‹ Autour d'un troneChapitre 10 sur 40 · VOLTAIRE · texte numérisé non relu

VOLTAIRE

Imaginez un de ces souverains d'Afrique avec lesquels des événements récents nous ont fait contracter une sorte de familiarité, un Behanzin quelconque avant la venue du général

(1) Archive du prince Vorontsof, IX; Bilbassof, Diderot à Saint-Pétersbourg ; Chougourof, Diderot et ses rapports avec Catherine II (dix-huitième siècle, livre Ier); Correspondance politique aux Archives du Ministère des affaires étrangères de France ; Correspondance politique dans le « Recueil de la Société d'histoire russe » , XIX et LXXII; Correspondance de Catherine avec Voltaire, d'Alembert, Grimm, etc. (même Recueil, X, XIII, XVII, XXIII); Correspondance générale de Voltaire dans ses « OEuvres « et dans le « Recueil de la Société d'histoire russe », VI, X et XIII ; Correspondances diverses dans les « Archives de l'Em-

Dodds. Vous le supposez, n'est-ce pas? très entiché de ses prérogatives, défenseur très résolu des lois et coutumes leur servant de base, bref, très conservateur à sa manière. Supposez-le encore engagé par un intérêt personnel, plus ou moins justifiable, à entrer en relation avec quelques-uns des hommes influents de ce pays-ci. Croyez-vous qu'il apercevrait un obstacle à ces relations, jugées d'ailleurs utiles pour lui, dans ce fait que les personnages influents en cause se trouveraient, dans leur pays, posséder l'état civil de révolutionnaires, en qualité de partisans du quatrième État, de l'autonomie communale ou de quelque autre postulat politique ou social de ce genre? Assurément non! Le fait en lui-même paraîtrait certainement à cet homme du Continent noir très indifférent et de portée nulle, par rapport à la stabilité de son édifice politique et social à lui, établi là-bas, derrière les forêts vierges, sur des assises très différentes. Et par contre, les hommes d'Europe auxquels il lui arriverait de s'adresser, si libéral que fût le programme dont ils se réclameraient dans leurs propres foyers, se croiraient-ils empêchés de répondre aux avances qui leur viendraient de ce côté, à supposer encore qu'ils y trouvassent leur avantage, par la connaissance plus ou moins exacte des procédés de gouvernement très différents de leur idéal politique et social, pratiqués chez lui par ce despote exotique? Pas davantage sans doute.

Ce n'est pas une comparaison que je cherche à établir : elle aurait le double inconvénient d'être désobligeante et de constituer un contresens historique. C'est un simple exemple que je propose, et qui, à condition que le lecteur veuille bien n'en

pire», V, 159; XI, 1035,1051; Correspondance littéraire et politique de Grimm; Diderot, OEuvres et Correspondance dans le « Recueil de la Société Impériale d'histoire russe », XXXIII; d'Escherny, Mélanges de littérature 'et d'histoire ; Gourief, Les amendes de confession (Messager russe, CLVII, 36) ; Kobeko, Catherine et Rousseau (Messager historique, XII); Lettres de madame duDeffand (éditJ de 1859) ; Mémoires de l'Académie des sciences de Saint-Pétersbourg , vol. XLVII ; Mémoires de Thiéhaut, de Von-Visin, de Karabanof ; Niezielenof, Les tendances littéraires à l'époque de Catherine ; Rambaud, Catherine II et ses correspondants (Revue des Deux Mondes, 1er février 1877); Recueil des lois russes, n°' 2991, 4952, 7226; Streckeises, Rousseau, ses amis et ses ennemis.

prendre que ce qu'il jugera utile pour la clarté de ma démonstration, me semble de nature à jeter une .vive lumière sur le problème dont j'ai à aborder l'étude dans ces pages.

« C'est la France qui persécute les philosophes, et ce sont les tt Scythes qui les favorisent » , écrivait Voltaire à Diderot le 23 septembre 1762, et, à quelque temps de là, s'adressant à Catherine elle-même, Grimm faisait écho ainsi qu'il suit à la parole du maître : « Madame, depuis les bontés dont Votre « Majesté a comblé un des plus célèbres philosophes de la « France, tous ceux qui cultivent les lettres et qui pensent « quelque bien de l'Europe se sont regardés comme Vos « sujets. « Bibliothèques achetées aux philosophes besogneux et panégyriques envoyés à l'adresse d'une souveraine point ennemie de la louange, échange de petits services et échange de grands compliments, tout contribuait à créer et à cimenter entre la souveraine autocrate du Nord et la tribu tapageuse de libres penseurs occidentaux une liaison, dont les nœuds devaient pendant longtemps se resserrer d'année en année. Or cette intimité ne laissait pas sur le moment de scandaliser bon nombre de gens. N'oublions pas qu'en 1778 encore, lors de la dernière et triomphale apparition qu'il fit à Paris, Marie- Antoinette se défendait d'admettre en sa présence l'auteur de la Pucelle! Et il n'y avait pas que le camp monarchique et conservateur, comme nous dirions aujourd'hui, où 1 on fut, non sans quelque apparence de raison, disposé à s'offusquer d'un rapprochement de sympathies aussi inattendu. Car enfin, si l'excellent Capefigue a eu tort de se sentir et de se dire indigné par le spectacle donné en 1773 à l'Europe de l'auteur de la Religieuse, du poète qui avait parlé « d'ourdir les entrailles « du prêtre au défaut d'un cordon pour étrangler les rois » , de ce pamphlétaire cynique et de cet énergumène admis dans la société journalière et familière d'une Impératrice, s'il eut tort, étant donné que la Religieuse ne fut publiée qu'au retour du voyage de Russie et que les vers incriminés ne le furent jamais avec le sens personnel qui leur a été prêté gratuitement, il n'en est pas moins vrai qu'un tel spectacle, à ne tenir compte

que des, Idées philosophiques et des volumes de Y Encyclopédie déjà mis au jour en 1 7 73 et portant bien authentiquement la marque de l'homme dont Rodolphe Gotschall a pu dire qu'il possédait au suprême degré « l'instinct destructeur de la Révolution » , un tel spectacle, disons-nous, offensant pour les fidèles de la religion et de l'ordre, avait aussi de quoi interloquer la philosophie elle-même dans la personne de ses adeptes convaincus.

