DIDEROT
I. Origine des relations entre le philosophe et la souveraine. — Le projet d'achever l'Encyclopédie à Saint-Pétershourg. — L'achat de la bibliothèque. — Le bibliothécaire de Sa Majesté. — II. La reconnaissance de Diderot. — Un monument à élever à la gloire de Catherine. — Projet d'une Encyclopédie nouvelle. — Le voyage à Saint-Pétersbourg. — L'ambassadeur de la Pœpublique des lettres. — III. L'arrivée. — Premières déceptions. — Entretiens avec Catherine. — L'éloquence et la mimique du philosophe. — L'apostolat. — Tentatives diplomatiques. — Vox clamantis in deserto. — IV. Le philosophe s'amuse. — Influences hostiles. — L'homme noir à la cour. — Une mystification. — Le départ. — Illusions et déceptions nouvelles. — La mort. — Le désenchantement final.
Voltaire fut toute sa vie un homme" heureux. Entre autres bonheurs, il eut celui de rester à sa place et de laisser Catherine à la sienne dans une liaison qui fut un de ses orgueils et qui ressemblait un peu au mariage du Grand Turc avec la
République de Venise. Diderot ne partagea pas cette chance; il était prédestiné aux mésaventures : son séjour à Saint- Pétersbourg en fut une. Mais il avait l'illusion facile et résistante. Il revint enchanté de son voyage, ou se disant tel. Il n'y eut que la philosophie pour se trouver mal de l'épreuve; elle devait bientôt en traverser de plus cruelles.
L'origine des relations du grand encyclopédiste avec la grande souveraine du Nord a été complaisamment rapportée à une époque où, jeune encore et presque au début de sa carrière littéraire, l'écrivain aurait trouvé dans la générosité de l'Impératrice un double appui, moral et matériel à la fois, lui assurant l'aisance et le repos nécessaires à la poursuite de ses travaux et au développement de ses admirables facultés (1). La complaisance est excessive. La France n'était pas alors plus qu'aujourd'hui dans le cas de demander à l'étranger du pain pour les ouvriers de sa gloire, et Catherine ne fut jamais d'humeur à protéger des débutants. Au moment surtout où elle s'occupa pour la première fois de Diderot , elle avait assez à faire de soigner ses propres débuts. C'était en 1762; elle venait de détrôner Pierre III et de s'installer à sa place, et, au bout de neuf jours, oui, neuf jours après le coup d'État, elle invitait le philosophe à venir à Saint-Pétersbourg pour y continuer l'impression de Y Encyclopédie , dont un décret royal venait de suspendre la publication. Elle s'était fait adresser les sept volumes du grand œuvre déjà publiés, et elle y avait reconnu un merveilleux magasin de bric-à-brac intellectuel, comme il lui en fallait précisément pour se mettre clans ses meubles à bon compte. Plus tard, elle ne cessera d'y puiser, choisissant au jour le jour dans cette mine inépuisable des inspirations pour ses réformes et des sujets pour ses pièces de théâtre. Elle fit toujours grand cas des dictionnaires. Elle pensait sans doute, en 1762, qu'il serait dommage que celui de Diderot fût arrêté en chemin. Elle se préoccupait aussi probablement de l'effet à produire dans ce monde européen où elle
(1) R.vmbaud, Etude citée plus haut.
aspirait à prendre rang. Elle était impatiente de frapper un de ces coups par lesquels elle devait se plaire à étonner et à séduire l'imagination des contemporains, et elle ne perdait pas son temps. Négociée par son ministre à Paris, le prince Galitzine, avec l'intervention du comte Chouvalof et de Voltaire, l'affaire n'aboutit pas. Diderot motiva son refus par des raisons spécieuses : Y Encyclopédie n'était pas un bien dont il pût disposer; elle appartenait à ses éditeurs. D'ailleurs, l'interdiction qui venait de la frapper n'avait pas eu l'effet qu'on supposait à Saint-Pétersbourg : il corrigeait précisément les épreuves des volumes suivants qui s'imprimaient tranquillement à Paris, en étant censés paraître à Neufcbàtel. Au fond, il ne se souciait pas de livrer sa vie et son œuvre au basard de l'inconnu qu'étaient alors et la Russie et la nouvelle souveraine qui y régnait depuis si peu et d'une manière si imprévue.
Ses relations avec la future Sémiramis en restèrent là jusqu en 1765, époque où le prince Galitzine eut à s'entremettre à nouveau pour négocier l'achat de la bibliothèque du philosophe. A ce moment, pas plus d'ailleurs qu'en 1762, Diderot n'était un débutant. Né en 1713, il avait eu le temps de donner toute sa mesure, et il en avait largement profité. Il n'était pas non plus sans ressources. Il avait hérité quelque bien de son père, et son Encyclopédie lui rapportait deux mille cinq cents francs par volume, plus dix mille francs une fois payé-, somme considérable pour l'époque. Il était dépensier, très large avec ses amis, très joueur aussi et perdant habituellement, s'il faut en croire sa fille, madame de Vandeuil, et il se trouvait dans le cas de vouloir donner à cette fille une dot dont il ne possédait pas le premier sou. Le dessein de vendre ses livres n'avait pas chez lui d'autre cause. C'était un peu de sa part jeter le manche après la cognée, en sacrifiant les instruments de son travail. C'était de la part de Catherine faire une excellente affaire que de payer quinze mille livres cette collection de choix, qui — le méticuleux et scrupuleux Grimm s'en portait garant — valait bien le double. L'Impératrice fit largement les choses, laissant au philosophe l'usufruit de sa biblio-
thèque et lui demandant d'y devenir son bibliothécaire avec une pension de mille livres par an. Mais le marché demeurait bon pour elle : ses sujets n'avaient pas encore un très pressant besoin de ces livres (la suite de l'aventure devait le prouver), et de plus elle aurait eu quelque embarras à les loger convenablement. De nos jours il arrive encore en Russie qu'on refuse des collections précieuses offertes à l'Etat ou aux villes, faute de savoir où les placer. Le fait s'est présenté tout récemment à Moscou. En 1765, l'Ermitage n'était pas bâti, et le procédé généreux de Catherine avait encore l'avantage de mettre mieux en relief aux yeux de l'Europe sa libéralité et l'excellence de ses rapports avec la grande puissance morale du jour. L'échec de la candidature de Diderot à l'Académie et le désir conçu par la souveraine de donner une leçon au parti des dévotes qui avait combattu son élection, à Louis XV qui avait annoncé son intention de ne pas la sanctionner, et à madame de Pompadour qui avait refusé de la soutenir entrèrent-ils pour quelque chose dans la conclusion de cette affaire, ainsi qu'on l'a prétendu? Nous hésitons un peu à l'admettre. Madame de Pompadour était morte depuis un an, la candidature académique du philosophe enterrée depuis 1760, et Catherine ne se trouvait peut-être pas encore assez bien instruite des menus détails de la vie littéraire, se produisant dans un monde où elle commençait seulement à avoir ses entrées.
