‹ Autour d'un Racine ignoréChapitre 26 sur 71 · Le Larousse le mentionne · texte numérisé non relu

Le Larousse le mentionne

CE QUE FUT RACINt;

ramber, agent des fermes générales, ou chez M""" d'Abiancourt de Naurois.

Le cadre, en bois sculpté, est bien de Tépoque.

Son authenticité n'est pas discutable. Ce Racine porte à la tempe gauche son affidavit. Racine, nous dit Louis, portail près de l'œil gauche la profonde cicatrice d'une blessure à laquelle il faillit succomber. S'étant livré avec violence, au collège de Beauvais avec des camarades, à une rixe à coups de pierres^ il eut la tempe défoncée'. Près de cinquante ans après, une dépression restait visible. (Racine la cachait en prenant soin d'y ramener une mèche de sa perruque. Le Santerre porte cette cicatrice profonde. Ici Racine n'a pas plus de trente-six ans. Donc vingt-trois ans après la date de l'accident, la dépression était encore très marquée. Elle l'est en effet dans le de Troy. Le D' Cabanes n'a pas voulu donner d'avis sur l'homme de ce portrait, avant d'être mis à même de savoir d'où lui venait ce « renfoncement ».

Enfin le pendant de ce tableau, mêmes dimensions, mêmes tons, même coup de pinceau, même attitude du modèle, est le La Fontaine de de Troy (père), une des meilleures œuvres du musée de Genève. Là encore cadre Louis XIV, presque pareil. (On dirait que la toile a subi un changement de cadre.) Les dimensions originaires paraissent être juste les mêmes que celles du de Troy de Langres. Le conservateur du musée de Genève et quelques notabilités du monde des arts, telles que M. Georges Lafeneslre ne se refu-

1. Dans son Racine enfant, M. Jules Lemaitre a placé cette rixe à La Ferté, lorsque le petit Jean n'a que sept ans. M. Jules Lemaître rajeunit ainsi de cinq ans la guerre de la Fronde. Si M. Lavisse n'a pas d'objection, nous n'en aurons pas plus que lui.

2li: AUTOUR d'un racine IGNORÉ

sent pas à tenir les deux portraits pour deux pendants *.

Son mérite artistique. — Gela nous touche un peu moins. Cependant autant vaut que l'auteur ait été un vrai grand peintre, car, alors, on a plus de chance que la ressemblance y ait été fidèlement rendue.

De qui est-il ? D'un peintre hors ligne, tout le monde s'accorde à le reconnaître. Au Louvre, à l'Académie des Beaux-Arts, les grands collectionneurs, tous répètent que c'est un pur chef-d'œuvre.

Or ça, quel homme fut ce grand peintre? Très probablement de Troy.

De Troy, un beau Toulousain venu à Paris vers 1671, a peint d'assez nombreux portraits, mais il ne les signait jamais, vivait loin de la Cour, n'a rempli aucune fonction publique, de sorte qu'il est moins connu que son fils, lequel fut, sous Louis XV, directeur de l'Académie Royale et dessina nombre de cartons pour les Gobelins (ainsi ceux d'Esther qn on Yoit à Versailles).

Les gens de goût qui aiment à se rendre compte pourront aller admirer, galerie Lacaze, au Louvre, un vrai et beau de Troy père. Les autres de Troy sont des de Troy fils. Le Louvre a confondu les deux peintres * !

1. C'était en outre l'avis très étudié, très documenté de M. Ed. Rod, raciaien passionné, grand amateur de documents nouveaux sur Racine. Chacun des habitués du salon littéraire de M. Rod sait avec quelle verve l'écrivain suisse expliquait à ses amis le « Racine nouveau » qu'il devinait dans l'homme de ce portrait, montré par lui à tous ses visiteurs. 11 avait même la conviction que le Molière de Chantilly, et le Louis XIV en manteau rouge et or, du Louvre, l'un et l'autre infinimeni trop bien dessinés pour èlre de Mignard — peintre surfait, pense-t-on généralement — devraient être attribués à de Troy.