Il s'en est trouvé de cette espèce, et leur surprise mêlée de quelque dégoût s'est perpétuée jusqu'à nos jours à travers de nombreuses controverses. Le commerce épistolaire de Catherine avec Voltaire, le séjour de Diderot à Saint-Pétersbourg, restent dans un camp comme dans l'autre, parmi les dévots de l'esprit philosophique comme parmi ceux de la monarchie, à l'état de souvenir également irritant et provocateur d'une égale réprobation. C'est là le problème, et je crois que l'exemple que j'ai osé introduire plus haut dans le débat est fait pour en faciliter la solution, en coupant court au malentendu qui me paraît en constituer le fond. Oui, un malentendu, ou, si l'on veut, un oubli. L'oubli a porté et porte encore sur l'énorme différence des milieux et des conditions de développement intellectuel, politique et social s'y rattachant, qui, en dépit de leur intimité apparente, objet d'étonnement et de scandale, a séparé toujours les parties en cause, les philosophes d'un côté, l'Impératrice autocrate de l'autre, et qui a précisément rendu possible cette intimité, en la faisant en même temps beaucoup moins choquante pour la raison et pour l'honneur qu'il n'y a paru et qu'il n'y paraît encore.

J'ai essayé de mettre en lumière le sentiment par lequel, dans les circonstances que j'ai indiquées, pourrait être gouverné aujourd'hui un roitelet d'Afrique. Un sentiment analogue, soyez-en persuadés, guidait la pensée de Catherine dans ses rapports avec sa clientèle philosophique de l'Occident. Et, n'en doutez pas davantage, ce sentiment trouvait une contrepartie et une réciprocité absolue dans l'esprit du philosophe Voltaire et de ses amis. Se rendaient-ils bien compte seulement de ce que pouvait être un souverain autocrate en Russie? Ce

souverain commandait, ils l'entendaient bien, à trente millions de sujets, dont vingt millions ou plus n'ayant aucune propriété, pas même celle de leurs âmes, âmes marchandes, transmissibles par voie de vente et d'achat, cotées à dix roubles pièce en moyenne. Mais quoi? c'étaient des moujiks, couverts de peaux de bêtes et se nourrissant d'herbes, guère des hommes, ou si peu. Il lui arrivait encore, à ce souverain, d'expédier un peu lestement en Sibérie des gentilshommes coupables uniquement de trop aimer la liberté, cette liberté placée au sommet de l'idéal philosophique. Mais quoi encore? C'étaient des gentilshommes polonais, des barbares superstitieux et dévots, et faisant peu de cas de M. Voltaire par-dessus le marché ! En vérité, la philosophie n'était pas faite pour s'intéresser à des gens de cette condition.

Voilà sous quel jour m'apparaît la redoutable et passionnante énigme que le nom du patriarche de Ferney associé à celui de Catherine évoque dans le passé, et je me sens d'autant plus porté à l'envisager ainsi qu'il me semble bien l'apercevoir se reproduisant dans le présent en des termes analogues, sinon tout à fait identiques. La vapeur et l'électricité ont eu beau rapprocher les distances, elles n'ont pas suffi à combler en quelques années l'abime creusé par le travail des siècles. Une assimilation apparente, et surtout matérielle, de certains élé ments de culture a pu se produire entre les surfaces mises désormais en contact continu et régulier; — les fonds sont restés ici et là dissemblables, radicalement impénétrables l'un à l'autre, réfractaires à une prise d'influence plus accentuée. Et c'est pour cela, précisément, que d'un milieu à l'autre de nouveaux courants d'attraction et de sympathie ont pu se produire, juxtaposant des antagonismes irréductibles d'idées et de principes, sans qu'il en soit résulté autre chose qu'un renouveau de surprise et d'effarement pour quelques spectateurs européens. En allant à Saint-Pétersbourg, la Marseillaise n'a fait que suivre la trace du voyage de Diderot; et pas plus les éclats de la fanfare révolutionnaire qu'autrefois les emportements du fougueux philosophe n'ont fait bouger une pierre sur la per-

spective Newsky. Thermidor interdit ici et tranquillement joué là-bas n'est que la répétition du Bélisaire de Marmontel condamné par la Sorbonne et traduit en russe par Catherine avec la collaboration de ses principaux courtisans.

Seulement, le problème s'est compliqué. Il y a eu, depuis, comme un choc en retour, un reflux d'Orient en Occident d'idées et de formules émergées là-bas tout récemment du chaotique et obscur réservoir où s'élabore lentement la conscience d'un gigantesque et mystérieux devenir. Toute une littérature nous a apporté ici ces éléments rudimentaires d'un travail d'enfantement inachevé. Des essais de vague prosélytisme ont même été tentés. Le succès n'a pas dépassé, croyonsnous, la limite d'une curiosité analogue à celle que provoquaient, il y a cent et quelques ans, les tentatives d'apostolat révolutionnaires esquissées à la cour de Catherine par son hôte de quelques mois. Pour avoir lu la Sonate de Kreutzer et pour avoir fait semblant d'y comprendre quelque chose, nous ne sommes pas en passe, j'imagine, de devenir des disciples bien convaincus de Tolstoï; et, pour avoir offert une hospitalité tour à tour inquiète ou indifférente à quelques transfuges suspects de vouloir mettre en pratique une formule de philosophie un peu trop sommaire, nous sommes encore moins disposés à nous convertir au nihilisme. Savons-nous seulement au juste ce que c'est? Avons-nous une idée précise de l'état d'âme auquel a correspondu le mouvement révolutionnaire ainsi désigné et auquel correspondent encore les légers frémissements, les vagues remous remontant parfois à la surface de l'immense mer humaine qui se perd là-bas dans les brumes aux confins du monde civilisé? Cet océan lui-même, le connaissons-nous? Avons-nous sondé ses profondeurs, reconnu ses courants, topographie ses rivages ?

A la suite du courant d'importation littéraire, auquel je viens de faire allusion, tout un groupe d'informateurs a paru, il est vrai, dans ce pays-ci, nous apportant une abondance d'indications et de détails révélateurs, s'érigeant en Bedeckers attitrés, au point de vue moral, de la grande inconnue, et nous

y offrant des tournées d'exploration, des voyages circulaires à prix réduit : 3 fr. 50, prix fort de librairie. Ils ont réussi à nous intéresser et même à nous émouvoir; sont-ils également parvenus à nous renseigner? J'ai envie d'en douter. Et d'abord sont-ils certains de l'exactitude de leurs propres renseignements? A les entendre, parlant si éloquemment et faisant parler l'àme du grand peuple, on serait tenté de croire que cette âme s'est penchée en effet à leur oreille et leur a dit son secret, comme naguère l'àme dune province française à l'oreille d'un député sentimental. Mais est-ce bien sur? Cette autre âme me paraît très difficile à se livrer. Ce n'est pas, comme chez nous autres Occidentaux, une âme à fleur de peau, prompte à entrer en communication, heureuse la plupart du temps de paraître au dehors et de se donner. Un des plus illustres romanciers français me confiait naguère l'embarras dans lequel il s'était trouvé un jour, voulant mettre en scène un nihiliste de l'espèce militante et se souciant de lui donner une apparence de réalité. On réussit à lui amener un modèle en chair et en os, et point un modèle médiocre, une illustration du genre. Il tourna et retourna longtemps son homme sans pouvoir rien en tirer. Il y perdait patience et savoirfaire.