Diderot allait précisément l'aider à s'y faire une place d'honneur. Malheureusement la pension accordée au philosophe eut le sort de la plupart de celles qu'on distribuait très libéralement à cette époque : au bout de deux ans, Diderot n'en entendit plus parler. Mais aussitôt Catherine eut l'occasion de vérifier, à ses dépens, l'importance et la force de cet élément nouveau pour elle avec lequel elle prétendait contracter alliance, et d'apprendre qu'on ne traitait pas un encyclopédiste français comme un écrivain ou un artiste russe, un Lossienko, par exemple, qui se laissait mourir de faim sans mot dire. Diderot cria, et son entourage fit si grand bruit, qu'elle fut promptement amenée à résipiscence. Elle
usa encore des grands moyens : elle fit solder les arrérages échus de la pension, et, pour parer, dit-elle, à une nouvelle négligence de son trésorier, elle y ajouta le montant de cinquante annuités payées d'avance. L'effet répondit à son attente : ce fut dans le clan philosophique une explosion d'enthousiasme, et de la part de l'enthousiaste par excellence, Diderot lui-même, un véritable transport, presque un délire de reconnaissance exaltée :
« Grande princesse, je me prosterne à vos pieds; je tends « mes deux bras vers vous; je voudrais vous parler, mais mon « âme se serre, ma tête se trouble, mes idées s'embarrassent, k je m'attendris comme un enfant... Un noble enthousiasme « me gagne, mes doigts se portent d'eux-mêmes sur une vieille « lyre dont la philosophie avait coupé les cordes. Je la dé- « croche de la muraille où elle était restée suspendue, et, la « tête nue, la poitrine découverte, je me sens entraîné à a chanter :
« Vous qui de la divinité « Nous montrez sur le trône une image fidèle. .= «
Catherine en avait pour son argent. Elle gagnait d'ailleurs du coup mieux qu'un pensionnaire de marque et même qu'un bibliothécaire. Écrivant à Betzki, choisi cette fois par la souveraine comme intermédiaire pour ses nouvelles largesses, Diderot affectait de se donner pour sujet de sa bienfaitrice. Elle était sa souveraine, puisqu'elle se chargeait d'acquitter la dette de son pays. Et à son tour il montrait de 1 empressement à acquitter la sienne. Il devenait à partir de ce moment un agent zélé et souvent précieux, aux ordres de Catherine pour toute espèce de commissions de sa compétence et fréquemment utilisé par elle. Ses connaissances artistiques et ses relations lui permettaient de suppléer avec avantage Grimm lui-même. Il négociait l'engagement et le départ pour Saint-Pétersbourg du sculpteur Falconet. Il y envovait l'économiste La Rivière. Il s'employait dans les pourparlers plus délicats engagés avec Rulhière pour l'achat ou la suppression d'un manuscrit dont
Catherine aurait voulu prévenir la publication. Il achetait pour l'Impératrice des tableaux et des statues. Homme de théâtre, il s'occupait même de lui procurer des actrices, au moment où, usant de réciprocité, elle faisait représenter à Saint-Pétersbourg une de ses pièces, le Père de famille, traduite par Hliebof.
Mais tout cela ne suffisait pas encore à satisfaire l'exubérante gratitude du philosophe. Et voici que dans son cerveau toujours grouillant d'idées un projet se dessinait, qui devait donner à ses relations avec la grande souveraine une tournure nouvelle : il sacrifierait les dernières années de sa vie à celle qui venait d'en assurer le bien-être et les emploierait à lui élever un monument digne d'elle. Quel serait ce monument? Une nouvelle Encyclopédie ni plus ni moins, « supposant la pre- « mière faite et mieux faite qu'elle n'est » , un supplément gigantesque aux trente volumes en cours de publication, Pélion sur Ossa, le répertoire des idées ajouté au répertoire des choses, un vocabulaire philosophique résumant l'effort de la pensée humaine depuis le commencement du monde ! . . .
À la fin de 1766, Falconet venant d'arriver à Saint-Pétersbourg, Diderot charge son ami de se faire son interprète au sujet de ce projet mirifique. Que l'Impératrice dise un mot, et « il se renfermera et il travaillera, et il exécutera à lui seul « tout ce que l'Académie française n'a pu faire au nombre de « quarante dans un intervalle de cent quarante ans » . Et c'est lui maintenant qui offre de se transporter sur les bords de la Neva. Oui, c'est là seulement qu'il pourra mettre la main à la nouvelle grande œuvre rêvée et lui donner l'ampleur voulue. Et l'Impératrice restant muette, il insiste : « Faites qu'elle « accepte ; faites, s'il se peut, que je m'acquitte et qu'il me « soit permis de me servir des doigts sacrés de notre souve-
« raine pour appliquer une croquignole à nos quarante jeto-
« niers. »
Evidemment il en veut à l'Académie, et le désir de tirer vengeance de ses dédains est pour quelque chose dans la fièvre dont il témoigne; mais, à part cela, n'est-ce vraiment chez lui qu'une fièvre de reconnaissance? et le souci honorable de ne pas se montrer, pour une fois, un mauvais débiteur l'agite-t-il seul à ce point? Est-ce encore, ainsi qu'on l'a dit, son imagination de poète et d'artiste qui s'est éveillée sous le coup d'une émotion généreuse, et qui fait que, pareil à un chevalier des temps héroïques en quête de quelque merveilleuse entreprise pour l'honneur de sa dame, il médite d'accomplir pour celle qu il appelle a sa souveraine » des travaux surhumains?
