera deux fois, aura, sans compter ses bâtards, quinze enfants S qui tous vivront. C'est un ambitieux, dévorant d'activité. A vingtsept ans il est garde général des forêts. A vingt-neuf ans, gouverneur échevin, en même temps commissaire enquêteur et procureur aux eaux et forêts, puis, beaucoup plus tard, il cumule et devient par son argent, le président du grenier à sel, autrement dit, le supérieur, comme rang, des Racine.

Très intelligent et voulant se faire estimer en cette ville d'intellectuels, il s'instruit lui-même, et, se « convertissant » (mot commode, qui, nous dit M. Giraud, avait alors un sens très vague, — notons cela en passant, pour Racine) écrit en vers, une fois ses passions calmées, des poèmes sacrés et des vies de saints évangélisateurs et conquérants. On a de lui une vie de saint Vulgis, qui, paraît-il -, est bien écrite.

1. Les Racine, au contraire, ont peu d'enfants. On verra cependant à ceux que La Ferté-Milon va appeler au xvin'= siècle « les Racine », (et qui ne sont que les petits-enfants de Marie Racine), une très nombreuse progéniture. Mais ce sera une preuve de plus de la vitalité, de la fougue de sève que les Sconin ont apportée au sang des Racine. Du reste les descendants de Marie Racine ne deviennent très féconds qu'après s'être renforcés en sang Sconin. Les Racine de La Ferté, vont, en effet, devenir deux fois plus Sconin qu'ils n'étaient Racine.

2. Avis de M. Mesnard et de M. Méd. Lecomte. « D'un genre qui finit les morceaux en sont bons. D'autres genres s'en emparent; ils se les incorporent », dit Bruuetière. Les Mystères, ayant survécu à l'usage seul de La Ferté, on peut prévoir que la tragédie, avec Racine, prendra tôt ou tard le chemin du genre sacré. Il m'est assuré que la Vie de saint Vulgis (de Pierre Sconin) serait d'un genre de

148 AUTOUR d'un racine IGNOHlî

un peu eiiiphati(jue, mais a de la flamme et beaucoup de fermeté. Rien d'étonnant à cela, car cet homme est surtout une volonté. Racine, qui ne peut le sentir, lui fait tout de même — et fort humblement — la cour.

Il a huit fils, et comme tous ses fils tiennent de lui, il est permis de supposer que sa fille Jeanne — que son mari regretta si peu — n'était point un ange de douceur ni de tendresse. De ces fils, cinq nous sont bien connus, el, sur les autres, j'ai retrouvé des indications assez intéressantes.

Deux sont dans le grenier à sel, et leurs descendants y resteront jusqu'à la Révolution. Un troisième est notaire ;

Quatre sont en religion, Adrien, Jacques, Charles et AntoiuG. Un dernier, le plus jeune de tous, Claude, est seigneur d'Arginviliiers.

De par leurs professions variées, tous ces Sconin sont à cheval sur les carrières libérales et sur celles du commerce. Cela nous confirme dans l'opinion que ce ne peut pas être une famille de clercs, expression, qui, du reste, de jour en jour, va perdre de ce qu'avait d'exclusif sa signification première. Les Sconin sont bien des bourgeois, mais de hauts bourgeois; et les quinze enfants de Pierre Sconin, par leurs qualités et leur état, monlreiit que leur chef, loin d'être figé dans des parti-pris surannés, veut, avant tout, que ses enfants arrivent. Et c'est pour cela que ceux-ci vont se diviser en trois groupes de conditions diifé-

transition entre le mystère et la tragédie, — comme Esther et Alhalie ressembleraient aux tragédies de Tristan, ce poëte vigoureux à qui l'on prétend que Racine dut bi.aucoup.

Procession solennelle du 11 juin 1652 pour conjursr la Fronds Les deux prélats. A gauche, Antoine Sconin.

