LA FERTE-MILON D'AUTREFOIS
Une cité sacerdotale et monastique. Une bourgade de vertu. — La Ferté, sorte de Lourdes du moyen-âge, lieu d'asile pour les trésors mystiques de la Francia. Protectrice de Paris, elle devient riche et célèbre.— Une ville jamais vaincue, rempart de foi frénétique, berceau du jansénisme. — En 1652, la Fronde tente d'enlever La Ferté sous les yeux du petit Racine. Elle échoue grâce à l'héroïsme de la population religieuse. — Orgueil des habitants après que le jeune roi est venu les remercier. Racine construira Athalie avec quelques pages des glorieuses annales de sa ville natale.
De tous les flers habitants du Valois, les gens de La Ferté-Milon, à coup sûr, se montraient les plus hautains. En un temps où nul ne comptait que par sa qualité, c'est-à-dire que par Tétiquette, par la dignité que lui conférait la race dont il était sorti, les Milonais prétendaient que, plusieurs fois, le royaume leur avait dû son salut ; que leur sainteté, leur crédit auprès de Dieu étaient incomparables. A les croire, par leurs origines, ils remontaient jusqu'aux premiers maîtres de la Gaule, jusqu'aux Romains ! Leur noblesse primait donc celle de la famille royale elle-même.
Recherchons dans quelle mesure ils semblaient justifier leurs prétentions.
Etaient-ils vraiment des Latins ? Mais d'abord
pouvait-il bien y avoir encore, aux xv« et xvi° siècles, en France, des cités où se retrouvât la marque romaine, soit dans les institutions, soit dans les mœurs, le caractère, Taspect physique des habitants ? .
On comprend, tout d'abord, que, durant de longs siècles de misères effroyables, les humains assez heureux pour être nés à l'abri de solides murailles, n'aient dû avoir d'autre désir que celui de ne jamais quitter un aussi précieux abri ^ Donc, quand aux v* et VI' siècles, toute la population gallo-latine cultivée se fut réfugiée dans les villes, elle chercha à s'y organiser une existence où elle retrouvât, avec la « dignité » — chose essentielle au Latin — des lendemains à peu près assurés; — dût celte existence être singulièrement bloquée, réduite. Dans ces villes, bientôt tous n^eurent plus qu'une pensée : empêcher les Barbares de pénétrer parmi eux. De là, l'organisation monastique, institution de familles de clercs initiés soumis à une discipline minutieuse, encore plus qu'à des pratiques vraiment religieuses. Car les premiers monastères groupèrent plutôt des hommes d'une certaine race. Marié, on pouvait vivre avec ses enfants dans ces grandes maisons qu'une croix protégeait. Y résider c'était surtout faire bande à part à l'égard et des Francs, ces rustres, et de la plèbe misérable, tout
1. D'ailleurs, s'ils l'eussent quitté, c'eût été pour faire quoi? En ces temps-là on était de telle ou telle caste : ou clerc, ou guerrieragriculteur, ou artisan-commerçant, mais, cela, on l'était à jamais, de par sa naissance, sans pouvoir prétendre passer, quoi qu'il advînt, d'un état à un autre. Or, les clercs, dans cette ville de pèlerinage, c'est-à-dire riche, n'avaient aucune envie d'aller chercher carrière ecclésiastique ailleurs, excepté si tous les emplois étaient déjà occupés dans leur cité, et qu'on leur signalât alors, quelque part, une ville où la munificence d'un seigneur venait de créer des « bénéfices ».
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au moins humiliée, — dès lors méprisable — qui vivait servilement auprès d'eux '.
De la sorte, le sang latin se défendait à peu près. Les historiens remarquent, au surplus, que, durant des siècles, les Francs ne se marièrent que dans leur race. Sans doute ils entendaient ne pas troubler leur sang par des croisements avec celui des vaincus, des conquis '. Mais, les conquis, au moins ceux d'un honnête rang moyen, se gardaient bien de rechercher alliance avec les barbares. Deux populations bien différentes vivaient ainsi côte à côte mais sans se mêler.
