‹ Autour d'un Racine ignoréChapitre 57 sur 71 · Fred, Masson · texte numérisé non relu

Fred, Masson

2. On pourrait relever toutes les déclarations au public de Racine. Toutes elles sont de jolis mensonges — d'ailleurs fort élégants. Il tournait à ravir le « boniment »

Et voyez sa chance! Racine ayant dit qu'il écrivait facilement ses

Gela prend, alors que le même Racine raillait, dans la préface des Plaideurs, ceux qui se laissent duper par des « intentions » d'auteur I

Ah ! le prodigieux jongleur !

C'est qu'il s'était essayé de bonne heure à la parade de comédien ! Sa famille, il la regardait comme si elle n'était là que pour lui offrir la comédie. Quel parti habile il a su tirer de l'animosité qui divise les Racine (c'est-à-dire Port-Royal) et les Sconin, — deux clans en guerre continuelle, en guerre nécessaire, puisque, tous deux énergiques, ils diffèrent en tout.

Attaqué par les Racine, le jeune homme a viré de bord et s'est appuyé sur les Sconin, lesquels le soutiennent en haine de Port-Royal, eux, jésuites ' I

Quand il aur^ intérêt à donner des gages à la dévotion, il se rapprochera des Racine, se réconciliera avec Port-Royal. Mais avec quelle hauteur ! Comme il traite d'égal à égal * !

vers, nous le croj'ons. Pourtant Boileau nous assure que Racine les composait très difficilement. Entre l'honnête Boileau, témoin, et Racine, intéressé, c'est, malgré l'évidence, Racine que nous croyons 1

Mais voilà, nous aimons Racine les yeux fermés — ce que jamais les étrangers n'ont pu comprendre.

1, Cette rivalité hostile des Racine et des Sconin que le poète exploite, tout le monde — j'entends tous les pontifes — la connaît. Pas un critique orthodoxe qui ne nous raconte, d'un côté la fureur excommunicatrice de la tante Sainte-Thècle et de Port-Royal, de l'autre la joie de l'oncle d'Uzès devant les succès de théâtre de son neveu. Mais personne n'en tire rien... Pourquoi?

2. Qu'on relise dans Louis la scène de la réconciliation avec Arnaud, deux ans environ après le mariage. Un homme comme Arnaud, le grand Arnaud se jetant aux genoux de Racine 1... Où est la pénitence de Racine ?

Quant à Nicole, ce fut bien pis. Mais Nicole n'était pas Port-Royal,

D'ailleurs il ne craint rien. A ce moment, Port- Royal n'était pas encore mal vu du roi.

Plus tard il sera autrement prudent. Il écrira, certes, une apologie de Port- Royal mais nul ne le saura... que bien après sa mort !

Et les contemporains de Racine « pas plus sots que nous », dira Jules Lemaître (et c'est justement pour cela qu'ils n'ont, eux Jamais cru à la « petite conversion », et très peu à la seconde) éclateront de rire en apprenant — ô surprise — que Racine se fait enterrer à Port-Royal : « Ah ! le malin I 11 n'aurait pas fait cela de son vivant 1 »

Mais — de grâce — qu'au moins cette géniale stratégie, cette magistrale mise en scène de sa vie épargne à Racine les moroses mercuriales des vertueux I M. de Vogué a dit un jour que la nature n'a jamais donné à chaque homme patente que pour un seul produit — ce qui revient à dire qu'un homme ne peut, ici-bas, faire bien qu'une seule chose. Racine avait reçu patente pour faire beau, pas du tout pour faire moral.

Et c'est justement là que la Petite Chapelle cause un tort immense à Racine. Elle le berqumise. Elle nous affirme qu'il est, au fond, très chrétien, que ceux qui

Nicole, un suspect, — car il était aimable — restait en marge de Port-Royal — ce que semble n'avoir pas assez vu M, Lemaître.