(Extrait d'une gravure se trouvant à la Bibliothèque Sainte-Geneviève. Elle avait été commandée par le Chapitre.)

rentes. L'un est seigneur d'un fief, ce qui, au moyenage eût été réservé à la caste féodale ; plusieurs vont être prêtres, mais, avec cette particularité qu'ils se comporteront, dans leur état, bien plus comme des hommes d'affaires que comme des clercs. Enfin d'autres, au moins les filles (il convient d'être moins difficile pour les filles) seront franchement dans le commerce ce qu'on n'eût jamais, au grand jamais, accepté chez les Racine. Une des filles, tout à côté de La Ferté, a épousé un Duchesne, cultivateur *■. On voit ainsi, dans une même famille, se préparer le grand changement que consacrera la Révolution : la disparition des trois ordres puisqu'ils se confondent. De plus, nous sommes assurés que les Sconin ne sont pas de rase latine, sans quoi ils eussent fui résolument les affaires, aussi bien par souci hautain de leur dignité, que par absolue incapacité dans les choses de trafic.

Prenons-les en détail. Commençons (à tout seigneur tout honneur) par Claude, sire d'Arginvilliers. C'est un féroce, un vrai Sicambre. Les Francs, on le sait, étaient haineux avec des « haines couvertes» —cette jolie épithète est de Racine, (qu'on se rappelle le soldat du vase de Soissons, et l'atroce vengeance de Clovis, différée un an entier).

Or, Claude, à qui sa qualité de seigneur a valu un mariage avantageux, attendait que son père, de qui la vigueur d'intelligence restait puissante, se lassât

1. Les Duchesne n'ont pas quitté La Ferté, L'un d'eux que ,j'ai connu jadis, avait gardé de ses ancêtres Sconin, avec une énergie terrible, des yeux étincelants et une verve sarcastique intense. La terre que les Duchesne cultivaient de père en fils (Moloy) provenait orig-inairemcnt du grand-père Sconin.

LA PRÉPARATION d'UN RACINE 151

enfin. Il croyait, quand il vit son père entrer dans sa quatre-vingt-douzième année, n'avoir plus devant lui que quelques mois à patienter ; d'autant que, procureur du roi aux Eaux et Forêts du Valois, le vieux Pierre vaquait malaisément à certaines des obligations de sa charge ; (textuel) « la débilité de sa vue l'empêchait de monter à cette fin à cheval ».

Mais le vieillard, au lieu de vendre sa charge à son fils, la vendit à son petit-gendre, Antoine Vitart, (frère de Tintendant de Luynes), qui lui payait un beau prix (40.000 francs d'aujourd'hui) et était aussi entendu aux affaires que son frère Nicolas, — celui qui introduisit le jeune Racine chez les actrices...

Claude, outré, vint faire à son père les plus furieux reproches, l'injuria, le menaça, le somma d'annuler la vente, sinon lui, Claude, le ferait interdire. Dans cette querelle intestine se jeta aussitôt la famille- (C'est la règle, à La Ferté, — cette intervention tumultueuse de la « famille » en masse.)

Bientôt Arginvilliers fait sommation à son père de reconnaître lui-même « son imbécillité et incapacité ». Mais à cet exploit notarié répond aussitôt un exploit de l'autre clan, qui démontre que le père eût songé à céder à son fils si celui-ci eût été apte aux fonctions de procureur. A cet effet, le notaire François, le 10 février 1667, ne mâche pas les dures vérités à ce fils injuste :

Ledit Arginvilliers n'est et ne s'est treuvé capable de l'exercice et fonction de ladite charge pour n'avoir aucune science d'estude ny de pratique, ainsi qu'il est tout notoire à unw chacun.

Mais le vieux Sconin avait reçu ce jour-là une telle secousse qu'il en mourut '.

Arginvilliers, ne pouvant rester en Valois après ce scandale, chercha fortune ailleurs. Il entra dans l'armée — ce qui lui était facile, puisqu'il était noble — et devint commissaire des guerres de la Généralité de Paris, puis en 1G93, s'étant souvenu qu'il avait un frère, hors de France (comme on disait alors) il partit pour la Provence. Fait singulier, voilà Uzès qui reparaît !... Arginvilliers devint premier maire perpétuel d'Uzès. Le sang des Sconin les prédisposait aux migrations.

