CHAPITRE PREMIER
I. Russes, Petits-Russiens et étrangers. — Premiers rôles et comparses. — Les Allemands. — IL Panine. — Un ministère de transition. — La lutte avec les favoris. — L'avènement de la politique personnelle de Catherine. — 111. Le prince Viaziemski. — Hliebof. — Libéralisme et esprit rétrograde. — Les Tchernichof. — IV. Bezborodko. — ■ Un déjeuner de grave conséquence. — Le factotum impérial. — Le triomphe du hahol. — L'influence des bas mal tirés sur la carrière d'un homme d'Etat. — V. Un autre Petit-Russien : le comte Razoumovski. — La suppression de Yhetmanat. — L'œuvre d'unification. — VI. Les collaborateurs étrangers. — Restoujef, Munich. — Un faiseur de madrigaux. — VIL Ostermann. — Keyserling. — Stackelberg. — Sievers. — Le second partage de la Pologne.
De 1788 à 1790, au cours de cette guerre de Suède, si imprudemment provoquée par elle, si vaillamment soutenue, la grande Catherine, ou Catherine le Grand, pour dire comme
(1) Archive russe, Documents divers, 1876, I; Arneth, Maria-Theresia und Joseph H; BilbaSSOF, Histoire de Catherine; Blum, Ein russischer Staatsviann (biographie de Sievers); Correspondance politique aux Archives du Ministère des affaires étrangères de France; Correspondances politiques publiées dans
Voltaire, eut, on le sait, des heures de cruelle angoisse. A un moment, les nouvelles firent défaut complètement, et l'on put croire que la flotte de Greigh avait sombré dans quelque irréparable désastre. Enfin un courrier de l'amiral arriva. Catherine se fit vite lire les dépêches. Avait-il joint, avait-il battu l'ennemi ? Pas encore, mais une rencontre était imminente : les deux escadres se trouvaient à une distance de douze lieues marines. Catherine regarda son entourage avec perplexité : une lieue marine, était-ce bien long? L'entourage demeura muet. Le beau Mamonof était là, qui, elle le répétait volontiers, savait tout sans avoir rien appris; il se taisait comme les autres. On décida d'envoyer à l'Amirauté, mais on était à Tsarskoïé et on dut attendre la réponse jusqu'au soir. On apprit alors qu'une lieue marine faisait sept verstes. Catherine eut un grand désappointement et un grand mouvement de colère contre son amiral : elle aurait voulu que ses navires et ceux du Suédois se touchassent , et le calcul fantaisiste de l'Amirauté doublait encore la distance réelle indiquée par Greigh (1). Voilà comment elle était servie et renseignée.
« J'ai fait la guerre sans généraux et la paix sans ministres » , disait-elle au lendemain de cette crise redoutable. Mélangée d'amertume et d'orgueil, la constatation n'était que juste et aurait pu même être étendue à la plus grande partie de son règne; mais Catherine aurait été mal venue à s'en faire un sujet de plainte contre la destinée, puisque le choix des capacités appelées à seconder ses propres efforts lui parut toujours à peu près indifférent, et qu'un homme en valait un autre à ses yeux. C'est le trait caractéristique de son étonnante
le « Recueil de la Société Impériale d'histoire russe » , vol. X, XIX, XXII, XXVI, XXVII, XXIX, XLVI, XLVII ; Correspondance de Munich, publiée par Biisching; Grigouqvitcu, Biographie de Bezborodko; Mémoires du prince Dolgoroukof, d'Engelhardt, Gretch, Garnovski, Komarovski, lord Malmesbury, Palero; Lasarevski, Etudes sur la Petite-Russie; Lebedief, Les comtes Panine ; Matériaux pour la biographie de Bezborodko, publiés dans 1' « |Archive russe » , 1875, II ; Journal de Saint-Pétersbourg ; Tchtema, Lectures, 1863; Solovief, Histoire de Russie, XXV; Terechtchekko, Biographie de ministres.
(1) La verste équivaut à 1,067 mètres, la lieue marine n'en mesurant que 5,555.
histoire au point de vue que nous abordons ici. Les hommes vraiment supérieurs furent rares dans son entourage ; on peut l'en croire innocente; mais de cette élite même, pas un n'est arrivé, elle régnant et gouvernant, à donner toute sa mesure, et, en ceci, on ne saurait méconnaître le résultat direct des idées et |des principes très personnels appliqués par elle à la pratique du gouvernement, comme aussi des particularités de son caractère. Parmi les qualités pouvant distinguer le collaborateur préférable d'une souveraine de son espèce, elle en apprécia une surtout : la souplesse. Celle-ci va rarement de pair avec un génie supérieur. Elle eut tout le goût du despotisme que comportait son état de samodierjitsa et tout le goût aussi de la fantaisie et du caprice que pouvait lui donner sa féminité : ce fut le vice capital de cette organisation intellectuelle. Mais ce fut une de ses vertus de tirer parti des défauts comme des qualités qui lui étaient propres sans prétendre au delà, et cela même conduisit encore Catherine à faire bon marché de la valeur intrinsèque des collaborateurs qu'elle employait. Elle eut tôt, en effet, l'occasion de se convaincre que la connaissance des hommes, la divination de leurs aptitudes et de leurs mérites n'était pas son fait. Son premier choix dans le haut personnel gouvernemental fut malheureux : il tomba sur Tieplof, — un franc coquin. Avec l'esprit oulrancier qui lui était propre, il n'en fallut pas davantage à la souveraine pour être assurée qu'elle trouverait des Tieplof partout, et qu'ainsi ce qu'elle avait de mieux à faire était de s'en rapporter à elle-même pour la bonne conduite de ses affaires.
Ces affaires pourtant étant aussi celles de la Russie, elle y trouvait trop de complexité et détendue, pour qu'il lui fût possible de réaliser, d'une manière absolue, le programme de gouvernement personnel ébauché dans son esprit dès le lendemain de son avènement au trône, et le plus exclusif, le plus absorbant, le plus compréhensif qui fut jamais. Elle eut donc des premiers ministres comme elle eut des commandants en chef de ses armées. Elle eut même, dans la personne de
Patiomltine , une manière de vice -empereur, à apparence demi-souveraine et dominatrice. L'apparence, à voiries choses de près, correspondait à très peu de réalité. Ces ministres, ces généraux, cet aller ego lui-même si imposant d'aspect, n'étaient pas seulement des instruments toujours tenus de court, toujours maniés avec plus ou moins de rudesse ou de discrétion par une main unique, toujours dans le cas d'être brisés du jour au lendemain, sans résistance possible; c'étaient encore, pour la plupart, des créatures à elle, jusque dans le sens littéral du mot, des êtres fabriqués en quelque sorte de toutes pièces par cette même main ouvrière, en portant la marque dans chacun de leurs gestes. Et c'est ainsi que l'histoire des hommes d'État et des hommes de guerre ayant illustré le régne de Catherine, est, pour une bonne part, sa propre histoire à elle.
Mais cet intérêt historique n'est pas le seul qui puisse nous engager à faire leur connaissance. J'ai essayé de le montrer ailleurs : à beaucoup d'égards la Russie actuelle n'est encore qu'un héritage direct et à peu près intact du grand règne. Et cela est vrai surtout, ou l'a été jusqu'à une époque très récente, en ce qui concerne le haut personnel gouvernemental. Les noms et les figures ont changé, les types sont restés immuables. Ce sont ces types que je vais tenter de mettre en lumière, et c'est une vue sur un monde très voisin de nous que nous prendrons en parcourant cette galerie.
Hommes d'État et hommes de guerre y figurant se laissent diviser sommairement en trois catégories : pur sang Russes, Petits-Russiens ou Polonais mâtinés pêle-mêle, et étrangers, les différences d'origne correspondant à des diversités d'aptitudes et de caractères assez prononcées. Quelques traits communs rapprochent les deux premiers groupes : natures à la fois frustes et singulièrement compliquées, avec un mélange bizarre de sauvagerie et de raffinement extrême, conséquent à une superposition particulière de races et d'influences distinctes; culture occidentale, greffée ici et là sur le virus asiatique dont le jeune plant moscovite s'est imprégné au cours d'un séculaire escla-
vage ; même indolence voluptueuse avec de brusques écarts de furieuse et exorbitante énergie ; même mépris oriental de tout ordre et de toute règle ; même insouciance du temps ; — même subtilité desprit aussi et même finesse associées à une décevante et trompeuse naïveté ; — même curiosité de toutes les formes du plaisir, même exubérance de tempérament et même fertilité d'imagination dans la recherche des voluptés savourées; — même flexibilité enfin se pliant avec une aisance jamais démentie à tous les changements d'état, de fortune et d'occupation, utilisable pour tous les emplois, docile à tous les caprices du maître, prête à aller au bout de 1 obéissance aveugle, passive, imperturbable, et apte pourtant toujours h se redresser, à remonter d'un bond la pente entière des déchéance encourues, des bas-fonds touchés du pied, et à prendre de redoutables revanches. Une plus grande richesse constitutionnelle et variété de ressources d'un côté, — le côté petitrussien, — grâce à un amalgame plus compliqué encore d'éléments originaires : agglomération cosaque où se sont égarées et fondues les épaves de toutes les races d aventuriers européens ; infiltration grecque et polonaise lentement extra vasée par-dessous le vieux fonds ruthène ; plus de consistance dans l'esprit, moins de consistance dans le caractère ; plus d'intelligence et plus de corruption. Quant aux étrangers, si nombreux qu'ils soient, ils tiennent relativement peu de place sous ce règne. Pas un personnage de premier plan parmi eux : ni ministre dirigeant, ni favori. Ils ne sortent pas, à une ou deux exceptions près, du rang de simples comparses. L'heure ne leur est pas propice. Pour réussir et se pousser au premier rang, il leur manque précisément cette qualité maîtresse si haut prisée par Catherine, cette souplesse docile et résistante à la fois, qui fit la fortune de Patiomkine et de ses émules. Allemands pour la plupart, de race mercenaire et domesticable, ils servent comme on les paye, courbent l'échiné, mais n'y montrent pas de grâce, plats et raides à la fois, tristes et renfrognés dans leur for intérieur, où ils cultivent un étonnant parterre de floraisons germaniques : senti-
mentalisme et orgueil féroce, brutalité et poésie, vertu bourgeoise et esprit philosophique, le tout s'accommodaut curieusement avec une carrière consciencieusement fournie de tchinovnik et de courtisan. Gardons-nous pourtant d'en trop médire, ainsi qu'on est disposé à le faire aujourd'hui en Russie. On a tort, car la Russie d'aujourd'hui, ce sont eux qui l'ont faite. Oui, cette Russie policée, cultivée, ouverte au commerce et à l'industrie, que l'Europe commence à connaître, ce sont eux qui l'ont pétrie de leurs mains laborieuses. Ils ont construit ses routes, creusé ses canaux et peuplé ses écoles. En mercenaires, oui, je viens de le dire, en gens que Ton paye et que l'on renvoie, leur besogne faite, soit. Encore est-il équitable, en signant leur feuille de route, de tenir compte de leurs états de service. Et puis, il y eut dans le grand empire slave, Catherine régnant, un rôle considérable supérieurement tenu par une personnalité d'origine étrangère et allemande : le sien. L'oublier serait commettre un singulier déni de justice envers elle-même et envers sa patrie.