>~ous ne demanderions pas mieux que d'adopter cette version. Pourquoi faut-il qu'elle se trouve contredite par certains détails qui ont échappé sans doute à l'attention des interprètes si bien inspirés dont nous sommes désolés de nous séparer sur ce point. Le projet du « vocabulaire philosophique » n'a jamais été mis à exécution, ainsi qu'on sait, et la raison essentielle qui s'est opposée à sa réalisation a été une raison — d'argent. Un homme d'argent, certes Diderot ne le fut jamais, ni intéressé, ni avide. De trop haut vol pour cela, trop naïf aussi. Mais il avait une famille exigeante, des amis peu discrets, des habitudes dispendieuses, et toute sa vie fut cahotée dans un conflit perpétuel entre les élans généreux de son esprit et les exigences contraires de son état d'écrivain besogneux. Oui, et malgré lui, double aussi était l'aspect sous lequel se présentait à ses yeux le fameux monument à élever pour la plus grande gloire d'une Impératrice bienfaisante et la plus grande confusion d'une méchante Académie : une pyramide de volumes d'un côté, une pile de ducats de l'autre. La pluie d'or qui s'épandait là-bas, à l'extrémité de l'Europe, d'une main largement ouverte, et dont quelques gouttes étaient venues tomber jusque sur son humble demeure, avait aussi parlé à son imagination de poète! Le malheur voulait qu'à ce moment même la main largement ouverte se resserrât : les liais
de la guerre turque et du partage de la Pologne lui imposaient l'économie. De là un désaccord et une première déception pour le trop confiant philosophe. Son apparition à Saint-Pétersbourg en 1773 a même pour but principal, sa correspondance intime en fait foi, de donner une tournure plus favorable à des pourparlers qui s'éternisent au sujet de son beau projet sans arriver à une conclusion favorable. Quand il arrive dans la capitale du Nord, sa tête est remplie d'idées, dont il précise lui-même le caractère avec sa franchise ordinaire, en se félicitant de les avoir abandonnées par la suite pour adopter une conduite plus honnête et plus haute. Le but apparent de son voyage y demeure, bien entendu, étranger dès la première heure. Il va officiellement à Saint-Pétersbourg d'abord pour remercier l'Impératrice du don de cinquante mille francs, qu'il doit déjà à sa libéralité, et puis, et surtout, pour porter la parole devant elle au nom de la nouvelle alliée qu'elle s'est donnée dans l'Occident, en passant par-dessus les autres puissances du continent, de cette République des lettres, dont elle a paru reconnaître en quelque sorte et proclamer le rang conquis au sein du monde moderne. C'est en ambassadeur qu'il se présente, et le peu — très peu malheureusement — que nous savons de cette mission constitue assurément un des chapitres les plus curieux de l'histoire littéraire du temps.
Les commencements en sont assez malheureux. Accompagné à son départ de la Haye par M. Narychkine, voyageant avec le train et la lenteur d'un véritable ambassadeur, si bien qu'on a perdu un moment à Saint-Pétersbourg l'espoir de l'y voir arriver jamais, le philosophe s'est affermi en route dans le sentiment de son rôle et de l'importance qu'il convient de lui attribuer. Il est un peu surpris déjà, en débarquant, de ne
rencontrer aucune réception solennelle. Il s informe du logement qui lui a été assigné : visage de bois ; on n'a reçu aucun ordre. Il vient précisément, en songeant au palais impérial où il a imaginé qu'une hospitalité princière l'attendait, de refuser celle que lui offrait Narychkine, et le voici fort embarrassé. Un peu penaud et déchu des sommets qu'il avait habités en rêve, il s'en va frapper à la porte de son ami Falconet. Nouvelle surprise et nouvelle déconvenue : le statuaire lui fait grise mine et l'éconduit. Piteusement, il s'en retourne chez son compagnon de vovage, où enfin il trouve gîte. Pouquoi cet accueil? Celui de Falconet s'explique aisément : établi depuis six ans déjà à Saint-Pétersbourg, le statuaire a eu le temps de faire connaissance avec les lieux, et l'effet que peut y produire le fougueux Diderot avec son bagage d'idées bouleversantes et de mots sonores ne laisse pas que de lui inspirer une forte appréhension. Adonné entièrement à l'œuvre d'art dont il poursuit l'achèvement à travers d'innombrables difficultés, il ne tient pas à se rendre solidaire de l'expérience. Et l'Impératrice? L'Impératrice a fort à faire en ce moment et fort à penser! Nous sommes à la fin de septembre 1773 : sur les bords du Danube Roumiantsof vient de se faire battre devant Silistrie, en courant le risque d'y laisser son armée et sa réputation de grand homme de guerre; sur les bords du Iaïk les premiers rassemblements d insurgés ont paru acclamant le nom de Pougatchof; à son réveil, le lendemain de son arrivée, Diderot a les oreilles remplies du son des cloches et du fracas des salves d'artillerie célébrant le mariage du grand-duc Paul avec la princesse de Hesse-Darmstadt; enfin, au sein du palais, la crise déchaînée par la disgrâce de Grégoire Orlof et l'installation de Vassiltchikof dans le poste de favori est arrivée à la période aiguë. Le moment est aussi mal choisi que possible pour 1 entrée en scène d'un philosophe.
