‹ Autour d'un Racine ignoréChapitre 54 sur 71 · L'auteur de la Bourgeoisie au XVII' siècle · texte numérisé non relu

L'auteur de la Bourgeoisie au XVII' siècle

saient absolument de la vie ^ Alors on peut se demander si, continuant à parler le langage de la passion désordonnée, Racine eût encore été écouté, lui qui n'avait jamais, ce semble, été beaucoup goûté à la ville.

Enfin Racine n'a-t-il pas senti que désormais le roi et la Cour d'un côté, le public, de Tautre allaient chacun des voies très différentes ? Si à Versailles, on commençait à devenir grave et dévot, à la ville on marchait vers la frivolité, les fadeurs et la dissolution des mœurs. Nombre d'auteurs ont signalé ces deux tendances bien différentes.

Que voulait le public quelques années après la « conversion de Racine » ? Voici qui nous le dit, — à défaut d'un ouvrage sur les goûts du public aux diverses époques, ouvrage qui manque et qu'il faut qu'on nous donne ^:une préface de Thomas Corneille et de Don-

1. Deux gros succès, Turcaret et Gil Blas se préparent. Ne diraiton point qu'un siècle sépare ces œuvres narquoises du théâtre sérieux, trop sérieux de Racine ?

Remarquez que les Plaideurs, cette simple grosse farce, ont eu plus de représentations à eux seuls que les onze tragédies ! Sans les Plaideurs Racine serait-il aussi connu du grand public ?

2. Il en manque un autre. Un ami de Racine et du théâtre, s'apercevra qu'à côté du joli Vollaire et ses comédiens, (de M. J.-J. Ollivier), il manque un Racine et ses comédiens ; — alors nous verrons quantité de menus détails curieux arriver à la connaissance du grand public. Ces détails lui permettront de saisir jusque dans leurs plus fugitives nuances les tragédies de Racine. A cet égard, la vigueur, la prestesse, l'âpreté de jeu que Racine réclame de ses comédiens est vraiment singulière. Un ou deux exemples. On connaît ce pâle vers du pâle Oreste : « Eh bien je meurs content et mon sort est rempli 1 »

Or La Harpe dit que Le Kain,qui se piquait de toujours jouer selon les intentions de Racine, faisait de ces six mots d'Oreste quelque chose d'effroyable.

Encore ce détail : Voltaire, jeune homme, ayant vu jouer le rôle

CE QUE FUT RACINr 399

neau de Visé, celle des Dames vengées : « Depuis quelques années les murmures du parterre, et même ses éclats un peu trop vifs pour condamner ce qui lui déplaisait dans une pièce qui semblait approcher du sérieux, avaient fait croire qu'il ne voulait rien souffrir au théâtre dont les plaisanteries ne fussent outrées '.» Donc, nous le savons, alors que la Maintenon ne veut plus que du théâtre sacré, tel qu^Esther et Athalie, le public se cabre, ne tolère plus, lui, que de la gaieté. Si cela est vrai, comment eùt-on continué à applaudir Racine ?

Qu'on ne nous dise pas que son amour-propre était sauf, parce que Pradon avait été discrédité.

Après une période de dix ans où le genre doucement moral, bénin, larmoyant, léger, fait de rien, le genre La Chaussée, triompha follement, on revint à Pradon plus qu'à Racine. Mais oui ! Gomme dit le bibliophile Jacob, Pradon avait le style commun, mais dès lors, très à la portée du public *. Enfin, tout

de Joadjfut très frappé d'apprendre que la tradition racinienne exigeait de le rendre « en démoniaque ».

Et aussi une lettre de M"" de Maintenon, qui, réglant la distribution à la Cour de la pièce d'Athalieique Racine lui-même a fait jouer devant ses yeux), considère le rôle de la reine ainsi compris, comme un rôle de « furieuse ».

Une furieuse, Athalie? Nous n'en revenons pas...

1. « Plaisanteries outrées », non ! Ce qu'on veut c'est de Venjoné qni finit bien. M. Paul Souday, le critique de l'Eclair, prétend qu'aucune pièce de fond, sérieuse, forte, grave, ne pourrait plus être jouée aujourd'hui.

Voyez-vous encore un public pour la fille de Roland ou Les Jacobites ?

