‹ Autour d'un Racine ignoréChapitre 8 sur 71 · Alhalle {&c\.& m, Se. VII · texte numérisé non relu

Alhalle {&c\.& m, Se. VII

Quelle Jérusalem nouvelle Sort du fond du désert brillante de clartés Et porte sur le front une marque immortelle !

Leur nom latin voulait dire fermeté, force, fierté. Ce nom, les habitants l'entendirent dans le sens de constance. De toutes les vertus de la foi, la constance fut celle que la cité préféra, sans doute parce qu'elle traduisait le mieux la ténacité romaine de la race. Aussi les rétus de La Ferté-Milon ne manqueront jamais jusqu'au milieu du dernier siècle, de donner, dans chaque famille, le nom de Constance à la fille aînée comme pour lui recommander de maintenir intactes les traditions dont la race se fait honneur. Et « la constance dit Albert Sorel, c'est l'effort stoïque de l'âme qui se raidit contre le malheur et dédaigne le danger ».

2. Soit dit en passant, Charlemagne n'était point ce majestueux athlète à la barbe fleurie, à la figure pleine, à l'expression bienveil-

Francs originaires de la Scandinavie, mais non point énervés par plusieurs siècles de vie copieuse sous un doux climat, les Normands se ruaient à la conquête de la Francia. La défense était pitoyable.

Aussi, lorsque les grandes villes du royaume comprirent que les piètres héritiers de Charles ne les défendraient pas, elles s'enquirent elles-mêmes de préserver leurs reliques. Tours, ville sacrée des Gaules avec Lyon, dès 882, envoie sous escorte aux Milonais les reliques de la franque sainte Glotilde, sa patronne. Paris, (884), à son tour, se présente devant les murs de La Ferté avec les restes de sainte Geneviève.

L'arrivée du cortège de prêtres et d'hommes d'armes aux royales enseignes, précédé d'une croix, qui, par un sombre soir d'automne, le 27 octobre, s'approche des murailles, est restée dans les mémoires. Tous les ans, d'ailleurs, la commémoration de la fameuse joiir née, célébrée dans le temple sainte commençait par la lecture de cette page des annales de la ville sainte.

Un héraut d'armes s'est détaché et va annoncer à haute voix, aux hommes de garde qui écoutent derrière la porte bardée de fer, quels sont ceux qui arrivent au nom du roi. Alors, rapidement, le Franc Raoul-file-étoupe \ qui commande au château, des-

lante.qu'a créé la légende. Il était de taille ordinaire, maigre, imberbe, un peu voûté, un grand nez, le nez franc. Romanisé, Gharlemagne avait naturellement rasé sa barbe et raccourci ses cheveux.

1. Retenir ce nom ; il est goguenard ;les Milonais donnent en effet, à tous les étrangers, des sobriquets railleurs. Il est, de plus, d'utile enseignement, car on sait qu'il signifiait Raoul-le-blond. Donc, vraisemblablement, les Milonais étaient bruns ; et cela vient à l'appui de ce que nous disons de leur origine un peu méridionale. Etant des

LA PRÉPARATION d'iTN RACINE 77

cend la colline avec ses hommes, en même temps que le clergé des deux monastères, Saint-Vast et Saint- Vulgis, — le prieur de Saint-Vulgis, qui a rang d'évèque, crosse d'or en main, mitre blanche en tète.

— « Voyageurs arrêtés sous nos saintes murailles, que demandez-vous?

Dans le grand silence, une voix lointaine répond : « Au nom du Dieu vivant, de la Vierge Marie, du roi Louis, asile et protection pour les saintes reliques de la protectrice de Paris! » — Entrez, reprend le prieur, et que Dieu soit avec vous ! »

Le pont-levis s'abaisse lentement, la lourde et épaisse porte s'ouvre et les robustes hommes d'armes, s'agenouillant sur les dalles, les vieilles dalles de la chaussée romaine, joignent religieusement leurs rudes voix à la gravité sainte du te Deum.