Les jours suivants pourtant Sémiramis fait honneur à son nom et à son renom européen. Diderot a quelque peu varié dans les renseignements envoyés à ses amis et amies de Paris au sujet de la réception qu'il lui a été donné de trouver auprès
de l'Impératrice quand elle se fut avisée de sa présence à Saint-Pétersbourg. Assurant, dans une de ses lettres, qu'il voit la souveraine « tous les jours seul à seule » , il parle ailleurs de « trois heures tous les trois jours » passées régulièrement dans ce tête-à-tête enivrant. Il est certain que ses visites furent fréquentes et qu'elles eurent de suite un caractère d'intimité et même de familiarité extraordinaire. « Il lui prend les mains » , écrit Grimm, présent lui aussi en ce moment à Saint- Pétersbourg, « il lui secoue le bras, il tape sur sa table, tout « comme s'il était au milieu de la synagogue de la rue « Royale (1). » Catherine elle-même raconte plaisamment, dans une de ses lettres à Mme Geoffrin, la nécessité où elle s'est vue de mettre une table entre elle et son interlocuteur, pour se soustraire aux écarts trop aventureux de sa mimique trop expressive (2). Elle risquait de sortir avec des bleus de chacun de ses entretiens.
Mais si intimes et si familiers qu'ils soient, ces entretiens sont loin de répondre à ce que le philosophe s'en est promis. Et d'abord, si Catherine s'abandonne avec tant de condescendance aux façons cavalières de son hôte, au flux impétueux de sa parole et à l'exubérance de ses gestes, c'est que, le premier moment de surprise passé, elle sent bien qu'elle n'a rien à craindre, sachant à qui elle a affaire. Elle a vite fait de marquer définitivement, au point de vue moral, les situations respectives et d'établir entre elle et lui une barrière qu'avec toute sa fougue, toute sa verve et toute son inconsciente audace il ne franchira jamais. Inconscient comme elle le voit précisément des réalités extérieures, absorbé dans le monde idéal qu'il porte en lui, l'homme n'a pas de quoi l'inquiéter. Elle le laisse parler : un trait exceptionnel de plus chez elle, accusant la masculinité de son organisme intellectuel, est son insensibilité constante et absolue à l'effet de l'éloquence. L'action seule a une prise effective sur son imagination ; ja-
(1) Maison du baron d'Holbach, à Paris.
(2) Diderot, OEuvres, t. XX, p. 138. Cette lettre n'est pas comprise dans le Recueil de la Société d'histoire russe
mais la parole. Elle peut être séduite, facilement même, par les apparences, point par les mots. Verbeuse elle-même, elle elle est réfractaire à la puissance du verbe.
Et puis entre elle et lui encore, dès la première heure, un autre mur de séparation se dresse. A peine arrivé, Diderot a perdu de vue — il faut le répéter à son honneur, car il v reviendra, hélas! — l'objectif personnel de sonvovage. Une songe plus qu'au rôle représentatif qu'il s'est donné. Il est ambassadeur; il est apôtre; sa mission, telle qu'il la comprend, a un double but : étudier le pays où il se trouve être le porte-parole de l'esprit philosophique et y semer en même temps la graine des moissons futures, qui lèveront pour la gloire et le bonheur de la philosophie et de l'humanité. Or, sur ce point, Catherine et lui sont encore moins près de s'entendre. Il prend son rôle tout à fait au sérieux, et elle se contente de s'en amuser. Il 1 interroge avec avidité, il lui adresse tout un questionnaire en quatre-vingt-huit articles, qui témoigne de la prodigieuse activité de son esprit, et elle y répond par des équivoques et des plaisanteries. Il lui demande de le renseigner sur la condition des esclaves qu'elle a le malheur de posséder encore dans son empire, et elle répond qu'il emploie une expression impropre et dont l'usage même est interdit en Russie. On n'y connaît pas d'esclaves, mais seulement des hommes attachés à la terre qu'ils cultivent. Le philosophe ne s'avise malheureusement pas de répliquer qu'elle-même s'est servie du mot contesté dans son Instruction pour la commission législative et y a flétri la chose. II lui demande comment est imposé le vin fabriqué en Russie avec la vigne du pays, et elle répond qu'il est arrivé déjà à l'abbé Terrav de vouloir imposer une chose non existante. Il lui demande s'il existe dans 1 empire des écoles de vétérinaires, et elle se récrie : « Dieu nous « garde d'en avoir! a Finalement, elle se lasse du jeu et renvoie l'homme trop curieux et son questionnaire au feld-maréchal Munich.
Il n'insiste pas beaucoup. C'est que, en dépit de son intempérance irrépressible de langage et de gestes, elle lui impose
énormément. Et sans s'en apercevoir peut-être, inconsciemment comme toujours, il glisse avec elle sur la pente de la courtisanerie et de la flatterie avérée. Déclamant un jour, à son ordinaire, contre les courtisans et les flatteurs, il en vient à exprimer la pensée que l'enfer, à supposer qu'il en existe un, devrait réserver un coin particulièrement horrible et tourmentant pour les êtres vils et infâmes capables de jouer ces personnages auprès des souverains. Elle l'interrompt en l'interrogeant à son tour : « Voulez-vous me dire ce que l'on ra- « conte à Paris de la mort de mon mari? » Il reste interdit un instant, puis, sans répondre directement à la question, entreprend une dissertation sur les dures exigences imposées parfois aux personnes auxquelles leur rang élevé donne charge d'âmes... Elle l'arrête encore : « Il me semble que vous voilà « prenant le chemin, sinon de l'enfer, au moins du purgatoire. »
Une autre glissade, plus compromettante, conduit le philosophe et l'apôtre sur un terrain où sa mission risque de s'égarer entièrement. A la date du 6 novembre 1773, le chargé d'affaires français, Durand, mande au duc d'Aiguillon : « L'Im- « pératrice prend un plaisir très particulier à s'entretenir avec » Diderot... Sa conversation se passe sans témoins, et souvent « elle est très longue. J'ai dit à M. Diderot ce que j'attendais :< d'un Français. Il a promis d'effacer, s'il est possible, les « préjugés de cette princesse contre nous et de lui faire sentir « ce que sa gloire pouvait acquérir d'éclat par une union « intime avec une nation plus capable qu'une autre de rendre « justice à ses qualités éminentes et de n'avoir avec elle que « des procédés nobles. »