Les affaires de ces immigrés durent assez bien marcher, car nous voyons le petit-fils de ce Sconin d' Arginvilliers, au milieu du xviip siècle, prouver qu'il est devenu très riche — Antoine avait légué sa fortune à son jeune frère. Toujours est-il qu'un peu avant la Révolution un Sconin d'Arginvilliers traite avec le dernier survivant d'un beau titre nobiliaire, obtient de relever son nom et ses armes, et devient alors un des gros personnages du duché d'Uzès. Sa petite-fille deviendra princesse de Broglie -.

1. Et Louis Racine qui ne sait rien de La Ferté-Milon fera mourir en 1650 le grand-pèie Sconin!... Louis, qui marie ce Pierre Sconin avec Marie Desmoulins!!...

Qu'on veuille bien remarquer que presque tout ce que nous disons là se trouve dans l'une quelconque des nombreuses histoires de La Ferté-Milon... Il y a toujours eu parti-pris absolu d'ignorer les Sconin. Des ennemis de Port-Royal, qui seraient les grands personnages de la famille de Racine !...

2. Certain jeune musicien tumultueux pourrait bien, alors, devoir son excès de sève passionnelle au terrible sang Sconin, car il a les mêmes aïeux que Racine. (Renseignement dû à l'obligeance de M. le baron de la Roque, vénérable octogénaire habitant un château de l'Ardèche, arrière-petit-fils de Racine, chef de la famille directe. Le baron

LA PRÉPARATION d'uN RACINE 153

Des quatre fils du vieux Pierre qui sont en relij^ion, deux ne jouèrent aucun rôle dans la vie de Racine, et leurs travaux, purement ecclésiastiques, n'ont pu inspirer à Racine Tidée de faire des tragédies. Ce sont Jacques et Charles Sconin, tous deux du bel ordre aristocratique de Sainte-Geneviève(génovéfains).L'un d'eux deviendra prieur de Beaugency.

Restent alors, seulement, deux oncles de Racine. Mais ceux-là, l'un et l'autre, ont eu avec lui des rapports suivis, ce sont Adrien qu'il déteste, et Antoine qu'il paraîtra aimer, du moins quand il sera auprès de lui, à Uzès.

Adrien est auteur tragique. Comme Racine, il adaptera des tragédies grecques. 11 n'en publiera qu'une, et, seulement, assez tard, mais cette tragédie porte comme titre — et cela est pour nous arrêter — le nom même de l'époux d'Andromaque. Nous aurions bien voulu parler de cet Hector, mais, malgré le dévoué concours de l'Académie archéologique de Soissons, il nous a été impossible de retrouver cette tragédie.

Elle dut être brûlée par les obus allemands en 1870 avec la bibliothèque de la ville. M. Paul Mesnard la mentionne, mais vérification faite, il ne l'a jamais lue; M. Médéric Lecomte non plus. La retrouvera-ton? Un amateur de Marseille, bien connu des bibliophiles,nous promet de la retrouver quelque jour. Il la cherche, ayant juré de reconstituer toute la fameuse bibliothèque de Soleinne *.

de la Roque a beaucoup, paraît-il, de la race sicambre, beauté, fierté un peu ombrageuse. Aussi a-t-il été enchanté, m'a-t-on dit, de nos découvertes sur l'origine des Sconin. Le Racine classique, « bedeau de Port-Royal », l'a toujours choqué.) 1. Où cette tragédie d'Hector a figuré. Le catalogue de cette vente

Ï3t AUTOUR d'un BACINE IGNORE

En tous cas, un fait capital est bien établi : un oncle maternel de Racine faisait des tragédies. Bien mieux ! il les faisait déjà, tant bien que mal, sur les bancs du collège, comme — je le crois — son neveu lui-même !