Paris ne vint reprendre les reliques que lorsque le roi Eudes eut chassé les pirates, six ans plus tard. En commémoration de ce précieux service, chaque année Paris envoyait — oui, il les envoyait encore au temps de Racine, presque jusqu'à la Révolution — pendant neuf cents ans ! — des délégués, chargés de riches présents, qui présidaient à la fête d'anniversaire, — l'abbé-prieur des Genovéfains en tête du cortège ^

clercs, les Milonais ne peuvent être gens de guerre. C'est un barbare qui tient garnison au Gastel. Chacun selon sa « qualité >, disait-on. 1. Le chapitre de Sainte-Geneviève de Paris était à ce point Milonais que la plupart des vases sacrés qu'il possédait avaient été donnés par des Milonais. Au xiii' siècle la somptueuse châsse, qui plus tard sera parfois promenée dans la capitale, avait été offerte à ce monastère par le prieur Robert, fils d'un chevalier de La Ferté.Un autre Milonais devint général de la Congrégation laquelle, très puissante, comptait nombre de maisons en France.

La Ferté, ce jour-là, était en grand émoi, car la foule accourait de tout le Valois pour assister à la « fameuse journée ». Célébration d'autant plus impressionnante que, dans cette ville de constance tout s'effectuait, « suivant l'usage antique et solennel ». Le temple saint était immuablement « orné partout de festons magnifiques » belles étoffes rouge et or, — les couleurs romaines, devenues celles de La Ferté. La foule « inondait les portiques ».

Puis on faisait l'appel des dignitaires et des corporations qui entraient successivement (tous devant l'autel avec ordre introduits). Comme c'était en automne, à défaut de fleurs, on mettait sur des brancards portés à Tépaule ', des gerbes de blé {de leurs champs dans leurs bras portant les nouveaux fruits). Ils priaient le Seigneur de les accepter {...au Dieu de l'univers consacraient ces prémices).

Racine, dans Athalie, ne s'est pas borné à emprunter — lui qui n'invente pas, a dit M. Faguet — une foule de détails de l'histoire tragique de sa ville, il s'est, de plus, mis en scène. Je suis sûr qu'il a pensé à lui-même en peignant Éliacin,

Cet enfant merveilleux...

Et qui de ses parents n'eut jamais connaissance

C'est Racine qui fut élevé à deux pas de l'Eglise et qui ne la quittait pas, étant destiné à la prêtrise.

Entre les bras de Dieu jeté dès ma naissance,

Ce temple est mon pays, je n'en connais point d'autre.

1, Enfant, j'ai vu encore les débris de ces brancards en chêne ciré.

LA PRÉPARATION d'u.N RACIN 79

Quelquefois à l'autel Je présente au grand prêtre ou l'encens ou le sel : J'entends chanter de Dieu les grandeurs infinies; Je vois l'ordre pompeux de ses cérémonies.

Une Eglise secondaire de La Ferté (Saint-Nicolas) fut profanée durant les guerres de religion par un prêche des reitres de Coligny.Les Milouais la prirent alors en horreur, pleurèrent de honte.

Or on sait la place que tient dans Athalîela. souillure infligée au temple par l'entrée d'un vainqueur impie :

Jérusalem pleura de se voix profanée...

Ne continuons pas. Certes il est fort curieux, littérairement parlant, de rechercher tout ce que Racine a pu extraire d'images saisissantes, dramatiques, de l'histoire de sa petite patrie. Mais Athalie doit tant à La Ferlé (atmosphère même de la pièce et détails nombreux de la tragédie) que nous venons de consacrer toute une étude détachée, à cette recherche spéciale *. Que sa ville natale ait inspiré deux pages ou vingt de son immortelle « épopée », cela n'importe point à la psychologie du poète.

La seconde gloire des annales de La Ferté c'est la visite de Jeanne et surtout l'accueil que, seule dans tout le Valois franc, cette ville fit à cette sainte qui venait chez des saints.

1. Voir déjà une première étude que nous publions (25 sept. 1910), au Correspondant, les Sources a Athalie.

Sur sa route, on ne la « gâtait » pas par l'excès des acclamations. Ainsi, à Château-Thierry, elle avait dû attendre sous la pluie vingt-quatre heures devant des portes qui tardaient à s'ouvrir. Les Champenois sont circonspects... Ils aiment assez être du côté du plus fort '. Et, bien discerner quel est ce côté, cela demande parfois réflexion.

Tandis qu'à La Ferté, La Ferté, (où sans doute elle ne venait que pour prier devant la châsse de saint Vulgis, réputé jusqu'en Lorraine), Jeanne ne se doutait pas, que, dans cette ville toute monastique, elle, alors si mal vue des prêtres, allait être l'objet de tels transports de joie.

