‹ Autour d'un trône, Catherine II de RussieChapitre 20 sur 43 · CONFIDENTS ET CONFIDENTES. LA PRINCESSE DACHKOF(I · texte numérisé non relu

CONFIDENTS ET CONFIDENTES. LA PRINCESSE DACHKOF(I

I. La princesse Dachkof. — Faveur et disgrâce. — Présidente de l'Acadéinie ou directrice de blanchisseuses. — Un musée de Beaux-Arts comme on en voit peu. — A Paris. — Entretiens avec Diderot. — Confidences de miss Vilmot.

— La princesse à la campagne. — Pour des cochons ! — La femme russe dans l'histoire. — Dernières années. — II. La comtesse Bruce. — Fonctions délicates. — La trahison et l'exil. — Mlle Engelhardt. — La comtesse Protassof.

— Anne Narychkine. — Une isolée : Mme de Lieven. — III. Betzki. — Confident ou père ? — La commère de l'Impératrice. — Anastasie Sokolof. — Un second • souffre-douleur » : Ghrapowiçki. — Un secrétaire modèle : Rozitski.

— Un spécialiste pour mariages : le baron d'Assebourg. — Roggerson.

Le grand homme que fut Catherine, au dire de Voltaire, n'a pas laissé à certains égards, nous le savons de reste, d'être une femme dûment caractérisée par les traits distinctifs de son sexe. Il en parait quelque chose jusque dans ce personnel singulièrement nombreux qui peuple son intimité : figures équivoques dont les fonctions officielles se doublent d'un emploi officieux plus ou moins avouable. D'un bout à l'autre de son règne, la souveraine fait une consommation énorme de mis-

(1) Archive de Vorontsof, Y; Bârssoukof, Notice ajoutée à son édition du Journal de Chrapowiçki; Ghrapowiçki, Journal; Correspondance de Catherine, dans r ■ Archive russe » , 1869 ; Correspondance politique dans le ■ Recueil de la Société Impériale d'histoire russe » ; Correspondance politique aux Archives du Ministère des affaires étrangères de France ; Étude sur Kozikof, (secrétaire de Betzki), dans 1* « Archive russe «, 1876; Gorgoli, Souvenirs, dans les « Lectures m de la M Société d'histoire et d'anthropologie de Moscou», 1863; Uarris, Diaries ; Lebedief, Les comtes Panine; Mémoires de Bolotof, de Castéra, de la princesse Dachkof, de Diderot, de Dolgoroukof, de Garnovskî, de Gretch, de Ségur, etc. ; Souhomlincf, Conférence à l'Académie des sciences de Saint-Pétersbourg, 1873.

sions confidentielles. Mais, et c'est ici que Catherine le Grand rentre en scène avec toute la supériorité de son génie masculin et de sa mâle volonté, si abondamment qu'on la voie pourvue de confidents et de confidentes, il n'est ni homme ni femme parmi eux, — pas de femme surtout, — qui puisse prétendre à sortir de son rôle en empiétant sur le sien. Elle se sert de ses confidents et de ses confidentes ; on ne se sert pas de sa confiance. C'est ce qui parait encore dans l'histoire de la plus célèbre personnalité féminine de son entourage.

En 1773, faisant part à Frédéric II de la difficulté qu'il éprouve à déterminer dans les dispositions de Catherine un changement favorable aux nouvelles vues du roi sur la Pologne, Solms écrit ce qui suit : « J'ai frappé à toutes les portes; les tt dames n'ont pu être d'aucune utilité en cette occasion. Ce « n'est pas le siècle des femmes présentement en Russie. » En présence d'une femme assise sur le trône de Pierre le Grand et y succédant, dans le courant du siècle, à Elisabeth, Anne (I) et Catherine première du nom, la constatation est curieuse. Aux côtés de Catherine seconde elle-même, la princesse Dachkof n'imaginait pas cela assurément le jour où, revêtue du même uniforme de grenadier, elle galopait avec son impériale amie sur la route de Saint-Pétersbourg à Peterhof, poursuivant la conquête d'une couronne. Mais les rêves qu'elle nourrissait à ce moment n'étaient qu'illusion, et le lendemain de ce beau jour donnait déjà raison à l'envoyé de Frédéric : le triomphe de Catherine ne fut pas aussi celui de l'amie dévouée, et, quelques semaines après l'avènement de la nouvelle impératrice, la compagne des heures d'épreuve avait perdu jusqu'à ses modestes prérogatives de dépositaire de la pensée impériale, qu'elle pouvait espérer garder à défaut de mieux. Son rôle était fini.

