Pradon reste maître du champ de bataille
rien avec le genre ordinaire de Racine : triomphe de l'instinct, assouvissement de la passion sensuelle.
— Et Vlphigénie en Tauride qu'il avait dans son tiroir ?
— Vous vous trompez. Gela se dit, mais cela encore est imaginaire.
Donc Racine n^avait rien « dans ses tiroirs ». Là encore il n'a rien « sacrifié ».
— Mais il pouvait encore produire une infinité de chefs-d'œuvre 1
— C'est bien vague. Il pouvait ?..
Nous avons dit à quelles conditions rares à rencontrer. Racine était astreint pour écrire des tragédies.
Si M. Rrunetière a raison, avouons que Racine était d'avance condamné à ne produire que peu de pièces ; que par conséquent il avait, peut-être, en 1677, épuisé ses matériaux \
(Ici, on le voit je vais rapidement. La matière est de pure critique littéraire, aussi me bornerai-je à indiquer que — dans telle ou telle direction des recherches nouvelles pourront être faites.)
Autre ordre d'idées : Racine avait peut-être achevé le défilé des fauves de sa ménagerie. L'image est jolie, Jules Lemaître, intuitif de génie S a pm, je crois,
1. Voir le chapitre V — chapitre inséparable de celui-ci. Et ajoutons ceci. A en croire Paul de Saint- Victor, Racine n'aurait plus eu de quoi alimenter son théâtre. « Le champ de la tragédie est très étroit. Très vite la matière humaine a donné à celui qui la pressait, tout ce qu'elle contient de sang, de boue et de larmes. » Alors le tragédien s'arrête.
Le «petit-fils de Racine », M. de Porto-Riche, ne s'est-il pas arrêté, ou presque, après deux pièces, — sans cependant s'être fait moine? Et Becque ?...
2. Oui de génie! Je déclare qu'un esprit comme le sien, qui dut aborder son personnage avec la volonté d'y voir clair, ne pouvait pas.
que Racine prend ses personnages dans une ménagerie, c'est-à-dire parmi de splendides spécimens de la force sensuelle, de la force instinctive féroce. Autrement dit que les héros de Racine agissent, à bien peu près, comme agirait dans sa férocité immuable de primitif, un tigre, un loup, une panthère, une hyène. Racine nous a restitué l'homme vrai jusque dans les tréfonds, le primitif etîréné, tout en appétits aux yeux luisants comme ceux d'un loup sous halliers. L'œuvre de Racine c'est l'épopée de la toutepuissante nature.
Si c'est bien cela le théâtre de Racine, alors qu'on nous dise quelles passions il avait négligé de faire passer devant nos yeux, ou encore de quel autre bel animal il eût bien pu nous faire entendre les rugissements '.
Enfin Racine n'était-il pas, physiquement, hors
dans l'état où on lui présentait Racine, ne point tentor les grandes percées qu'il a pratiquées. On voit très bien son Racine, qui est un être logique ; seulement je ne crois pas que ce Racine-là... soit Racine ! Mais le futur vrai Racine devra beaucoup à M. Lemaitre. Sa plus belle trouvaille me semble d'avoir deviné que Racine fit Athalie pour lui, pour son salut.
On m'assure qu'il devra presque autant à Leconte do Liste qui,pendant vingt ans, ne cessa de répéter que Racine était un féroce, un amoral, un faux chrétien, un être plein de haines.
1. J'ai entendu formuler cette opinion que Racine a oublié une passion. Il a oublié de peindre le joueur dans l'horreur de ses frénésies. Mais le joueur ne rentrait pas dans la « matière » que pétrissait Racine. II faut à Racine des êtres qui puissent être au choix, de belles bêtes ou des hommes. A propos, est-ce que Rudyard Kipling — comme M. Firmin Roz me le propose — ne ressemblerait pas à Racine, ne serait pas un peu son enfant naturel?
d'état de continuer la vie passionnelle qu'il menait, alors que ses pièces, c'étaient ses actrices — comme l'a très justement dit M"" de Sévigné, cette voyante, qui ne se trompait guère : « Quand il n'aimera plus ce ne sera pas la même chose! »
Eh bien la question serait de savoir si Racine pouvait encore aimer, \m qui aimait de la façon furieuse, frénétique que nous avons dite — et de celle-là seulement !
Là encore je laisse le soin au lecteur d'analyser, lui-même, longuement * tout dans cette face amaigrie, décharnée, ces paupières lourdes, ces cernes, ces poches sous les yeux. Montrez, au besoin ce portrait à quelque vieux médecin de vos amis. Peut-être vous dira-t-il, comme Ta dit un illustre neurologiste : « Si cet homme entrait dans mon cabinet, je lui déclarerais qu'avant six mois la phtisie l'aura terrassé... Je lui ordonnerais, pour le sauver, de renoncer aux femmes, c'est-à-dire de faire un mariage d'intérêt avec une ménagère comme Catherine de Romanet. »
Je n'en dis pas plus. Chez Racine les influences physiologiques doivent avoir joué un rôle. M. Remy de Gourmont n'a-t-il pas démontré que la psychologie d'un homme est toujours lettre close sans sa physiologie pour base?