Dans l'hypothèse où Racine, si bien doué, si précoce, aurait commencé les Frères Ennemis dès le collège de Beauvais, on y devrait retrouver des traces du parler picard, comme on en retrouve chez Toncle Adrien dans son Hector. Seulement, pour cela il faudrait avoir le premier texte de Tadolescent. Or nous n'avons que l'édition définitive avec de légères variantes, et, naturellement, Molière, qui retoucha cette pièce, dut enlever les picardismes que lui, Parisien, ne pouvait tolérer.

De sorte que nous ne devrons, vraisemblablement, rien trouver à y glaner comme tournures de dialecte local. Nous arrivons trop tard. Et cependant, en cherchant bien !...

Eh oui, au dernier acte Olympe dit: «je suis courue...» au lieu de : « J'ai couru... » Et Racine, dans ses autres pièces, ne manquera pas de dire: « J'ai couru... » Je suis courue est du picard...

Autre chose : il a corrigé des passages vraiment trop collégien, par exemple :

Eh bien sont-ils bien près d'ici ?

est resté un document littéraire, car il émanait du Bibliophile Jacob. Son commentaire critique de l'Hector d'Adrien Sconin est fort amusant. « Bizarre! dit-il, une tragédie écrite en dialecte picard !» Dame I On parlait picard à la Ferté-Milon, et sans doute tout particulièrement chez les Sconin.

Même aujourd'hui, on dit, à La Ferté, comme à Abbeville cotte pour côte. Ainsi Villers-Gôte-de-Retz est devenue Villers-Cotterets.

LA PRÉPARATION d'uN RACINE 155

OU encore :

Faire servir son sang sans y joindre le vôtre

Et même :

Oh mon fils de quel sang êtes-vous là taché?...

Pour l'orthographe, signalons seulement gaigner qui ne se disait plus qu^en province, et qu'il a remplacé par gagner ; avecque qui devient avec, treuver pour trouver, etc.

Or, nous dit M. Mesnard, nul n^a fui plus que Racine les mots vieillis.

Ajoutons que sa Nymphe de la Seine, qui est de 1660, que ses petites pièces rimées à Port-Royal, sont d'une bien meilleure langue que La Thébaïde, où il y a, dit M. Mesnard, des incorrections choquantes, et où il semble — chose inouïe — que Racine n^ait pas « toujours compris ce qu'il disait lorsqu'il l'empruntait à d'autres auteurs. »

Evidemment la Thébaïde fut commencée au collège.

Rien mieux, cet Adrien Sconin a écrit, en même temps que son neveu, peut-être même avant lui, d'excellents vers qu'un connaisseur nous déclare être « assez de la famille de Racine », en tous cas de vraie valeur. Ces vers dénotent une véritable précocité, qualité qui pourrait bien aussi être un don de race.

Le sujet étant purement de circonstance, l'idée, le

thème * ne peut que laisser fort indifférent aujourd'hui.Il ne faut donc apprécier ici le poème qu'au seul point de vue de la forme, du rythme, de l'harmonie et des images.

Si l'excès infini du malheur qui m'oppresse Peut frapper ta constance, ou toucher ta tendresse, France, tourne la vue, et jette ici les yeux ; Vois l'effet du courroux de la terre et des cieux :

Moi que l'on vit jadis dans un bonheur suprême,

Posséder justement les droits du diadème,

Contre trois grands rivaux défendre mes États,

Et remplir l'Univers du bruit de mes combats;

Qui, depuis, même encore, sans sceptre et sans couronne,

Conservai le haut rang que ma beauté me donne,

Et parmi cent cités de marque et de renom,

Fis éclater ma gloire et distinguer mon nom ;

Aujourd'hui, dans le deuil, sans grâce et désolée,

Aux pieds de la vengeance on me voit immolée

Ne posséder plus rien, en un mot n'être plus

Qu'un reste inanimé de tout ce que je fus.

Etant donnée l'époque, il semble que ce poète a le mérite, entre autres, d'une certaine simplicité...

