PRÉFACE
Les lecteurs du Roman d'une Impératrice savent que l'auteur s'est proposé de compléter ce volume par celui qui paraît aujourd'hui. Il ne croit pas devoir s'en justifier. Toujours important, quelle que soit la figure dont nous essayions l'évocation, le sens historique de Y entourage s'élargit avec les grands premiers rôles du drame humain : individualités fortes, tempéraments énergiques. Il vas'amplifiant, jusqu à une sorte de dédoublement de l'être moral à travers le milieu ambiant, où il semble alors qu'on aperçoive comme un prolongement, une continuation directe de cet être exubérant.
Catherine fut par excellence une individualité de cet ordre exceptionnel. De tout ce qui a constitué sa grandeur personnelle, son prestige et son charme, rien, on peut le dire, ne lui est venu par héritage : elle a tout conquis ou tout créé autour d'elle ; les palais qu'elle a habités, elle les a bâtis elle-même pour la plupart ; les hommes qu'elle a employés, elle a mieux fait que de les choisir, elle les a façonnés à son usage, un peu à son image aussi, conséquemment. Parmi ses collaborateurs, ceux mêmes qui ont apporté à son service le plus de valeur propre, d'initiative et même d'originalité, ont pu à bon droit être appelés par elle ses élèves : le génial Patiomkine en fut. Parmi ses admirateurs,
quelques-uns sont arrivés à s'absorber dans le culte professé pour sa personne jusqu'à non plus une abdication plus ou moins volontaire, mais un anéantissement réel de leur propre personnalité : ce fut le cas de Grimm. Aussi, en parlant de lui et des autres, c'est d'elle encore et toujours que j'aurai surtout à parler. Non pas qu'ils ne soient aussi intéressants par eux-mêmes : avec cet entourage que je vais essayer de mettre en lumière, ce n'est pas la Russie seulement, c'est l'Europe contemporaine tout entière, l'Europe politique, littéraire et philosophique, qui paraîtra là-bas, aux confins de l'Asie, dans la personne de quelques-uns de ses plus illustres représentants, et c'est le contact de deux mondes que j'évoquerai encore, en montrant Catherine au milieu de ceux qui ont contribué à sa grandeur.
Avant de le faire, j'ai voulu revoir les lieux où s'est passée cette existence unique, dont j'ai tenté de reproduire quelques aspects. J'espérais y trouver de son passage quelques traces plus expressives, plus voisines de la vie que ce qu'en peut donner à l'historien la lettre morte du document. Hélas! ce que j'y ai trouvé surtout, c'est — déjà! — le grand vide des choses disparues. Aux palais de Saint-Pétersbourg, à l'Ermitage même, rien, ou si peu de chose : incendiées sous le règne de Nicolas, les fastueuses constructions de Rastrelli ont été rebâties de fond en comble. Presque rien encore à Tsarskoïe : évanoui, le décor pompeux ou gracieux qui charma Ségur ; brisé, le cadre familier, où, sous l'œil bienveillant de la divinité chantée par Voltaire, la verve du prince de Ligne, la fantaisie de Patiomkine et la bouffonnerie un peu grossière de Narychkine se donnaient la réplique. Des parures nouvelles, d'impériales intimités plus récentes ont effacé cela, remplacé ceci. Plus heureux, Pierre le Grand a, toujours intacte sur la rive glacée que sut féconder son génie, sa maisonnette en bois de si héroïque
pauvreté et d'aménagement historiquement si suggestif. Les menus objets de toilette ayant appartenu au petit-fils de Catherine sont conservés religieusement à Tsarskoïe. Entre le petit-fils et le grand aïeul un abîme s'est creusé : les rancunes de Paul Ier, les remords d'Alexandre Ier ont passé par là. Le palais de Paul est devenu une école, et la chambre où le malheureux empereur a dormi la nuit du 12 mars 1801 a été convertie en chapelle expiatoire.
Toujours rien à Moscou, et, dans les environs, à Tsaritsino, des décombres marquant la place d'une des créations et d'une des demeures favorites de Catherine !
Hommes et choses vont vite en Russie : tard venu dans l'histoire et comme pressé de vivre, ce peuple semble appliqué à brusquer jusqu'à l'œuvre destructrice du temps. Cette grandeur et cette civilisation, vieilles d'un siècle et demi à peine, ont déjà des ruines !
Plus entière et reconnaissable, l'image de la prestigieuse souveraine m'est apparue dans la mémoire de quelques dévots du passé, pieux conservateurs de légendes et de traditions, qui, elles aussi, pourtant, vont s'effaçant. L'histoire doit hâter derrière elles son œuvre de reconstruction.
Je n'ai plus à revendiquer pour celle que j'ai entreprise la part d'intérêt que mes lecteurs ont bien voulu déjà lui reconnaître. Il ne me reste qu'à solliciter, pour ce que j'ai à y mettre encore d'effort personnel, la continuation d'une indulgence dont j ai éprouvé et apprécié le bienfait.