Et c'est ainsi que s'explique le fait que, dans les deux siècles qui préparent immédiatement Racine, subsistent encore, en certaines villes de la région, (Laon, Ghauny, Soissons), de si évidentes marques d'une latinité tenace \
Même de nos jours, on en trouverait encore, dût
1. Nous verrons, que tout d'abord, La Ferté n'était pas divisée en quartiers, mais en monastères ; elle n'était que monastères. Plus on rétudie, plus elle apparaît, comme disait l'abbé Hazard, la dernière cité romaine du Nord.
2. Ajoutons (V. M.Lavisse) que la loi salique (les Saliens sont une tribu franque) punit de mort la femme franque qui altère le sang de la race, s'étant rapprochée du vaincu. Celui-ci — son complice —subit le supplice de la roue.
Dès lors on se doute bien que les mélanges du sang durent être plutôt rares. Au mariage de Brunehaut, à Metz, il est très curieui de voir combien diffèrent les rares nobles gallo-latins qui subsistent encore et les nobles de race germanique.
3. Dans le Nord, les anciennes populations gallo-romaines dépossédées avaient à peu près disparu. Sauf en de rares abris sacerdotaux il ne restait plus guère, à côté du Franc, que le Gaulois de basse classe» le serf de la glèbe (résumé du tome II de Lavisse).
Tout au contraire, dit le même auteur, en cent années, les Burgon-
cette persistance, cette sorte de prédominance du sang latin paraître singulière. Cependant elle est certaine, et, chaque jour, le chercheur, l'archéologue en recueillent de nouvelles preuves '.
Donc les descendants des Gallo-Romains, abrités à La Ferté, n'en ont, on peut le présumer, jamais bougé. Ceux qui sont parlis, ceux-là par leurs idées, ou leur genre de vie, déplaisaient à la communauté. On les a exclus. On sait que le bannissement est un expédient essentiellement latin. L'exil ou l'excommunication dérivent de la même idée-mère : « quiconque n'est pas des nôtres ne doit plus même nous frôler ! Qu'il disparaisse ! »
En revanche les familles nouvelles qu'on accueillait pour combler les vides, devaient avoir les plus hauts titres à cette faveur. Evidemment, c'était leur sainteté, leur pureté de vie, qui leur valait l'octroi
des (des Germains du Sud) avaient été absorbés, assimilés, par les Gallo- Romains.
Les Francs semblent le seul peuple de sang germanique qui se soit bien défendu contre l'assimilation par l'indigène.
1. Il y a quelques années on fut surpris d'entendre M. Camille Flammarion assurer qu'il était aux trois-quarts romain. Depuis, dans ses Mémoires, il a établi de la façon la plus nette que son pays jusqu'à ce jour, et lui-même étaient restés entièrement latins : « Mon nom et mon prénom sont latins ; mon pays, les alentours de Langres, est resté romain à un degré peu commun. Les empereurs, Constance Chlore et Marc-Aurèle, qui séjournèrent à Langres, y ont laissé des monuments nombreux. Mon père est né dans une ferme qui porte le nom de Belfays, lequel dérive de fa.gi, les hêtres. Plusieurs noms de la contrée sont d'origine romaine. Dans mon village, on prononce encore aujourd'hui, odie, c'est-à-dire hodié, qui, en latin, a le même sens. Pour « il n'y a personne » on dit toujours « il y a nème » (nemo) ; les paysannes, pour faire taire leurs enfants, disent cogeté, cogeté donc! expression latine restée intégrale. Mon type physique est romain. » Il ajoute que les idées autoritaires, l'ardeur des âmes y sont caractéristiques du vieux ferment disciplinaire romain.