Me trompé-je en trouvant à ce morceau un air de famille avec les vers de Racine au même âge ?

Voici quelques vers détachés des Frères Ennemis :

Soutenez ma faiblesse;

Ni prières ni pleurs ne m'ont de rien servi ; Et le courroux du sort voulait être assouvi.

1. Soissons à la, France (Suessio Gallia), supplication en faveur de Soissons, l'ancienne capitale franque, la ville d'art et de lettres que La Fronde vient de ruiner.

LA PRÉPARATION d'uN RACINE 157

La couronne, pour vous, a-t-elle tant de charmes?

Mais si tant de malheurs vous touchent de pitié

Et si le diadème a, pour vous, tant d'attraits,

Le droit de la naissance

Fait tomber en vos mains la suprême puissance,

Ces ennuis si funestes

N'épuiseront-ils pas les vengeances célestes?

La guerre m'est mortelle

Et le courroux du Ciel me la rend trop cruelle : Il s'arme contre moi...

Il faut de ses malheurs que j'arrête le cours

Ces ressemblances sont assez curieuses...

Sans en chercher la cause, tenons pour certain que, en dépit de son Hector puéril, Adrien écrit bien. Il écrit bien puisqu'il a fait le Suessio Galliœ, puisqu'il est principal du collège de Beauvais, puisqu'à vingtcinq ans, un peu avant le Suessio, il avait publié deux odes également bien tournées, témoin ce court passage :

Quoi, ne puis-je suivre le Royl Si semblable à lui de visage Ne le saurais-je être en courage ?

Sire, ou changez mon cœur ou changez mon employ!

Eh bien, le plus curieux c'est que cet oncle, ce futur poète de talent, est l'homme que Racine exècre pardessus tout, le fameux Dom Cosme que, jusqu'ici, on n'était pas parvenu à identifier.

Point de doute à cet égard. Seulement, pour bien

démontrer l'identité entre Adrien et Dom Cosme, il faudrait tout un article. Cette question est d'ailleurs de pure critique historique et dès lors assez en dehors du cadre d'une étude exclusivement consacrée à la préparation de Racine, par la recherche de ses origines et ses sources.

(Le plus suggestif au point de vue des idées antagonistes des Racine et des Sconin — familles dont le sang se réunit pour donner la vie à l'auteur à.'Andromaque, c'est qu'un Sconin soit entré à la Compagnie de Jésus — si ennemie des jansénistes, juste au moment où Jean entre à Port-Royal.)

Avec leur ardeur vindicative, le jeune homme et aussi sa tante Sainte-Thècle, devaient haïr cet ennemi de leur monastère. De sorte que, si Adrien n'était pas ce Dom Cosme abhorré, on se demande comment Racine (qui tient tant à ses animosités de famille) aurait oublié de nous dire beaucoup de mal de son oncle Adrien-le jésuite.

Ce qui est plus saisissant encore, c'est de penser que Racine a peut-être eu en lui comme deux frères ennemis, Tàme d'un Sconin et celle d'un Racine... Etéocle et Polynice.

En tous cas nous savons maintenant que, pour rimer en excellent français. Racine n'avait qu'à suivre ses traditions de famille. Nous savons maintenant qu'il était né poète et né tragédien \

1. Dans une étude spéciale nous avons donné infiniment plus de détails sur Adrien Sconin, surtout sur sa tragédie d'Hector retrouvée. Si nous ne modifions point ce chapitre c'est que, sauf le fait que Hector existe sûrement, rien n'était à changer dans l'article ci-dessus.

L'étude parue au Mercure ne répète qu'en partie ce chapitre, invo-

LA PRÉPARATION d'uN RACINE l5î^

Encore un qui n'avait pas la moindre hostilité contre le théâtre, cet oncle Antoine, qui, au moment où Port-Royal anathématisait le jeune auteur dramatique, lui adressait bravement ses compliments.