Voilà bien des raisons tendant toutes à démontrer — et une seule eût suffi, n'est-ce pas? — que Racine ne pouvait plus mener la même vie.
1. M. E. M. de Vogïié m'a dit avoir passé des soirées entières à scruter ce blême visatre.
RESTER AU THEATRE n'eÙT-IL POINT ÉTÉ MALADROIT ?
Même en supposant qu'il pût continuer à écrire des pièces, Racine n'était-il pas mieux avisé de renoncer au théâtre?
Il avait l'exemple du vieux Corneille se diminuant chaque jour avec des œuvres qui compromettaient sa gloire. {Agésilas, hélas ! Attiia, holà 1)
Et puis, lui-même, semble-t-il, avait diaprés ses notes, réglé sa vie, fixé son programme. Il s'était promis d'avoir un jour la sagesse de ne pas faire durer l'amour au delà de la jeunesse. Or déjà il se faisait tard. La jeunesse, en langage du temps, s'arrêtait à la trentaine. La vieillesse commençait avant cinquante ans. Racine arrivait à trente-sept ans 1
Et Racine n'abandonnait rien au hasard.
Lisez attentivement les Plaideurs, la seule pièce où il se soit livré, vous y trouverez de quoi reconstituer son plan de vie*.
1. Citons au hasard quelques aphorismes, bien dans le ton des notes que nous avons relevées sur ses livres favoris. Les tragédies certes, c'était de l'honneur,
Mais, sans argent, l'honneur n'est qu'une maladie. Et d'autre part :
L'argent ne nous vient pas si vite que l'on pense.
C'était un métier épuisant que le théâtre, et Racine n'est pas de ceux qui ne songent point à prolonger le voyage, qui s'accommodent de « courte et bonne ».
Qui veut voyager loin ménage sa monture
Pour moi, je ne dors plus, aussi je deviens maigre,
etc., etc..
Si je me 'permettais de donner un conseil aux futurs Sainte-Beuve,
Ses ancêtres francs avaient coutume de couper leur vie en trois. Ils rompaient brusquement avec leurs concubines et se mettaient alors à la poursuite de la richesse, cela jusqu'aux approches de la mort. A ce moment ils se couvraient d'un cilice et se plongeaient à grand bruit dans les exercices dévots. Racine n'avait lui — cet étonnant traditionnaliste comme l'a noté Jules Lemaître — qu'à suivre la tradition des Sconin.
Racine a toujours vécu les yeux sur le roi; or le roi, qui l'avait souvent tiré d'affaire, l'abandonnait cette fois ; avertissement qu'un homme intelligent ne devait pas dédaigner.
Racine devait compter avec les innombrables animosités, plus aiguës chaque jour, que son caractère agressif lui avait amassées. Il n'avait plus la sécurité d'existence. Cette sécurité il la retrouverait auprès du roi et là seulement ^
Renvoyé par la Ghampmeslé, Racine eût été ridicule, s'il n'avait pas pu répliquer hardiment que
je leur signalerais les trois pièces, qui selon moi, sufQront à donner un jour la clef du caractère, de la moralité et de l'esprit de Racine les Plaideurs, Athalie, et Bajazet, la première création intégrale de Racine.
1, M. Lange nous dit que l'existence des bourgeois était à la merci de la fantaisie des nobles. Un noble que Racine n'aurait pas salué dans la rue pouvait le souffleter.
Mais, dit-on, Racine était de l'Académie. Être de l'Académie ne grandissait guère un homme, en ce temps-là.
Racine, d'ailleurs, au milieu de tant de gens de qualité, n'y faisait guère figure. Il avait eu un discours de réception jugé très faible.
De cette faiblesse, on sétonne encore. Nous avons montré qu'il devait être alors en pleine misère physiologique. Réfléchit-on aussi que Racine est tonte passion. Donc il se détache peu de soi-même ; il manque singulièrement de larges aperçus, d'idées philosophiques, générales.
c'était lui qui la congédiait. Op il put tout à son aise le prétendre. Le congé donné à Racine par sa maîtresse doit être du début de février 1677.
Or, à ce moment même il est nommé historiographe du roi. Son amour-propre est sauf. Et l'amourpropre comptait infiniment pour Racine.
D'après les observateurs de l'époque, aujourd'hui pour tous nos historiens', un changement considérable se préparait chez le roi et à la Cour : la dévotion allait entrer en scène. L'étoile de la Maintenon se levait sur l'horizon. Le roi ne tolérait déjà plus les irrégularités de vie affichées. Cet hypocrite évoluait vers une demi-conversion bigote. Aussi les habiles prenaient déjà des airs vertueux. La congrégation, la camarilla apparaissait.
Pour entrer à la Cour il fallait être marié. Faiseur de comédies, comme tel décrié, Racine n'eût même pu se marier dans la bourgeoisie. Renonçant à la scène, il pouvait espérer un riche parti dans la noblesse de finance. Ce fut justement ce qui arriva.
D'ailleurs il suffirait que Racine eût voulu imiter sa famille, ses concitoyens, pour qu'il se sôit mis à rechercher, en premier, les plaisirs poétiques (il l'avait fait), en second le mariage cossu ^ (on n'avait