Le grand homme d'État de la première moitié du règne, en tant qu'il a pu y en avoir, c'est Panine. Un pur sang Russe, en dépit de velléités de raccordement généalogique à une parenté italienne. Il s'est trouvé, au bon moment, des Pagnini à Florence, comme un peu plus tôt des Riron en France, pour se réclamer d'une communauté d'origine révélée à propos. Les débuts de Nikita Panine dans la vie politique, sa part dans les intrigues de cour qui agitèrent le règne d'Elisabeth, sont connus déjà de nos lecteurs (1). Parmi les ministres employés par Catherine, il fut à peu près le seul à avoir un passé, appor-
(1) Voy. le Roman d'une Impératrice, p. 146 et suiv.
tant ainsi à la direction des affaires des idées, et tout au moins des habitudes desprit, où elle pouvait apercevoir autre chose que le simple reflet de sa propre pensée. Aussi son ministère constitue-t-il une époque de transition, préparant les voies à cette absorption progressive du pouvoir que voulut et sut réaliser la souveraine, et qui réclamait d'autres collaborateurs. Ce fut une œuvre patiemment, savamment, imperturbablement poursuivie, et commencée dès la première heure. Au moment même du coup d'État, le 11/22 juillet 1762, un courrier était expédié au feld-maréchal Saltykof avec un ordre du collège des Affaires étrangères, contresigné par l'Impératrice, intimant au commandant en chef des troupes russes d évacuer dans le plus bref délai le territoire prussien, en vue de la paix que Pierre III avait décidé de conclure et à laquelle Catherine, conseillée par Panine, prenait le parti d'accéder également. Mais le même courrier fut porteur d'un billet de la main de Catherine elle-même, daté du même jour et conseillant au feld-maréchal de s'en tenir aux dispositions qu'il venait de prendre de lui-même, à la nouvelle des événements de Saint-Pétersbourg, et qui avaient eu pour objet, précisément, de faire reprendre aux troupes placées sous ses ordres leur marche en avant et de compléter l'occupation des provinces conquises. Panine eut gain de cause quand même cette fois ; il ne fut pas toujours aussi heureux. Un moment vint, vers la fin de sa carrière, où il ne conserva guère que les apparences décoratives d'une situation constamment battue en brèche par l'humeur impérieuse de la samodierjitsa et l'humeur frondeuse de ses favoris. D'avoir pu s'y maintenir jusqu'au bout, avec quelque décence, sinon avec un grand éclat, fut vin beau chefd'œuvre. Pour y réussir, Panine fut servi par de remarquables qualités de sang-froid, de tact et de ténacité, mais encore moins peut-être par ses qualités que par ses défauts. Son indolence proverbiale, la vie voluptueuse où il lui plut de s'oublier, l'insouciance faite pour moitié de scepticisme et pour une bonne autre moitié de paresse d'esprit, dont il lui agréa de se faire un système, l'y aidèrent davantage.
Tout en s'essayant d'ailleurs à lui faire échec et à le déloger peu à peu de la situation qu'elle lui avait faite, sauf à lui en conserver l'apparence, Catherine considéra assez longtemps son premier ministre comme un homme indispensable. — « Que voulez-vous que j'y fasse ? » répondait-elle brusquement aux Orlof lui dénonçant les incartades de Panine, ses assiduités auprès de la comtesse Stroganof, aux pieds de laquelle il négligeait les affaires d'État. « Je ne puis encore m'en passer. » — « L'Impératrice a plus besoin de moi que moi d'elle » , disait de son côté Panine au comte Chérémétief, dont il recherchait la fille, alors que Catherine avait destiné la riche héritière à l'un des frères du favori en titre. Les Orlof durent s'incliner encore; la souveraine dicta elle-même au chef de la famille une lettre de renoncement, et mademoiselle Chérémétief fût devenue comtesse Panine, si la mort n'était brusquement intervenue dans ce petit drame domestique.
« M. de Panin a naturellement de l'esprit, des manières « nobles, aisées, des semences d'honnêteté qui se développent « toujours à son honneur et avec le véritable ton de la sensi- « bilité. Il a de la capacité et de l'intelligence, un abord pré- « venant que ne déparent point la difficulté extrême qu'il a de « parler de suite et ses vivacités assez fréquentes et souvent « indiscrètes. Mais avec ces avantages il est loin d'être un « grand ministre. Son indolence et sa paresse sont au-dessus « de toute expression. Il passe sa vie avec des femmes et des « courtisans de la deuxième classe. Nulle expédition dans les « affaires, même celles de la première importance; tous les « goûts et les travers d'un jeune homme efféminé et volup- « tueux, peu d'instruction, une connaissance très imparfaite « des différents États de l'Europe, une prévention opiniâtre « dans le fond des choses, de l'inconstance dans ses pen- « chants et ses aversions pour les personnes, alliant le petit « esprit des détails minutieux à l'envie de tout voir en « grand, tandis qu'il oublie les objets majeurs..., livré à des «. commis qui abusent de sa facilité en blâmant hautement
les hommes d'état. 9
« son incurie... ; en un mot, n'ayant de tenue et de vérité nue « dans son asservissement à Sa Majesté Prussienne... »
C'est Sabatier de Cabre, écrivant de Saint-Pétersbourg au duc d'Aiguillon, en 1772, qui trace ce portrait assez peu flatteur. Et il n'est pas de parti pris , car il déclare le premier ministre incorruptible, en ajoutant : «Et c'est peut-être le seul Russe qui soit dans ce cas. » L'année d'après, son successeur, Durand, lui donne ainsi la réplique :
« Ce Panin est bon homme, mais indolent, mais paresseux, « et puis libertin, sans force de corps, sans vigueur et sans « courage d'esprit... Je connais ces Panin; je les ai vus très « petits. Le ministre était soldat aux gardes à cheval...; « alors l'impératrice Elisabeth voulut s'en servir pour autre « chose, et il ne se trouva pas propre à cette chose. On l'en- « voya en Suède. Il y resta pendant douze ans. Le sommeil, « la panse, les filles étaient ses affaires d'État. »
« Voluptueux par tempérament et paresseux par svstème » , écrit de son côté le chevalier de Corberon , un autre chargé d'affaires français, et il ponctue son appréciation dune anecdote piquante. C'est l'envoyé de Suède, Nolken , retenu à dîner par le ministre, qui s'excuse sur le besoin d'expédier des dépêches urgentes, et Panine qui prend son air ïe plus nonchalant pour lui dire :
— On voit bien, cher baron, que vous n'avez pas l'habitude des grandes affaires, si une expédition dérange votre dîner.
Nous avons d'ailleurs, pour contrôler ces témoignages concordants, l'emploi de la journée du ministre, noté en 1781 par le marquis de Vérac. A l'entendre , le comte Panine a coutume de se coucher vers cinq ou six heures du matin, « à cause d'inquiétudes aux jambes n . Il se lève à deux heures pour commencer une toilette que ses infirmités ont toujours rendue très longue. A quatre heures il est prêt pour recevoir les personnes qui l'attendent habituellement , mais aussitôt le dîner est servi, suivi d'une promenade en voiture ou d'une sieste d'une heure. A sept heures et demie le ministre reçoit sa société habituelle de compagnons de plaisir, et sa journée
est finie. « L'intervalle de six heures et demie à sept heures « et demie du soir, affirme Vérac , était le seul où on pouvait « lui parler affaires, et l'état de sa santé lui fournissait tou- « jours une raison plausible pour ne donner aucune réponse « positive. »
Et c'est encore, à peu de chose près, ce qu'en dit Laveaux dans ses Mémoires, généralement assez peu dignes de foi, d'ailleurs :
« Il aimait beaucoup la table, les femmes et le jeu; à force de manger et de dormir, son corps était devenu une masse de graisse. Il se levait à midi ; ses courtisans lui faisaient des contes gaillards jusqu'à une heure ; alors il prenait du chocolat, et commençait une toilette qui durait jusqu'à trois heures. Vers trois heures et demie il se mettait à table, et le dîner se prolongeait jusqu'à cinq heures. Il se couchait à six et dormait jusqu'à huit. Ce n'était pas sans peine que deux valets de chambre venaient à bout de le réveiller, de le tirer du lit et de lui faire prendre son aplomb sur les jambes. Lorsque la seconde toilette était finie, la partie de jeu commençait et ne finissait que vers onze heures. Le souper suivait le jeu, et le jeu recommençait après le souper. Vers les trois heures après minuit le ministre se retirait et travaillait avec Bakounine, premier commis de son département. Communément M. Panine se couchait à cinq heures du matin. »
Au moment du séjour du marquis de Vérac à Saint-Pétersbourg, Panine demeurait cependant l'homme sur lequel reposait officiellement le soin des relations extérieures du grand empire, et Joseph II, qui visite la capitale de l'empire du Nord vers la même époque, ne laisse pas de s'en étonner, en songeant à Kaunitz. « Cet homme , écrit-il à sa mère , n'est .« que paroles et peu de faits... C'est un entortillage d'idées et « d'expressions dont on ne sort point. »
Français et Autrichiens peuvent, il est vrai, être suspects de quelque malveillance à l'égard de ce partisan résolu de l'alliance prussienne. Un témoignage, par contre, qui, à ce point de vue, se défend contre tout soupçon, c'est celui des
envoyés anglais. Panine est bien leur homme comme il est celui de la Prusse. Or ils abondent dans le même sens. C'est Cathcart, en 1771, qui se plaint de l'extrême difficulté que l'on a à joindre et à entretenir le premier ministre : le matin il n'est pas visible, et l'après-midi il est à la promenade. L'Impératrice elle-même ne le voit, d'ailleurs, qu'une fois par semaine. La vraie raison qui engage la souveraine à maintenir ce ministre fainéant dans son poste se trouve précisément dans son indolence. Elle ne lui croit pas assez d'activité pour tenter une révolution au profit de Paul. C'est Harris, en 1778, qui, dans une dépêche adressée au chef du Foreign-Office, trace ces lignes : « Vous ne me croirez pas si je vous dis qu'en « vingt-quatre heures le comte Panine ne consacre pas plus « d'une demi-heure au soin des affaires qui lui sont confiées. »
Veut-on la note personnelle de Catherine dans ce concert? Elle est également expressive. ]Sous l'avons montrée ailleurs se divertissant un jour au jeu quelque peu macabre dont l'objet est de supposer de quoi sont susceptibles de mourir les personnes de son entourage. À côté du nom de Panine elle a mis : « Si jamais il se hâte. »
Pourtant, dans la liste passablement longue des ministres employés par la souveraine, celui-là semble, à tout prendre, appelé à faire encore la meilleure figure devant le jugement de la postérité. Harris, qui à un moment eut personnellement à se plaindre de lui, qui est allé un jour jusqu'à le soupçonner d'avoir voulu l'empoisonner avec une salade, ne peut s'empêcher de vanter l'honorabilité et l'intégrité de ses procédés, dans toutes les transactions où il paraît seul. Lui aussi le juge incorruptible. — « Parce que mieux payé par Frédéric » , a ajouté l'éditeur de sa correspondance. C'est ce qu'on en pensait à Versailles. Le point reste tout au moins douteux. Une réelle élévation d idées et de sentiments se fait jour plus d'une fois aussi bien dans la vie privée que dans la vie publique de cet homme singulier, à travers d'incontestables faiblesses et des avilissements trop visibles. Il en parait quelque chose jusque dans la correspondance de Frédéric lui-même avec son
envoyé à Saint-Pétersbourg-, le baron Solms. En 176 4, Frédéric insiste pour qu'on empêche les Polonais de se défaire de leur liberum veto. Et Panine de se rebiffer : pourquoi empêcher cette nation « de sortir de l'espèce de barbarie dans laquelle « la maintient cet abus de la liberté »? Une Pologne forte et fortement attachée à la Russie, voilà son idéal... En 1774, Frédéric ayant fait prévaloir le sien, Panine reçoit sa part des dépouilles de la malheureuse république démembrée : une dizaine de mille âmes polonaises dont l'Impératrice lui fait don. Il les abandonne à ses commis. Il n'entend pas tirer profit d'un marché qu'il a désapprouvé. Au moment où éclate la crise terrible de la Pougatchoftchina, écarté depuis longtemps déjà de la direction des affaires par l'influence croissante de Patiomkine, humilié, froissé tous les jours par ce rival qu'il juge indigne, il trouve une occasion propice de revanche. Le favori, « qui ne comprend rien, qui ne veut rien comprendre » , n'est pas homme à tenir tête à l'orage. L'audace et l'habileté dont il est capable ne se révèlent encore que dans les intrigues d'antichambre et les triomphes d'alcôve. Rien qu'en se croisant les bras, en gardant l'attitude passive qu'on lui a imposée, Panine est sûr d'être cruellement vengé. Il n'y songe pas. « Il faut sauver l'État, écrit-il à son frère, après quoi il « sera temps de céder la place aux favoris du jour et de s'en « aller pour tout de bon. »
Il ne s'en va pas à l'heure ainsi fixée, et c'est le malheur de sa mémoire. C'est à partir de ce moment surtout que son caractère et son esprit vont se dégradant dans cette situation de ministre sans fonctions qui redevient la sienne au lendemain de la victoire. Catherine en arrive à supporter impatiemment la sollicitude dont il entoure la famille de son élève, le prince héritier. « On dirait que mes enfants et petits -enfants « lui appartiennent plus qu'à moi. » La direction du département des affaires étrangères, dont il demeure chef titulaire, est officiellement remise en 1781 à Ostermann. Les ministres étrangers en sont avisés. II ne reçoit plus les dépêches, se dispense d'assister au conseil, congédie ses secrétaires, et ne
demeure à Saint-Pétersbourg, dit-il, que pour que l'Impératrice ait toujours devant les yeux un monument de son ingratitude. Il meurt deux années après, et Catherine lui consacre, dans sa correspondance avec Grimm, une épitaphe faite à souhait pour un monument de ce genre. L'homme qu'en 17G7 encore elle jugeait indispensable est dépouillé par elle de tout talent autre que celui d'avoir su faire valoir des mérites qui ne lui appartenaient pas : « Personne ne possédait mieux cet « art; dans un zest il se brodait un superbe habit de plumes « d'autrui, et moins il lui appartenait, plus il le prônait, afin « qu'on lui crût des entrailles paternelles pour son enfant « qu'un autre lui avait fait ordinairement. »
Un autre? L'un des Orlof sans doute ou Patiomkine. Assurément 1 humeur aventureuse des uns, le génie impétueux de l'autre s'accommodaient mal avec le voisinage d'un esprit froid et pondéré comme celui de Panine, et devaient finir par le mettre à l'écart; mais l'humeur et le génie de Catherine ellemême, tels que nous les connaissons, y contribuèrent encore plus activement. « Elle s'en est débarrassée , écrivait le mar- « quis de Vérac en 1781, par jalousie et par amour-propre, « pour qu'il ne fût pas dit qu'il a été pour quelque chose dans « les succès rêvés par elle. Dès qu'elle a cru pouvoir s'en « passer, elle a décidé de son sort. »
L'effacement, puis la disparition de Panine coïncidèrent avec le triomphe de la politique autrichienne sur les bords de laNewa, et la désagrégation définitive de l'alliance prussienne. Il n'y eut cependant pas entre ces deux événements une relation, directe au moins, d'effet à cause. Panine fut, il est vrai, le champion déclaré de cette alliance. « Ne craignez rien, « disait-il en 1763 à Solms, aussi longtemps que vous n'en- « tendrez pas qu'on ait transporté mon lit hors du palais... » Son lit demeura au palais jusqu'en 1783, mais son influence en fut absente bien avant cette date. En dépit de ses répugnances, le partage de la Pologne figure parmi les fastes de sa carrière; les deux autres, a-t-on observé méchamment, sont : l'échange du Holstein contre six vaisseaux que le Danemark
ne livra jamais, et — l'éducation de Paul. Cela compose une épitaphe qui vaut celle de Catherine.