Ajoutons que Port-Royal dut être enchanté, à un moment où il était de nouveau menacé, de se faire un peu protéger par le tout puissant Racine. De sorte que, peut-être même les avances vinrent de Port-Royal. Or on nous assure que cette réconciliation est une des preuves du remords et de la conversion précipitée de Racme en 1677 !

ne voient pas en Racine comme un affleurement de Port-Royal lui-même, sont aveugles, car Racine « c'est Port-Royal » ! Alors, ainsi que devant la lanterne magique de la fable, après nous être écarquillé les yeux, si nous déclarons, docilement, voir quelque chose, ce que nous distinguons ressemble si peu à Port-Royal, que, déconcertés, nous finissons par ajouter in petto: « Oui, mais tout de même, Racine reste un peu énigmatique, tant sa vie et ses œuvres sont remplies de... pas très belles actions. »

Au contraire, si Racine n'a jamais cherché que l'art, alors, oui, il est, tout entier, très aisé à comprendre, car il n'a rien fait (œuvres et actes) que de purement artistique. En tant qu'artiste, il est si merveilleux que le seul sentiment qu'il nous doive inspirer est celui d'une infinie gratitude....

Et, du coup, comme tout ce que nous pensions avoir le droit de lui reprocher perd de son importance !

Il paraît avoir été un frère odieax l Eh bien, est-ce que Marie n'avait pas épousé les jalousies de « la Famille », laquelle voulait étouffer son génie ? Et Racine, prétendait vivre, — c'était bien son droit ! Les coups qu'il portait à sa sœur c'était « le rendu » de ce qu'il avait souffert de ces flagellants, de ces survivants de l'Inquisition, de ces maniaques de l'excommunication.

Il a déchiré, cravaché les « bonshommes » de Port- Royal. Parbleu! Il se défendait. Et puis Port-Royal qu'est-ce donc? Une congrégation. Or, a dit bravement un célèbre écrivain catholique, « elles sont bien antipathiques, les congrégations. On regrette

de n'y point trouver une flamme plus généreuse, moins d egoïsme collectif, moins de sécheresse. »

Dans ses sarcasmes contre les autres poètes, ses rivaux, n'y avait-il pas toute la légitime défense d'un grand artiste ? Il devait s'estimer, et ajuste titre, bien supérieur en poésie, en affinement à Corneille, — Corneille chez qui il retrouvait la déformation professionnelle du chicanier qui fait plaider^ ses héros; supérieur en goût à Molière qui trop souvent tombe dans la farce, Molière, l'apprenti-tapissier.

Et même s'il a empoisonné la Du Parc — ce que je ne crois pas — est-ce que, dans ce temps-là, et même aujourd'hui le crime passionnel n'est pas absous d'avance, chez l'artiste surtout? D'abord, il l'avait peut-être épousée cette femme, — on l'a dit. En ce cas elle le payait d'ingratitude par ses infidélités \ D'ailleurs, nous savons qull souffrit atrocement, et que, derrière le cercueil de sa maîtresse, sa belle figure pâle, aux grands yeux cernés, trahissait les affres de l'agonie.

Eh bien, nous qui absolvons Manon, rien que parce

1. —Il eut trop de mots cruels i — Que voulez-vous ! L'atavisme... Et M. Paul Mesnard perd la tête, quand, troublé par la quantité de témoignages qui affirment ses méchants mots contre le roi et la veuve Scarron, il s'écrie, furieux : « Qu'on y songe bien, si Racine, dans l'ombre distillait un tel venin(!), si, dans le temps qu'on lui voyait tous les dehors de la piété, il composait en secret des vers satiriques, son nom n'est pas difficile à chercher, c'est le plus lâche, c'est le dernier des hypocrites. »

Non! Un Racine qui reçoit des présents d'un roi ne lui doit aucune reconnaissance. Va. Racine qui, en une Cour où la dévotion fait partie du costume de tous, est obligé de mettre en valeur et d'accentuer, de souligner sa dévotion, n'est pas le dernier des hypocrites.

Je n'ai d'ailleurs pas du tout d'objection à admettre que Racine s'aida de « vertueux motifs pour se fortifier dans de mauvais desseins... »

qu'elle a beaucoup souffert, pourquoi condamnerionsnous Racine? Du haut de quoi juger sa moralité? Il vécut, au surplus, en un temps qui n'était pas beau, — moralement parlant, — qui même — osons le dire — était hideux.

Son mariage nous choque.