Le voilà en passe de jouer les d'Éon et les Lauzun, de devenir un simple courtier marron de la diplomatie officielle et de la politique! A entendre le témoignage des envoyés de Berlin et de Londres, il est loin de briller dans ce rôle. Solms affirme tenir du comte Panine que l'Impératrice a fait taire le diplomate improvisé, en l'engageant à laisser la politique à ceux qui ont charge de s'en occuper. Gunning croit savoir quelle a jeté au feu en sa présence un mémoire qu'il s'est avisé de lui remettre
de la part de Durand. La version de Durand lui-même, mettant aussi en scène l'officieux Grimm, qui ne pouvait manquer de se trouver mêlé à cet imbroglio, paraît plus vraisemblable. Nous lisons dans sa dépêche du 15 février 1774 : « J'ai quel- « ques preuves que M. Diderot et M. Grimm se sont comportés « comme je le désirais. La souveraine a reproché assez publi- « quement au dernier, mais en riant, de l'avoir traitée de k femme à préjugés contre nous, et le premier se trouvant au « chevet du lit de cette princesse, elle lui dit : Pourriez-vous « me donner un exemple du système dans lequel vous paraissez « être qu'il y a des méchants par principe? — Je le prends, « répondit-il, dans une classe éclatante : je nommerai à leur « tête le roi de Prusse. — Je vous arrête là, dit-elle, et elle « changea de conversation. »
Cela ne menait pas bien loin dans tous les cas, à supposer même que Catherine en soit venue dans un autre entretien, comme l'affirme encore Durand, à se plaindre elle-même de la méchanceté de Frédéric, qui Pavait mise dans une fâcheuse posture devant l'opinion contemporaine et devant le jugement de la postérité en l'engageant à partager la Pologne. C'était de l'histoire ancienne. Pour le présent, elle ne voulait certainement pas de Diderot comme négociateur. Elle s'en expliquait franchement et plaisamment avec Durand : elle trouvait son hôte à la fois trop vieux et trop jeune pour cet emploi, « avant « l'air d'avoir cent ans par certains côtés et dix par certains « autres » . Elle n'eut pas de difficulté à le détourner de cette voie scabreuse. Elle lui fit visiter ses établissements scolaires, et aussitôt il s'engageait avec la même ardeur sur cette nouvelle piste. Ce qu'on lui en montrait et ce qu'on lui en disait l'enchantait. Les plans et les statuts surtout, les uns pas tout à fait exécutés encore, les autres encore moins appliqués, lui paraissaient merveilleux. Il ne savait pas ou oubliait que le proverbe : Boumaga vsio tierpite, « Le papier souffre tout » , a, dans le pays où il a été mis au jour, un sens particulièrement expressif. Il faisait traduire aussitôt ces statuts et en projetait une publication qu'il devait, en effet, conduire à bonne fin
plus tard. Et il prêchait encore. Hélas! les idées qu'il jetait ainsi au vent devaient, même dans sa patrie, même dans les pays de plus haute culture européenne , attendre plus d'un siècle avant de germer et de donner leur fruit. Il prêchait l'instruction obligatoire ! Il prêchait la suppression du grec et du latin pour parer à l'encombrement des matières scolaires! On le laissait parler toujours. Plus tard, quand, de retour en France, il aura écrit son Plan d'une Université en Russie, vaste programme d'ensemble d'une éducation nationale (1), ce travail apprécié, commenté, utilisé en France et en Allemagne, ne trouvera en Russie que l'oubli ou le dédain et jusqu'à ce jour pas un traducteur (2) !
Des représentations théâtrales données par les élèves du couvent de Smolna et du Corps des Cadets fournissaient heureusement au philosophe une occasion plus favorable pour mettre en œuvre ses généreuses inspirations et ses brillantes facultés. Un de ses thèmes favoris : l'éducation par le théâtre, trouvait là une application aisée. Non content de développer de vive voix ses aperçus sur ce sujet, toujours infatigable, il adressait coup sur coup à l'Impératrice de longs mémoires, dont quelques fragments nous ont été conservés (3). On ne peut s'empêcher d'y admirer l'ingéniosité, la fécondité inépuisable en même temps que la force et la justesse instinctive de ce prodigieux esprit.
« J'avouerais à Votre Majesté » , écrivait-il, « que je serais « sinon fâché, du moins un peu soucieux d'avoir des enfants <■<■ qui jouassent aussi bien. Les pièces qu'on leur fait jouer ne « me paraissent nullement propres à exercer la sensibilité, à k inviter à la commisération, à la bienfaisance, et à former les a mœurs. Combien de propos qui blessent sur les lèvres de « ces jeunes bouches innocentes ! Il est de la plus grande importe tance de leur faire un petit théâtre qui leur appartienne. »
(1) M. Caro [Revue des Deux Mondes, novembre 1889) a eu tort d'y voir un projet d'organisation complet et définitif. Ce n'est qu'une esquisse.
(2) Comp. Bilbassof, Diderot a Saint-Pétersbourg , p. 117.
(3) Ils ont été publiés récemment par M. Maurice Tourkeux, dans Y Artiste, décembre 1888
Sur ce point, il avait chance d'être entendu. Catherine était d'autant mieux disposée à partager son sentiment qu'elle l'avait déjà éprouvé elle-même. Tout en faisant jouer à ses élèves Zaïre et Y Enfant prodigue, elle trouvait que l'amour y tenait trop de place, et elle avait fait appel à Voltaire pour obtenir précisément de lui ce petit théâtre imaginé par Diderot, où les jeunes intelligences trouvassent à s'exercer sans s'éveiller prématurément aux émotions dangereuses. Elle avait imaginé de son côté une adaptation convenable à ce but des principaux chefs-d'œuvre de la scène française. Mais le grand homme s'était récusé : il avait trouvé cette fois qu'on lui en demandait trop. Ce n'était pas un risque à courir avec Diderot : « Ce que « Voltaire n'a pas fait » , écrivait-il, « et ce qu'il eût mieux « fait que moi, je le ferai..., trop heureux de contribuer dans « une bagatelle à deux des plus belles et des plus grandes insti- « tutions qu'on puisse imaginer. » Et aussitôt il traçait le scénario d'une transcription des Femmes savantes : «... A la « place d'Henriette peindre une élève de Votre maison, lui « donner deux ou trois amies fort ridicules, introduire à la « place de Vadius et de Trissotin deux ou trois jeunes gens fort « ridicules aussi, leur opposer un père pupille et faible, un « amant très honnête et très bien élevé, et fourrer tout au trait vers une suivante très gaie, très mordante, qui se joindrait » au père pour défendre l'élève et sa conduite, écarter les k sots amants, faire donner la préférence à l'honnête jeune « homme... » , etc.