Une cause accessoire du désaccord qui , dès la première heure, sépara la souveraine du ministre et dut aboutir à l'effacement définitif du second est à indiquer dans les idées libérales apportées au pouvoir par l'éducateur de Paul. Catherine y apporta bien les siennes ; mais nous sommes informés de ce qu'elle sut en faire. Panine se refusa à la suivre dans cette évolution rapide. On a parlé d'un projet de réforme constitutionnelle qu'il aurait élaboré en 1776 de concert avec la première femme du grand -duc. Au courant de cette année la grande-duchesse Nathalie mourut en couches, et des bruits sinistres circulèrent, mettant en cause la sage -femme qui avait assisté la princesse. « Il est certain, dit le prince Dolgo- « roukof dans ses Mémoires, que cette femme devint très ;« riche et que Patiomkine allait la voir. »
Ce qui est plus certain , c'est que, se détachant graduellement de l'idéal philosophique et humanitaire qui avait souri à ses jeunes années, et se fortifiant de jour en jour dans son goût pour le pouvoir personnel et direct , Catherine fut de moins en moins disposée à souffrir autour d'elle des hommes de la trempe desprit et du caractère de Panine. Pour les remplacer elle imagina et réalisa jusqu'à un certain point un type de fonctionnaires tout à fait nouveau, au moins en Russie : hommes simples, laborieux, ne s'occupant que de leur besogne, réfractaires à toute conception dépassant le cadre régulier de leurs attributions, honnêtes, relativement du moins, et dociles d'une manière absolue. Quand elle eut mis la main sur le prince Viaziemski et qu'elle l'eut installé à la place du procureur général de l'empire, elle pensa avoir touché au but.
Cette place était d'une importance extrême. Procureur général voulait dire alors chef de tous les procureurs particuliers attachés aux divers départements du Sénat et y représentant l'action immédiate du pouvoir central, c'est-à-dire du souverain. Or ces départements se partageant à peu près toute la haute administration du pays, leur chef se trouvait à la fois ministre des finances, ministre de la justice et à peu près ministre de l'intérieur. Le prédécesseur de Viaziemski,Hliehof, était une créature de Pierre III. Quand il occupa le poste, au moment de la mort d'Elisabeth, il avait déjà commis tous les méfaits qui motivèrent sa révocation. Il s'était arrangé, entre autres, avec la complicité d'un agent subalterne, Krylof, pour rançonner sans merci les marchands du gouvernement d'Irkoutsk. Comme moven de coercition Krvlof emplovait la torture. Un marchand soumis à l'estrapade demeura suspendu pendant trois heures et en mourut après avoir payé trente mille roubles, que Hliebof et son complice se partagèrent. Dénoncé en 1760, Krylof reçut le knout sur une des places d Irkoutsk et fut condamné aux travaux forcés à perpétuité ; mais Hliebof devint procureur général. En 1764 seulement, deux années après son avènement, Catherine eut connaissance des événements qui s'étaient passés dans sa province de Sibérie, ou tout au moins du rôle que son procureur y avait joué. Elle se contenta de lui enlever son emploi. Il reprit du service en 17 73, fit partie en 1775 du tribunal qui jugea Pougatchof, obtint la même année le gouvernement général de Smolensk, y ramassa en peu de temps un demi-million de roubles et se fit encore révoquer. Il mourut membre du Sénat dirigeant. Catherine n'était pas à même de regarder de trop près dans le choix de ses sénateurs. Le prince Viaziemski était une excep-
tion. Il passa bien pour s'être retiré du service deux ou trois fois millionnaire, après y être entré avec six couverts en argent pour tout avoir; mais il employa de longues années à .""" se faire cette fortune. Hliebof allait trop vite.
Fils d'un lieutenant de la flotte et élevé au corps des cadets, ayant servi dans l'armée et y ayant gagné le grade de quartiermaître général, Yiaziemski ne paraissait pas spécialement préparé pour les fonctions administratives et judiciaires qui lui furent destinées par Catherine. Le certificat de capacité qu'on lui délivra à la sortie de l'école, le seul qu'il ait jamais obtenu, portait : « Il connaît la géométrie et l'art régulier des k fortifications, peint le paysage en couleurs, parle et écrit « l'allemand, entend l'histoire générale, la géographie d'après » les cartes de Homann et l'histoire moderne, pratique un k peu l'escrime et danse le menuet. » Ce danseur de menuet montra pourtant un savoir qui lui valut pendant un quart de siècle la confiance et la faveur de son impérieuse maîtresse : il sut obéir. Il fit mieux : il personnifia aux yeux de Catherine une façon de comprendre les choses du gouvernement qui n'était pas la sienne, tant s'en faut, à son arrivée au pouvoir, mais à laquelle elle inclina de plus en plus à mesure qu'elle s'initiait à la pratique de son métier d'autocratrice. Il futl àme du parti conservateur et rétrograde, le chef de file des vieux Russes, l'adversaire résolu de toutes les réformes, l'ennemi juré de toutes les influences étrangères. La science, la littérature, les arts rencontrèrent également en lui tout le contraire d'un Mécène. Il eut des démêlés terribles avec la princesse Dachkof, dont il rognait le budget académique et dont il persécutait les publications. Il disait de tout mauvais ouvrier : « C'est un poète », ou : « C'est un peintre. » Cela n'empêchait pas Catherine de protéger à sa façon la peinture et même la poésie; elle imaginait apparemment qu'il suffisait qu'elle fût là pour le faire, et elle savait gré à Yiaziemski de l'encouragement qu'il lui donnait à n'en pas faire davantage. Il lui permettait de se montrer et de se sentir libérale encore, par voie de comparaison, il la réhabilitait à ses propres yeux de la défec-
tion dont elle ne pouvait pas ne pas se sentir coupable envers ses idées et ses inclinations d'autrefois, et, dans la crise morale qu'elle dut subir en s'en éloignant, il l'aidait à traverser les pas les plus difficiles. Elle le garda trente ans.
Un vrai Paisse celui-là aussi, comme Panine et Hliebof, comme également les Tchernichof, — du moins l'origine polonaise, assez douteuse, de ceux-ci passe-t-elle pour remonter au quinzième siècle. Noblesse ancienne, mais longtemps obscure. Ils sont toute une tribu. Les trois frères : Zahar, Pierre et Ivan, qui brillèrent sous le règne de Catberine, appartenaient à la branche cadette. L'aînée n'acquit de la notoriété que plus tard, avec cet Alexandre Tchernichof qui, chargé en 1811 d'une mission diplomatique à Paris, en profita pour visiter à la dérobée les bureaux du ministère de la guerre. Le baron Bignon, qui l'accompagna au retour sur le chemin de Varsovie et le plaisanta sur le gonflement extraordinaire de ses poches, ne se doutait pas de ce qu'elles contenaient. Ce diplomate à double emploi, à double fond pourrait-on dire, devint ministre sous le règne de Nicolas. Le chef de la branche cadette, Grégoire Pietrovitch, dut son élévation à son mariage avec Eudoxie Ivanovna Rjevski, qui fut la dernière maîtresse de Pierre Ier et que des rumeurs publiques ont rendue responsable de la mort prématurée du tsar. Se sentant atteint du mal qui devait l'emporter et dont il soupçonna l'origine, Pierre se serait contenté d'appeler le mari de la coupable pour lui dire « d'aller fouetter Eudoxie » . Eudoxie reçut le fouet, mais le tsar ne s'en porta pas mieux. Grégoire Pietrovitch eut quatre fils. L'aîné fut successivement ministre à Copenbague, à Berlin, à Londres, où il eut la célèbre rencontre avec M. du Châtelct, qui lui vit usurper sa place et qui la reprit en s'a — seyant sur les épaules de l'intrus; à Paris enfin, où il ne brilla pas davantage. Des trois autres, André, après avoir gagné la laveur de Catherine quand elle était encore grande-duchesse, disparut de la scène avant son avènement; Zahar, qui figura aussi parmi les intimes de la future Impératrice, faillit s éclipser également. Se trouvant, en juillet 1762, au quartier de
Frédéric, où Pierre III lavait envoyé avec des propositions do paix et d'alliance, il perdit la tête à la nouvelle du coup d'État et envoya sa démission. Catherine l'accepta, « puisqu'il ne vou- « lait plus la servir, elle et la patrie » . Elle fit grâce pourtant à l'étourdi, lui donna un régiment de la garde et le nomma viceprésident du collège de la guerre. Deux années après, en 1764, il compromettait encore sa fortune : à l'issue d'une délibération du collège au sujet d'un officier accusé de malversations, il s'enhardissait à apostiller le procès-verbal par ces mots : « L'Impératrice doit pardonner. » Catherine n'entendait pas qu'on régentât ainsi sa volonté et sa clémence. Ce fut Panine qui s'interposa pour sauver le coupable. L'ancienne faveur des Tchernichof lui semblait bonne à opposer à la nouvelle faveur des Orlof, tribu contre tribu. En 1772, en effet, Zahar et son frère Ivan s'unirent à lui pour préparer la chute de Grégoire Orlof; ils se retournèrent cependant aussitôt pour battre en brèche le crédit du premier ministre lui-même, qui leur parut barrer le chemin à leurs nouvelles ambitions. La lutte se prolongea jusqu'en 1780. Vint alors un troisième larron qui mit tout le monde d'accord : Zahar Tchernichof en lui enlevant la vice-présidence du collège de la guerre, et Panine en ne lui laissant que le titre honorifique de son emploi. Grégoire Orlof était remplacé et vengé par Patiomkine. Zahar alla gouverner Moscou, où il mourut quatre années après. Ivan s'en tira à meilleur compte. Catherine le nomma, elle n'aurait su sans doute dire pourquoi, à la présidence du collège de l'amirauté. Il avait fait par mer le voyage de Londres, y ayant accompagné son oncle Pierre en qualité de secrétaire : c'était son seul titre. La marine fut, il est vrai, gouvernée, après comme avant, par Alexis Orlof, qui n'y entendait pas davantage, mais qui savait choisir ses subalternes. Homme du monde accompli, d'ailleurs, et causeur agréable, Ivan Tchernichof fit l'ornement de la cour de Catherine. Paul, qui voulut avoir des marins à la marine, se décida à en faire un feld-maréchal. « Marin d'eau douce et maréchal d'eau salée » , dit-on alors.
