ANNEXES
classique, et les Pères par dévotion pour la Royauté absolue, ont masqués le plus longtemps qu'ils ont pu. Sans doute ceux qui lisent les Mémoires étaient édifiés ; mais j'ai le regret de dire que ces curieux de sources vivantes sont en France presque aussi rares que les lecteurs de la Bible, source du christianisme. Nous sommes en pays catholique, c'est dire que chacun trouve commode de ne connaître des choses que des résumés qui constituent l'histoire officielle, la doctrine orthodoxe. Cela offre un avantage, c'est qu'on est tous d'accord, et l'on sait de quoi on parle, lorsque entre gens bien élevés on aborde certains sujets ».
Mais la belle façade Louis XIV est aujourd'hui toute lézardée. Chaque jour amène des « découvertes plus pénibles >. On s'aperçoit que les femmes du xvii^ siècle plus ambitieuses qu'amoureuses, exploitent l'homme au profit de leur domination. Quelle honnêteté ! C'est la duchesse de La Force qui écrit au comte de R... (lequel pour avoir de l'argent de sa maîtresse la pousse à se remettre avec son mari) : « Vous ne direz plus que je ne vous aime pas : Je viens, pour l'amour de vous, de me réconcilier avec mon « magot ».
C'est le temps où le chevalier de Grammont annonce qu'il arrive à la Cour pour vivre de l'amour et du jeu. Tout le monde joue et tout le monde triche, même le roi.
On connaît le fait célèbre de cette marquise, — une veuve — qui, ruinée au jeu, à la suite d'une partie engagée dans sa chambre même par le comte de Caderousse, son amant, convient de le payer, — car il exigea paiement, — en lui donnant sa fille en mariage. Et toute la Cour de rire !
Eh bien les clients de la Voisin ne sont pas beaucoup plus répugnants, — à part la férocité de la Montespan, (l'enfant égorgé par un prêtre sacrilège dans la messe noire), car ici, Messaline est dépassée. Quand on a lu Médecins et Empoisonneurs du D' Légué, quand on a lu le D' Cabanes, on cons-
tons de badinage mondain et d'ironie enjouée dont M°" de Sévigné traite ces drames monstrueux (les empoisonnements) ! »
Et nous ne rappelons pas les horreurs de la répression royale en Bretagne,la façon dont la marquise, à cette occasion, parla des suppliciés. La Révolution fut moins cruelle en Vendée. D'ailleurs la Révolution eut une excuse : l'ennemi était aux frontières.
tate non sans surprise, plusieurs choses qui sont ici d'importance capitale, en dehors de Timpuissance absolue de la médecine d'alors à retrouver par une analyse, trace de l'arsenic. D'abord ceci, que la vie humaine n'avait pas de valeur; qu'un meurtre était bien peu de chose, si la personne tuée était quelqu'un de peu, (le duc de Charolais tirait les couvreurs sur les toits). Qu'on n'était pas bien éloigné du temps où existait le droit de vengeance, droit d'origine franque très large, et que chacun comprenait à son avantage, comme celui de se venger d'un père riche « qui vous faisait Va/front de vivre trop longtemps. »
On voit aussi qu'à la place de la stupeur effarée que nous éprouverions, et aussi de l'horreur, (si nous apprenions que quelqu'un de nos relations vient d'empoisonner un parent, un ami, une maîtresse), — voire sa mère, — la constatation de ce crime, quand il avait réussi, quand aucune preuve n'avait pu être établie (et c'était le cas ordinaire) n'amenait qu'un léger blâme, tempéré aussitôt par l'ironie. Nos ancêtres (La Fontaine « blaguant » cette infamie, la Révocation de l'Edit de Nantes) abusaient du scepticisme souriant, de la blague, dans les matières les plus graves, cette blague, qui stupéfia la duchesse de Bourgogne, dauphine de Savoie : « Mais... on se moque donc de tout ici?» Alors, et de la même façon, nullement héroïque, dont on blagua en 1793, la guillotine... des autres on blaguait le poison et les empoisonnés*.
Le marquis de Sévigné, par exemple, écrivait gentiment à M™® de Grignan : « Me revoilà, ma belle petite sœur, à côté de maman mignonne que l'on ne m'accuse pas encore d'avoir voulu empoisonner ; et je vous assure que, dans le temps qui court, ce n'est pas un petit mérite. »
Un pasteur du canton de Vaud m'a écrit: «Mais enfin, monsieur, Racine en qui vous montrez une âme latine, ayant dès lors au suprême degré le sentiment orgueilleux de sa dignité, n'aurait jamais, même s'il pouvait (et sans risques sérieux de condamnation) empoisonner sa maîtresse, compromis de la sorte toute sa bonne renommée. Elle taisait partie de sa gloire. »
Vous êtes une belle âme, monsieur le pasteur. L'auteur