— Mais enfin que voulez-vous? demandait-il pour la dixième fois; où allez-vous? quel est votre but? l'objet précis de vos vœux, de vos espérances et de vos efforts?

Le farouche terroriste réfléchit longuement, puis avec un grand soupir :

— Un parlement! prononça-t-il.

— Prenez le nôtre, je vous en fais cadeau! exclama le romancier, et il congédia le nihiliste.

Je ne suis pas sûr que Jeliabof et Kibaltchits se soient laissé pendre en effet pour ménager à leur patrie les joies de l'ordre du jour motivé; mais pourquoi se sont-ils laissé pendre? Je crains bien que vous n'en sachiez rien, et je risquerais de trop m'avancer en affirmant que j'en sais davantage.

En 1764, époque à laquelle ont commencé leurs relations, Catherine et Voltaire n'étaient pas mieux édifiés sur les conditions dans lesquelles s'exerçait, de part et d'autre, l'action à laquelle ils devaient leur rang dans le monde, et ils ne paraissaient pas même inquiets de l'être davantage. L'amie couronnée des philosophes avait-elle de son côté une idée précise de la condition sociale et morale à laquelle correspondait ce nom qu'elle entendait leur donner? Je vois dans les Mémoires d'un Allemand qui a regardé de près cette Allemande (1) qu'elle s'est avisée en 1784 seulement de l'existence d'un troisième congénère, qui vivait cependant depuis vingt ans dans l'intimité intellectuelle de Voltaire, de d'Alembert et de Diderot, et qui s'appelait Herder.

— Qu'est-ce que c'est que ce Herder? demanda-t-elle.

— C'est un ecclésiastique qui habite Weimar.

— Vous disiez qu'il avait écrit un livre de philosophie ! Si c'est un philosophe, il ne peut être ecclésiastique, et si c'est un ecclésiastique, il ne peut être philosophe.

Elle ne sort pas de là. Et son ami Voltaire se dit à son tour persuadé que l'état d'une Impératrice de toutes les Russies est incompatible avec une ingérence quelconque dans le domaine des questions religieuses. Jusqu'aux billets de confession qui sont ignorés dans son empire! Elle est curieuse, cette affaire des billets de confession, car elle prouve qu'au fond des deux côtés on avait une conscience obscure de l'ignorance et de l'illusion communes qui rendaient possible la commune sympathie, et qu'on s'appliquait à les entretenir. «A l'égard des u billets de confession » , écrivait Catherine à Voltaire en 1771,

(1) Weickakdt.

« nous en ignorons jusqu'au nom » , et la même année, le même jour peut-être, elle envoyait au général Tchitcherine, gouverneur de Tobolsk, une sévère réprimande à raison du retard apporté par lui à l'introduction dans son gouvernement de certains registres, sur lesquels les lois en vigueur voulaient qu'on inscrivît les paroissiens se présentant au tribunal de la pénitence et ceux qui négligeaient d'accomplir ce devoir. Depuis 1716, en effet, une série d'oukases avait rendu la confession obligatoire pour les orthodoxes de Russie. Les contrevenants étaient passibles d'une amende variant selon leur condition, mais toujours très élevée. Le gouverneur de Tobolsk, ainsi rappelé à l'ordre et voulant tirer vengeance des autorités ecclésiastiques qu'il soupçonnait de l'avoir dénoncé, imagina de faire revêtir à ses domestiques des habits de moine avec lesquels il leur fit courir tous les mauvais lieux de la ville. Et à son tour, le métropolitain de l'endroit eut recours à un Michel-Ange local pour peindre sur la façade de sa cathédrale un jugement dernier où le gouverneur mécréant se trouva en fâcheuse posture entre deux diables fourchus.

De tout cela évidemment Voltaire n'avait aucune notion, pas plus qu'il n'était à même de vérifier l'exactitude de l'assertion par laquelle Catherine s'était portée garante devant lui qu'il n'y avait pas dans tout son empire un seul paysan qui ne fut dans le cas de pouvoir mettre sa poule au pot, quand il lui plaisait. « Depuis quelque temps même » , ajoutait-elle, « ils « préfèrent les dindons aux poules, s Voltaire en était ravi; d'autant mieux et plus facilement convaincu, qu'il y trouvait son compte. Catherine aussi trouvait le sien dans cette liaison qui mettait à son service une des puissances du jour, et tel est le dernier mot du commerce amical que nous étudions. Échange d'idées, de sentiments, de crovances? — Point! Échange de bons procédés et de services. Il arrive à Catherine elle-même de découvrir avec une franchise superbe le fond de sa pensée à cet égard, comme dans cette lettre du 22 août 1765 adressée au patriarche, où elle se dit heureuse d'être en correspondance avec le neveu de l'abbé Bazin, — c'est de Voltaire qu'il s'agit,

comme on sait, — « parce qu'il est bon et très utile d'avoir de

« pareilles connaissances » . Oui, il est bon et très utile d'avoir

sous la main quelqu'un à qui on puisse annoncer qu'on s'est

fait inoculer la petite vérole pour donner un exemple

héroïque à ses sujets, en ayant l'assurance que la nouvelle de

cette prouesse sera aussitôt répandue aux quatre coins de

l'Europe. Et, dans une de ses premières lettres (1), Voltaire en

vient, lui aussi, à préciser les termes de l'entente commune. Il

s'agit d'un secours à obtenir de l'Impératrice pour la famille

Sirven. La moindre offrande suffira. « Nous ne demandons » ,

assure le patriarche, « que l'honneur de placer un auguste nom

« à la tête de ceux qui nous aident à écraser le fanatisme... »

Et il ajoute aussitôt : « J'ai une grâce à demander à Votre

« Majesté, c'est de daigner permettre que je communique le

« mémoire dont elle m'a honoré au sujet de cet évoque de

« Rostow puni pour avoir imaginé qu'il y avait deux puissances :

« il n'y en a qu'une, Madame, c'est celle qui est bienfaisante. »

Et, sans attendre la permission qu'il sait accordée d'avance, il

rédige et publie son prétendu Mandement de l'archevêque de

Novgorod, destiné à proposer en exemple à la France la façon

— la seule bonne — d'entendre les rapports entre l'Église et

l'État comme Catherine les a compris.