L'ambition, une ambition inquiète, brouillonne, tracassière,
LES HOMMES D'ÉTAT. ig
était le ressort moteur de toute cette famille. « Ces gens » , écrivait Durand en 1773, « veulent toujours être ce qu ils ne « sont pas. Quand l'un deux a été procureur au Sénat, il a « voulu être dans le collège de l'amirauté; quand il y a été, « il a désiré être ambassadeur; devenu ambassadeur, il ne « s'est refusé à aucune sottise pour revenir à la marine, puis « pour être ministre des affaires étrangères. S'il réussissait, il « voudrait être souverain. » De ceci Catherine n'avait cure. Elle jugeait sans doute à leur valeur ces coureurs de places, • et s'entendait probablement à leur sujet avec Harris qui disait d'eux en 1782, esquissant pour le Foreign-Office un tableau de la cour de Saint-Pétersbourg : « Les Chouvalof, « Strogonof et Tchernichof sont ce qu'ils ont toujours été : « garçons perruquiers de Paris. » Sabatier reconnaissait cependant à Zahar des qualités d'administrateur, par lesquelles il « rachetait les horreurs d'une vilaine âme » . Quant aux prétentions qu'il affichait à devenir « un Choiseul russe » , elles lui paraissaient aussi impertinentes qu'à Cathcart, le prédécesseur de Harris
Un tout autre homme fut le successeur de Panine, en tant que Catherine jugea à propos de donner un successeur à son premier ministre. Un jour, — c'était en 1775, au moment du carnaval, — s'étant fait servir à déjeuner des bliny (espèce de crêpes), qu'elle jugea d'une saveur particulièrement exquise, Catherine eut l'idée généreuse de partager sa friandise avec ses secrétaires. 11 ne s'en trouva aucun : le carnaval avait fait des siennes. — Quoi? personne? exclama la souveraine, mécontente. — Si fait, il y avait bien quelqu'un dans l'antichambre, mais c'était le nouveau venu, le hahol.
Hahol! — le travail unificateur du temps a atténue le sens
méprisant de ce sobriquet dont, par aventure, le vrai Russe de la Grande-Russie se plaît pourtant aujourd'hui encore à couvrir le Petit-Russien né dans le voisinage du Boug ou du Dnieper, qu'il devine à son accent.
— Qu'il entre quand même! gronda Catherine. Autant celuilà qu'un autre. Le hahol entra. Il avait vingt-huit ans, il était gauche, portait une figure commune, ne parlait aucune langue étrangère et le russe avec le terrible accent du terroir. Mais il mangea les bliny de façon si gourmande, sa bouche lippue et ses yeux émerillonnés annonçaient une sensualité si franche, qu'un courant de sympathie le rapprocha naturellement de la grande sensuelle qu'était Catherine. Tout en le regardant faire, elle parla d'une loi dont le texte précis lui échappait. Sans perdre une bouchée et sans faire un effort de mémoire, il cita le texte. Elle voulut vérifier la citation. Placidement, le hahol indiqua le volume et la page. Elle fut émerveillée. C'était un homme précieux. Elle voulut travailler avec lui ce matin et les matins suivants. Il avait de l'accent, mais il corrigeait les fautes que sa plume agile surprenait dans la prose des secrétaires ordinaires de Sa Majesté. Il savait la grammaire et l'orthographe : c'était un trésor!
Il s'appelait Bezborodko.
Il descendait, paraît-il, d'une famille de transfuges polonais, les Ksiejnitski. Un de ses ancêtres ayant eu le menton enlevé par un coup de sabre reçut le nom de Bezborody ou Bezborodko (sans menton), dont ses descendants héritèrent. Us n'eurent guère d'autre héritage. Le futur chancelier d'État fut cependant élevé au corps des Cadets de Saint-Pétersbourg, mais les quolibets de ses camarades, poursuivant en lui le hahol qu'il était condamné à rester toute sa vie, semblèrent l'y vouer à un avenir obscur. Il végéta en effet dans des fonctions subalternes, là-bas, dans sa province, loin de la capitale et de ses larges horizons. En 1764, à sa sortie de l'école, il se faisait admettre, non sans peine, dans la chancellerie de Roumiantsof, nommé récemment gouverneur de la Petite-Russie. Dix ans plus tard, Catherine s'avisa que les rapports qui lui
venaient de ce côté étaient mieux rédigés que ceux quelle recevait d'ailleurs. «Vous devriez bien m'envoyer quelques-uns de vos secrétaires » , écrivit-elle à Roumiantsof. Roumiantsof envova Zavadovski et Bezborodko. Zavadovski se poussa vite en avant, jusqu'à une fortune éblouissante, quoique éphémère : de 1775 à 1776, il occupa le poste de favori. Bezborodko demeura d'abord relégué dans l'ombre : il n'était qu'un hahol. Un hasard heureux, celui que nous venons de dire, décida de son sort. Il sut à partir de ce moment se rendre indispensable. Chargé officiellement du service des pétitions adressées à 1 Impératrice, il fut l'homme de toutes les besognes et particulièrement des besognes délicates. Dans sa correspondance avec Grimm, Catherine, en parlant de lui à cette époque, dit habituellement : « mon factotum » , ou simplement « factotum » . Il sut aussi se rendre utile et agréable à l'homme du jour qui, par une exception unique dans l'histoire de Catherine, devait être également l'homme du lendemain : Patiomkine le protégea. En 1778, le Journal de la Cour le montre invité vingt fois à diner chez l'Impératrice avec des personnages de marque. Une fois même, il prend place à la table de la souveraine. Mais c'est après la chute de Panine seulement qu'il prend rang définitivement dans les hautes sphères de la cour et dans la politique active. En présence d Ostermann, qui est une nullité absolue, la direction du département des affaires étrangères échoit en réalité à Patiomkine, qui ne se tire d'affaire qu'en utilisant Bezborodko, nommé au poste de secrétaire d'État. Toutes les négociations réclamant un peu de dextérité passent par ses mains; tous les expédients auxquels la souveraine et le favori ont fréquemment besoin de recourir pour la conduite de la politique extérieure sortent de sa tète. Les grandes conceptions ne sont pas de son ressort. Pourtant il met en avant, et très tôt, dès 1776, l'idée de l'annexion de la Crimée et en démontre la possibilité.
Cette situation dure jusqu'en 1791, époque à laquelle la mort de Patiomkine et l'ascendant croissant de Zoubof relèguent ce précieux collaborateur au second plan. Entre
temps, le hahol est devenu comte du Saint-Empire et s'est enrichi rapidement. Entre autres sources de revenu, il a eu les fonds du département des postes qu'il maniait sans en rendre compte. A la mort de Catherine, il possède 16,000 paysans, des salines en Crimée, des pêcheries dans la mer Caspienne, une opulence énorme.
Doué d'une prodigieuse facilité de travail et d'une présence d'esprit également remarquable, Bezborodko eut besoin de lune et de l'autre pour soutenir sa fortune, car il mena toujours de front la vie d'un homme occupé avec celle d'un débauché livré à tous les plaisirs, joueur effréné et coureur de ruelles. Il a passé, bien entendu, comme tant d'autres, pour avoir eu les faveurs passagères de Catherine. Sans beauté, ni grâce, ni esprit, il ne possédait cependant aucune des qualités qui déterminèrent habituellement le choix de la souveraine. Il fut un amoureux copieux et brutal. Le roman de sa vie, c'était son harem, toujours abondamment pourvu et fréquemment renouvelé. En juin 1787, Garnovski note dans l'espèce de journal qu'il adresse à Popof, l'homme de confiance de Patiomkine :
« En vertu d'un firman reçu par elle, la première en rang « du sérail de Reis-Effendi (Bezborodko), Marie Aleksieïevna « Grekof, a daigné se mettre en route ces jours-ci pour Moscou, « sous la conduite du Kislar-Aga (eunuque noir), M. Roubane, « et d'une nombreuse suite placée dans deux carrosses à i« quatre places et dans beaucoup de voitures à la russe. » Deux mois après, il écrit encore :
« Il y a quatre jours est revenu ici d'Italie le chanteur ;« Capascini et a amené avec lui, pour Bezborodko, deux « jeunes Italiennes. Elles ont été essayées, mais je ne sais si « toutes deux seront reçues dans le sérail. »
Catherine tolère tout cela. Elle signe de sa main un oukase qui confère la croix de Saint-Vladimir à M. Roubane. Elle sourit quand, se prenant un jour de querelle avec son collègue, Ostermann vient à lui reprocher, en plein conseil, cette orgie continuelle de beautés entretenues à grands frais. Quant à
Bezborodko, il hausse les épaules, et- faisant allusion aux infortunes conjugales du ministre, qui sont de notoriété publique, il répond qu'il aime en effet les filles parce qu'il est plus aisé de s'en défaire que d'une femme légitime, alors même qu'on la sait être une p... Il a, lui, la ressource de changer souvent ses Italiennes. Et Catherine l'y aide parfois. Elle fait partir de Saint-Pétersbourg la chanteuse Davia, à laquelle il donne 8,000 roubles (40,000 francs) par mois, et qui le trompe avec la ville et les faubourgs. L'Italie n'a d'ailleurs pas ses préférences exclusives. 11 couvre d'or la célèbre actrice russe Sandounova qu'il remplace par la danseuse Karatyguina, dont il a une fille. Il marie cette fille à un conseiller d'État, lui donnant en dot une maison à Saint-Pétersbourg et un domaine de 80,000 roubles de revenu. La Karatyguina fait longtemps les honneurs de la datcha, voisine de la capitale, où tous les amis du ministre sont conviés avec leurs maîtresses à des fêtes magnifiques et où, par une autorisation spéciale de la souveraine, le canon est tiré en l'honneur de la joyeuse compagnie. Un soir, jouant au whist avec Roggerson, Bezborodko se divertit à faire annoncer par des salves les renonces dont se rend coupable le médecin de Sa Majesté.
Mais le hahol qui était et qui demeure en lui, dans les replis intimes de son âme et de sa chair, ne trouve pas encore son compte à cette débauche fastueuse. Tous les samedis, quittant le costume somptueux constellé de diamants, sous lequel on le voit à la cour, le factotum de Catherine court à d'autres plaisirs. Vêtu d'une simple redingote bleue, coiffé d'une casquette ronde sans visière et lesté d'une somme invariable de cent roubles, il disparaît pour trente-six heures. En hiver, on a chance de le rencontrer, vers cinq heures du matin, au bal masqué du Français Lion, que fréquente la lie de la populace pétersbourgeoise. Un courrier de l'Impératrice, qui le cherche depuis la veille, l'y découvre une fois ivre mort. En un clin d'œil il a retrouvé sa raison ; il se fait porter chez lui, puis inonder d'eau froide, puis saigner aux deux bras, puis habiller et jeter dans un carrosse qui le conduit au palais. En
arrivant, il a l'esprit entièrement lucide. Mais l'Impératrice lui demande des nouvelles d'un projet de loi qu'elle attend avec impatience. Il répond que le projet est prêt, tire un papier de sa poche et commence une lecture, fréquemment coupée par les marques d'approbation de la souveraine.
— C'est parfait, finit-elle par dire, mais donnez -moi le texte ; je veux le revoir à loisir.