C'était parfait; mais tout cela n'avançait pas beaucoup les affaires de la philosophie ni celles de Diderot. Sans doute il se disait et il se croyait ravi de son séjour a Saint-Pétersbourg et de son Impératrice. Car elle lui appartenait maintenant. Il
n'était pas loin de croire qu'il l'avait découverte. Il la décrivait et l'expliquait à Falconet! Il s'amusait aussi énormément de ses visites au palais, d'autant qu'il y trouvait l'occasion de rencontres plus récréatives encore que ses tête-à-tête prolongés avec Catherine. A soixante ans comme à trente, et à Saint-Pétersbourg comme à Paris, il restait l'homme à qui, au sortir d'une orgie, le comte de Montmorin disait : « Conviens, Diderot, que « tu n'es un impie que parce que tu es un libertin » , et qui répondait : « Croyez-vous donc que je le sois à propos « de bottes? » En quittant l'Impératrice, il était heureux de s'arrêter dans son antichambre, et, après avoir péroré pendant trois heures, il avait encore quelque chose à dire à Anastasie Socolof, une charmante camériste, qui avait vu Paris et s'en souvenait, qui était devenue, depuis quelques années, la femme de chambre préférée de Catherine avant d'être son amie et sa confidente attitrée sous le nom de madame Ribas , et qu'il trouvait moyen de lutiner entre deux portes, en l'embrassant k dans le cou à côté de l'oreille (1) ». Catherine n'était pas moins aise, de son côté, d'avoir auprès d'elle cette autre chaudière toujours bouillonnante, mais point vide de cuisson comme celle de Grégoire Orlof, débordante au contraire d'idées et de sensations. Elle n'entendait pas s'en servir pour faire sa cuisine politique, ni à l'intérieur ni à l'extérieur : elle avait pour cela sa marmite où n'entraient que des ingrédients de son choix. Mais le spectacle en était fait pour l'égayer et lui procurer une agréable distraction. Seulement cette distraction, qui au mois de mars 1774 durait depuis cinq mois sans correspondre à aucun but précis, ne pouvait se prolonger indéfiniment. Il y uvait même une raison pour qu'elle cessât promptement : Catherine et son philosophe n'étaient pas seuls à Saint-Pétersbourg. Or, les appréhensions de Falconet ne s'étaient trouvées que trop justifiées. Dès le mois de décembre 1773, Grimm écrivait : « Il (Diderot) n'a fait ici aucune conquête, excepté « celle de l'Impératrice. Je n'étais pas inquiet de celle-là, mais
(1) Lettre au docteur Clerc, du 8 avril 1774. Diderot, OEuvres, t. XX, p. 48.
« tout le monde n'a pas la tête de cette grande femme et n'est « pas sensible et accoutumé comme elle au genre et aux « étrangetés. » La première apparition du philosophe à la cour avec les vêtements noirs qu'il ne songea pas à quitter avait déjà jeté un froid. Quelques années plus tôt, à Paris, interpellé à ce sujet par le comte de Broglie, qui lui demanda s'il portait le deuil de la Russie, il répliquait : « Si j'avais, monsieur le « comte, à porter le deuil d'une nation, je n'irais pas la chercher « si loin. » A Saint-Pétersbourg, les ripostes lui firent défaut. « Ses idées gelaient » , disait-il, « à soixante degrés au-dessous a de zéro. » Voltaire s'était déjà avant lui avisé de ce phénomène, écrivant à l'Impératrice : « Dès que vous aurez mis « la Russie au 30e degré au lieu des environs du 60e, je de « manderai la permission d'y venir achever ma vie. » Il échangea son costume contre un bel habit tout brodé que Catherine lui envova, mais les choses n'en allèrent pas mieux.
Nous ne savons ce qu'il faut croire du récit de Thiébaut au sujet d'une petite conspiration ourdie contre le philosophe par les gens de cour, qui l'aurait définitivement engagé à demander son congé. On l'aurait prévenu qu'un savant du pays se proposait d'entrer au discussion avec lui devant la cour assemblée pour lui prouver l'existence de Dieu. A l'heure indiquée, on fit cercle, et Diderot se vit en présence d'un personnage inconnu qui, sans autre préambule, lui dit :
Monsieur, ^— = », donc Dieu existe.
L'anecdote est peu vraisemblable. Malgré l'état du thermomètre, Diderot aurait trouvé de quoi répondre à une accusation d'athéisme avancée contre lui, et Catherine, qui avait lu les Lettres sur les aveugles à l'usage de ceux oui voient, et qui s'était plu à dire que sa vue s'en était affermie, devait, sans y avoir peut-être compris beaucoup, s'y être du moins édifiée à ce sujet. Le point certain est que l'hiver tirant à sa fin, Diderot comprit que son séjour sur les bords de la Neva, auquel en principe aucune limite n'était assignée, avait assez duré : en restant, il perdait son temps et un peu aussi de sa dignité.