Une fois établie sur ce pied, la bonne intelligence se maintient et se développe. Elle n'est pas traversée par les orages et sujette aux revirements qui naguère compromettaient une autre liaison du philosophe avec un des grands de la terre. Il y a à cela plusieurs raisons. Quand ils se sont connus et pratiqués, Frédéric était jeune , Voltaire avait vingt ans de moins. En 1764, en dépit d'une grande différence d'âge, et la veuve de Pierre III et l'ermite de Ferney ont tous deux derrière eux une longue expérience. Catherine s'est préparée par quinze années d'épreuves à son métier de souveraine, Voltaire a étudié pendant ce temps et supérieurement appris son métier de courtisan. En second lieu, et c'est un point capital, tout en écrivant

(1) Non publiée dans les éditions françaises de la Correspondance du philosophe. Voy. Recueil de la Société d'histoire russe, X, 95.

beaucoup, Catherine n'a pas des prétentions d'écrivain. Chez elle aucune susceptibilité à cet égard, conséquemment aucun risque d'amour-propre froissé. Si, comme Frédéric, elle se dit l'élève de Voltaire, le terrain sur lequel elle applique ou prétend appliquer les leçons du maître n'a pas à redouter les empiétements de celui-ci. Si elle consent à le traiter presque d égal à égal, de souverain à souveraine, leurs royautés ne risquent pas davantage de se heurter : elles sont chacune d'un autre monde. Enfin Voltaire ne vient jamais à Saint-Pétersbourg; l'épreuve du rapprochement personnel, du contact immédiat est épargnée à ces deux êtres, qui, au fond, n'ont peut-être pas une idée, ni un sentiment en commun, si ce n'est le culte identique de part et d'autre et exorbitant de leur propre personnalité. C'est à distance que leurs deux égoïsmes se mesurent et s'associent dans un compromis de palinodies et de gracieusetés mutuelles que rien ne vient troubler.

Catherine se trouve-t-elle, en 1771, dans le pressant besoin de rappeler à l'Empereur des Romains « que les Turcs ont mis « deux fois le siège devant Vienne » , ou d'appeler l'attention de l'Europe sur la manière « indigne et contre le droit des « gens avec laquelle la Porte Ottomane traite les missions des u puissances étrangères » , et voudrait-elle rencontrer un écrivain habile qui se chargeât de la besogne, vite un courrier pour Ferney : le patriarche saura bien, elle n'en doute pas, découvrir « un littérateur débutant » , capable de composer sur ce thème quelque vigoureux pamphlet, moyennant un bon à vue de mille ducats qu'elle suppose devoir suffire à rétribuer ce « léger badinage n . La réponse ne se fait pas attendre, et le débutant littéraire est aussitôt trouvé. « Je n'ai eu pour cela » , répond le patriarche, « qu'à m'emparer des mille ducats et qu'à « tremper ma plume dans mon encrier. »

C'est ainsi qu'est mis au jour le Tocsin des Rois. Il ne se contente d'ailleurs pas, l'écrivain prodigieusement fécond, du placement que cette amitié impériale offre aux produits de sa plume; il s'en sert encore — pour placer des montres. Car il en fabrique ou en fait fabriquer par des colons qu'il

se donne l'air de protéger par amour pour l'humanité, et, au coin dune épître ingénieusement remplie avec le bavardage politico-philosophique et sentimental que Ion sait, il glisse un boniment, le souhait effrontément manifesté dune commande. La Sémiramis du Nord n'a garde de répondre par un refus : elle en prendra pour trois ou quatre milliers de roubles. Aussitôt on lui en envoie pour trois fois autant; mais le patriarche s'excuse : il n'est pour rien dans cet excès; ses colons, dont il n'a pu retenir le zèle, sont les seuls coupables. L'addition ne fait d'ailleurs que 39,238 livres de France, et c'est une affaire superbe : moitié moins cher qu'à Londres, à Paris et même à Genève; et l'on offre toute facilité pour le payement. — C'est bien, répond Sémiramis, mais qu'on n'y revienne pas. Et elle envoie les 39,238 livres — avec le bulletin des derniers exploits de l'armée russe, sur lesquels l'Europe a besoin d'être édifiée par l'entremise de 1' « homme le plus lu qui soit dans « l'univers » .

Le compliment est toujours là, servant de passeport à cette exploitation réciproque incessamment poursuivie. G -est même, il faut le dire, la monnaie dont on se paye le plus habituellement de part et d'autre. Voltaire évidemment l'emporte à cet égard par la richesse et la variété de son vocabulaire. Il possède et dépense sans compter un fonds de flagorneries véritablement stupéfiant. Il a exercé son imagination avec Frédéric appelé par lui le Salomon du Nord, avant que Catherine en fût devenue la Sémiramis ; mais l'éternel féminin auquel il a affaire maintenant excite et alimente sa verve. Salomon est déchu; d'emblée Catherine se trouve placée au-dessus, et aussi audessus de Solon, Lycurgue, Louis XIV et Hannibal... Les Romains n'auraient pu lutter autrefois contre ses armes... Elle l'emporte aujourd'hui sur tous les monarques... Elle est le seul grand homme en Europe, bien que Frédéric ne soit pas mort... Elle est la première personne du monde... L'Europe l'admire, et l'Asie s'étonne de la voir... Si l'Europe et l'Asie avaient le sens commun, elle régnerait sur le monde entier... Son âme comprend tout; son esprit peut servir de mesure à toutes les