2. La conséquence de celte confusion est plaisante: le pauvre grand

CE QUE FUT RACINE 2i5

Son histoire. — II semble bien, quant à présent, que les deux portraits aient orné le salon delaChampmeslé, laquelle successivement, à un an (?) d'intervalle, aurait demandé au beau de Troy (son ami de cœur préféré) le portrait de ses deux amants de gloire, La Fontaine, puis Racine. Celui de Racine aurait été peint peu de temps avant que la Champmeslé n'eût pris le parti de congédier un amant qui, ne payant qu'en rôles de théâtre, n'en avait justement plus un seul à lui offrir, — ses tiroirs d'écrivain tragique étant absolument vides. C'est donc un peu avant Phèdre que le portrait aurait été fait.

II aurait été vendu, soit quand la Champmeslé se trouva sans ressources, soit à sa mort. Naturellement Racine, riche comme il Fêlait, aurait fait en sorte que ce portrait lui revînt, sans cependant vouloir l'admettre chez lui. Plus tard. Louis aurait secrètement donné la toile à ses parents de Langres.

Le portrait est ovale: 0 m. 68 sur 0 m. o5. Racine y a les yeux d'un bleu commençant à se pailleter d'or. Il porte une petite moustache — trop sommairement traitée, (juste comme celle du Molière de Chantilly cette moustache pourrait avoir été rajoutée après coup — lesboucles de la perruque aussi sont pareilles). Les perruques de ville, au rebours des perruques de Cour étaient un peu de la couleur naturelle des cheveux de la personne. Racine apparaît là comme un blond châtain — pas un brun, certainement ^ !

de Troy se voit, pour les fins connaisseurs, tenu jusqu'ici pour un peintre très inégal...

\. M. Bertillon, dit un homme du Nord.

Le fait qu'on était blond, f blond ardent de préférence) rehaussait alors le précieux de la beauté. Ce n'est que de nos jours que l'on met sur

La peinture est fort éteinte, et, dans le musée, étant placée auprès de tableaux modernes éclatants qui la tuent, elle passe inaperçue. M. Gonse, visitant il y a vingt ans tous les musées de province, ne vit pas cette toile.

En 1878 (Quantin, édit.) une détestable eau-forte la reproduisit alors dans l'ouvrage de M. Pons.

Selon M.Pons ce portrait date du temps où Racine va quitter le théâtre pour passer à la Cour ; Louis Racine Ta très bien connu. M. Pons ajoute qu'au moment du changement de vie (1677) il y eut chez Raqine bien des changements physiques, notamment celui de Texpression de la physionomie. (Il eût pu ajouter : changement d'écriture, ce qui a frappé M. P. Mesnard — or, notons ceci, on ne connaît point de changement (naturel) d'écriture chez un homme dont le genre de vie et la santé ne sont point fortement modifiés.)

Age du poète. — Il y a déjà trois ou quatre avis un peu différents sur l'âge de ce Racine.

Une remarque que chacun pourrait faire d'abord, c'est que selon que la reproduction (photographique) fut plus ou moins poussée comme tirage, l'âge apparent de Racine y varie entre trente-deux et trenteneuf ans !

A Langres l'opinion est que ce Racine a trentehuit ans. Le service anthropométrique de M. A. Bertillon, (collaborant à ce travail avec son chef), estime

le même rang la beauté blonde et la beauté brune. Au Moyen-Age, et encore à la Renaissance souvent, l'idéale beauté, — les troubadours comme les chanteurs florentins nous le disent, — ne se concevait jamais qu'avec des cheveux blonds un peu roux, de grands cils sombres et des yeux bleus.

— tout en disant qu'on juge mal de l'état d'un malade, « et cet homme est malade » — « de trente-sept à trente-neuf ».

Pour moi j'adopte l'âge de trente-six ans au plus, peut-être trente-cinq'.