A peine fut-elle descendue de Mosloy ^ par la chaussée Brunehaut — l'ancienne chaussée romaine — que, du haut des murs, le peuple de la «nouvelle Sion » l'aperçut. Ce furent d'immenses clameurs : « Noël ! Noël 1 » Les femmes et les enfants se précipitèrent au-devant d'elle. On jetait des tapis, des fleurs sous les pas du cheval de la Pucelle, et, comme à une sainte, on baisait dévotement sa robe ^ Aussi Jeanne" à son passage, avait-elle prononcé les plus touchantes paroles qu'on ait d'elle. Le premier attendrissement de cette vaillante, sa première défaillance.

1. ... Un seul des maréchaux de Napoléon était champenois, Marmont!...

2. Hameau milonais où se trouve un manoir dont Vitart fut seigneur. Il est resté dans la famille.

3. Carlier et aussi Médéric Leconite, Histoire du Valois, Histoire de La Ferté-Milon. Il n'est pas dit, dans les documents que ces faits se soient passés nommément à La Ferté-Milon; mais comme Jeannu n'entra qu'à Grépy et à La Ferté, et que Crépy n'a jamais prétendu que ce soit de lui que Jeanne ait reçu pareil accueil, il n'est point de motifs pour contester que ce fut de « la ville des saints Apôtres ».

EGLISE DE LA CHAUSSEE ROMAINE (un coin de faubourg)

CLOCHER DE NOTRE-DAME (Xin«l (à l'horizon la forêt des Côtes de Retz et Bourgfontaine!

LA PRÉPARATION d"uN RACINE 81

due à im déchirement de cœur, la Sainte l'avait eue là. Elle avait tristement dit son grand regret d'être séparée de ses parents, de ses frères ; puis, ranimée soudain, elle s'était écriée : «Oh ! que voici un bon peuple, et n'ai encore vu aucun qui soit tant réjoui de la vue d'un si noble roi! » Admirez l'intelligence de cette paysanne! La pauvre brave fille comprend que, si elle ne reporte pas tout de suite sur le roi des acclamations qui ne sont cependant que pour elle — pas pour le tils de la ribaude de Bavière I — le roi lui en voudra.

Mais, ensuite, elle ne peut retenir cette effusion — elle n'a que dix-huit ans ! — lorsque l'archevêque de Reims, qui chevauche à sa droite, lui demande insidieusement quand elle mourra : « Quand plaira à Dieu! Mais plût au Seigneur que je fusse ensevelie en cette bonne terre et parmi ce bon peuple. »

Pour avoir été ainsi comme la ville préférée de la Française qui « sauva le royaume par Tordre de Dieu », est-ce que La Ferté n'était pas encore une fois marquée du signe des élus '?

1. M. Anatole France a révoqué en doute l'authenticité de cette joie d'accueil chez les Milonais. En effet la guerre n'était que brigandages horribles. Les paysans ne devaient, dès lors, songer qu'à se terrer dans des trous de carrière. Enfin les habitants de ce pays voyaient d'un mauvais œil l'arrivée de ces bandes dangereuses de gens du midi.

M. Anatole France ne sait pas que les Milonais étaient très bien abrités par leurs remparts, avec cela des clercs, donc des gens qui ne faisaient pas la guerre. Ils ne pouvaient avoir d'antipathie contre d'autres Latins,si vraiment l'armée de Jeanne était une armée d' « Armagnacs >; mais avant tout, ces saints acclamaient l'envoyée de Dieu, la protégée des saints.

Par un oubli inconcevable, scandaleux, rien à La Ferté ne commémore le passage de Jeanne...

En revanche l'Église y vient d'élever un monument... à Port-Royal: Oui, à l'hérésie excommuniée... (V. aux: Annexes.)

{3q n'ai rien découvert, dans les œuvres de Racine, qu'on puisse sup-

Plan de La Ferté-Milon au xiv^ siècle.

A. CiNGULUM BREVE (Fcrté, force, Castel).

a. Le château (en ruines aujourd'hui).

h. Prieuré de Saint- Vulgis (puis siège de la Compagnie des arquebusiers).

Page 1