capacités... Elle est le foyer et la vie des nations... Elle est destinée à transformer la société... Elle a fait du dix-huitième siècle un siècle d'or... Où elle est, c'est le paradis... Elle est sainte... Elle est au-dessus de tous les saints... Elle est un ange devant lequel tous les hommes doivent se taire... Elle est l'égale de la Mère de Dieu... Elle est, plus : elle est Notre-Dame de Saint-Pétersbourg supérieure à la Vierge polonaise de Czenstockova... Elle est la divinité du Nord : « Te Catharinam laudamus, te Dominam confitemur ! '. . . » Elle est au-dessus de la nature, de l'histoire, de la philosophie elle-même! Oui, elle est le professeur des philosophes... Elle est plus savante que toutes les académies. Son esprit peut servir de mesure à toutes les capacités... Elle fait plus qu'un homme est capable défaire en vingt-quatre heures, parce qu'elle a plus d'une âme, et le nombre de ses talents est un mystère... Ses institutions sont les plus grandes de l'univers... Sa création du couvent de Smolna est supérieure à celle de madame de Maintenon... Son empire est au-dessus de tous les empires; ses lois sont audessus de toutes les lois; son code est l'Évangile universel... Sondiamant — celui dont Grégoire Orlof lui a fait cadeau — est plus grand que le Régent... Ses mains — il ne les a jamais vues — sont les plus belles mains de l'univers... Ses pieds — est-ce le comte Chouvalof de passage à Ferney qui lui a donné ce renseignement? — sont plus blancs que les neiges que Ton voit dans son pays... Il en arrive à s'étonner qu'elle puisse s'abaisser jusqu'à correspondre avec un rien comme lui, un vieux radoteur, un être insignifiant...

Est-il sincère? L'est-elle davantage le jour où elle s'avise de l'inviter à venir à Saint-Pétersbourg et à s'y faire prêtre, pour qu'elle puisse baiser sa main, « cette main qui fait tant de « bien ! » Pour être édifié à ce sujet, il faut consulter la contrepartie de cette correspondance officielle de puissance à puissance, nous voulons dire la correspondance intime du patriarche avec un ami comme d'Alembert par exemple, celle de Catherine avec un confident tel que Grimm. Dans les lettres de Voltaire à d'Alembert, l'immortelle Catherine devient simple-

ment la belle Caleau ou même Cateau tout court, comme Frédéric y était devenu auparavant Attila-Cotin, et nous y trouvons des passages de ce goût, se rapportant à la Divinité du Nord : « Je conviens avec vous que la philosophie ne doit pas trop se « vanter de pareils élèves; mais que voulez-vous, il faut aimer « ses amis avec leurs défauts. » Il faut même s'appliquer à les excuser : « Je sais bien » , écrit-on encore à madame du Deffand, « qu'on lui reproche quelques bagatelles au sujet de son « mari, mais ce sont des affaires de famille, dont je ne me « mêle pas, et d'ailleurs il n'est pas mal qu'on ait une grande . « faute à réparer; cela engage à faire de grands efforts pour « forcer le public à l'admiration. » Notez qu'avant qu'il fût mort, le mari dont la fin tragique est si lestement portée au compte des profits et pertes par le malin philosophe « méritait « de vivre longtemps, puisqu'il ne vivait que pour le bien des « hommes » . C'est Voltaire lui-même qui l'a affirmé dans une lettre adressée au comte Chouvalof. Depuis, il ne s'est trouvé être qu'un ivrogne, dont la mort n'a même pas de quoi fournir un sujet de tragédie.

Frédéric n'avait pas à se plaindre : le lendemain de la première visite du philosophe à Rheinberg, écrivant à un confident au sujet des frais de voyage réclamés par celui qu il appelait officiellement « son Apollon » , le roi exprimait la pensée « que c'était vraiment payer cher un bouffon de cour » . Catherine pouvait-elle plus légitimement se tenir pour offensée? Voici un passage d'une lettre de la souveraine à Grimrn, mettant en question , pour la dixième fois , le voyage du patriarche à Saint-Pétersbourg, toujours projeté, toujours ardemment souhaité en apparence de part et d'autre, toujours remis. En 1766 déjà, s'occupant de régler l'itinéraire de deux de ses neveux, les princes Auguste et Pierre de Holstein, qu'elle envoyait faire leur tour d'Europe, l'Impératrice effaçait résolument la ville de Genève indiquée sur la feuille de route : elle ne voulait pas, et elle le disait carrément, que les voyageurs s'exposassent à faire dans le voisinage des rencontres compromettantes. Désirait-elle pour elle-même une ren-

contre de ce genre? La lettre à Grimm va nous l'apprendre. Jusqu'à présent la souveraine avait toujours été empêchée de donner suite à ses intentions hospitalières , par rapport au grand homme , toujours obligée de visiter ses provinces du Sud, quand il se proposait de la rejoindre dans le Nord. Elle écrivait maintenant, se servant de la langue allemande, ce qui indiquait chez elle une grosse émotion : « Au nom du ciel , « conseillez donc à ce vieillard octogénaire de rester à Paris ! « Que veut-il faire ici?... Cela vaudrait la visite du roi de « Suède. Souvenez-vous de la belle peur que j'en avais. » Et elle ajoutait en français : « Vous pourriez, entre autres raisons, « lui représenter que Cateau n'est bonne qu'à être connue de « loin. »

C'était aussi l'avis de madame du Deffand, qui, dix ans plus tôt, tout en le plaisantant sur l'esprit de tolérance qu'il prétait si généreusement à son amie et que celle-ci « prêchait en effet « jusque chez ses voisins au moyen de cinquante mille mis- « sionnaires armés de pied en cap ;> , donnait à l'admirateur de Cateau ce conseil : « Ne voyez jamais votre Catherine que « par le télescope de votre imagination. Laissez entre elle et « vous la distance des lieux à la place de celle du temps. » Mais Voltaire avait-il besoin d'être conseillé? Ne savait-il pas à quoi s'en tenir quand, pressé par un solliciteur de lui montrer son Histoire de Russie, il répliquait brusquement :

— Vous êtes fou ! Si vous voulez savoir quelque chose, prenez celle de La Combe : il n'a reçu ni médailles ni fourrures, celui-là.

Catherine aussi savait à quoi s'en tenir, puisqu'elle n'ignorait pas — une traîtrise de Grimm peut-être — le nom familier et irrévérencieux dont ses amis les philosophes l'appelaient en causant entre eux.