Il épousa une femme dépourvue de ces talents que notre politesse qualifie d'agrément, une femme qui ne pouvait pas causer, ne sachant rien, mais aimait son mari. Eh bien, mais, cette femme de Racine, elle est le rêve de M. Paul Bourget : « Oh ! une femme qui ne parlerait pas et dont les yeux seraient baignés de tendresse et d'ignorance, celle-là, Vincomparable! >

Racine, en se mariant, s'est gardé. Mais à qui donc s'est-il donné dans sa vie ? Il vécut seul, intellectuellement seul, parce qu'il était infiniment différent de tous, supérieur à tous '. Est-ce que vous croyez, vraiment, qu'un être d'une intelligence, d'un goût si difficile, aussi soucieux de l'impérieuse beauté des formes, eût jamais rencontré son égale en beauté, son idéal d'artiste? Est-ce que Dante a trouvé sa Béatrice ailleurs que dans ses rêves?

Au moins la femme qu'il a épousée n'a pas contrarié son génie. Qui sait si une coquette jolie, élégante, répandue, n'eût pas troublé, par le tourbillon de sa vie, les longues méditations où l'âme épique

1. L'homme fort vit seul a dit Ibsen. Racine est seul de son espèce, Il n'appartient à aucune école. Est-il même juste de le ranger parmi les classiques ? Forme, oui, mais fond ? Et, comme dit Sarcey, « supposez Racine joué en Allemagne, que reste-t-il de la forme ? La forme ne le gênant plus, l'acteur, en Allemagne, jouera Racine avec une extrême violence. » Racine, alors, semblera le plus romantique des romantiques. »

de Racine, ce dévorant, conçut l'œuvre la plus grandiose qui jamais ait été écrite en aucune langue, Athalie ?

Et puis, même les plus exigeants moralistes ont-ils réfléchi à Tatroce supplice qu'endura, (car il Tendura, j'en suis certain), l'être en qui àeMK frères ennemis, issus de sangs antagonistes, se déchiraient : un Latin irréductible, un Barbare fougueux !

Pensez-vous donc qu'il ne le sentait pas, Thomme qui, s'il n'a jamais avoué ses tortures, pourtant, un jour, très à la fin de sa vie, déjà frappé à mort, exhalait ce long râle d'agonie :

Mon Dieu, quelle g'uerre cruelle I Je trouve deux hommes, en moi; L'un veut que, plein d'amour pour toi, Mon cœur te soit toujours fidèle, L'autre, à tes volontés rebelle, Me révolte contre ta loi.

L'un, tout esprit et tout céleste Veut qu'au Ciel sans cesse attaché Et des biens éternels touché.

Je compte pour rien tout le reste; Et l'autre, par son poids funeste Me tient vers la terre penché.

Hélas, en guerre avec moi-même, Où pourrais-je trouver la paix ?

Je veux... et n'accomplis jamais...

Je veux — mais, ô misère extrême, Je ne fais pas le bien que j'aime Et je fais le mal — ({ueje hais !

Si vous entendiez cela, accompagné, comme les chœurs à'Athalie, par la grave et douloureuse musique de Moieau, vous seriez troublé jusqu'au fond de l'âme. Vous sentiriez alors, — ce que je sens, — que, les dernières années de ce grand mystérieux ne furent qu'un long supplice.

Eh bien, il ne Tavaii pas mérité, cet être de beauté sublime dont la Grèce eût fait un demi-dieu ! Racine, eut le malheur de venir trop tard. Il apparut au monde, en un temps trop religieux pour accepter — à moins qu'elle ne cachât sa nudité, — la tranquille, superbe et insolente amoralité de la nature éternelle et de l'antiquité.

Et c'est miracle, en vérité, qu'il ait réussi à vivre, qu'il ait pu résister aux redoutables forces qui n'ont cessé de le menacer tour à tour — sa méchante famille janséniste ; — la sensualité furieuse, « Vénus tout entière à sa proie attachée » que lui infligeait son sang ; et enfin, cet abominable fauve, qui, à Versailles, tenait, dans sa main, comme dit Goethe, la vie ou la mort d'un Racine I

ÀINNEXES

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