2. Qu'on se rappelle la remarque de M. Faguet que le sonnet d'Oronte (Misanthrope) que nous trouvons si mauvais (sur la foi de nos régents), n'avait point déplu au parterre, précisément parce qu'il était un peu maniéré et assez plat.

de lui n'était pas mauvais. De sa Phèdre Jules Lemaître a cité les plus faibles passages. Pourquoi pas ceux qui charmèrent nos grand'mères, lesquelles n'étaient ni sottes, ni ignorantes. Ceci, que dit Phèdre, n'est donc pas très simple et émouvant :

Quand Thésée et son fils ont paru dans ces lieux, Tremblante, j'ai voulu tourner sur lui les yeux, J'ai roug-i, j'ai pâli, languissante, interdite, ./'ai voulu voir Thésée... et n'ai vu qu'Hippolytel

Est-il bien sûr que « le plus racinien de la Phèdre de Racine » soit, comme dit Jules Lemaître, qu'elle est délicate ? qu'elle est languissante? Nos jolies aïeules à cheveux poudrés ne le pensaient pas... '

Au xviii° siècle, Pradon intéresse même les érudits. Il est classique. On le jouera jusqu'à la Révolution (que Racine ne franchira triomphalement que grâce à Athalie). En 1722 on réimprima Pradon en même temps que Racine ; mais, dès 1732, Pradon est réimprimé et Racine ne le sera qu'en 1768.

Alors Jules Lemaître n'est-il pas trop dur pour le xvin" siècle, le siècle de l'esprit, (son siècle) quand il s'écrie « Pradon n'était qu'un imbécile! *

Jouée à rOdéon, cet hiver, la Phèdre de Pradon remporta un gros succès. Le plus surpris fut le conférencier, qui avait cependant fait la part du feu : « Vous pouvez siffler si le cœur vous en dit ; cela réjouira les mânes de Racine. » Or, en fait de sif-

1. Comme Jules Lemaître nous l'a dit lui-même dans une autre partie de son livre, nos aïeules trouvèrent Racine brutal et violent. Il ne les faisait pas pleurer mais trembler.

flets, il y eut, aux trois premiers actes, des rappels chaqae fois '.

Et il n'y avait pas que le goût du public des théâtres qui allait changer. En vérité on eût dit que se préparait une de ces révolutions dans la direction de Fâme française que Taine a si bien marquées.

La Bruyère, plus jeune que Racine, nous assure que seuls les vieillards sont encore galants, polis et civils. « Des jeunes gens, sans mœurs ni politesse : ils se trouvent affranchis de la passion des femmes dans un âge où l'on commence ailleurs à la sentir. »

On s'enivre beaucoup.

Chez le duc de Vendôme, même à Marly, près du roi, on chante :

J'ai promis à Bacchus, en lui donnant ma foi De ne connaître de ma vie Que des ivrognes comme moi.

A Chantilly le Dauphin applaudit des couplets où Gelon,se refusant à être « esclave d'amour », affirme que :

Il n'est rien tel que de bien boire.

Les Condé sortent, après une nuit d'orgie... salissant les escaliers de Versailles (V. AUaire). On devient aussi effroyablement joueur, nous dit

1. M. Jules Lemaître, s'il connaissait bien la plus exquise femme du xviir» siècle, s'il avait lu sa correspondance, saurait que M>i* Aïssé aimait beaucoup aller pleurer en écoutant Pradon.

Le public s'engoua de Pradon. Aujourd'hui de tel de ses engouements sortent des réputations littéraires peut-être moins durables que celle de Pradon...

La Bruyère :« toutes les passions cèdent à une seule».

Les femmes vont moins au théâtre. Ne se contentant pas de priser, elles fument et chiquent comme des soldats (Lange, p. 55) oui, les marquises!

Que peut fournir l'exquise et douce musique des vers de Racine à des affolés de tabac et de jeu ?

Enfin la flagornerie envers le roi devient telle qu'en 1687 (Lange) il ne peut être rien dit, rien écrit qui ne soit extase devant le monarque. « Cette annéelà tous les sermons dans toutes les églises de France furent entièrement consacrés à encenser les pures vertus du roi. » Voilà pour la Cour et l'Église. Quant au public, moins plat, plus français, il gouaille.