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Ouvrages défensifs autour de la Ferté-Milon.
de ce dignus intrare. Les nouveaux venus, d'ailleurs, ne pouvaient être, eux aussi, que de pure race, à moins d'être de riches et très hardis Barbares, pénétrant là de vive force.
Ajouterai-je qu'à La Ferté, les marques de latinisation abondent. Le nom de Miles, Millet, y est courant. Notre maison, dite des Racine, porte en ses titres de propriété: « Elle fut construite en 1565 par noble homme Miles Poignant. » Autrement dit Miles pugnans, (légionnaire romain) *. Un demi-siècle avant la naissance de Racine ce « romain » commande la petite garnison de La Ferté-Milon. Des rues portent encore des noms romains, par exemple la rue de la Chaussée romaine.
Comme type assez général, ils sont (encore au xvr siècle, disait l'abbé Hazard) bruns, maigres, les yeux vifs, le teint un peu bistré.
^ Ce qui se remarque, d'abord dans leurs manières c'est un profond et fier sentiment de leur dignité' une dignité consistant dans l'affranchissement de toute besogne servile. Pouvoir porter haut la tête tout est là ! -. '
1. M. Pierre Quillard, le bon latiniste, propose Miles pungens (pointant) auxiliaire du légionnaire.
2. Nous ne songeons pas à interrompre cette étude par une psychologie du caractère latin. Faisons cependant quelques emprunts à des écrivains possédant bien la matière.
Pour M. Emile Ollivier il ne faut pas chercher le type en Italie où la race a été trop altérée par les afflux de captifs et par les invasions Le Latin intégral ne se trouve plus qu'en Corse et en Espagne. M Emile Ollivier le peint ainsi (il s'agit du Latin intégral ; le Lalin milonais me semble un peu plus français que cela) : « Patient, intrépide, jamais étonné de ses disgrâces, car il ne doute jamais qu'il prendra sa revanche. Mais il est mou, un peu fanfaron, assez paresseuxson orgueil est sans mesure, il a une impitoyable dureté de cœur'-
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La Ferté est le pays d'origine des deux apôtres qui, au baptême de Clovis le jour de Noël 496, assistent 1 evèque St-Rémi, St-Vastet Sl-Vulgis. St-Vulgis, le plus réputé des deux, semble-t-il*, avait son ermitage sur une « butte » bien connue encore à La Ferté.
Naturellement la cité où avaient résidé ces deux
rien n'a existé avant lui qui lui soit comparable, et il se juge supérieur à tous ; quiconque résiste à sa supériorité ne mérite que d'être supprimé. Ces exterminateurs n'ont rien à faire avec la civilisation qui est toute en assimilation. »
M. Gustave Le Bon montre les Latins inaptes à la vie d'affaires. Ils ne réussirent jadis que grâce à leurs qualités de discipline en bas, de commandement en haut. Ils finissent toujours par abuser de la tyrannie, ils font soufîrir, ils exploitent... « Pour devenir libéral, un Français est obligé de se délatiniser. » (C'était l'avis de Taine... On sait les efforts qu'il fit pour se délatiniser. Y parvint-il?)
Pour M. Fouillée, le Latin est concentré, intolérant, ne répugne ni à l'intrigue ni aux compromis de conscience (Mazarin, Bonaparte). Il est bien plus naturiste, bien plus près des instincts violents que le Français. Il est artiste plastique, extrêmement poli. Il méprise la femme comme il méprise toute faiblesse.
Qu'on veuille bien retenir ces traits pour le chapitre où nous étudierons de près le caractère du Racine d'Alhalie.
1. Voici quelques témoignages de la vénération dont étaient entourées les reliques de saint Vulgis, — reliques qui nous intéressent d'autant plus que l'évêque de Soissons, qui s'était fait prêter quelques ossements pour une cérémonie, ne voulant pas les rendre, La Ferté se révoltait de cet abus de confiance, el Racine s'intéressait au conflit.