Celui-là, c'est le très haut personnage de la famille. Racine vécut près de lui, et, malgré sa tournure ordinaire d'esprit, loin de le railler, l'admirait fort. — Etudions donc d'un peu près le seul membre de la famille qui semble avoir exercé une influence directrice sur l'activité de l'ardent jeune homme.

Après un oncle tragédien, Antoine c'est l'oncle, sinon « arriviste » (M. Jules Lemaître a qualifié ainsi Racine), du moins très entreprenant, très homme d'affaires, très peu dévot, pas « Racine de La Ferté » le moins du monde ^

Antoine Sconin, génovéfain, est nommé abbé de

que d'autres raisons mais ne laisse pas de doute sur ceci : Hector et les Frères ennemis sont deux tragédies d'enfants, écrites l'une et l'autre sur les bancs du petit collège de La Ferté, lune et l'autre d'une étonnante naïveté, au moins dans leur texte initial. Nous avons montré aussi la cause probable de ce choix des sujets d'Hector et d'Andromaque, deux héros mythologiques particulièrement chers à la région franque.

1. Et sans doute ces deux Sconin ne sont que des oncles pour Racine, mais il y a tant d exemples en littérature d'une innéilé de source avunculaire ! témoin Lucain et Sénèque, Swift et Dryden. Corneille, et tout un lot de ses neveux et nièces ou petites-nièces, qui semblent avoir hérité, les uns le talent, les autres l'âme dure et noble de l'auteur des Horsices (Fontenelle, M"» Besnier, Charlotte Corday) .

M. Ribot croit beaucoup à cette hérédité collatérale. Justement nous aurons l'occasion de citer un exemple de son influence, à propos d'une nièce de Racine, son portrait vivant, Constance de la Groue, une Sconin renforcée.

Sainte-Geneviève de Paris. Or, ces abbés, avant l'institution toute récente d^un siège archi-épiscopal à Paris, occupaient le premier rang dans la hiérachie religieuse de la capitale. Aussi l'archevêque Gondi et les abbés-prélats de Sainte-Geneviève étaient-ils en de continuels débats de préséance. Et l'Ilalien, soutenu par son adroit compatriote, Mazarin, empiétait...

Antoine Sconin, d'une main ferme, remit tout en place, réorganisa la communauté, puis fit comprendre à l'archevêché qu'il entendait ne plus rien abandonner de ses prérogatives.

En 1632, le conflit prévu, attendu, désiré peut-être, éclate à l'occasion de la procession solennelle que Paris vient de décider, pour obtenir du ciel qu'il arrête les troubles de la Fronde. Et qui peut intercéder plus efficacement auprès du Seigneur sinon la patronne même de Paris ?

Seulement, l'archevêque prétend marcher le premier, sans quoi, pas un prêtre des paroisses, non plus que lui-même, ne prendra part à la cérémonie. Antoine Sconin répond : « C'est une offense à la sainte. Je refuse les reliques ! »

Gomment sortir d'embarras ? Qui pourrait trancher souverainement la difficulté? Le Pape ! Il est trop loin. Alors Mazarin, avec son astuce sicilienne, propose que les deux prélats marchent de front, mais l'abbé des genovéfains à droite, ce qui est marque de préséance, — d'autant que les bénédictions se donnent de la main droite... Antoine Sconin, sans méfiiance, accepte. Même il ressent une joie orgueilleuse: il est grand, l'archevêque petit ; pour tout le peuple celui qui semblera dominer ce sera lui, Sconin !

LA PRÉPARATION d'uN RACINE 161

Donc, le 11 juin au matin, tous les religieux, tout Paris, sont sur la montagne Sainte-Geneviève. Antoine Sconin, superbe avec sa haute taille et son grand air, dans ses habits sacerdotaux blanc et or, — comme au moyen âge, — attend l'arrivée de l'archevêque, pour que tous les deux, s'ébranlant du même pas, donnent le signal du départ.