Il est juste de dire qu'elle s'y montra de suite absolument

(1) Ud critique aaglaît de la Bévue tV Edimbourg m*a accusé, dans un article reproduit par la Revue britannique, d'avoir fait de la tsarine Anne morte eu 1740 une fille de Catherine II. J*ai dit, et ne saurait m'en dédire, que cette dernière avait eu une fille qui s'est appelée la tsarevna Anna. Ttarevna et tsarine ne sont pas des termes identiques, pas plus que roi d'Angleterre et prince de Galles.

insupportable. Avec ses dix-huit ans, son inexpérience, son humeur brouillonne et son ambition, elle révéla sans tarder des instincts de touche-à-tout désastreux. Elle prétendit commander partout et à tout le monde, distribua des ordres aux soldats, plaça et déplaça des factionnaires, le prit de haut avec Catherine elle-même. Elle se fit prier pour accepter une décoration qu'on lui offrit et donna à entendre qu'elle eut souhaité un portefeuille de ministre ou le commandement d'un régiment. Elle empocha les vingt-quatre mille roubles qui lui furent attribués dans la répartition des récompenses, mais fit celle qui n'a rien reçu ayant droit à tout recevoir, et fatigua tout le monde avec ses doléances. « La princesse Dachkof » , écrivait Béranger.au duc de Praslin, u m'a confié avec l'air du déses- « poir le peu de fruit qu'elle a tiré de la Révolution. Je « rougissais dans le silence pour elle de lui entendre exagérer « sans pudeur sa pauvreté et sa disgrâce. »

Catherine ne pouvait assurément être engagée à accepter un partage de pouvoir, et la «Thomyris parlant français » , comme l'appela Voltaire, ne prétendait pas à moins. Aucune entente n'était ainsi possible entre les deux amies de la veille. Celles qui remplacèrent la princesse auprès de Catherine ne furent guère que des confidentes d'antichambre, sans importance politique et n'y aspirant point. Elle-même se morfondit pendant sept ans dans le voisinage de la cour, causant des déceptions aux diplomates étrangers qui avaient escompté sa faveur, et ne réussissant même pas à faire prendre au sérieux ses velléités de révolte et ses allures menaçantes. Sa participation au complot de Mirovitch, en 1764, et le risque qu'elle aurait encouru à cette occasion d'être mise à la torture ne nous semblent guère prouvés. « Son esprit romanesque et superfi- « ciel i> , écrivait le baron Solms en 1763, « est si connu qu'il « n'est pas à présumer qu'il y aura beaucoup de monde qui tt voudra s'embarquer avec elle. » Elle ne conspira pas; elle « chipota » tout au plus, comme disait Grimm plus tard en parlant de ses façons d'agir. En 1769, elle exprima le désir de voyager, reçut un sac avec quatre mille roubles et ces simples

mots tracés au crayon par l'Impératrice : « Pour les chevaux « de poste » , pleura de dépit, empocha encore Targent et partit.

Elle visita Paris, où Diderot la vit et s^enflamma pour elle à son ordinaire ; Londres, où elle rencontra Paoli et s'indigna de le voir pensionnaire du roi d'Angleterre; l'Italie en6n, où elle fit profession d'un grand enthousiasme pour les chefs-d'œuvre de la peinture et de la statuaire qu'elle se donna l'air d'y découvrir. Revenue en Russie, elle reprit son attitude de victime peu résignée. Pour s'en défaire, Catherine eut l'idée, en 1782, de la nommer directrice de l'Académie des arts et des sciences. Elle se rebiffa : « Nommez-moi directrice de vos « blanchisseuses » , répondit-elle à la souveraine en plein bal de cour. Rentrée chez elle, sans ôter sa robe de bal, elle écrivit une longue lettre pour motiver son refus, et, au milieu de la nuit, courut éveiller le favori Patiomkine qu'elle trouva d'aventure dans son lit — l'avènement récent de Lanskoï lui faisait des loisirs — pour lui demander de remettre son message à l'Impératrice. Il lut la lettre, la déchira sans mot dire et se rendormit. Elle revint chez elle et reprit la plume. A sept heures du matin, elle avait accouché d'une seconde épître plus virulente encore que la première, s' obstinant à y refuser l'emploi qu'on lui destinoit, et elle avait toujours sa toilette de bal sur le dos. Elle finit par se coucher. Quand elle se réveilla, Toukase impérial l'appelant à ses nouvelles fonctions était sur sa table de nuit. Elle prit un air plus tragique encore qu'à l'ordinaire et présida l'Académie. L'année d'après, elle voulut même en présider deux, ayant eu l'idée d'un Institut russe, dont elle présenta le projet à l'Impératrice. Catherine la laissa faire, u Elle n'a plus le temps de chipoter y ayant un gros mor- « ceau dans la bouche qui tient ses mâchoires en respect » , écrivit-elle à Grimm.