Il pâlit, balbutie et tombe à .genoux en implorant la clémence impériale. Le texte n'existe pas ; la feuille qu'il tient entre les mains est une feuille blanche ; il n'a pas lu, il a improvisé (1). Elle pardonne, mais à la longue son indulgence mêlée d'admiration finit par se lasser. Bezborodko vieillissant devrait, pense-t-elle, renoncer à ses tours de force. Lui pense sans doute qu'elle ne prêche pas d'exemple. Il ne change rien à ses habitudes. Gêné par les dehors empruntés de correction et de raideur officielle que ses fonctions lui imposent, mal à l'aise jusque dans ses vêtements de cour, l'habit à la française enveloppant de travers son épaisse taille de paysan grossièrement équarrie, les bas de soie pendant sur ses jambes mal faites, toujours gauche, maussade et taciturne au milieu du décor impérial dont il est appelé à faire partie, il a besoin de donner périodiquement une détente à son tempérament de rustre génial. Avec ses compagnons de plaisir, avec ses inférieurs, il retrouve sa liberté d'allures, sa verve naturelle et sa grosse gaieté aux échappées triviales et cyniques. Bon enfant dans le fond. Son antichambre se peuple tous les matins d'une foule de Petits-Russiens attirés à Saint-Pétersbourg par son étoile, en quête d'une situation ou d'une faveur. Un jour, occupé à expédier ses audiences, il est frappé par un mouvement et un bruit inusités qui se produisent dans une salle
(1) Gretch, Mémoires, p. 331. Ce genre tic prouesses est tout à fait dans le génie slave. Un tour de force analogue a été attribué vers la même époque à un certain Viesnitseief, chef de la chancellerie du gouverneur Kretchetnikof à Kalouga. (Moskvitianine, 1842, t. I, p. 478.) Un des orateurs les plus marquants de la fameuse diète polonaise de 1788-1792, le prince Sapieha, passait pour s'enivrer toutes les nuits. Le jour venu, après s'être entouré la tète avec des compresses d'eau froide, il improvisait ses plus éloquentes harangues.
d'attente où il avait fait défense d introduire personne. Un naturel de son pays, candidat fraîchement débarqué à une place vacante, y avait cependant pénétré, et, y trouvant sans doute le temps long, trompait son ennui en poursuivant une mouche. Il s'était peu à peu animé à cette chasse que l'agilité de la bestiole rendait infructueuse, et il allait, bousculant les meubles, ravageant les tentures. La mouche en vint à se poser sur un vase précieux en porcelaine de Sèvres. Un coup de poing formidable, et le vase vole en éclats, tandis que la mouche reprend sa course, intacte. Au même moment, une voix railleuse interpelle 1 auteur du désastre :
— Coup manqué, hein ?
Le Petit-Russien se retourne et croit sa dernière heure venue en apercevant le tout-puissant conseiller de l'Impératrice. Mais la voix continue :
— Allons, venez causer ; nous tâcherons de faire en sorte que vous attrapiez au moins la place.
Particularité bizarre : ce béotien est un amateur et un protecteur zélé des arts et des lettres. Le mobilier que l'on trouva dans ses diverses maisons, au moment de sa mort, fut estimé à 4,000,000 de roubles, indépendamment dune galerie de tableaux, une des plus belles qu il y eût en Russie. Il avait acheté en 1796 un lot de toiles et de marbres de grand prix, recueilli à Paris pendant la tourmente révolutionnaire par le comte Golovkine. On y voyait 1 Amour, sculpté par Falconet pour madame de Pompadour. Une intimité étroite lia Bezborodko avec trois écrivains de talent, qu'il encouragea toujours et aida fréquemment de sa bourse. Avec Lvofd abord, « le Chapelle russe » , comme l'a appelé Grot, le traducteur d Anacréon, et l'auteur de quelques poèmes erotiques facilement rimes. La muse et la façon de vivre du poète s'accordaient avec les goûts et les habitudes du factotum. Par Lvof, Bezborodko connut Dierjavine. Dans la correspondance de ce dernier, qui a été publiée, neuf lettres adressées à Bezborodko se rencontrent qui sont toutes de requête ou de remerciement pour une faveur déjà obtenue. Quoique prenant de toutes les mains et
mangeant à tous les râteliers, Dierjavine resta toujours un besogneux. Ce fut à la' demande de Bezborodko que Catherine récompensa, par un don de 4,000 roubles, le chanteur de « Felitsa » , et ce fut grâce à son intervention qu'elle consentit à ne pas punir, en 1795, l'auteur d'une ode « Aux maîtres et aux juges » , où sa censure avait découvert des tendances jacobines. Cela n'empêcha pas Dierjavine de faire tonner de temps à autre ses alexandrins contre l'existence sardanapalesque des puissants du jour, celle de Patiomkine et de Bezborodko, dont il était le premier à réclamer sa part ; comme aussi d'insister dans plus d'une strophe oublieuse des devoirs de la reconnaissance et de l'amitié, sur la puissance de l'aveugle fortune se jouant du talent et du mérite dans l'élévation des hommes. Chemnitzer , enfin, le premier fabuliste russe à la manière européenne, le précurseur de Krylof, mort en 1784, à l'âge de quarante ans à peine, eut, dans sa courte carrière, à se louer de la faveur du Mécène petitrussien.
Un observateur aigu et un appréciateur assez sévère, en général, des choses et des hommes faisant partie du gouvernement de Catherine pendant les dernières années de son règne, le comte Rastoptchine, se montre plus indulgent que Dierjavine pour les talents et les mérites de Bezborodko. Tout au plus a-t-il à lui reprocher son fâcheux entourage. Les gens qui en font partie n'ont, dit-il, d'autre occupation que de boire, manger, et se tenir constamment sous les yeux du maître, qui en est venu à les considérer « comme des meubles de sa maison » . Rastoptchine, il est vrai, est lié avec Simon Vorontsof, le noble exilé de Londres, qui de son côté se sert volontiers de Bezborodko, après avoir servi sa fortune. Garnovski, dans une de ses lettres à Popof, désigne Bezborodko comme « le cheval de selle de Simon Romanovitch » . Et il faut aussi reconnaître quelque poids à l'appréciation du marquis de Vérac, écrivant au sujet de Bezborodko et de son collaborateur Bakounine : « Quand on est témoin, comme je le « suis, de la vie dissipée à laquelle ils sont livrés journelle-
« ment, l'étonnement n'est pas que les affaires se fassent mal, « l'étonnement est qu'elles se fassent. »
Ce qui plaide pour le factotum en présence de ces témoignages contradictoires, c'est surtout la façon dont il est remplacé. En réalité, Catherine ne s'avise de trouver ses services insuffisants qu'au moment où elle s'est résolue à agréer ceux de Zoubof. Bezborodko tient d'abord tête au favori. Un jour, à Tsarskoïé, l'Impératrice affectant des airs d'ennui et de mauvaise humeur pendant la lecture d'un rapport qu'il lui fait, il s'arrête, ramasse ses papiers et fait mine de s'en aller. Catherine s'excuse, et la paix est faite. Mais le favori fait de rapides progrès. Markof, le secrétairede Bezborodko pour la correspondance française, le quitte pour s'attacher à Zoubof. C'est une grosse perte. Markof a fait un long séjour à Paris et s'y est initié aux finesses du langage diplomatique en usage dans les cours européennes . Il gagne à sa défection , en fort peu de temps , le titre de comte, les croix de Saint-Alexandre et de Saint-Vladimir, quatre mille paysans en Podolie, et des dons nombreux en argent, dont il a grand besoin pour subvenir au luxe de mademoiselle Huss, la très célèbre, très jolie et très tapageuse actrice française, avec laquelle il vit quasi maritalement.
Nommé, après la mort de Patiomkine, en 1792, négociateur de la paix avec la Turquie, Bezborodko retrouve encore quelques heures d'importance et de prestige. Les fêtes qu il donne à cette occasion évoquent le souvenir de celles où se complaisait naguère la magnificence du conquérant de la Crimée.-Mais en revenant de Jassy, il s'aperçoit qu'avec le titre de vice-chancelier qu'il possède maintenant, il n'a plus d'emploi : les affaires de son ressort ont été, pendant son absence, distribuées aux créatures de Zoubof. Un procédé habituel à Catherine. Il s'humilie définitivement devant son rival, s'adressant à son intervention pour obtenir la charge vacante de maître de cour. Il va travailler avec lui, comme il faisait anciennement avec l'Impératrice, et prête une oreille respectueuse aux divagations et aux observations impertinentes de ce jeune homme de vingt-quatre ans. L'échiné est souple chez
le hahol sous l'écorce rude. Il parle, il est vrai, de prendre son congé ; il annonce à Vorontsof l'intention où il est de s'effacer entièrement devant le nouveau « ministre universel » que Catherine s'est donné ; mais il tarde à s'y résoudre, et pour cause : le démembrement de la Pologne s'achève en ce moment, et il y a du butin à recueillir, dont il entend bien avoir sa part. Gaspilleur, mais âpre au gain, ce paysan du Dnieper ! On le réduit, cela va de soi, à la portion congrue : les gros morcceaux sont pour Zoubof et pour ses amis, à qui l'Impéraratrice prétend faire revenir la gloire et aussi le profit de l'œuvre poursuivie sur les bords de la Yistule. Et il en a des cris de rage, des bondissements de colère sauvage. N'est-ce pas lui qui a conseillé de donner la direction de l'entreprise au vieux Roumiantsof ? N'est-ce pas lui qui a désigné, pour la conduire, Souvorof, oublié dans un coin? Il se soumet pourtant encore et toujours. Il va jusqu'à prendre souci des apparences ; il court après l'ombre d'un pouvoir qui n'est plus le sien; tous les jours il envoie son carrosse, un carrosse vide, à la porte du palais impérial, dont il ne franchit plus que rarement le seuil. Parfois il pénètre même jusque dans le cabinet de toilette de la souveraine qui sert de salon d'attente ; on l'annonce, mais il décline l'honneur qui lui est offert: il n'a rien de particulier à communiquer à Sa Majesté. Catherine, qui, elle aussi, ne déteste pas la menue monnaie et la perfide coquetterie des apparences, insiste-t-elle pour le recevoir, et la fameuse chambre à coucher, qui a vu tant de fois l'Impératrice et son conseiller discutant les plus graves intérêts de l'État, les revoit-elle encore dans un tète-à-tête, qui met aussitôt la cour et la ville en émoi, ce sont des propos banals qui s'échangent entre eux. Comme autrefois, Bezborodko tire de sa poche quelque feuille de papier, — et c'est une lettre gamine de son jeune ami, le prince Kotchoubey, qu'il a fait nommer ambassadeur à Constantinople et qui s'y occupe de toute autre chose que de la reconstruction de l'empire grec (1).
(1) M. Grigorovitch, auteur d'une savante Biographie de Bezborodko, qui a paru d'abord dans Y Archive russe (1875-77), contestant sur ce point les données
Les choses vont ainsi jusqu'au moment où, dans cette même chambre remplie de l'effarement et du bouleversement brusque de la mort, les courtisans blêmes s'inclinent devant un nouveau maître. Sur de la bienveillance de Rastoptchine, que ce moment rend tout-puissant, Bezborodko est des premiers à y paraître. Paul lui fait bon accueil. Soupçonne-t-il en lui le porteur du terrible document dont on a tant parlé, instrument de sa déchéance, testament exhérédateur? Ce document existe-t-il, et Bezborodko achète -t-il la faveur du nouvel empereur en le lui livrant? Nous aurons plus tard à revenir sur ces questions. Disons par avance qu'elles ne paraissent pas jusqu'à présent comporter de solution positive. Paul se montre grandement généreux envers l'ancien serviteur digracié de sa mère ; peut-être est-il simplement aise de s'attacher un homme d'expérience rompu aux affaires et ennemi de Zoubof. Bezborodko reçoit la charge de grand chancelier, le titre de prince et d'altesse héréditaire, cinq ou six lieues carrées de terrains appartenant à la couronne dans le gouvernement de Voronèje, la ville de Dmitrief avec un domaine énorme dans le gouvernement d'Orel : il arrive à posséder jusqu'à 45,000 paysans, — ce qui ne l'empêche pas de s'endetter avant de mourir.
Il meurt en 1799, laissant le souvenir d'un homme habile, point méchant, mais au demeurant peu estimable, d'une intelligence heureuse, quoique nullement d'ordre supérieur, et d'un caractère médiocre. Son passage aux affaires ne laisse apercevoir la trace d'aucune idée directrice qui lui fût personnelle. Il détesta la France et se montra adversaire résolu d'un rapprochement avec cette puissance; mais à cet égard même son antipathie — recul instinctif, peut-on croire, d'un naturel grossier au contact d'une culture dont la délicatesse le blesse
que nous empruntons aux Mémoires de Gribovski et à la Correspondance de Bezborodko lui-même, veut que celui-ci ait occupé, jusqu'à la tin du règne de Catherine, une place privilégiée dans la confiance de la souveraine. JSous ne saurions adopter cette opinion. Certains passages des lettres adressées par Bezborodko à Simon Vorontsof prouvent à l'évidence qu'il n'était plus au courant des affaires importantes ayant trait à la politique extérieure ou intérieure de l'Empire.
ou l'inquiète — ne faisait que répondre aux inclinations également naturelles, quoique autrement motivées, de Catherine. Manquant d'élégance, ce qui lui faisait sans doute supporter impatiemment celle d'un ambassadeur tel que le comte de Ségur, il manquait aussi de prestige, ce qui empêcha probablement Catherine de le supporter plus longtemps. Ses bas mal tirés furent les ennemis de l'alliance française, mais aussi de sa propre fortune.
