‹ Autour d'un troneChapitre 5 sur 40 · C3 C AT II EU I NE" LE GRAND · texte numérisé non relu

C3 C AT II EU I NE" LE GRAND

u donne lui le nom. Prince Charle ! émulation comune. P. S. « était cochon : à la première entrée il me félicita par sa « défensive... »

Mais en même temps il se montre homme de carrière, courtisan docile et avisé, quoi qu'en aient dit la plupart de ses biographes, très assidûment h l'affût des occasions d'avancement, très fort au courant des intrigues de cour et des questions de préséance, très inquiet de parvenir et très occupé de ne pas se laisser devancer. S'il témoigne des égards à Pioumiantsof en présence de Patiomkine, ce dont on lui a fait gloire, c'est que le favori lui en donne l'exemple. Il ne manque pas, à côté de cela, une occasion de se prosterner devant le « grand homme » ; il lui baise les mains dans ses lettres. Il est plat à souhait, mais par contre altier en proportion avec ceux de ses rivaux dont il n'a rien à craindre et férocement jaloux. En 1793, une décision de l'Impératrice qui, rappelant au service le vieux général en chef prince Dolgoroukof, lui donne un rang supérieur au sien, le met hors de lui. L'année d'après, il ne cesse de se plaindre de l'inactivité dans laquelle on le laisse, au lieu de l'envoyer combattre « les régicides de France » . Car il est un antirévolutionnaire ardent. En 1795, il écrit au général de Charette :

« Héros de la Vendée, illustre défenseur de la foi de tes « pères et du trône de tes rois, salut! Que le Dieu des armées « veille à jamais sur toi... »

Cette lettre n'est pas de sa main ni certainement de sa composition. Son style personnel que nous connaissons déjà est très différent. En voici un autre exemple emprunté à une lettre qu'il écrit au comte Ribas, le lendemain de la prise de Varsovie :

« Excellence, cher et intime ami Ossip Mikailovitch! D'ail- « leurs vous ne le pouvez ignorer. Mais l'auriez-vous présumé? « Moi j'y resterai sceptique jusqu'à la mort. Salues mes amis : « le temps me manque de leur écrire ou plutôt la santé affai- « blie par les travaux, les peines et la joie excessive. Au pre- « mier pas, Isleview et général, entrée partout, table perma-

« nente et compagnie. Lendemain Te Deum, deux cent? coups, « l'auguste souveraine à genoux, l'accueil le plus gracieux à « ma fille, pain et sel de Warsovie goûtés et emprésentés à « ma fille de la propre main; table, au milieu déclare... je « pleurs, ma santé debout, deux cents coups, j'ai bonté de « dire les expressions; dernier serviteur de Dieu et de l'Impé- « ratrice. La magnanimité s'abaisse jusqu'à recommander h « Tiszczenko à son départ ma conservation. Gorczakof accablé

« de bontés, aussitôt expédié avec le b je crains de nom-

« mer. Dieu vous propice! Je vous embrasse. »

On devine qu'il s'agit du bâton de maréchal que l'Impératrice vient de lui envoyer et d'un toast qu'elle lui a porté a cette occasion. Qu'on ne s'étonne pas de le voir pleurant à la nouvelle des honneurs qui lui sont rendus : ce soldat implacable, à l'âme durcie, pourrait-on croire, recuite au feu des batailles et rendue réfractaire aux sentiments les plus communs à l'humanité, ce contempteur hautain de la souffrance et de la mort, cet organisateur impassible de massacres effroyables, est susceptible de sensibilité et même de poésie. Il a la larme facile. Il pleure après sa première victoire en Pologne; il pleure au milieu des décombres fumants du faubourg de Praga, où sous ses yeux ses soldats précipitent dans les flammes et font rôtir des corps vivants de femmes et d'enfants; il pleure en faisant ses adieux au roi de Pologne, à la royauté duquel il vient de mettre terme. Comédie? Grimace de bouffon? Nous n'en savons rien. Il a une fille qu'il fait élever au couvent de Smolna, dont il surveille l'éducation avec une sollicitude toujours en éveil et à laquelle, entre deux batailles, il adresse des lettres étranges invariablement et incohérentes, mais où respire une tendresse éperdue et s'épanouit une imagination pleine d'inspirations délicates.