Racine n'y peut pas être plus âgé. A trente-sept ans et cinq mois il est marié ; à trente-sept ans et deux mois il est historiographe du roi. Ce « Racine à femmes », en habit gorge-de-pigeon trop surchargé d'or, doublure de satin émeraude, cravate molle fort riche, n'est ni marié, ni haut fonctionnaire de la Cour, — n'en doutez pas !

Psychologie. — Ici chacun, à sa guise, peut chercher. Nous tenons à ne rien dire. Il serait bien prétentieux de donner notre propre opinion, alors que tous les lettrés, tous les observateurs, tous les gens d'affaires, quiconque a vécu — les femmes surtout, plus fines que les hommes — tous sont au moins aussi capables que nous de voir le vrai Racine derrière ce masque ^

« Il a trop de passion », disent à l'envi tous ceux qui ont cherché à pénétrer le fond de cette âme.

1. M. Jules Lemaître, m'ont attesté plusieurs écrivains, ne veut pas que ce Racine ait plus de vingt-cinq ans. « Donc ce portrait ne nuirait pas à la version pieuse des causes de la retraite du théâtre. »

2. A la Renaissance, on se serait contenté de scruter le visage de Racine, et l'on eut appris bientôt, par cette étude, tout ce qu'il importait de savoir de l'homme. C'est Cosme de Médicis, grand connaisseur en hommes, à qui l'on demandait comment il arrivait à pénétrer les hommes : « Je les regarde. Leur visage me suffit. Qui ne sait y lire est un sot 1 »

Hélas nous sommes beaucoup de sots aujourd'hui !... Pourtant

Trop de passion, cela veut dire : de la passion toujours, et toujours avec violence.

Mais qu'est donc cela, la passion ?

Quelque chose que les Français ne soupçonnent

comme je rêverais d'un essai d'analyse psychologique de Bourget ou

d'une synthèse de France sur ce beau portrait ! M. de Vog-iié déclarait que ce portrait était 1' « événement (littéraire)

le plus considérable de ce début de siècle ».

M. Faguct: « Il contient peut-être une révolution dans Racine. » M. Bertillon (personnellement) : « Cet homme avec ce grand nez à

très larges narines mobiles sort d'une race qui vivait au grand air :

guerriers, chasseurs, que sais-je, mais ce nez-là n'est pas celui d'une

race de scribes urbains, j'en réponds ! »

— Et la moralité ?

— Je me réserve, car il me manque ses gestes et je juge beaucoup l'homme à ses gestes. »

Et maintenant, deux actrices connues :

L'une qui ne veut pas signer son impression, — un peu compromettante, dit-elle: « Trop beau, irrésistible 1... Ses héroïnes, c'étaient sûrement ses maîtresses, ses actrices. Plus de femmes... plus de pièces ! ».

(La rencontre est jolie ! M°= de Sévigné, si fine, fut une voyante quand, après Andromaque elle prédisait: « Si jamais Racine n'est plus jeune et qu'il cesse d'être amoureux, ce ne sera plus la même chose. »)

M"» Thénard, de la Comédie-Française, qui a une si alerte plume.

« Il est troublant, mais, à mon humble avis, assez clair en même temps. L'œil très beau est voluptueux, humide; on le sent charmeur et tendre quand il le voulait. La descente du cartilage sur la lèvre supérieure indique ce que jadis nos grand'mères nommaient la narine émue et palpitante... Mais la bouche n'est pas bonne... Quelle dureté dédaigneuse et quels appétits cythéréeus ! Bref amoureux, tendre dur, cruel volontaire -— et génial, et très homme! oh oui, très homme! ...Voilà mon impression. »

Du D"^ Podevin, médecin de la Société des Gens de Lettres:

«... Cet homme est incontestablement fatigué, déprimé, amaigri: état de misère physiologique ! Mille détails le trahissent: les traits émaciés, les yeux cernés et brillants, la paupière inférieure humide et luisante sur les bords, les paupières supérieures tombantes, surtout sur l'œil gauche dont il semble que la pupille ne soit découverte que juste ce qu'il faut pour voir. Enfin, la raie de misère, sillon d'amaigrissement à la partie inférieure de la joue gauche, — un peu en de-

guère, je crois, si vraiment, comme, il y paraît, ils sont, — eux, si mesurés en tout, — les gens les moins passionnés de la terre. (M. de Vogiié a magistralement développé ces idées dans la préface de VIdiot de Dostoïewski).