L'archevêque annoncé, l'abbé de Sainte-Geneviève sort sur le parvis de l'église quand, oh rage ! il voit l'archevêque, tout chamarré, vrai lingot d'or, porté à bras sur un trône de pourpre, sous un parasol brodé. L'archevêque s'est trouvé un peu souffrant. . .D'ailleurs on était convenu qu'il marcherait de front avec l'abbé de Sainte-Geneviève et à gauche... Rien de changé!

Antoine Sconin dévore l'affront; la procession se met en marche, parcourt les rues de Paris, est saluée au Louvre par la cour devant un peuple immense.

En fait, loin d'être apaisée, la guerre civile devint plus redoutable encore ; mais, contre l'archevêque, ce roué d'Italien qui l'avait joué, Sconin intenta un procès devant le Souverain Pontife'.

Cependant, à la longue, l'activité de leur belliqueux et vindicatif abbé a lassé, etîrayé les doux genovéfains. Ils se débarrassent poliment de Sconin en le faisant nommer vicaire général du diocèse d'Uzès,un diocèse difficile à mener.

C'est alors que Racine (1663) vint en cette ville, envoyé par cette partie de sa famille (les Racine) que ses premières escapades effaraient, à la recherche d'une sinécure. Ainsi que le dit hardiment l'abbé

1, Histoire de La Ferlé, de Le Paire.

Vignot, {Panégyrique de Racine) à cette époque, quand un jeune homme inquiétait sa famille, au lieu de l'engager dans un régiment de cavalerie, on le mettait d'église. « Tu n^es bon à rien, alors tu peux toujours faire un prêtre! »

On sait quelle forte impression Fonde Antoine fit sur son neveu. Racine s'émerveillait de la somme de labeur fournie par un homme de cet âge, même sous les chaleurs cruelles d'un été provençal. Cet Antoine apparaît, (dans les lettres de Racine) comme un être rude, bourru, avec cela ni rigoriste, ni même dévot. Décidément les Sconin s'ils sont des passionnés sont aussi, tout d'abord, des gens pratiques.

Aussi, quand nous verrons Racine, durant les années de sa pénitence de « converti » (?) arriver à se faire une grosse fortune à la Cour, nous nous douterons bien qu'il est surtout un « Sconin * » — au moins à ce moment. Un « Racine »,il le redeviendra plus tard, au moment de sa vraie conversion, celle d'après Athalie, la « pénitence redoublée », dira Louis.

Pour le moment les Racine le gênent. Ce qu'il est venu chercher à Uzès c'est cette liberté que lui ont aigrement refusée, en vrais Latins qu'ils sont, les tyranniques qui l'avaient élevé. Les Racine, en effet, ne se soucient point de voir arriver aucun des leurs

1. Les Sconin sont des gens d'action, donc plus ou moins des mal équilibrés. L'action est une rupture d'équilibre. L'homme admirablement pondéré sera toujours un inerte. Les Racine sont des passifs. Les Sconin des agissants, contents de vivre, des rayonnants. Aussi sépuisent-ils vite. A part le terrible grand-père, Pierre Sconin, cet athlète, ils ne prolongent pas leur existence à beaucoup près, autant que les Racine, qui se ménagent. Racine, lui, brûlera sa vie. Aussi sa tante Sainte-Thèclc — une Racine — l'entcrrera-t-elle.

LA PRÉPARATION d'uN RACINE 163

à moins que la famille ne tire de ce succès honneur et profit.

Le génial jeune homme eut Tinstinct de la conservation. Très vivacC; il évolua, (nous l'établirons), au bon moment. Entre les deux familles rivales, et dont l'une prétendait avoir tous les droits sur lui, il se mit hardiment, comme par bravade, du côté de l'autre. Alors il se développa, il s'épanouit.

Car ce n'est pas du tout à Port- Royale ni aux jansénistes Racine qu'est due l'action, la sève brûlante des violentes et féroces tragédies, gloire de notre littérature, c'est aux Sconin dont il eut la beauté insolente, aux Sconin dont le sang vigoureux lui donna tant de vie, — aux Sconin dont la large tolérance le soutint dans sa lutte contre le clan de jaloux que menait l'implacable Sainte-Thècle !

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