« Souvorotcbka,mon âme, bonjour... Chez nous les outardes « crient, les lièvres courent, \e^ sansonets voltigent en l'air : « j'en ai pris un dans son nid, je l'ai nourri en le laissant « manger dans ma bouche, et il est revenu chez lui. Noisettes « et noix ont déjà mûri dans les bois. Écris-moi souvent, si

k occupé que je sois, je lirai tes lettres. Demande à Dieu que « nous nous nous revoyions. Je t'écris avec une plume d'aigle ; k j'en ai un qui vit avec moi et mange dans ma main. Te « souviens-tu de la dernière fois que nous nous sommes vus. « Depuis je n'ai plus dansé. Ici c'est à cheval que nous gam- « badons; nous jouons avec de grandes balles en fer, que tu « aurais de la peine à soulever avec tes petites mains et avec « des grains en plomb. S'il en tombe un dans l'œil, la tête « est perdue. Je voudrais t'envoyer des fleurs de champs; « elles sont très jolies, mais elles sécheraient en route. Adieu, « chère âme, ma sœur. Le Christ soit avec toi (1). »

Pour cette fille, pour cette Souvorotchka adorée, qu'il appelle fréquemment sa sœur, quand il ne lui décerne pas le titre de « comtesse des deux empires » , il n'hésite pas un jour à risquer sa disgrâce. Il refuse de la laisser installer, son éducation finie, au palais impérial, où Catherine lui a réservé une chambre à côté de la sienne. On comprend ses motifs. Et, fièrement, il annonce à ses amis la résolution où il est de quitter le service pour sauver son honneur et celui de son enfant. La fin du règne le voit en effet éloigné de la cour, exilé presque, rendu étranger en tout cas aux choses de la guerre, dont les deux jeunes Zoubof s'occupent à sa place.

Grand capitaine à travers toutes ces bizarreries? On l'a affirmé. On a soutenu aussi le contraire. Quelques-unes des parties dont s'est composée la valeur des chefs dont il aimait lui-même à se proclamer l'émule, d'un Turenne ou d'un Laudon, lui ont certainement manqué. Langeron a noté dans ses Mémoires : « Ses adjudants, ses directeurs de chancellerie, « ses écrivains sont composés de tout ce qu'il y a de plus « infâme et de plus frippon en Russie. Il ne s'occupe jamais « ni des subsistances ni de l'ordre. » Faisant profession d'autre

(1) De Belgrade, 21 août 1789. Traduction du russe. Le français de Souvorof est habituellement à peu près inintelligible; témoin encore ce passade d'une lettre au comte Ribas : « Feldm. longtemps particulier d'un élan généralis. tout de suite borné à une barrière, point d'influence ailleurs; répartition des tr. — retourne au col de g... » Le traducteur russe de la correspondance du héros s'est tiré d'affaire en omettant ces lignes et d'autres semblables, sans autre observation.

LES HOMMES DE GUERRE.» Ci

part d'un mépris absolu pour les combinaisons et les manœuvres savantes , prenant volontiers la défense de la routine contre les conceptions plus modernes de ses rivaux, réduisant à peu près son art à une formule unique dont le sens est daller au plus droit du côté de l'ennemi et de foncer sur lui avec toute l'impétuosité dont on est capable, le vainqueur de Rvmnik et de la Trebia semble s'être appliqué à faire ressortir luimême la nature différente de son génie. Peut-être, il est vrai, n'en avait-il pas lui-même la conscience exacte. Il lui est arrivé d'écrire ces lignes :

« Jamais en retraite : le risque est insurmontable ; la meilleure en est toujours à pleines jambes (1). »

Et c'est une retraite qui lui a fait inscrire au Livre d'or des grandes actions militaires la plus belle page de sonliistoire.