Enfin voyons cela de très près. Tant pis si nous ne nous y connaissons pas et qu'il nous faille aller nous documenter auprès des autres nations ; mais, avant de juger la sorte de passion qui a possédé le très passionné Racine, encore nous faut-il savoir ce qu'elle est, au juste, — la Passion!

Dans la passion, — que nous prenions pour exemple la passion d'amour ou toute autre — il n^y a guère comme substance, comme dessous, que la haine.

L'amour-passion devrait s'appeler ^ame d'amour *.

hors de la commissure des lèvres, — viennent compléter le tableau clinique d'un faciès débilité, — au moins passagèrement.

« Cet homme traverse donc, en ce moment, une crise physiologique grave.

< La fatigue résultant d'excès physiques de tonte nature a-t-elle pu, à elle seule, produire de tels ravages ? Oui, si ces excès sont encore récents, et surtout si le surmenage a été de longue durée. Dans ce cas, il suffira que la cause disparaisse, pour que l'embonpoint se montre un peu plus tard. »

Allons, Racine n'a rien d'ordinaire dans sa vie, pas même le visage! Excessif, démesuré en tout, il est trop beau. Voilà qui est acquis.

Retenons cela. Le cas n'est point banal. Cette rare beauté ne permettra peut-être pas à Racine — me dit une femme du monde — d'être « un homme comme les autres en aucune circonstance de sa vie.*

Dire que pas un critique, en deux siècles et demi, n'a compris cela 1

Décidément il faut faire juger Racine par des femmes! (Je demande un concours, mais avec un jury d'hommes.)

1. Nous n'avons pas su rendre justice au beau drame de Sardou :

Une inclination vous porte vers quelqu'un ou quelque chose (prenons l'une des passions modernes les plus répandues: la soif de renommée) ; bientôt, grâce à notre imagination (sans forte imagination et sans émotivité vibrante, pas d'ardente passion), l'inclination devient un vif désir. Nous nous repaissons avidement des images qui surgissent devant nos yeux. Dès lors une passion est née ; elle va abolir ou, au moins, assujettir tous nos sentiments, toutes nos autres passions.

Seul le roman nous offrira le spectacle d'êtres menant de front une ambition folle et un amour fou. Dans la vie réelle, dix fois sur dix, cet amour ne serait qu'un aliment, qu'une proie pour l'ambition.

Passionnés, nous devenons sombres, hostiles, irritables ; on ne peut plus nous aborder. Quiconque désapprouve nos convoitises devient un ennemi. Ennemi aussi qui n'épouse pas notre fureur. Nous entrons en lutte, et, comme il nous faut un adversaire (afin d'alimenter notre flamme intérieure), s'il n'est pas là, sous notre main, ce seront les dieux, le genre humain, la fatalité à qui nous crierons notre furieuse colère.

C'est pour cela que ce bon Corneille, passionné en chambre (car la passion vers le devoir n'est qu'un mot), et, en réalité, grandiloquent échauffé de ses propres périodes, nous fait assister à l'apothéose de la volonté. Peut-on voir là de la passion, au sens vrai du mot? Avant la passion déclarée, lutte, soit! Mais

{a Haine. « L'amour contient de la haine. » (Faguet.) Le plus récent métaphysicien de la passion est M. Etienne Rey qui a publié sui> la passion des pages remarquables.

après, celui qui est saisi par sa passion ne sait plus qu'une chose : il souffre, — et refuse de souffrir plus longtemps. Il ne délibère pas : il veut, exige, s'empare, dùt-il ne happer la proie qu'avec ses ongles, avec ses dents !