Mais les compliments officiels et les épigrammes à huis clos, les ducats escamotés et les commandes de montres imposées en échange de pamphlets improvisés par ordre, tout ce jeu de duperie mutuelle et de brocantage littéraire, peu édifiant au point de vue surtout des idées qui ont cours aujourd'hui et qui sont l'honneur de notre monde littéraire contemporain, tout cela ne constitue pas encore, il faut le dire, le côté le plus déplaisant du coin d'histoire équivoque où nous voici engagés. Il y a pis que cela. Nous passerions encore volontiers sur les excès de zèle « catherinien » dans la croisade prêchée par le philosophe contre les infidèles au cours de la première guerre turque, sur les appels à l'extermination du nom musulman, si étranges dans la bouche d'un apôtre de la tolérance, et les invocations à la Sainte Vierge protectrice des armes chrétiennes si inattendues de la part d'un contempteur des dogmes. Nous irions, quoi qu'il pût nous en coûter, jusqu'à absoudre l'attitude du philosophe dans la question polonaise. Il a figuré comme quatrième puissance dans le démembrement de la malheureuse république, avec voix consultative de moins. En écrivant : « Voilà trois belles et bonnes têtes dans un bonnet », il y ajoutait sans doute in petto la sienne. Il s'avisait même de trouver qu'on n'était pas allé assez loin dans le premier traité de partage et exprimait le souhait « qu'on ne s'arrêtât pas en « si beau chemin » , — en quoi il eut satisfaction comme on sait. Enfin il y apercevait pour lui-même un bénéfice non prévu sans doute par les copartageants : une recrudescence de commandes de montres pour sa colonie de Ferney. Quant aux efforts des malheureux Polonais pour se soustraire au sort qu'on leur préparait ainsi, quant à la guerre d'indépendance héroïquement tentée par les confédérés de Bar avec le concours

de quelques vaillants Français, c'était « la guerre des fanait tiques contre la tolérance » , une guerre d'ingrats contre leurs bienfaiteurs, « une Saint-Barthélémy continuelle» , une «farce « à l'italienne » , un « mélange d'horreur et d'extravagance « dont rien n'approche » , enfin « ce qu'il y a de plus honteux ■ et de plus lâche dans le siècle r . N'importe ! le pardon, ou tout au moins l'oubli, nous semble devoir, à la distance qui nous en sépare, s'appliquer à ces égarements du cœur et de la raison. La politique en a été coutumière de tout temps.

Nous ne chercherons pas, ainsi qu'on l'a fait, à leur trouver une excuse et comme une réhabilitation dans le parti pris tout différent adopté par le philosophe vis-à-vis de la Grèce et de ses tentatives d'affranchissement appuvées à la même heure par Catherine. Qu'on ait aperçu en lui le premier des philhellènes modernes ; qu'à travers la légèreté habituelle et la frivolité de sa correspondance, on ait senti passer un frémissement d'enthousiasme pour la liberté et pour la renaissance d'un noble peuple; qu'on ait admiré ce froid raisonneur, ce contemporain des roués de la Régence recouvrant pour la défense d'une belle cause sa foi déjeune homme et des accents dignes de Byron (1), nous avons peine à voir dans cette admiration autre chose que l'effet d'une illusion généreuse et dans les couplets qui la motivent autre chose encore qu'un air de bravoure exécuté par un merveilleux virtuose et un témoignage de plus prouvant ce qu'il y a eu toujours d'artificiel, de voulu et de peu sincère au fond dans les plus séduisantes inspirations du plus décevant des génies français. Car enfin pourquoi ceci et pas cela? la Grèce et point la Pologne? Pourquoi? s'il s'était agi d'autre chose que d'allumer un cierge de plus dans cette église où l'on prêchait « le culte de sainte Catherine » . En s'enflammant d'ailleurs si généreusement pour l'affranchissement des Hellènes, savait-on ce que sainte Catherine voulait en faire après les avoir affranchis? S'en souciait-on? Puis, quand, après avoir exploité leur impatience du joug musulman et leur cou-

(1) Rambaud, Catherine II et ses correspondants (Revue des Deux Mondes, 1er février 1S77).

rage, sainte Catherine les eut abandonnés à leur malheureux sort, a-t-on songé à lui en vouloir, à lui en faire ne fût-ce qu'un timide reproche? Les chants nationaux de la Roumélie ont conservé, eux, la trace des rancunes soulevées alors dans le cœur des infortunés patriotes trahis par leur protectrice improvisée d'un jour (1). Voltaire, lui, n'a pas chanté cet air-là. Mais, encore une fois, une indulgence plénière doit, pensons-nous, couvrir aujourd'hui toutes ces défaillances. Au bout du compte, Grecs et Polonais n'étaient ni frères ni cousins de ce grand Français du dix-huitième siècle, qui pouvait bien ignorer l'idéal de solidarité nationale mis en honneur à une époque postérieure et en passe déjà d'être méconnu de nos jours! Il ne leur devait rien. S'il a pensé et dit du mal de la Pologne expirante, tous ses confrères du cénacle philosophique en ont fait à peu près autant. Il ne vivait plus au moment du second partage, et le second partage n'a rencontré, ni en France ni ailleurs, un mouvement hostile d'opinion dont sa mémoire pût être atteinte. Oui, il y a autre chose et pis dans le marivaudage du philosophe avec son impériale amie, un détail au sujet duquel il faut qu'on cesse d'être indulgent, devant lequel, à quelque Église et quelque nationalité qu'on appartienne, on ne peut se défendre d'un sentiment de révolte et de dégoût : c'est la façon dont ce grand Français parle de la France en écrivant à cette Allemande. A cet égard, on le sait, il a aussi essayé déjà sa plume avec Frédéric. Il a chante Rosbach :

Héros du Nord, je savais bien

Que vous aviez vu les d...

Des guerriers du Roi Très Chrétien...

Mais il perfectionne sa manière, il aiguise sa verve, il affine la morsure de son ironie ; en réponse à un bulletin de victoire que lui envoie Sémiramis, il écrit :

« Je veux aussi, Madame, vous chanter les exploits de ma

(1) Yoy. Emile Leciund, Recueil de chunsons populaires grecques, Paris, 1873, p. 113.

.< patrie; nous avons depuis quelque temps une danseuse « excellente à l'Opéra de Paris. On dit qu'elle a de très beaux « bras. Le dernier ope'ra-comique n'a pas eu un grand succès, « mais on en prépare un qui fera l'admiration de l'univers. Il « sera exécuté dans la première ville de l'univers par les meilk leurs acteurs de l'univers. Notre flotte se prépare à voguer « de Paris à Saint-Cloud... Tout cela compose le premier « peuple de l'univers, la première cour de l'univers, les prêts miers singes de l'univers. »

