A PROPOS DE LA SENSIBILITE DE KACINE
Il y a deux sensibilités bien distinctes, l'une aristocratique et la seule connue aux xvii^ et xviii« siècles, l'autre plus moderne, presque récente, puisqu'au dire de Brunetière elle ne daterait que de Bernardin de Saint-Pierre, et, au dire de Paul de Saint-Victor, des lettres de M''« Aïssé. Jusque-là l'égoïsme régnait en maître, en littérature comme dans les mœurs, lesquelles n'étaient rien moins que chrétiennes. La compassion, la douce sympathie qui essaie de partager les peines des malheureux, raffection désintéressée, ce besoin altruiste d'un cœur généreux d'apaiser les douleurs, tout cela était évidemment ignoré, puisqu'il n'existait même pas de mot pour l'exprimer.
Et il faut croire que, au contraire, nous valons mieux que nos aînés (du soi-disant /)on vieux temps), puisque nous nous sommes emparés du mot sensibilité, et, le dépouillant du sens glacé quil eut au grand siècle, nous l'avons accaparé, absorbé, pétri, au point de le réduire à ne plus exprimer que la sensibilité-sentiment, alors qu'il signifiait autrefois plutôt sensibilité intellectuelle. Un homme sensible c'était alors don Juan, qui certes fait mille et trois malheureuses, mais qui a prouvé son goût en distinguant ces femmes, et en tournant à chacune un compliment délicatement approprié. On parlait de la sensibilité d'un bretteur, et le dictionnaire de l'Académie disait à titre d'exemple: « Cet homme est sen-ible au point d'honneur ». Si quelqu'un, contemplant un paysage, savait le décrire finement, la galerie s'écriait: « Oh ! quelle sensibilité! »
même si c'était un d'Effiat, qui passait aux yeux de tous, pour avoir empoisonné la duchesse d'Orléans.
Au grand siècle, l'insensible, c'était le bon paysan absorbé par une tâche réputée alors servile. Le sensible, c'était le lettré, l'observateur pénétrant, le coupeur de cheveux-enquatre. Et c'est ainsi, dans ce sens — puisque le mot sensible n'en avait pas d'autre, que tous, Racine en tête, le comprirent. Phèdre dira :
Hippolyte est sensible et ne sent rien pour moi.
Un Racine sensible et plusieurs alors, l'appelèrent « très sensible », c'est, j'imagine, un poète à l'âme très impressionnable, très curieuse de sensations, sachant discerner toutes les nuances qui flottent sur les choses, attiré par tout ce qui brille.
Il était nécessaire de préciser la signification du mot « sensible », à l'époque, car, visiblement, il n'y a plus aujourd'hui qu'un petit nombre de critiques avertis, comme M. Lanson, pour garder à ce mot son sens primitif, lorsqu'ils parlent de Racine. De là, une erreur extrêmement répandue, et fâcheuse, puisqu'elle induit à penser que Racine avait le cœur doux et tendre. La sensibilité de Racine est toute intellectuelle, — comme sa douceur, toute de forme.