Car c'est cela, la passion ! Eh oui ! elle est bestiale. Moralement, c'est hideux ; esthétiquement, théâtralement, c'est superbe puisque émouvant. Voyez les faits épiques de notre histoire, quelles explosions de haine, quels carnages ? La Révolution, cette rage d'un peuple qui s'est juré, non de vaincre ou de mourir^ — cela n'est que le moyen, — mais d'assouvir, qui ses haines, qui ses rancunes, qui sa passion féroce de liberté. La Révolution, ce n'est que du sang — dans ce que nous appelons la belle époque, la période de passion !

Et c'est pour cela que la femme la plus passionnée de toutes les passionnées du théâtre de Racine, c'est Hermione. Celle-là, oui, elle amène sa passion à son terme, à sa fin logique. Rachel a dit: « C'est une qui bisque!» Allons donc!... C'est une qui, toute haletante, hurle : « Je t'aurai, mort ou vif! »

Le plus beau cri de passion que jamais grand poète ait trouvé, est dans le Paradis Perdu.

Avant la création de l'homme. Dieu vit entouré des anges. L'un, trop ambitieux, jaloux, est chassé; il part, tout frémissant de rage. Et voici que ce passionné voit, un jour, apparaître en pleine lumière un être inconnu, mais de toute beauté : l'Homme ! Satan est ébloui. Puis il tressaille de convoitise : < Oh ! celui-là il est trop beau pour que je ne l'aie pas!... Je le veux !... » Et rien n'existe plus que son désir. Il tente de s'approcher, de remplir ses yeux

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de formes si pures. Oh !... Il voudrait le toucher... Mais comment ? Gomment ? Car l'Homme appartient à Dieu...

Alors, devant l'obstacle, sa passion se déchaîne. Satan halète, gémit, désespéré de son impuissance.

Et cependant... il y aurait un moyen : l'arracher à Dieu par la ruse... Seulement, alors,... ce serait le malheur éternel de l'être, objet de son amour/

Satan hésite. Oh ! pas longtemps : « Puisque c'est mon seul moyen de l'avoir! »... Maudit, soit ! mais à moi! »

Eh bien! ces quelques lignes de Milton, voilà toute la psychologie, à la fois de l'amour-passion et de la haine.

Aussi, pourquoi les grandes passions sont -elles, toutes, semées de drames de haine ?... Pourquoi les amants de Venise se haïssent? Mais parce que George Sand, avec le terrible sang qu'elle doit à ses ancêtres de Saxe, ne connaît que l'amour sans frein.

L'avant-coureur ordinaire de la haine d'amour est la haine dépitée. Cette haine n'est que l'affleurement de l'irritation continuelle de tout être passionné, s'il ne possède pas assez vite ce qu'il convoite. Voyez donc ce qu'il y a de haine brûlante déjà, dans la première des Lettres de la relif^ieuse portugaise\ Gela ira crescendo, deviendra le râle d'angoisse d'une tigresse dans la jungle... Et voilà des lettres, vieilles de trois siècles, qui nous font trembler!

G'est que l'amour-passion est un combat où la victoire — et, par suite la haine — change de camp.

Chénier, ce cœur affamé d'amour et de justice, est après les massacres, après ses déceptions, un cœur plein de haine.

Les trop calmes, comme Taine, incapables de soupçonner que la haine est dans l'amour, s'arrêtent déconcertés en lisant Racine, et se demandent si Famour de celte sorte, c'est bien de l'amour !

En vérité il faut ne vivre que parmi les livres pour se poser de telles questions. Eh bien, qu'ils prennent donc, ceux-là, nos vieux auteurs du moyen-àge « Amor, dit le Roman de la Rose, amor est haine amoreuse. » Ah ! en vérité, comment lit-on Racine pour n'y pas avoir été frappé de ce cri qui jaillit des lèvres enflammées d'Hermione: La haine est un ejffort d'amour !