Il est vrai qu'il écrit aussi : « Daignez observer, Madame, « que je ne suis point Velche; je suis Suisse, et, si j'étais plus « jeune, je me ferais Russe. » Il a abdiqué sa nationalité et n'oublie pas de la renier en la bafouant. Des officiers français bataillant en Pologne ont-ils le malheur de tomber aux mains des Russes, il trouve l'aventure extrêmement plaisante; et Catherine annonce-t-elle l'intention d'envoyer ses prisonniers en Sibérie, pour y répandre, dit-elle, le goût des belles manières françaises, il s'esclaffe. Il est vrai encore que le lendemain il se fait gloire, auprès de son ami d'AIembert, d'avoir intercédé en faveur des prisonniers. Hélas ! l'ami d'AIembert intercédait aussi pour eux à la même heure. Il écrivait coup sur coup à llmpératrice trois lettres, « les plus éloquentes » , assurait-il, « qu'on ait vues de mémoire de singe »... L'Impératrice finissait par répondre à la troisième, en plaisantant froidement et méchamment le philosophe sur l'élévation de ses sentiments, la force de son éloquence et la beauté de son style, tout ce à quoi elle opposait d'ailleurs une fin de non-recevoir catégorique. Et le bon d'AIembert se montrait désolé : « Il était si « facile à cette princesse de faire une réponse honnête, satis- « faisante et flatteuse pour la philosophie sans se compromettre en « aucune manière et sans accorder ce qu'on lui demandait, v Oui, cela était facile, puisque l'intercession en faveur des dix-huit gentilshommes condamnés à partager le sort des forçats pour avoir mis leur épée au service d'une noble cause, l'appel à la justice, à l'humanité et au droit des gens, plaidé par ce philosophe, n'avait d'autre but que de faire valoir au profit de la

philosophie le sang et les larmes de ces Français et de lui en faire payer le prix avec la monnaie d'un compliment! Et, hélas! encore à la même époque (1773), un livre paraissait à la Haye, dédié : « A Sa Majesté Impériale, Très Haute et Très « Puissante Princesse Catherine II... protectrice des arts et « des sciences, digne par son esprit de juger des anciennes « nations, comme elle est digne de gouverner la sienne » , et c'était l'ouvrage posthume d'un philosophe français, et dans la préface ajoutée par un éditeur anonyme, Français lui aussi probablement et certainement coreligionnaire de l'Église philosophique, on lisait ces lignes : « Ce n'est plus sous le nom de « Français que ce peuple pourra de nouveau se rendre célèbre. « Cette nation avilie est aujourd'hui le mépris de l'Europe. « Nulle crise salutaire ne lui rendra la liberté. C'est par la « corruption qu'elle périra. La conquête est le seul remède à « ses malheurs. » Helvétius avait écrit le livre (1), et Diderot, qui venait de séjourner à la Haye sur le chemin de Saint- Pétersbourg, et qui, au cours d'un incident diplomatique soulevé par cette publication, fut accusé d'y avoir pris part, s'en défendit mollement. « Je le soupçonnais (Diderot) d'être l'au- « teur de la préface » , écrivait M. de Noailles, alors ministre de France en Hollande, « mais je garantirais plus sûrement « que, s'il ne l'a pas faite, il a montré à la Haye les mêmes « sentiments qu'elle renferme (2). » L'incident n'eut pas de suites. Le prince Galitzine, ministre de Russie à la Haye, passa pour avoir patronné l'ouvrage, dont il s'était empressé d'adresser deux exemplaires à sa souveraine, et ne s'en défendit d'aucune façon. Le cabinet de Saint-Pétersbourg argua de l'existence de nombreux ouvrages français où la Russie était tout aussi maltraitée, et ne fut pas en peine d'en découvrir. — Seulement ceux-ci n'étaient point écrits par des Russes !

Mais il a appartenu de tout temps aux époques et aux génies révolutionnaires de faire facilement, inconsciemment peutêtre, sur tel ou tel autel d'occasion, à tel ou tel idéal de ren-

(1) De l'homme, de ses facultés intellectuelles et de son éducation.

(2) Au duc d'Aiguillon, la Haye, 14 septembre 1773.

contre, le sacrifice téméraire, odieux parfois, d'idées, de principes et de sentiments qui sembleraient devoir former, au-dessus des passions et des entraînements d'un jour, le patrimoine impérissable et intangible de nos esprits et de nos cœurs. S'il n'est plus parmi nous de philosophes capables d'oublier ce qu'ils doivent au pays où ils sont nés, c'est peutêtre qu'il n'en est plus guère qui songent à bouleverser le monde où nous vivons; et parmi ceux qui y songent encore, n'en trouverait-on pas d'aussi disposés à renier ce patrimoine, à immoler l'héritage reçu en naissant de traditions, d'intérêts, de gloires et de douleurs communes aux pieds de quelque nouvelle divinité étrangère extraterritoriale ou internationale, aussi exigeante et non moins trompeuse que celle dont le culte propagé par Voltaire et par ses amis devait, avant la fin du siècle, aboutir à une si entière déception?

Réformatrice et même libérale à sa manière, Catherine avait cessé d'être révolutionnaire le lendemain du jour où sa révolution à elle lui avait donné le trône. C'était sa grande supériorité sur sa clientèle philosophique : elle en abusa; elle se moqua, à proprement parler, de Voltaire et de ses amis, et les exploita beaucoup plus qu ils ne réussirent à se servir d'elle Elle ne fut pas toujours et avec tous aussi cruelle qu'en 1773 avec d'Alembert : elle avait de ce côté, nous en parlerons tantôt, un arriéré de rancune, et elle n'était pas femme à perdre une occasion de régler ses comptes. Elle paya les autres, habituellement et largement, avec la monnaie qu'attendait celui-là, avec des compliments, des fourrures et des médailles, mais ne leur sacrifia jamais rien d'essentiel, pas même un seul de ses préjugés. Quand elle arriva au trône, elle n'était en somme qu'une aventurière en possession d'un trône

demi-asiatique et fort peu assuré, et d'un renom européen fort considérable déjà, mais assez fâcheux. Voltaire, lui, possédait, même en Russie, une situation depuis longtemps acquise et considérable. Dans tel numéro de la Gazette de Moscou datant de l'année 17 49, on peut voir, au milieu des plus graves nouvelles politiques, des détails concernant les dispositions testamentaires prises par l'illustre philosophe au sujet de sa nièce. Il était depuis 1745 membre de l'Académie de Saint-Pétersbourg et depuis 1757 historiographe attitré de l'Empire. Son nom, quelque peu défiguré par la prononciation et l'orthographe locale, vis-à-vis desquelles nous ne faisons aujourd'hui encore qu'user de bien excusables représailles, avait dans la langue du pays un sens usuel, couramment employé pour exprimer un type de culture supérieure. On parlait de « mettre son fils « dans les Voltaire (1) », comme on eût dit dans les pages de la cour ou dans un régiment de gardes, la première de ces expressions évoquant l'idée d'une éducation particulièrement raffinée. Catherine s'empara de tout cela; mais elle s'en servit à sa guise, prenant de la philosophie tout juste ce qu'elle croyait lui convenir et des philosophes tout juste ce qui pouvait servir à son agrément. Il est possible qu'en affranchissant les paysans dans les domaines ecclésiastiques qu'elle sécularisait aux dépens des monastères, elle se soit inspirée de l'envoi fait par le patriarche en 1767 d'un mémoire destiné à concourir pour un prix de la Société d'Économie de Saint-Pétersbourg (2) . Portant la devise : « Si populus dives rex divés » , l'opuscule recommandait précisément au souverain de donner le bon exemple par l'affranchissement des paysans lui appartenant. Il n'eut pas le prix, mais eut la chance meilleure d'être lu et apprécié par la souveraine. Gela n'empêcha pas Catherine d'écrire un peu plus tard à Grimm :