L'entourage de Catherine compta dans ses rangs un autre Petit-Russien, qui, avec un rôle bien inférieur, y occupa beaucoup de place. Le comte Cyrille Razoumovski était frère cadet d'Alexis, le favori et l'époux supposé d'Elisabeth. Fils d'un paysan de l'Ukraine, Grégoire Razoum, celui-ci débuta à Saint- Pétersbourg dans les chœurs de la chapelle impériale, qui n'avaient rien de commun avec ceux d'une autre chapelle célèbre, et où sa belle voix attira sur lui l'attention de la souveraine. Cyrille suivit la fortune rapide de ce beau chanteur. A quinze ans, après quelques études lestement achevées à Berlin auprès du mathématicien Euler, il devenait gentilhomme de la Chambre; à seize ans, comte du Saint-Empire; à dix-sept ans, chambellan et cordon de Sainte-Anne; à dixhuit ans, grand cordon de Saint-Alexandre et — président de l'Académie des sciences ! L'année d'après, il épousait Catherine Narychkine, cousine de l'impératrice Elisabeth et la plus riche héritière de Russie, et continuait de monter en grade. Il fut lieutenant général, aide de camp général, colonel d'un régiment de gardes, et, à vingt-deux ans, hetman des Cosaques de la Petite-Russie. Le poste avait été laissé sans titulaire depuis seize ans, soit depuis la mort du dernier hetman nommé par les Cosaques eux-mêmes. Elisabeth rétablit l'emploi en
faveur de Cyrille et lui en attribua tous les revenus énormes, accumulés pendant la vacance. Pierre III traita également bien cet enfant gâté du sort. Cela n'empêcha pas Cvrille de prendre fait et cause pour Catherine au moment du coup d'État. Il avait soupiré discrètement pour les beaux yeux de la Grande-Duchesse; avec la même discrétion, il favorisa ses intérêts, en prenant garde de se compromettre. Le régiment Ismaïlovski, qu'il commandait, fut désigné pour acclamer tout d'abord la nouvelle Impératrice. Razoumovski le sut, se tut, mais refusa de se mettre en avant. Le plus audacieux et le plus fougueux des quatre Orlof, Alexis, essaya en vain de gagner sur sa prudence cauteleuse et sournoise, s'enhardissant jusqu'à pénétrer une nuit dans la chambre du hetman, pour l'entretenir des projets communs. Razoumovski laissa parler le jeune homme, parut réfléchir un instant, puis, hochant la tête, lui conseilla d'aller prendre avis ailleurs, « chez quelqu'un qui en sait plus long que nous » . Sur quoi il souffla sa bougie et ronfla bruyamment. Il finit cependant par prendre une part active à l'exécution du complot — comme imprimeur. Le manifeste annonçant l'avènement de Catherine fut mis sous presse dans les sous-sols de l'Académie des sciences.
La nouvelle Impératrice se trouva embarrassée pour récompenser ce concours. L'homme le plus opulent de la Russie ne pouvait guère être payé en argent. Elle lui donna une place dans le Sénat : c'était assez maigre, et Razoumovski en jugea ainsi. Il fit à partir de ce moment le mécontent, bouda le favori Orlof et fronda le projet de mariage auquel Catherine se laissa entraîner en 1763. L'année d'après, il s'avisa de s'adjuger lui-même le prix de ses services : il rêva de devenir hetman héréditaire. Des émissaires à lui travaillèrent les chefs cosaques et les engagèrent à signer une pétition dans ce sens. Catherine fut surprise et mécontente : le projet allait directement contre son programme de politique unificatrice. Les Orlof estimèrent l'occasion bonne pour satisfaire leurs rancunes et vider aussi une place qui sans doute reviendrait à l'un d'eux. Ils se remuèrent avec fureur, et Catherine les laissa
faire. Ils firent si bien que Razoumovski prit peur — le courage n'était pas son fort — et offrit sa démission. C'est ce que Catherine attendait; mais les Orlof eurent une déception : Yhetmanat redevenu vacant fut supprimé purement et simplement, et remplacé par un collège. Cette forme collégiale d'organisation administrative fut particulièrement goûtée par la grande Impératrice et l'est encore en Russie, comme offrant plus de garantie. On en retrouve l'emploi de nos jours jusque dans les wagons de chemins de fer, où le contrôle n'est jamais exercé individuellement. Toujours le vérificateur des tickets est accompagné d'un, quelquefois de deux acolytes : c'est le collège à l'état rudimentaire. A la tête de celui qu'elle chargea d'administrer la Petite-Russie, Catherine mit le comte Roumiantsof, en lui recommandant d'avoir « des dents de loup et une queue de renard » .
A en croire son historien spécial, A. Lasarevski, la Petite- Russie gagna au change. L'ex-hetman n'était pas un homme méchant; mais, indolent, il laissait faire ses subordonnés qui rendaient la vie dure au pays. Le caractère chez lui était à la hauteur de l'intelligence, et celle-ci n'avait rien de supérieur. Pourtant, déchu de sa haute situation officielle, mais enrichi encore par la mort de son frère qui, en 1771, lui laissa cent mille paysans, on le voit prendre une attitude d'indépendance hautaine qui ne manque pas de grandeur, et s'isoler en quelque sorte au milieu de la foule courbée sous l'œil impérieux de la souveraine, dans un rang à part, dont Catherine elle-même semble respecter la fierté. En 1776, Grégoire Orlof ayant, au mépris de la loi, épousé sa cousine germaine, mademoiselle Zinovief, Razoumovski refuse, comme membre du Sénat, de contresigner l'arrêt qui prononce la séparation des époux et ordonne leur internement dans un couvent. C'est, déclare-t-il à ses collègues, violer une autre loi : celle qui défend de frapper un adversaire à terre. Il lui arrive d'écrire son nom tout de travers au bas d'une sentence dont Catherine elle-même a dicté le texte. Je signe comme on a jugé, l'entend-on dire. Comme un complaisant s'étonne qu'au mépris de son grade de feld-
maréchal, le commandement des armées destinées à opérer contre les Turcs soit confié à de simples généraux, Roumiantsof et Galitzine : « C'est, dit-il encore, qu'il s'agit de battre les « Turcs, et non pas d'être battu par eux. »
Il entend être estimé à sa juste valeur; il affecte aussi de ne pas oublier son origine. Un professeur de l'Académie de Kief lui faisant hommage d'un vaste travail généalogique concernant sa famille, il s'étonne : « Comment peut-il y avoir si lon^ « à dire sur lui et les siens? » Et l'homme s'en référant au diplôme de la chancellerie de Vienne qui a fait son frère comte en rattachant sa maison à celle des princes Rojinski, il l'arrête : « Laissez donc! Mon père, un très brave homme, était simple « soldat ; ma mère, une sainte femme à laquelle Dieu veuille « donner longue vie, est fille de paysan ; moi, je suis comte et « hetman de la Petite-Russie sur les deux rives du Dnieper; a écrivez cela dans votre généalogie, et vous aurez tout dit. » Il fait le désespoir de ses fils par ses allusions fréquentes à cette origine obscure, et les voit-il affichant des prétentions contraires, il sonne son valet de chambre : — Eh ! apportemoi les habits de paysan avec lesquels je suis arrivé à Péterbourg : je veux me rappeler le bon temps où je conduisais mes bœufs en criant : Tsop ! tsop !
Mais, s'il ne prétend pas qu'on ignore d'où il est parti, il n'admet pas davantage qu'on oublie où il est arrivé. Le prince Patiomkine s'avisant de le recevoir en robe de chambre, il lui rend la politesse à un bal auquel il parait chez le favori, clans le même costume. Il imite, d'ailleurs, volontiers lui-même, visà-vis de ses hôtes, cette absence de gêne dans l'habillement que certains Parisiens ont pu observer récemment encore chez un ou deux grands seigneurs d'origine slave. Il lui arrive de présider sa table, à des diners de cérémonie, n'ayant fait que passer, pour la circonstance, son grand cordon de Saint-André pardessus la robe de chambre inamovible. Mais sa table est royalement hospitalière et tous les jours ouverte à tout venant, suivant une coutume dont la pratique se perpétuait également, il y a quelques années, dans plusieurs maisons que des Pari-
siens ont fréquentées. La consommation quotidienne de ses cuisines comporte un bœuf entier, dix moutons, cent poulets, et le reste a l'avenant. Son chef de cuisine est le fameux Bandeau, que le marquis de la Chétardie a laissé en Paissie et qui passe pour supérieur à Duval lui-même, le cuisinier français c\e Frédéric II. Outre les recettes culinaires de Barideau, la Russie doit aussi au marquis l'introduction du vin de Champagne, dont il a apporté, paraît-il, 16,800 bouteilles dans son bagage diplomatique. Jusqu'alors, à la tables des grands seigneurs moscovites, les toasts étaient portés avec du vin de Hongrie. Les autres domestiques du comte Razoumovski sont au nombre de trois cents environ : un intendant, un maitre d'hôtel, un premier valet de chambre, deux nains, quatre valets de chambre coiffeurs, un marqueur de billard, un sommelier, deux verseurs de café, cinq valets de vaisselle, un huissier de chambre, dix valets de pied, deux chasseurs, un Cosaque, quatre laquais, deux heiduques, trois comptables, deux soldats et quatre grooms attachés à la comptabilité, deux arpenteurs, six aides-arpenteurs, dix chauffeurs de poêle, trois femmes de ménage, etc.
— Mon oncle, se prend un jour à lui dire sa nièce, la comtesse Apraxine, il me semble qu'il y a là dedans bon nombre de gens dont vous pourriez vous passer!
— Oui ; mais ils ne se passeraient pas de moi.
Un grand seigneur russe à qui on reprochait de nos jours de perdre trop facilement son argent avec les partenaires habituels de son jeu., répondait de même :
— Si je gagnais plus souvent, je perdrais mes joueurs.
Razoumovski prolongea jusqu'à la fin de sa vie cette existence fastueuse, mêlée de retours complaisants aux habitudes rustiques de son pays. Le goût du terroir familial lui restait dans certains détails 5 les mets simples et grossiers du paysan petit-russien, le borchtch, le gruau de sarrasin avaient toujours ses préférences; le son d'une bandoura cosaque lui mettait des fourmis dans les jambes. Il nourrissait dans sa terre de Pokrovskoïe, proche de Moscou, toute une population de Petits-
Russiens qu'il occupait à creuser des étangs, mais qui servait surtout à donner au maître l'illusion de la patrie lointaine et à lui permettre de longues causeries rappelant sur ses lèvres la langue et le souvenir de ses jeunes années. Il survécut à Catherine, mais voulut, elle disparue, se replonger plus entièrement encore dans son milieu natal, se retirant dans sa terre ukrainienne de Batourine. Paul y ayant envoyé, en 1800, pour demander de ses nouvelles, il reçut le messager avec ces mots : « Dites à Sa Majesté que je suis mort. » Il y mourut trois années plus tard, âgé de soixante-quatorze ans.
