PREMIÈRE PÉRIODE
Comment Racine a-t-il vécu?
On ne sait que peu de choses de la première enfance,hormis ceci (qui dut influer sur son caractère), qu'il fut élevé dans l'église Notre-Dame, en jeune lévite (enfant de chœur).
« Ce temple est mon pays, je n'en connais pas d'autre.
Cet < enfant merveilleux >
Et qui de ses parents n'eut jamais connaissance.
Cela chez son grand-père Racine (qui devait alors habiter sur la pente de la colline, dans la ruelle appelée aujourd'hui rue Racine). Nous avons dit, en parlant de la famille de Racine, combien ses ascendants paternels étaient religieux.
Quand il vaallerà l'école — ou, si l'on veut,aucollège — il sera encore tout contre l'église. En effet, ce que les Milonais baptisaient ambitieusement du nom de collège était une grande maison de pierre, bâtie sur remplacement de l'ancien monastère des Templiers. Cette maison était au haut de la rue aux Juifs, à droite et au-dessous de l'église ^
Quelles impressions frappèrent sa jeune âme devant cette église aux splendides verrières? Quelles pouvaient être les pensées de l'enfant — un peu distrait sans doute — quand il regardait, durant la longue grand'messe et les vêpres, les assistants, les fidèles, ses petits camarades, les gracieuses fillettes vêtues de blanc * ?
A quel âge le petit Racine est-il entré à ce collège que dirigeait à La Ferté messire Renaut ? On l'ignore, mais M. Gazier va nous aider à le découvrir.
Cet auteur explique, dans ses Mélanges, que Racine, quand il arriva en octobre 1655, avait « achevé ses humanités : il ne lui restait plus à faire que sa
1. Cependant M. Lecomte placerait plutôt le collège dans un autre quartier.
2. La race milonaise était élégante, le regard un peu sombre mais éclatant.
philosophie.» Or, il était entré à Beauvais, selon toute vraisemblance, à Pâques 1652 '. Cela lui donne trois ans trois mois de séjour à Beauvais, (fin de quatrième, la troisième, la seconde et la rhétorique), puisque M. Gazier a écrit : « Le jeune Racine ne fit à Port-Royal qu'une rhétorique supérieure. »
Gomme avant de se rendre à Beauvais il n'avait pas encore quitté La Ferté, il me semble qu'on eût pu, qu'on eût dû, — pour être complet, — relater que Racine, avant Beauvais, avait déjà fort avancé ses études, à La Ferté même...
Donc il débuta à La Ferté. A quel âge ? Puisqu'il fut très précoce, il dut entrer au petit collège de sa bourgade à six ou sept ans.
L'abbé Hazard (le bon renseigneur de M. P. Mesnard '), disait que, pour qu'on fît les frais d'envoyer
1. Plutôt à la Pentecôte seulement. Il est singulier qu'un petit-fils de Racine, l'abbé de la Roque, ait pu supposer Racine quittant sa dévote famille quelques semaines ai'ani sa première communion. Non! Il était de tradition, dans ces familles de clercs, que jamais l'enfant ne devait s'éloigner avant la confirmation. Or Racine, à douze ans et demi, a-t-il été confirmé? Peut-être, en prévision de ce départ pour Beauvais du brillant élève, les Racine (Marie Des Moulins) avaient-ils fait faire à Jean sa première communion dès onze ans. Mais si Racine n'a fait sa première communion qu'à douze ans, je ne pense pas qu'il ait pu partir avant la Fête-Dieu.
2. Et de tout le monde. Ces pages lui doivent infiniment. 11 avait deviné la vie que dut mener Jean à La Ferté durant toute son enfance, car, on s'en doute bien, ici le document authentique manque. On procède donc par simples présomptions.
Aussi ai-je été un peu surpris de lire dans le Fénelon de M. Jules Lemaître : « Les documents abondants que nous avons sur l'enfance de Racine nous ont beaucoup aidé naguère à comprendre son caractère. > Quoi ? Il y a des documents? M. Lemaître les connaît? Où sont-ils ?
Documents abondants sur l'enfance de Racine servant à comprendre le caractère !!... Mais le caractère de Racine où, quand M. J. Lemaître l'a-t-il dépeint ?
Jean à Beauvais, il fallait qu'il eût déjà dévoré tout le savoir de messire Renaut. Du moins, il paraît certain qu'il avait déjà « pioché à fond » les Géorgiques, qu'étudiaient alors les élèves de sixième. (On va voir l'intérêt de cette remarque). En tous cas, l'émulation ne dut pas lui manquer au milieu de camarades ayant toute la fièvre d'âme habituelle aux Milonais *.
Nous avons dit, dans un autre chapitre, que Beauvais passait pour le meilleur collège du royaume. Il fallait qu'il en fût ainsi, car, à l'époque, si l'on allait en une journée — une longue journée — de La Ferté à Paris, il en fallait deux pour gagner Beauvais. On couchait en route à Clermont, après avoir pris à Grépy-en-Valois la diligence de Montdidier qu'on laissait à Estrées. Grosse affaire, dès lors, et, — répétons-le encore, — le père de Jean n'avait laissé que des dettes. Il fallut alors que la famille fût bien assurée que cette lourde dépense ne serait pas perdue *...
A Beauvais nous savons qu'il fit preuve de dispositions littéraires merveilleuses. On possède à cet égard un document % certain exemplaire des Géor
1. Dans les comptes de l'échevinage, on ne trouve de dépenses pour le collège qu'à partir de 1700. Sans doute, le bon renom qu'il devait à la gloire d'un élève fameux, Racine, fut-il la cause d'une réorganisation de la maison, devenue trop petite pour l'afftuence des élèves. Sans doute, aussi, passa-t-elle en des mains laïques, après n'avoir longtemps servi qu'à l'instruction des futurs religieux. Au xviii" siècle, au siècle de Voltaire, et des encyclopédistes, quelques monastères disparaissent de La Ferté.
2. Pour plus de détails voir notre article au Mercure de France, 1" avril 1910.