D'abord on venait porter les semences devant son ermitage, avant de les confier à la terre, afin de s'assurer une bonne récolte ; puis il y avait l'histoire de deux personnes qui, ayant par mégarde entr'ouvert la tombe du saint, avaient été plongées dans une léthargie délicieuse mais mortelle par l'odeur suave (?) qui s'en était dégagée. Enfin en 1652, pendant La Fronde, les Lorrains qui ne pouvaient réussir à s'emparer de La Ferté, s'imaginèrent devoir leur insuccès à une dent de saint Vulgis restée à Troësnes-lez-La- Ferté.
saints passait pour être exceptionnellement protégée de Dieu. Aussi, autour des deux monastères voués spécialement à rappeler la mémoire de ces pieux personnages, une dizaine d'autres maisons religieuses s'étaient serrées dans l'étroite enceinte de la ville, alors très peuplée K
Gomme bien on pense, elle devint un lieu de pèlerinage, surtout après qu'elle eut rendu à Paris Timmense service que je conterai tout à Theure ; et de la sorte elle devint riche, si riche qu'elle eut en même temps des Templiers et des Juifs.
Or Templiers et Juifs ne s'installaient que là où ils pouvaient faire leurs opérations de trafic et de banque, sans avoir à craindre les concurrences locales ^ La présence à La Ferté aux xiir et xiv° siè-
1. Relativement à la population générale de la Francia (on ne disait plus la Gaule, on ne disait pas encore la France), La Ferté, vers le x° siècle, était une ville importante. Elle compterait aujourd'hui 30.000 âmes si le nombre des habitants s'était accru chez elle dans la même proportion que dans l'ensemble du royaume. Or celte population au contraire, n'a cessé de décroître. Elle était d'environ 2,200 au temps de Racine. Aujourd'hui elle n'est plus que de 1600.
2. Les Templiers (ces jésuites du moyen-âge) furent on le sait « liquidés » par Philippe-le-Bel. Une partie des dépouilles de ceux de La Ferté furent données aux Chartreux de Bourgfontaine, leurs ennemis. De nouveaux Juifs, venus des Allemagnes, s'installèrent dans la rue même où les Templiers avaient eu leur maison. Bientôt Charles de Valois, à court d'argent, les hypothéqua (car les seigneurs hypothéquaient leurs Juifs). Leur expulsion définitive eut lieu en 1322. (Voir un article curieuxde M. Théodore Reinach, les Aniiales Israélites.^ Ils se réfugièrent en Alsace où ils sont encore très nombreux, et, nous dit au Correspondant M. de Witt-Guizot, en excellents termes avec le clergé catholique des campagnes dont ils font les affaires et qui les protège.
Comme à La Ferté il n'y avait que des Monastères, les Juifs ne travaillaient aussi qu'avec le clergé. L'abbé Hazard croyait que beaucoup de manuscrits hébreux étaient restés à La Ferté. Faudrait-il
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des de deux castes commerçantes rivales prouve jusqu'à quel point les Milonais d'origine n'étaient tous que clercs (ou petits artisans). Ils constituaient donc une population entièrement vouée aux travaux de l'esprit et de la religion; et Tabbé Hazard aura raison de dire qu'ils considéraient leur cité comme une « Jérusalem nouvelle » ^
Elle avait bien au front «une marque immortelle », depuis la « fameuse journée » (comme on disait làbas) journée que La Ferté et Paris commémorèrent durant près de mille années et qui restera « immortelle » puisque Racine la rappela dans Athalie.
Quelques mots de cette « journée ».
On n'était plus au temps du glorieux Gharlemagne, la terreur des païens ^ Des pirates, comme les
voir dans ce fait une explication de certaines tendances de la religion des Milonais et de celle de Racine ? Les Israélites aujourd'hui professent, pour Racine, un culte passionné. On m'assure que quelquesuns voudraient que Racine eût aux veines quelque peu de sang juif.