La présidente déploya un grand zèle dans l'exercice de son double mandat et signala sa direction par quelques œuvres et quelques réformes utiles. Le musée des Beaux-Arts qu'elle «'appliqua à mettre sur un pied européen était composé de fa-

çon bizarre. Entre autres objets exposés à Tadmiration des visiteurs on y voyait deux bocaux contenant dans de Tesprit-de-vin deux têtes décapitées par ordre de Pierre I" : Tune d'elles avait appartenu à Moëns, fils d'un joaillier flamand établi à Moscou, frère de cette Anna Moëns qui précéda Catherine 1" dans l'affection du terrible empereur. Il était devenu lui-même l'amant de la Tzarine et avait été dénoncé par lagoujinski, dit-on, à la vengeance de Pierre. L'autre tête était celle de lady Hamilton, coupable d'avoir cédé aux désirs du Tzar et d'être devenue enceinte de ses œuvres. Pierre avait ses idées en matière de justice expiatoire : il fit périr l'enfant et ordonna de décapiter la mère. Les deux têtes figuraient dans le musée depuis 1724. La princesse Dachkof les fit disparaître. Elle prit soin en 1786 de faire dresser par une de ses académies une nouvelle carte de la Russie, tt Cette carte annoncée avec jactance » , écrivait à ce propos le comte de Ségur à M. de Vergennes, « est jugée avec « sévérité. On ne la trouve pas plus exacte que les autres. « Seulement la partie du Nord et de la Sibérie et des côtes de a l'Amérique est mieux dessinée, parce qu'elle est copiée « d'après celle de Cook, qui a retranché sur ses observations « trois ou quatre degrés de possessions imaginaires de l'em- « pire de Russie. »

Nous avons raconté (1) les démêlés littéraires de la présidente et de l'Impératrice, qui aboutirent en 1784 à la suppression du journal publié sous les auspices de la première. Dix ans plus tard, une autre querelle de même ordre supprimait les fonctions de la présidente elle-même. Elle avait donné son autorisation et son concours à la mise sous presse d'une tragédie posthume de Kniajnine qui ne se trouva pas du goût de la souveraine ( « Vadime à Novgorod » ) . Catherine fit saisiç la brochure, et la princesse releva l'affront en démissionnant avec éclat. Elle quitta définitivement Saint-Pétersbourg pour se retirer à Moscou, et la dernière entreyue des deux amies d'autre-

(1) Voy. Le roman d'une Impératrice, p. 480

fois ne fut pas tendre : introduite après une heure d'attente, la princesse s'inclina en silence devant la souveraine. « Bon tf voyage, madame » , lui dit celle-ci. Ce fut tout.

L'opinion des contemporains s'est montrée en général peu sympathique à cette déclassée de la politique, qui semble annoncer les femmes incomprises du siècle suivant. Castera va jusqu'à l'accuser d'avoir trafiqué en Italie d'une influence qu'elle ne possédait pas, en mettant à contribution des artistes désireux de se faire recommander par elle à l'opulente Sémiramis du Nord. Thiébault attribue un motif plaisant k la Façon précipitée dont elle ordonna son départ en quittant Paris. Entourée sur une promenade publique par un groupe de curieux, elle interpella un chevalier de Saint-Louis.

— Qu'avez-vous donc tant à me considérer?

— Madame, je vous regarde, mais je ne vous considère pas.

Furieuse, elle fendit la foule, rentra chez elle en courant, demanda des chevaux et partit sans se donner le temps d'emmener son fils, qui dut la rejoindre en Angleterre.