Et puis, en dehors de ce qu'elle l'exalte, la haine, encore, serait nécessaire à l'amour comme moyen de défense. On ne se défend bien qu'à coups de haine.

Brunelière,un vrai passionné, Fa fort bien dit: « Il y a des races douces et des races hardies et féroces, les unes faites pour obéir, les autres pour commander... La prospérité des unes est faite de la destruction des autres... La guerre, la haine, n'est que la manifestation des tendances et forces régnantes. » Entre êtres très différents, il n'y a qu'un sentiment naturel, a dit Stendhal, la haine !

Victor Hugo, n'est pas, par nature, un méchant : cependant le voilà, semble-t-il, comme un volcan de haine. Les Châtiments tout un livre, bien mieux — vingt années de haine l

Avisez-vous de retirer la haine des beaux hymnes, et, au lieu de la Marseillaise vous avez « Partant pour la Syrie » .

Est-ce que vous ne pensez pas que nous avons élargi le sens du mot passion, qui ne devrait être employé que pour exprimer un frénétique désir? L'instinct sexuel féroce et l'amour, nous les englobons tous deux dans le terme passion. Or Racine a peint plus souvent la passion (passion-maladie, dit M. Jules Lemaître) que Famour. Ces deux choses peuvent d'autant plus facilement être confondues Tune avec l'autre, que tous les passionnés qui ont quelque affinement, prétendent voiler la sauvagerie de leurs appétits.

En attendant, Racine « féroce », ne serait-ce pas une gloire des plus rares pour nous ? Taine, après Mérimée, dit que notre littérature du moyen-âge et de la Renaissance, et encore celle du xviii' siècle, ont trop ignoré la violente détestation, n'ont pas su nous donner de secousses tragiques. Trop souvent « nos écrivains écrivent tranquillement, avec la suite « d'une eau claire et coulante. Ils trouvent à l'ins- < tant l'expression juste, sans être troublés par l'af- « flux trop grand des émotions... Leur discours ne « bondit pas... Souvent on se dit : mais c'est fait avec « rien I c'est gracieux, délicat, mais fade. »

Alors, en faisant entrer Racine parmi les beaux exaltés de haine, notre « indigence nationale » disparaît ; et nous n'en serons plus réduits, pour frissonner, au Dante, au Romancero, aux Niebelungen et aux sagas Scandinaves, aux romans de Dostoïewski.

Eh bien, Jules Lemaître eut raison de le qualifier de « féroce >, ce passionné.

Racine débute au théâtre par les Frères Ennemis qui ne sont rien qu'égorgements et atrocités.

Et ensuite, (hormis dans Alexandre où il exalte une façon de demi-dieu planant au-dessus des hommes, si haut qu'il lui serait impossible d'envier, ni de jalouser qui que ce soit), dans toutes les tragédies la haine déborde.

Dès Andromaque,iiO\is entendons de furieux cris. Il y en a même trop ; Hermione aurait dû suffire comme haine ! Et cependant tous, même Andromaque, ont leur couplet haïsseur. Oui, Andromaque, celle de toutes les héroïnes de Racine que nous affadissons le plus, — oubliant que Racine lui prête une forte insensibilité et « un artifice infini »,

CLÉONE à HERMIONE

Ne m'avez-vous pas dit que vous le haïssiez?

HERMIONE

Si je le hais, Gléone, — il y va de ma gloire ! Ah ! je l'ai trop aimé pour ne le point haïr ! Qu'elle le perde ou bien qu'il le fasse périr !

Ahl ne souhaitez pas le destin de Pyrrhus ! Je vous haïrais trop 1

Vous seule pour Pyrrhus disputez aujourd'hui Car enfin il vous hait !

HERMIONE

Que m'importe sa haine I

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