« Il faut avouer que ces philosophes sont de singulières « conformations de gens : ils viennent au monde, je pense, « pour mettre les points sur les i et pour rendre obscur et

(1) Feldfebla v Volteri, dans la comédie Gore ot ouma de Griboiedof.

(2) Découvert récemment par M. Siemievs'ii.

« indécis ce dont on était persuadé comme de deux et deux « qu'ils font quatre. »

On sait que les œuvres du légiste anglais Blackstone, qui fut également à sa manière un grand philosophe, deviennent à un moment aussi familières à Catherine que celles de Voltaire luimême. Voici exactement le cas qu'elle en faisait :

« Les commentaires de Blackstone et moi nous sommes insé- » parables » , écrivait-elle en 1776 à Grimm ; « c'est un four- « nisseur de choses et d'idées inépuisable. Je ne fais rien de ce « ait il y a dans son livre, mais c'est mon fil que je dévide à a ma façon. »

Quant aux philosophes de l'école de Quesnay et de Turgot, sa façon d'en user était plus expéditive. Une année plus tôt, voici ce que le souffre-douleur lisait dans une de ses lettres : « Il me pleut des livres économiques, mais je les jette au feu « sans les lire; cela est pécore, je l'avoue , mais je ne puis les « souffrir et je mange et je mangerai du pain sans vous, les « braillards ! »

Elle ne jetait pas au feu les livres de Voltaire, mais après avoir souscrit à une édition posthume des œuvres du maître, elle chargeait un secrétaire d'en faire la lecture pour elle, en y pratiquant le départ des choses raisonnables et déraisonnables; puis, l'exemplaire annoté étant déjà à portée de sa main, elle ne songeait même pas à y jeter les yeux. Ce qu'elle en faisait n'était que pour la galerie. Pour la galerie aussi elle achetait la bibliothèque du grand homme mort; elle s'avisait même, n'ayant pas voulu le recevoir vivant à Saint-Pétersbourg, de vouloir confisquer son cadavre. Elle gourmandait Grimm :

« Pourquoi ne vous êtes-vous pas emparé de son corps, et « cela en mon nom? Vous auriez dû me l'envoyer et, morgue ! « vous avez manqué de tête pour la première fois dans votre « vie. Je vous promets qu'il aurait eu la tombe la plus pré- « cieuse possible. »

Elle s'attendrissait.

« J'espérais que la nouvelle de cette mort était fausse, mais « vous m'en avez donné la certitude et tout de suite je me

« suis senti un mouvement de découragement universel et « d'un très grand mépris pour toutes les choses du monde. Je « voudrais crier... Depuis qu'il est mort, il me semble qu'il « n'y a plus d'honneur attaché à la belle humeur; c'était lui « qui était la divinité de la gaieté... C'était mon maître; c'est k lui ou plutôt ses œuvres qui ont formé mon esprit et ma « tête. Je vous l'ai dit plus d'une fois , je pense : je suis son ci écolière. Plus jeune, j'aimais à lui plaire ; une action faite, » il fallait pour qu'elle me plût qu'elle fût digne de lui être

« dite et tout de suite il en était informé »

Elle imaginait de reconstruire à Tsarkoïe le château de Ferney, en reproduisant aussi exactement qu'il serait possible l'apparence extérieure et intérieure de l'illustre demeure, jusqu'au mobilier de la chambre où le philosophe avait médité et écrit, jusqu'à la vue dont ses yeux avaient coutume de se réjouir. Mais en même temps elle s'opposait de tout son pouvoir à la publication de sa correspondance avec le défunt : ses lettres à elle étaient trop mal écrites, celles de Voltaire trop flatteuses pour elle, trop irrévérencieuses aussi pour d'autres souverains (1). Et, comme cette correspondance, en éveillant une curiosité universelle, ne laissait pas, en Russie surtout, de provoquer des commentaires malveillants , comme certains prélats, représentants d'une orthodoxie ombrageuse, y apercevaient matière à scandale, elle en arrivait à la nier purement et simplement. Elle n'avait pu assurément empêcher Voltaire de lui écrire : tant de gens lui écrivaient ! Mais elle n'avait pas pris la peine de lui répondre ; elle avait résisté à toutes ses tentatives pour l'engager dans un commerce épistolaire qui n'aurait pas convenu à une Impératrice de toutes les Russies (2)!

Puis, c'est l'effacement ou pis que cela l'avilissement progressif de cette grande mémoire dans une pensée de plus en

(1) Pour le Sultan surtout, traité habituellement par Voltaire de « gros cochon « .

(2) Voy. sa lettre à Mamonof (père), du 17 septembre 1789, dans l'Archive russe, 1866. — Comp. Weickardt, Mémoires, p. 353.

plus détachée de tout idéal , de plus en plus vouée aux préoccupations pratiques d'un métier absorbant. En 1790 encore on relit bien la Henriade, et l'on conseille aux «pauvres gens a , par l'entremise de Grimm, d'en faire autant, « afin que les « gredins ci-dessus mentionnés » , qui ne sont autres que ces mêmes Français entachés de jacobinisme , « apprennent à « penser » . Mais en 1781 déjà on s'est avisé que les Allemands ont appris à se servir de leur langue aussi bien que Voltaire faisait de la sienne, et en 1784 on a refusé de souscrire à une publication qui intéressait la gloire du maître : hommage artistique et littéraire rendu à son génie; jusqu'au jour où, en présence de la Révolution déchaînée, Grimm se trouvera dans le cas de prendre, devant l'élève oublieuse et ingrate, la défense du maître renié et rendu solidairement responsable des pires excès révolutionnaires.

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