A un tout autre type appartiennent les collaborateurs étrangers auxquels Catherine, quoi qu'elle en eût, ne put s'empêcher d'avoir recours. Difficilement aurait-elle su garnir autrement les cadres de son service diplomatique, qui de tout temps en Russie a réclamé ce contingent auxiliaire. Elle esquiva bien Bestoujef : vieilli, usé, désorienté en présence d'une situation nouvelle, ce condottiere, n'avant de russe que la terminaison empruntée de son nom, n'était guère utilisable. Elle lui devait de la reconnaissance et s'appliqua à paver sa dette. Sur le chemin qui le ramenait de l'exil elle envoya Grégoire Orlof lui-même avec les équipages de cour. Elle lui meubla une maison et « l'y défraya de tout avec magnificence » . Elle fit peur à Solms, l'envoyé de Frédéric, qui se répandit en récriminations sur l'incroyable faiblesse de la souveraine e pour « ce vieux radoteur noyant dans les liqueurs fortes le peu « de raison qui lui reste » . Bestoujef, on le sait, fut toute sa vie un « Autrichien » déclaré. Elle ne manqua même pas de mettre à profit sa longue expérience. Pas un pas ne fut fait tout d'abord dans la politique soit intérieure, soit extérieure, sans qu'on l'invitât à donner son avis. De jour en jour,
un billet rapidement griffonné par Catherine elle-même l'appelait au palais : « Arrivez, batioachka Aliexsiei Pietrovitch, on a « besoin de vos conseils. » Le petit père arrivait, donnait son avis, le faisait même prévaloir parfois; mais il avait attendu, et on avait craint ou espéré autour de lui une résurrection de sa situation officielle et de sa toute-puissance, et de ceci il ne fut pas question. Le chancelier d'Elisabeth était bien mort, et Catherine ne songea pas un instant à le ressusciter. Se défiant d'elle-même à ses débuts, n'osant pas se fier entièrement à Panine, un débutant lui aussi dans le rôle de premier ministre, elle est bien aise d'avoir entre elle et lui ce vieux routier de la grande politique. Mais ce n'est qu'un guide qu'elle congédiera au premier tournant, dès qu'elle se croira en état de trouver seule son chemin. C'est pour cela qu'elle ne veut pas pour lui de poste où il soit à demeure et où son passé pourrait lui inspirer des ambitions trop dominatrices. Et comme, le moment venu, elle a vite fait de s'en débarrasser! Comme elle se gène peu pour l'engager à garder pour lui des conseils qu'on ne lui demande plus! Ne s'avise-t-il pas, d'ailleurs, d'en donner qui vont directement contre les idées auxquelles elle est le plus résolument attachée? Il critique sa conduite avec le clergé; il prend la défense d'Arsène Matsieivietch, le prélat indocile et irrespectueux. « A-t-ii oublié qu'on a fréquemment coupjé la « tète en Russie à des gens dont l'insolence n'allait pas si « loin?» Il s'élève contre l'emploi des mesures violentes qui ont pour objet le rétablissement deBiihrenen Courlande. Enfin, en Pologne, il prend parti pour les droits héréditaires de la maison de Saxe contre Poniatowski. C'est le coup de grâce! Aussitôt après, en décembre 1763, Mercy, l'envoyé autrichien, est dans le cas d'informer le prince de Kaunitz qu'il n'y a plus à compter sur l'influence de l'ex-chancelier. Celle-ci est irrémédiablement perdue. « Il a eu beau faire sa cour aux Orlof ! » Bestoujef meurt en 17G6. La carrière de cet Ecossais (1) — carrière étonnante, au cours de laquelle on le voit tour à tour
(1) Son vrai nom, celui que portait son père, officier de highlanders, parait avoir clé Best, ou quelque chose d'approchant.
attaché d'une légation russe à Utrecht, chambellan d'une grande-duchesse de Courlande à Mittau et ministre d'un roi d'Angleterre à Saint-Pétersbourg même — n'appartient pas à l'histoire du règne de Catherine, qui n'en a vu que le déclin. On peut en dire autant de celle de Munich, cet autre condottiere dont Pierre Ier avait fait un maréchal et dont Catherine fit un constructeur de canaux. Comment, étant Bavarois de naissance, il arriva à prendre du service dans l'infanterie hessoise, combattit sous les ordres du prince Eugène à Oudenarde et à Malplaquet, fut prisonnier des Français à Denain, passa dans les rangs de l'armée saxo-polonaise, se trouve en 1721, à 1 âge de trente-huit ans, aux cotés de Pierre le Grand, commanda en chef les armées du tsar, et, après s'être illustré à leur tête par d'éclatantes victoires, dut, vingt ans plus tard, monter à l'échafaud, nous ne saurions le raconter ici. L'échafaud l'épargna; sa peine fut commuée en un exil perpétuel. Il connut la Sibérie; il v eut un rouble par jour pour vivre et dut donner des leçons de mathématiques pour ne pas mourir de faim. Rappelé par Pierre III, il essaya de sauver son trône. Catherine ne lui en garda pas rancune, mais ne songea pas davantage à lui rendre son commandement. Elle n'y voulait pas d'Allemand. Elle n'y voulait pas non plus d'octogénaire. Elle l'envoya à Reval, où il fut appelé à utiliser ses connaissances d'ingénieur. Il parut s'en accommoder et écrivit à « sa bienfaitrice » des lettres étonnantes de verve et d'imagination
flagorneuse :
« Vous savez, très gracieuse Souveraine, que l'épithète que « j'ajoute à Votre grand nom est celle de :
« Impératrice de la Paix,
« Princesse du savoir,
« Restauratrice de la Félicité publique,
* Le salut et les délices des Peuples,
« L'admiration de l'Univers, etc.
« En particulier, mon étoile et mon a-tre du maai ,
« Jamais je ne m'éveille que la splendeur de Votre Majesté « ne réjouisse mon âme. »
Ici une parenthèse :
« Ne confiez pas, très glorieuse Impératrice, la direction du « canal de Ladoga à un autre hors de moi. » Puis le dithyrambe reprend :
« Jamais tableau ne m'a paru plus magnifique et plus parce fait que celui auquel j'admire à tout moment les attributs « héroïques et divins de Votre Majesté : Quelle application aux affaires d'État!
Quelle pénétration !
Quelle justice dans les sentences !
Quelle promptitude à instruire le Sénat! Quelle douceur !
Quelle égalité d'humeur!
Quel port majestueux !
Quelle beauté frappante !
Quel éclat!
Quelle attention!
Quelle condescendance!
Quelle affabilité !
Quel génie et esprit transcendant et manières gra- « cieuses ! »
Dans un autre message , l'éloquence courtisanesque du vieux mercenaire se fait plus tendre et prend le ton de la romance :
« Agréez, déesse de mon âme, de célébrer autant que cela « dépend de ma faiblesse les divines qualités de Votre Ma- « jesté, et lui offrir sur l'autel de mon cœur les offrandes de « ma ferveur et de mon amour à vos divins appas... »
La déesse voulait bien qu'on sacrifiât à ses appas, mais elle trouva que le sacrificateur avait passé l'âge. Elle se plaignit à Orlof des « radoteries du vieux » et répondit :
« Monsieur le Maréchal , nous commençons presque en « badinant le plus grand ouvrage qu'on ait imaginé depuis « longtemps , et vos lettres ressembleraient beaucoup à des « poulets si votre connexité aux Patriarches ne leur donnait « de la dignité. Mais pour en revenir à notre besogne... »
Suivaient trois pages de détails techniques se rapportant aux travaux projetés dans le port de Reval. Hélas! au bout de quelques mois 1 exilé de Reval eut d'autres raisons que ce rappel à Tordre, un peu sec, pour renoncer à ses madrigaux. Dès la fin de Tannée nous trouvons sous sa plume ces lignes d'un accent très différent :
« Dans quel temps de paradoxe nous ne vivons pas! Je « souhaite avec ardeur de Vous servir, de faire revivre le génie « de Pierre le Grand et sa gloire, d immortaliser Votre nom « déjà divin, et c'est Vous-même... qui êtes occupée a me lier « bras et jambes. Vous me refusez tout concours et assiste tance. Vous me préférez les Razoumovski et les Boutour- « line. Je connais ces héros ! Avec quatre mots je ferais leur « portrait au vif. Je ne leur envie ni leur grandeur ni leur « élévation, mais jamais je ne supporterai de leur être post- « posé... »
Et les plaintes, les avis de détresse, les invectives mémo continuent. Le vieux soldat l'appelle à la veuve de Pierre III qu'il est revenu d'exil avec six chemises et une pelisse trouée, et qu'il en est à attendre encore l'effet des promesses qu il a recueillies de sa bouche au lendemain de son avènement, alors qu'elle lui disait : « J'espère que nous serons contents l'un de « l'autre. » A bout d arguments et de patience, il feint de croire qu'il lui faut recommencer sa vie errante; il annonce l'intention d'aller en Allemagne pour y chercher le pain de ses vieux jours, et demande ses passeports. Là-dessus un long silence de Catherine, puis cette lettre :
« Monsieur le feld - maréchal ! Je vous avoue que vos der- « nières lettres ne m'ont point tenté d'y répondre. J'ai dit au « chancelier d'expédier votre passeport pour aller sur vos « terres en Allemagne. Je n'ai point intention de retenir per- « sonne à contre-cœur, ni de causer de l'amertume à périt sonne. Je hais surtout toute tracasserie. Celle-ci ne m ex- « torque rien. Je ne veux du mal à personne. Je sais oublier « à propos, et je suis avec beaucoup d'estime et de recon-
« naissance pour toutes les douceurs dont vous parez vos « lettres.
et Votre affectionnée ,
i« Catherine. »
Cette fois le malin et irascible vieillard se le tient pour dit. L'allusion à ses terres d'Allemagne, épaves de son ancienne opulence, lui prouve que la souveraine n'est pas dupe de ses affectations de misère retour de Sibérie, et le silence qu'elle garde au sujet des Boutourline et des Razoumovski lui indique un parti pris qui doit faire du règne de cette Allemande tout autre chose que ce que lui et ses congénères ont pu s'en promettre. Il se console en écrivant cette « Ébauche pour donner une idée de la forme du gouvernement en Russie » , qui fut imprimée à Copenhague en 177 4, — sept ans après sa mort, — et qui figura longtemps au rayon des œuvres classiques.
Catherine eut pourtant des Allemands dans son entourage, qui prirent le pas sur ces Russes, auxquels Munich se révoltait de se voir post-posé. Elle eut aux Affaires étrangères Ostermann, le fils du chancelier de l'impératrice Anne, que Kaunitz appelait « l'automate » , dont le comte de Ségur disait : « Ce « pauvre vice-chancelier qui ne sait rien d'aucune affaire » , mais qui parlait avec aisance la langue officielle des chancelleries, portait avec dignité la perruque poudrée , l'habit à jabot et le reste de l'accoutrement en usage dans les cours, et ne faisait pas mauvaise figure dans un carrosse tout en glaces attelé de six chevaux blancs, — tout ce dont Bezborodko se montrait incapable. Elle eut Saldern, un Holsteinois, pourvu dans sa patrie d'un modeste emploi de caissier et l'ayant quitté en emportant la caisse, unissant, d'après Rulhière, la
brutalité d'un paysan au pédantisme d'un professeur de son pays, mais se rendant fort utile en Pologne pour la préparation du premier partage. Frédéric et Solms le traitent de simple filou , négociateur d'emprunts qui ne sont que des escroqueries et voleur de tabatières (1); ils ne dédaignent également pas d'utiliser ses services. Elle eut Keyserling et Stackelberg, envoyés, comme l'autre, à Varsovie. Elle eut surtout Sievers, le spécimen le plus parfait de l'espèce.
Un écrivain a consacré quatre épais volumes à la biographie de cet homme d État : c'est un monument curieux de la sereine et pour ainsi dire extatique inconscience avec laquelle un Allemand est susceptible de parler des hommes et des choses de l'Allemagne. Cet homme, employé un jour par Catherine aux pires besognes, à celles dont elle ne voulut jamais connaître le détail et pour lesquelles elle n'eût peutêtre pas trouvé un Russe de bonne volonté , cet exécuteur des hautes œuvres impériales sur les bords de la Yistule et du Niémen, son historien en fait un parangon de toutes les vertus privées et publiques, un héros, presque un saint.
Une curieuse figure à coup sûr, ce Germain à peine teinté de sang moscovite , fonctionnaire sans reproche et courtisan accompli : actif, instruit, sentimental et féroce; mêlant des inspirations humanitaires à des actes de sauvagerie et des habitudes d'honnête bourgeois à des appétits de brigand. Un Holsteinois encore. Un de ses oncles, venu en Russie pour y chercher fortune, eut celle de jouer un rôle dans le premier chapitre du roman qui fit de Sophie d Anhalt-Zerbst une héritière de Pierre le Grand : il fut chargé, en 17-42, d'apporter à Elisabeth le portrait de la future fiancée de Pierre III. Le neveu trouva à dix-sept ans un protecteur dans Pierre Tchernichof , qu'il accompagna à Londres et auprès duquel il fit son apprentissage diplomatique. Il servit ensuite dans 1 armée et prit part aux victoires de Gross-Jaegerndorf et de Zorndorf. Mais la carrière ne lui convenait guère. Catherine découvrit
(1) Recueil de la Société d'histoire russe, t LXXII, p. 490-493
en lui des talents d'administrateur et, en 1764, le nomma gouverneur de Novgorod, une province mesurant 1,700 verstes en long, 800 verstes en large, — un désert : ni police, ni service de postes, ni routes ; un palais en ruine au chef-lieu et une prison avec mille deux cents détenus. Sievers y déploya une grande activité. Trois années après, Catherine lui recommandait, dans une de ses lettres, de ne pas oublier de se marier au milieu de ses courses incessantes. Il était sur le point, en effet, de conduire à l'autel une de ses compatriotes. Mais il allait et venait toujours. Il construisait des chaussées et portait à la souveraine le projet d'un monument que la noblesse du pays désirait élever à la gloire de la grande Catherine. A en croire son biographe, il se rendait aussi fréquemment à Saint-Pétersbourg pour entretenir l'Impératrice des projets de réforme qui occupaient passionnément à ce moment l'amie des philosophes. Il était l'inspirateur principal de la plupart de ses tentatives dans cette voie. Il collaborait à la fameuse « Instruction » pour la Commission législative et recevait, à genoux, avec une signature encore humide, l'oukase impérial, prescrivant aux gouverneurs de province de prendre en considération l'article 9 de cette Instruction — celui qui proclamait l'inutilité de la torture. Il prenait part aussi, vers la même époque, à l'établissement de la banque à assignats dont Catherine fit la clef de voûte de son système financier, et imaginait d'utiliser pour sa première émission un stock de vieilles nappes et de serviettes hors d'usage découvert dans les combles du palais. Enfin Catherine prenait conseil de lui et de lui seul, en 1775, pour cette organisation des gouvernements, qui, à entendre son biographe, fut l'œuvre capitale du règne. Une œuvre incomplète, à coup sûr, péchant par la base, laissant de côté la masse énorme des serfs non affranchis, élevant dans l'air et appuyant sur le vide une superstructure paradoxale des classes privilégiées; mais Sievers fut gouverneur général des deux provinces de Novgorod et de Tver, réunies par la nouvelle organisation; il eut une sorte de royauté.