Le départ fut triste. Il s'en allait l'esprit désorienté et les mains vides. De Y Encyclopédie il n'avait guère été question entre lui et l'Impératrice, et, sur le pied où il s'était mis avec elle, il avait à peu près perdu le moyen de faire appel à sa munificence : on s'était trop traité de grand seigneur à grande dame, de puissance à puissance! Sur ce chapitre, d'ailleurs, volontiers le philosophe eût fait personnellement abandon de ses calculs et de ses espérances. Mais il devait songer au retour, aux déceptions qu'il ne pouvait manquer de produire à Paris, aux récriminations qu'il devait y attendre. Et gauchement, maladroitement, la veille de son départ, le malheureux écrivain s'exécuta : il adressa une lettre d'adieu à l'Impératrice, se défendant d'accepter d'elle autre chose qu'un souvenir sans valeur, lui insinuant pourtant qu'un ambassadeur de la République des lettres ne voyageait pas aux frais de ses commettants. Puis il écrivit à sa femme :
« La veille de mon départ de Pétersbourg, Sa Majesté Im- « périale m'a fait remettre trois sacs de mille roubles cha- « cun... Si je prends sur cette somme la valeur dune plaque n en émail et de deux tableaux dont j'ai fait présent à l'Impé- « ratrice , les frais de mon retour et les présents qu'il est « honnête que nous fassions aux Nariskine... il nous restera « cinq à six mille francs, peut-être même un peu moins... »
Et à mademoiselle Voland :
« Je vous reviens comblé d'honneurs. Si j'avais voulu puiser «■ à pleines mains dans la cassette impériale, je crois que j'en ■■<• aurais été le maître; mais j'ai mieux aimé faire taire les « médisants de Pétersbourg... Oh! parbleu, il faudra bien que « vous me croyiez sur ce que je vous dirai de cette femme t extraordinaire, car mon éloge n'a pas été payé. Toutes ces « idées qui remplissaient ma tête en sortant de Paris se sont éva- « nouies pendant la première nuit que f ai passée à Pétersbourg; a. ma conduite en est devenue plus honnête et plus haute... »
II s excusait, le pauvre cher grand homme, de n'en avoir pas fait davantage; il plaidait auprès de sa femme et de son amie, tour à tour, la cause de son désintéressement forcé ; il lui trou-
vait des circonstances atténuantes : la lettre qui lui avait valu trois mille roubles et qui ne lui avait valu que cela, il lavait montrée à Grimm avant de l'envoyer à son adresse, et puis au ministre de Suède, le baron de Nolken : tous deux lui donnèrent l'assurance que l'Impératrice ne le prendrait pas au mol, qu'elle ferait son devoir comme il avait fait le sien. Il expliquait encore la nécessité où il se voyait de donner sa montre à M. Balla, un secrétaire que Catherine avait chargé de le reconduire, car il risquait de se perdre en route, l'éternel étourdi : « Écoute, ma bonne, si je donne ma montre à mon « conducteur, elle le saura, et d'ailleurs elle me sert si peu... « A présent tu sais tout, qu'en penses-tu? Crois-tu que Sa « Majesté Impériale s'en tienne strictement aux articles de « notre traité et ne fasse plus rien pour moi? »
Puis, à mesure qu'il s'éloigne de Saint-Pétersbourg, les idées — les idées mesquines et méprisables qu'il avait vues sans regret disparaître de sa tête facilement exaltée — y reparaissent et y reprennent corps de plus en plus nettement. Il devient de plus en plus affirmatif dans ses confidences à madame Diderot : « Je ne saurais me persuader que ce soit tout ce que nous « avons à attendre d'une souveraine qui est la générosité « même, pour laquelle j'ai fait, dans un âge assez avancé, « plus de quinze cents lieues, qui n'a pas dédaigné un présent, « et pour laquelle j'ai travaillé de toutes les manières pos- « sibles presque nuit et jour pendant cinq mois de temps. » Il a trouvé moyen, depuis son départ, de renouer les négociations au sujet de Y Encyclopédie. L'Impératrice a renvoyé le projet à un de ses ministres pour régler les détails matériels de l'exécution, et les fonds seront prochainement envoyés : « Il ne s'agit pas moins de quarante mille roubles ou deux « cent mille francs dont nous aurions la rente en tout d'abord « et ensuite en partie à peu près pendant six ans..., ce qui « arrangerait bien nos affaires. » Il faut seulement cacher la chose aux enfants, a qui nous tourmenteraient pour avoir de « nous des fonds » . Et puis la réussite de l'affaire n'est pas certaine. Pourtant, « en vérité, plus j'y pense, et moins je puis
" me persuader que cette souveraine qui est si grande en tout « me cède l'avantage sur elle en cette occasion, car il faut que « tu saches que c'est moi-même qui lui ai lié les mains et qui « ai arrêté sa bienfaisance » .
Il néglige d'apprendre à sa femme que pendant son séjour à Saint-Pétersbourg, et avant son départ, tout en logeant chez les Narychkine et s'y trouvant défrayé de tout, il a déjà puisé à plusieurs reprises dans la cassette impériale, pour des bagatelles, il est vrai, une douzaine de mille francs au total, d'après les témoignages locaux. Il a aussi reçu en partant une belle voiture anglaise, mais celle-ci s'est cassée à Mittau. Il espère mieux. Et c'est pourquoi, d'étape en étape sur le chemin qui le ramène à Paris, il ne néglige pas de secouer la générosité quelque peu endormie dont il attend le réveil. Il écrit à la souveraine en l'assurant qu'il fera de son mieux pour émerveiller ceux qui le questionneront à son sujet. Renchérissant sur Voltaire, il se dit Russe, l'étant devenu « par l'ingratitude de son « pays et par les bontés de l'Impératrice » . Et le lendemain de l'arrivée à Paris, quelle habile manière de présenter la scène du retour !