Diderot ne sait rien de cette aventure, et le portrait qu'il fait de la princesse, très peu séduisant au point de vue physique, se colore au point de vue moral d'attraits de tout genre dont les amoureux seuls savent parer leurs modèles. Elle a de la hardiesse et elle « sent fièrement ». Il lui découvre un goût profond d' « honnêteté et de dignité « , une connaissance profonde des hommes et des intérêts de sa nation, une aversion décidée pour le despotisme, de la pénétration, du sang-froid et du jugement, de la modestie enfin, « jusqu'au point de ne pouvoir

a souffrir qu'on l'admire » , trait qui, sous le pinceau de l'aimable peintre, est commun à la princesse avec Catherine, en offrant la même apparence de vérité. Est-il amoureux, en effet, l'éternel enthousiaste? Il est positivement jaloux de sa princesse. Il vient la voir tous les jours u à l'entrée de la

« nuit » , alors qu'elle revient de ses courses à travers la grande capitale, pour causer avec elle « de ce quon ne voit

ff point : lois, coutumes, administration, finances, politique.

« mœurs, arts, sciences, lettres, nature * , et aussi sans doute pour faire meilleure connaissance avec « cette àme hérissée « par le malheur » . Et il ne veut pas que d*autres partagent avec lui ce privilège. Tantôt il empêche la noble étrangère d'accepter à souper chez madame Necker, a où elle aurait été tt appréciée au-dessous de sa valeur » , tantôt il la dérobe à une rencontre avec Rulhière. Jusqu'à la bonne madame Geoffrin qu'il met à Fécart ! La princesse insiste un peu au sujet de Rulhière, auteur d'un livre qui l'intéresse d'assez près. Mais il lui fait observer qu' « elle avouerait ce qu'elle ne contredi- « rait pas et qu'il ne manquerait pas de se prévaloir de son ft témoignage. » Elle se résigne encore en embrassant son mentor, ce qui parait faire plaisir à ce dernier, en dépit des M grosses lèvres » et des «dents gâtées» qu'il attribue à sa pupille.

Miss Yilmot, la future dépositaire des Mémoires de la princesse, n'a guère chance d'être plus impartiale et moins illusionnée à son sujet. La silhouette qu'elle trace au courant de la plume, en écrivant à ses parents du fond d'une campagne voisine de Moscou où elle a suivie son amie, est bien pourtant celle de la personne remuante, encombrante et point aisée à vivre que tous les autres témoignages nous ont fait voir à Saint-Pétersbourg, et non pas de celle que Diderot a cru voir à Paris. Le modèle a vieilli — la princesse a dépassé maintenant la soixantaine — sans subir de transformation sensible : « Quoi qu'elle fasse, elle ne ressemble à personne; non seule- « ment je n'ai jamais vu, mais je n'ai jamais entendu dire « qu'il existât un être pareil. Elle enseigne aux maçons à bâtir a les maisons, aide à faire des chemises, va nourrir des « vaches, fait de la musique, écrit pour l'impression, connaît « d'à à z le service de l'église et corrige le pope s'il ne dit pas et la prière comme il doit. Elle sait aussi par cœur les pièces « que l'on joue et reprend les acteurs s'ils se trompent dans « leurs rôles. Elle est médecin, apothicaire, chirurgien, ma- « réchal ferrant, menuisier, juge, moine... Elle correspond « avec son frère qui occupe les premières charges de l'Empire,

« avec des savants, des hommes de lettres et aussi avec des « Juifs crasseux dont elle essaye de tirer parti pour ses « affaires. Elle trouve le moyen d'écrire en même temps à son « fils y à divers parents, à toute sa famille. Sa conversation « séduisante par sa simplicité tombe parfois dans une naïveté « enfantine. Sans y prendre garde, elle parle à la fois en frana çais, en italien, en russe, mêlant toutes les langues. Elle « arrive au bal deux heures avant que les chandelles soient tt allumées et force ses amis à Ty suivre. »