Il ne devait pas en jouir longtemps. Il y avait à Saint- Pétersbourg trop Je Russes regardant d'un œil inquiet et jaloux cette souveraineté allemande. Sievers possédait, il est vrai, dans la capitale, un défenseur zélé, vigilant et d'un merveilleux ressort : sa femme, une petite personne très intelligente, très remuante, très bien informée et très énergique. Quelquesunes de ses lettres nous ont été conservées; telle d'entre elles, où se trouve le récit d'une soirée passée à la cour, vaut un tableau de maître : l'Impératrice est à jouer aux cartes avec Viaziemski et Galitzine, deux ennemis jurés de Sievers; non sans malice, sans doute, elle choisit ce moment pour adresser des paroles aimables à la femme du gouverneur général ; tout en y répondant de son mieux, avec des révérences aussi basses que le permet l'état de sa taille — car elle est constamment enceinte — celle-ci voit briller les dents carnassières de Viaziemski et le regard aigu de Galitzine, qui tous deux ont l'air de vouloir la dévorer. — « Ah! si je pouvais les avoir entre « mes doigts! écrit-elle le lendemain à son mari. Tu ne t'ima- « gines pas ce que je serais capable de faire avec eux. » Sievers n'imaginait pas autre chose : deux années plus tard, quand, ayant restauré magnifiquement sa résidence de gouverneur général, il invitait cette épouse aimée et si utile à venir l'y rejoindre , il se heurtait à un refus absolu. Elle avait rencontré dans cette cour hostile un Russe dont le regard ne ressemblait en rien à celui de Galitzine, et bientôt, après un divorce facilement obtenu , elle échangeait son nom contre celui de princesse Poutiatine.
Les conséquences de cette défection ne tardèrent pas à se faire sentir pour Sievers. L'hostilité de Viaziemski et de Galitzine ne rencontrant plus d'obstacle et trouvant un appui nouveau dans la faveur grandissante de Patiomkine, comme aussi dans le désintéressement croissant de Catherine à L'égard des problèmes de politique intérieure, il dut, en 1781, résigner son poste. On lui laissa la direction des voies fluviales récemment aménagées dans sa province. Un an après, on la lui enlevait encore, pour la donner à Bruce, un Écossais, mari d'une confi-
dente de l'Impératrice. Retiré dans son domaiue de Bauenhof en Livonie, il y vécut dix ans, oublié. Pour le tirer de là et inscrire dans son histoire un dernier épisode, le plus brillant de tous, il fallut la mort de Patiomkine — et le second partage de la Pologne.
Après un dernier essai de relèvement et un dernier appel aux armes (mai-juillet 1792), la malheureuse république allait subir la loi du vainqueur. Un homme de poigne et de savoirfaire à la fois était nécessaire pour couper court à des résistances et à des révoltes suprêmes. Catherine songea à Sievers. Il avait connu à Londres le malheureux Poniatowski, simple cadet de famille alors. Il Pavait eu pour compagnon de plaisirs. Il le retrouva à Varsovie, roi à moitié détrôné, dont il était chargé de consommer la déchéance. Curieuse et émouvante dut être la rencontre des deux hommes sous les lambris dorés du vieux palais des Waza. Curieuses sont aussi et émouvantes à leur manière les lettres adressées à ce moment par Sievers à une de ses filles, madame de Gùntzel. Sa vie estime torture ! Quel supplice que le devoir de présider à l'étranglement d'une grande et noble nation, à rabaissement d'un roi si digne d'un meilleur sort! Les honneurs dont il est l'objet, les hommages qui s'adressent en sa personne à l'ambassadeur de la Russie sont odieux à Sievers. Comme il retrouverait avec bonheur sa solitude de Bauenhof, ses allées ombragées et ses parterres de fleurs! Celles qu'on lui envoie ici et dont il s'occupe de cultiver quelques espèces dans les serres de son palais, lui donnent seules un peu de joie. Comme il s'empresserait de se démettre de cet odieux emploi , s'il n'avait conscience d'y servir la cause de l'humanité et celle de la Pologne elle-même ! Il écrit cela en toutes lettres; il y croit peut-être. Et de la même main il signe arrêts sur arrêts, exécutant avec une rigueur implacable les ordres qui lui viennent de Saint- Pétersbourg, poussant à coups de baïonnette l'élection des députés appelés à voter dans la diète de Grodno le démembrement de leur patrie; torturant le malheureux roi « si digne d'un meilleur sort » pour lui arracher son consentement à ce
lamentable voyage de Grodno où doit s'achever sa destinée; n'épargnant ni aux uns ni à l'autre aucune angoisse, aucune violence, aucune humiliation, jusqu'au jour où il arrivera à les traîner là-bas, vaincus, sanglants et pantelants — comme à l'abattoir.
Et là-bas encore quelles grimaces nouvelles! Toujours les fleurs qu'il trouve moyen de réunir dans un jardin improvisé ! Toujours son cœur saignant, comme à Varsovie, à la vue de souffrances qu'il essaye de soulager ! Toujours sa conscience appliquée à tirer de tant de mal un peu de bien pour le pays qui lui a été confié! Et des attendrissements, des larmes de crocodile, pleurées en entendant chanter la Camelli, une aventurière ex-Favorite du roi, qui lui donne un concert chez le nonce du Pape ! Pendant ce temps, obéissant à ses instructions, les soldats d'Igelstrôm braquent le canon sur la salle de la Diète et y tiennent les députés enfermés pendant tout un jour et toute une nuit : pas un ne sortira avant l'accomplissement du vote qu'on attend d'eux.
Est-il inconscient, comme parait le croire son biographe ? A-t-il en effet quitté les ombrages de Bauenhof sans se douter de la besogne dont on le chargeait"? Mais non : voici une lettre à sa fille, où il se loue franchement, carrément, de l'œuvre accomplie. Et voici un don de trois mille paysans polonais, sa part de butin, qu'il n'a garde de refuser. Un meilleur argument, ou tout au moins un plaidoyer en sa faveur, lui vient d'ailleurs. Un moment arrive où l'on trouve à Saint-Pétersbourg qu'il nen fait pas assez encore, qu'il n'a pas la main assez lourde. Il est rappelé brusquement, ignominieusement, mis en demeure de rendre jusqu'à des comptes pécuniaires, de justifier la dépense de sa maison, une dépense considérable : sa table, à Varsovie, coûtait 8,000 livres par mois ! Mais il se défend ; il prétend avoir fait tout ce qu'on pouvait attendre de lui, et en avoir fait assez : il accuse nettement le nouveau favori, Zoubof, d'avoir provoqué sa disgrâce — pour le prix d'un diamant dont les seigneurs polonais lui ont fait hommage, en y joignant une somme de 20,000 ducats. La lettre,
dune audace et d'une violence inouïes, qu'il adresse à ce sujet à l'Impératrice, ouvre un jour nouveau sur son caractère. Sa campagne de Pologne semble avoir réveillé en lui un homme qui n'y paraissait pas auparavant, le reître allemand assoupi sous le tchinovnik bien dressé. Catherine fait semblant de ne pas comprendre. Elle se contente de renvoyer le fonctionnaire révolté à Bauenhof, où il s'éteint en 1808.
Sievers n'est ni un héros ni un saint ; ce n'est pas un homme sans valeur. On ne saurait en dire autant de bon nombre de ses collègues étrangers, stipendiés à grands frais, enlevés à prix d'or aux cours voisines qui se trouvent incapables de soutenir l'enchère : le comte de Rechtern, à la Hollande ; le baron d'Àssebourg, au Danemark. A propos de l'un d'eux, consul général à Constantinople, où il s'occupe de contrecarrer l'action de son chef, l'ambassadeur Boulhakof, en faisant croire aux Turcs qu'il est destiné à le remplacer, le comte de Ségur écrit en 1786 : « Ce Ferieri est une de ces espèces d'hommes « qui font si communément et si rapidement de grandes forte tunes en Russie : la bouffonnerie, les filles, la table et le « jeu, voilà quels sont les degrés de son élévation. »
Mais Catherine n'eut guère le moyen de se montrer difficile. Tels qu'ils sont et qu'elle arrive à les trouver, ces mercenaires la servent encore mieux, que les indigènes dont elle pourrait faire état pour les remplacer, mieux que ce Ryleïef, par exemple, qu'elle s'obstine à garder à la direction de la police de Saint-Pétersbourg et sur lequel les Mémoires du temps rapportent de si plaisantes anecdotes. L'une d'elles, contée par Garnovski, met aussi en scène l'entourage, également indigène, du policier. Le banquier Sutherland, à qui on a volé une montre de prix et que ses amis plaisantent, lui disant que Jupiter luimême la lui a enlevée pour s'en faire honneur à sa place dans l'Olympe, imagine de mystifier à son tour le chef de la police.
— Ne cherchez plus mon voleur, dit-il, en se présentant chez lui ; mes amis l'ont trouvé : c'est Jupiter.
— Qui ça, Jupiter? Où habite-t-il ?
— Dans l'Olympe.
— Ou ça, l'Olympe? Je ne connais pas ce quartier. Si fait, pourtant... N'est-ce pas à la Pietiersbourskaia storona 'quartier du vieux Pétersbourg) ?
— Non. intervient un employé, j'ai idée de ce Jupiter; c'est un joaillier qui habite rue Miechtchanska.
Et le dialogue continue de quiproquo en coq-à-1'àne.
Catherine est poussée, d'ailleurs, par une autre raison encore àaccueillir, sansy regarder de trop près, cette race aventurière de chercheurs de fortune, Allemands ou Italiens : elle en est. Et son entourage russe lui-même s'en ressent. L'ancienne noblesse du pays, qui demeure à tout prendre une élite, y est assez pauvrement représentée. Les deux frères Yorontsof, dont l'un n'arrive qu'à se faire reléguer à Londres dans une sorte de demi-disgrâce, en font le plus bel ornement. Le comte de Ségur dit de l'autre, qui est ministre du commerce : « L'Impératrice ne l'aime pas, ses collègues le craignent; « mais comme il a beaucoup de caractère, il l'emporte natu- « Tellement toujours sur les autres qui en ont moins... Il a « peu d'esprit, assez de connaissances, point de grandes vues, « mais beaucoup d'orgueil et un entêtement inexpugnable. » Il ajoute : « Ce ministre refuserait, dit-on, toute offre directe « et tout présent dont l'importance pourrait donner quelque k ombrage ; mais une des raisons qui l'attachent aux intérêts « de l'Angleterre est, selon les mêmes avis, qu'il doit beau- « coup aux négociants anglais; il les charge d'une grande « quantité de commissions et ne les pave pas. Cette manière « de se faire donner des présents lui parait, dit-on, moins « dangereuse et tout aussi lucrative (1). »
Entre des gentilshommes russes de cet acabit et des parvenus indigènes de l'espèce de Tieplof, Catherine dut naturellement être amenée parfois à donner la préférence aux Sievers.
(1) Au comte de Vergennes, S avril 1786. (Archives ues aiiaires étrangères.)