Donc dissentiment absolu entre les grands et la bourgeoisie, goûts, idées et mœurs.

Racine trouva, dès lors, dans son changement de carrière un abri tutélaire contre une révolution prochaine dans les idées et dans les goûts, — cela sans qu'il soit besoin de parler de conversion ^

Encore une dernière hypothèse.

Admettons, que Racine n'eut aucune raison pour quitter le théâtre; que, matériellement, il jouissait d'une excellente santé; que le public lui restait fidèle. Bien ! Mais est-ce que Phèdre n'était pas, quand

l. Mais, dira-t-on, Pascal s'est converti. — Oui, pas la première fois, la seconde. D'ailleurs, je ne nie pas la conversion de Racine, seulement je la, situe quelque vingt années plus tard.

D'ailleurs, Pascal était un penseur, un moraliste. Pascal, nous dit M. Giraud, a une conversionqui s'explique par le dégoût contre l'immoralité du monde. Il s'en éloigne. Mais Racine un moraliste !... Racine prenantendégoût l'immoralité du monde, — d'où sonentrée à la Cour !

même, une fin ? Est-ce que Phèdre ne prouve pas que le genre était épuisé, que Racine avait dit tout ce qu'il avait à dire ?

Oh ! je sais bien que M. Jules Lemaîtpe estime que Jamais Racine n'avait fait œuvre plus personnelle, mis plus de lui-même dans aucune pièce que dans Phèdre.

Mais est-ce bien démontré?

D'autre part, Brunetière a prétendu que Phèdre n'était déjà plus de la bonne tragédie. Elle contenait, dit-il, des germes de décadence, décadence du genre. Si Racine continuait, il « tombait dans l'opéra», faisait du Quinault. Son style devenait moins sûr. Il arrivait à la tirade ampoulée. Phèdre n'est pas le chef-d'œuvre de Racine...

Alors?...

Avant d'en terminer sur la fausse conversion, disons (c'est un tout autre point de vue) que peut-être Racine était-il satisfait de son œuvre, satisfait, dans le sens propre du mot :/ait assez. Car enfin je n'ai pas encore compris comment nul critique, parlant de la conversion du grand artiste (les étrangers prétendent que : Racine serait plus artiste que poète) ne se soit demandé si l'artiste était content de son œuvre, — ou, tout au contraire, s'il murmura avec désespoir en voyant briser sa lyre, le mot du pauvre Chénier : « Et pourtant j'avais quelque chose là ! »

Racine n'a pas connu sa conversion

Encore un mot sur cette fameuse conversion : Racine ne l'a jamais connue !

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Mais non ! Il n'y a jamais fait allusion. Loin de là : il semble même avoir prouvé à la postérité qu'il ne la connut jamais.

En effet le 16 octobre 1698 il va avouer dans son testament : « Qu'il se reconnaît indigne d'être enterré à Port-Royal (bien qu'il lègue une grosse somme au monastère) par le peu d'usage qu'il a fait de l'excellente éducation reçue autrefois dans cette maison. »

Or Louis, en nous annonçant la conversion, (à 37 ans) nous assure qu'elle provient de l'action de Port-Royal aux années d'éducation, et que c'est cette action qui, désormais, fait de Racine un pieux (oui dès l'âge de 37 ans!)

Si c'est exact, (que son père est converti dès 1677) comment Racine qui, depuis vingt et un ans est dévot, peut-il déclarer n'avoir fait que si peu usage ?

Ce n'est pas tout. Racine en 1691 écrit Athalie. Dans cette pièce, ainsi que nous pensons l'avoir établi en une monographie spéciale ^, Racine se flétrit lui-même sous les traits de Mathan.

Ce Mathan a mené exactement la vie de Racine. Il devait être prêtre. Il n'a pas voulu d'une position trop humble. Les passions, son ambition l'ont fait trahir l'autel. Aujourd'hui il se le reproche :

Qu'est-il besoin que je rappelle

Mes brigues, mes combats, mes pleurs, mon désespoir ? Vaincu... j'entrai dans une autre carrière^ Et mon âme à la Cour s'attacha toute entière. J'approchai par degrés de l'oreille des rois :

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