« Les talents et les vertus de Votre Majesté sont devenus « l'entretien de nos soirées. On veut tout savoir. — Elle a « donc bien de la noblesse dans la physionomie"? — On ne « saurait davantage. — Mais vous dites quelle est pleine de « grâce et d'affabilité?... — Tous ceux qui l'ont approchée « vous le diront comme moi. — Et vous ne trembliez pas en « entrant chez elle? — Je vous demande pardon, mais cela « durait peu, car on ne se souvenait jamais ni de son rang, ni « de sa grandeur; elle faisait oublier l'un et l'autre en un ci moment. — A-t-elle de la fermeté? — Elle m'a dit elle- « même que c'était dans les moments de péril qu'elle retrou- « vait son âme. — Aime-t-elle la vérité? — Tant, que je con- « damne au mortier d'Àmurat ceux qui n'oseraient pas la lui « dire. — Est-elle instruite? — Mieux de son empire, tout « vaste qu'il est, que vous ne l'êtes de vos petites affaires « domestiques. »
Des pages entières sont ainsi consacrées à l'énumeration des qualités multiples possédées par la femme extraordinaire chez qui le philosophe a trouvé « lame de Brutus avec les charmes de Cléopàtre » , ainsi qu'il l'affirme à la princesse Dachkof et le répète à mademoiselle Yoland, « la fermeté de l'un et la séduction de l'autre » . Hélas ! la fermeté de Brutus-Cléopâtre se manifeste en ce moment, au détriment du pauvre Diderot, par le refus, bientôt avéré, de donner satisfaction à ses vœux et à ses espérances. Au vrai, nous ne croyons pas que Catherine ait jamais songé sérieusement à donner deux cent mille francs pour la confection d'une nouvelle Encyclopédie (1). Ses grandes libéralités furent toujours réservées pour ses favoris. Encore y pourvoyait-elle principalement avec des dons en terres et en paysans, — qui, depuis l'annexion des provinces polonaises surtout, où le système des confiscations fonctionna en toute liberté, ne lui coûtaient rien. Elle prétendait entretenir ses bonnes relations avec la philosophie à meilleur compte, et elle y réussissait. En 1779, Diderot en fut réduit, « dans une de ces circonstances urgentes qui contraignent les « âmes les plus honnêtes à s'écarter des lois rigoureuses de la « pudeur» , à faire appel à la générosité de la souveraine pour une somme bien plus modeste de deux mille roubles. Elle s'exécuta avec bonne grâce cette fois et avec la délicatesse qu'elle sut toujours mettre dans ses petites largesses et qu'elle emplova savamment pour en doubler le prix : elle chargea Grimm de remettre la somme à Diderot, « qui connaissait « l'emploi qu il en ferait » . Cinq années plus tard, sur un avis reçu de Grimm, Catherine se préoccupa de mieux loger h Paris sa bibliothèque et son bibliothécaire. Diderot habitait depuis trente ans rue de la Vieille-Estrapade, au quatrième. La bibliothèque occupait l'étage au-dessus. Au dire de son médecin, ces quatre ou cinq étages à grimper compromettaient la santé du philosophe, qui souffrait de l'asthme. Catherine lui fit louer un bel appartement rue de Richelieu, au premier. Mais il
(1) Et encore moins 200.000 roubles, ainsi qu'on l'a avancé. Voy. Rambacd, Revue des Deux Mondes, 15 janvier 1877.
2iG LA SEMIRAMIS DU NORD.
n'avait pas de chance avec son impériale amie : douze jours seulement lui furent donnés pour jouir de sa nouvelle installation; le treizième jour, un étouffement l'emportait. Il avait cependant eu le temps de réfléchir sur la fragilité des liaisons contractées avec les grands de la terre et décrire cette phrase où perçait le fond des impressions que lui laissait son séjour à Saint-Pétersbourg — depuis qu'il en était revenu : « L'ennemi « le plus dangereux d'un souverain, c'est sa femme, si elle « sait faire autre chose que des enfants (1). » A quelque temps de là, Catherine faisait aussi ses réflexions en songeant à l'illustre mort, et elle en communiquait ainsi le résultat à Grimm : « J'ai trouvé dans le catalogue de la bibliothèque de Diderot « un cahier intitulé : Observations sur l'instruction de Sa A/a- « jesté Impériale aux députés pour la confection des lois. Cette « pièce est un vrai babil, dans lequel on ne trouve ni connais- « sauce des choses, ni prudence, ni prévoyance; si mon « instruction avait été du goût de Diderot, elle aurait été « propre à mettre toutes les choses sens dessus dessous. Il « faut qu'il ait composé cela après son retour d'ici, car jamais « il ne m'en a parlé. »
De part et d'autre le désenchantement était égal et complet. Du commerce intellectuel de ces deux êtres qu'on eût pu croire si rapprochés, il ne restait que la bibliothèque, acquise définitivement aux collections impériales ; mais celle-ci même avait une destinée mélancolique et décevante. Elle ne fut pas traitée comme celle de Voltaire, dont nous avons dit ailleurs le sort privilégié; transportée en 1786 à Saint-Pétersbourg, elle occupa pendant quelque temps une des salles de l'Ermitage, mais bientôt elle y parut encombrante. On prit le parti de la réunir à la bibliothèque publique, et les livres de Diderot, annotés par lui, y disparurent, disséminés entre les divers départements, impossibles à reconnaître aujourd'hui. Ce que dit madame de Vandeuil d'un exemplaire à part de Y Encyclopédie qui s'y serait trouvé, avec les textes supprimés par la cen-
(1) !Notcs marginales d'un souverain sur l'Histoire des Empereurs.
sure que Diderot aurait fait rétablir pour son usage, semble inexact. La perte n'en est pas moins grande. En 1792, madame de Vandeuil détruisait, devant les menaces de la Révolution, un dernier monument du glorieux passé : les lettres adressées par Catherine à son père, et en 1815 le Journal de l'Empire imprimait à Saint-Pétersbourg ces lignes dans un article de critique littéraire : « L'Impératrice de Russie fit venir M. Dideu rot à sa cour; après l'avoir vu et entendu, Eile n'eut rien de h plus pressé que de se débarrasser d'un hôte de cette espèce. » Du moins, quelques-uns des manuscrits du philosophe acquis par Catherine avec sa bibliothèque, dont six volumes naguère inédits encore, ont échappé au désastre. Ces six volumes copiés en 1874 par M. Godard, auteur d'un livre curieux sur Saint- Pétersbourg et Moscou, ont fait le mérite de la nouvelle édition des œuvres complètes du grand écrivain, publiée en 1875- 1877 (1). La France, que le philosophe accusait d'être mauvaise débitrice à son égard, a eu soin de s en justifier devant sa mémoire.