G*est bien un peu la princesse en ski ou en of que nous voyons aujourdihui, promenant à travers l'Europe son excentricité tapageuse et inquiète, « la première apparition de la « femme russe dans l'histoire » , au dire de Herzen, du moins de la femme russe échappée de son foyer et courant le monde, en qui la nervosité moderne du tempérament féminin semble en effet rencontrer son expression la plus aiguë. Il serait cruel pour la Russie de ne posséder que ce type-là d'épouse, de mère ou même seulement de femme savante ; d'autant que l'appréciation du monde russe contemporain à laquelle il convient d'en appeler en dernier ressort au sujet de cette « apparition a historique » lui est, si possible, moins favorable encore que celle du monde étranger. Le propre frère de la princesse, A. R. Vorontsof, l'accuse d'avoir été indigne pour sa sœur, la malheureuse favorite de Pierre III, jusqu'à profiter de sa disgrâce, au moment du coup d'État victorieux de Catherine, pour s'approprier ses effets. Elle est d'ailleurs et demeure toute sa vie à peu près brouillée avec tous les siens. On pourrait l'en excuser en ce qui concerne son père, personnage grossier, sauvage et sordide, connu pour son avidité et pour son mépris de toute culture : la haine particulière qu'il a vouée à la machine électrique est restée légendaire. Son fils n'est également qu'un rustre et qu'un ivrogne, mais il est aussi le produit d'une éducation dont la princesse a à endosser la responsabilité. Quand il a treize ans, elle annoncé à l'Écossais Robertson qu'elle en a déjà fait un des grands savants de l'Europe, et dresse une longue liste des connaissances qu'elle lui a com-

muniquëes. Plus tard, se trouvant dans la même ville et presque sous le même toit que lui, elle refusera d'assister à ses derniers moments. Elle est aussi au plus mal avec sa fille, qui, continuellement endettée et besogneuse, préfère la misère à l'obligation de subir l'hospitalité de sa mère. Elle est en dispute avec tout le monde. Ses démêlés avec son voisin, L. Narychkine, qui aboutissent en 1788 à un procès ridicule motivé par des cochons, sont restés célèbres. Catherine en a fait une comédieproverbe : Za niouhoï s abouhome (A la poursuite d'une mouche avec une massue), et Narychkine prétendit retrouver sur le teint couperosé de son ennemie le sang des cochons massacrés par elle. Le désintéressement dont elle fait profession dans ses Mémoires n'est rien moins que prouvé par les faits. Elle reçoit, il est vrai, avec dédain les dons de Catherine, mais elle en réclame fréquemment d'autres. Elle professe aussi un grand mépris pour les favoris de la souveraine, mais elle trouve bon de s'entendre avec l'un d'eux au sujet d'une terre qu'elle a reçue de la munificence impériale et où elle n'a pas trouvé son compte d'àmes. Elle a des idées libérales, mais elle pressure impitoyablement ses paysans et elle les châtie avec une implacable sévérité. Pour obtenir la permission de suivre en dehors de ses domaines un fiancé de son choix, une pauvre jeune fille est obligée de lui payer une rançon de cent roubles. En avançant dans l'âge, elle devient d'une avarice sordide; elle fait dételer les chevaux de ceux qui viennent la voir dans sa datcha voisine de la capitale, et elle les emploie aux travaux de son jardin ; profitant de la mode du par filage y introduite dans les salons de Saint-Pétersbourg, elle fait main basse dans ceux qu'elle fréquente sur tous les bouts de galon qui y traînent sur les tables et les revend sans vergogne. Dobrynine fait mention dans ses Mémoires d'une maison appartenant à la princesse, où il habita lors de son séjour à Moscou et qui passait pour bâtie avec les fonds de l'Académie des sciences.

Cela n'a pas empêché sa mémoire d'être célébrée récemment encore dans une séance solennelle de la docte Assemblée.

Mais la mémoire de Catherine mérite aussi d'être défendue contre Timputation d'injustice et d'ingratitude dont on pourrait être tenté de la charger en s'en rapportant au témoignage personnel de la princesse, dont quelques déclarations élogieuses, introduites à titre d'artifice oratoire, ne suffisent pas à atténuer la rancunière animosité (1).

(c Je ne puis m'accommoder de tous les caractères » , disait un jour Catherine à Chrapowiçki en parlant de son ancienne amie. 0 Celle-ci ne peut vivre avec personne. »

En 1773, au moment où Solms se désolait de ne pas trouver à mettre en œuvre, dans l'entourage de Catherine, quelque influence féminine, la souveraine avait bien une amie intime et une confidente, mais qui ne pouvait être d'aucun secours : « L'Impératrice ne vit familièrement qu'avec la comtesse « Bruce, et celle-ci n'ose jamais lui parler d'affaires » , affirmait le diplomate. Il y avait bien des affaires dont la comtesse Bruce entretenait la Tzarine, mais qui n^intéressaient ni Frédéric ni son envoyé. Il est juste de dire encore que la princesse Dachkof n'aurait pas voulu probablement s'occuper de celles-là. La comtesse Bruce s'en occupa pendant de longues années à l'entière satisfaction de son impériale amie, jusqu'au jour où il lui arriva, ainsi que nous l'avons raconté, de s'oublier dans l'exercice de ses fonctions derrière une porte mal fermée. Catherine fut clémente. Korssakof était beau, le rôle attribué à la comtesse créait naturellement entre elle et les élus de la fa-

(1) L'original des Mémoires de la princesse, écrits en 1804 en français, a été bnîlé en 1808. Deux copies seulement en ont été conservées, Tune dans les Archives de la maison Vorontsof, l'autre dans la fiamille de miss Vilmot, devenue mistress Bradford. Ces copies, revues et corrigées par la princesse elle-même, sont de la main de madame Bradford. La traduction russe (Londres, 1859) a été faite '^'^'^'^n une traduction anglaise de 1840

veur impériale une intimité pleine de périls, et la souveraine ne pouvait s'étonner outre mesure qu'on prît goût après elle à des mérites et à des charmes qu'on avait été dans le cas d'apprécier avant. La confidente en fut quitte pour suivre dans l'exil, à Moscou, le favori déchu et pour y être à son tour abandonnée par lui. Catherine lui garda toujours un souvenir indulgent : « Il est impossible de ne pas la regretter « quand on l'a beaucoup connue » , écrivit-elle à Grimm en 1785, à la nouvelle de sa mort. Les attributions confidentielles de la comtesse, au sujet desquelles nous aurions de l'embarras aujourd'hui à nous exprimer plus clairement (1), ont été autrefois l'objet de nombreux et très explicites commentaires. Byron les a chantées dans une strophe célèbre, mettant en scène la première apparition de son Don Juan à la cour de Catherine, où la comtesse Bruce se trouvait alors remplacée par mademoiselle Protassof :

An order from her majesty consign'd Our young lieutenant to the génial rare Of those in office : ail the world look'd kind (As it will look sometimes with the first stare Which youth would not act ill to keep in mind) As aiso did Miss Protassof then there Pïamed from her mystic office 1' « Eprouveuse » A terme inexplicable to the muse.

S'il faut en croire un document diplomatique, destiné à être mis, au moins d'une manière indirecte, sous les yeux du duc d'Aiguillon, ces attributions auraient été encore susceptibles d'une extension propre à en accentuer le caractère scabreux, u II parait, y lisons-nous à la date du 7 août 1772, qu'on veut « que le grand-duc ne se présente pas en novice à sa future a épouse, et, si je crois des détails de la cour, madame de a Bruce lui a donné déjà un avant-goût des plaisirs, dont la tt théorie ne lui avait procuré qu'une idée illusoire et dangea reuse. C'est une femme de quarante ans qui a des restes de

(1) Voy. Le roman d*une Impératrice, p. 553.

394 L'INTIMITF ÇOR EXTÉRIEUR.

Mais la mémoire de V* " L'auteur du Ar

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.1 Russie à l'époque du protectorat de Crou* lent sénateur, général en chef, lieutenant-colonel u. gardes au régiment Siemionovski, et enfin gouverneur général de Novgorod et de Twer, à la place de Sievers.

Après la catastrophe de 1779, la confiance si cruellement abusée de Catherine passe, s'il faut en croire Harris, à une des demoiselles Engelhardt, sans qu'il soit possible d'attribuer à celle-ci , à défaut d'autre preuve , l'héritage du « mystique •> et inexplicable office de la comtesse, auquel son caractère, tel que de respectables traditions de famille nous le font connaître, semble répugner. Cette nièce de Patiomkine a, d'autre part, passé, sur la foi d'une légende assez accréditée, pour une fille de la souveraine et du grand favori. On a prétendu expliquer ainsi la situation privilégiée qu'elle a toujours conservée dans l'entourage impérial : logée au palais, choyée comme un enfant chéri et pourvue d'un train de princesse du sang. Rien ne justifie encore, historiquement, cette supposition, les égards exceptionnels de Catherine pour celle qui en fut l'objet étant d'ailleurs susceptibles d'une autre explication. Devenue, eu 1781, par son mariage avec le comte Braniçki, la femme du dernier grand général de la Pologne, cette confidente, qvie plusieurs générations ont connue ensuite donnant l'exemple de toutes les vertus, vénérée par ses enfants et petits-enfants, adorée comme une fée bienfaisante par ses paysans de l'Ukraine, a pour elle, à la cour de son impériale amie, un mérite particulier : elle y devient, au moment des derniers partages de la

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