Commandant à des soldats d'une vigueur physique incomparable, d'une trempe d'esprit exceptionnelle, âmes d'enfants dans des enveloppes de fer, il s'entendit comme personne à faire valoir, à exalter cette double énergie et à en décupler l'élan. Dur, mais payant de sa personne, écrivant : « Il faut « exercer à tout temps, aussi l'hiver; cavalerie dans la boue, « marais, ravins, fossés, éminences, bas-fonds, même sur des « remparts de terre sabré [sic) ! >» sachant se mettre au niveau de ceux qu'il avait à entraîner, faisant servir ses excentricités même à échauffer leur imagination, il arrivait à faire corps pour ainsi dire avec les armées qu il conduisait et à les convertir en de formidables machines de guerre mues par sa volonté et poussées en avant par son esprit qui était un esprit de feu. Il alla ainsi, bousculant Turcs et Polonais, troupes sans consistance qu'il affolait avec son initiative toujours prompte et hardie, qu il désarmait avec son premier choc toujours poussé à fond. Une lui en fallut pas davantage encore pour triompher, en 1799, de l'impéritie de Scherer et de la mollesse de Macdonald. Tout se gâta quand, Masséna et Moreau survenant, il eut besoin pour leur tenir tête de ce talent de

(1) Correspondance publiée par Maslovski, p. 60

manœuvrier qu'il avait volontiers plaisanté chez les généraux autrichiens pendant la seconde guerre turque. Enfermé dans la vallée de la Reuss, il s'en tira en imposant à ses hommes un effort qu'un autre n'aurait pu sans doute obtenir d'eux; mais c'était fini de la marche en avant par la ligne droite et du foncement impétueux à tète baissée imitant la course du taureau. Le taureau avait été pris par les cornes.

La Russie n'en est pas moins légitimement fière d'avoir eu cet enfant, qui, lui, eut au plus haut degré la fierté de son pays et de sa race, et qui dut en partie ses succès à l'assurance conservée jusqu'au bout d'être le premier capitaine de l'Europe à la tête des premiers soldats du monde.

Il garda cette conviction même en présence de Bonaparte et des soldats de Marengo. Savait-il qu'à un moment le vainqueur de Marengo avait failli devenir son rival dans les rangs mêmes de cette armée russe placée par lui au-dessus de toutes les autres? Il s'en était fallu de peu, — s'il faut en croire du moins le récit du général Zaborovski , un des lieutenants de Patiomkine, envoyé en 1788 sur les bords de la Méditerranée. Un jeune officier d'artillerie sortant d'une école française, mais séjournant momentanément en Corse auprès de sa famille, s'y était présenté un jour au quartier général du corps expéditionnaire pour solliciter un engagement. Une question de grade, au sujet de laquelle le postulant se montra intraitable et que Zaborovski ne put résoudre à son gré, mit obstacle à l'enrôlement. Cet officier s'appelait Napoléon Buonaparte (1). La carrière de Napoléon en Russie ! Quelle énigme redoutable ! Quel horizon de rêve prodigieux et troublant, à faire reculer l'imagination la plus hardie !

(1) Archive russe, 1S66, p. 1375.

A défaut d'une recrue d'un ordre aussi exceptionnel, parmi les officiers de fortune empruntés par elle aux armées étrangères , Catherine posséda plusieurs hommes de valeur qui lui rendirent de fort bons services, mais dont elle fit fort peu de cas, et un matamore prestigieux qui lui coûta gros et qu elle estima à son prix de revient. Nous l'avons dit : elle affectionnait cette espèce aventurière avec laquelle elle se sentait un lien de parenté. Par son origine, sa carrière accidentée et un peu par son génie, le prince de Nassau-Siegen était bien de sa famille.

Un livre aimable récemment publié nous dispense de tenter une esquisse biographique du personnage, qui risquerait fort de déborder le cadre étroit de ce chapitre. Dernier condottiere de grande marque que l'Europe devait connaître , homme d'épée sans patrie, sans foyer et presque sans famille, le nom qu'il porte est sa première conquête. Emmanuel-Ignace, son aïeul, celui-là même que la princesse Palatine, duchesse d'Orléans, « l'implacable commère » , représente dans ses lettres, rôdant à Paris, en quête d'un morceau de pain, avait épousé en 1711 Charlotte de Mailly-Nesle avec laquelle il fit, au rapport de Dangeau, assez triste ménage — jusqu'au point que la propre famille de la trop vagabonde beauté intervint pour la faire enfermer dans un couvent, en passant parla Bastille. La leste et déjà aventureuse princesse avait eu , on ne sait trop comment, un fils dont elle ne jugea à propos d'annoncer la naissance qu'après la mort de son époux. Le conseil aulique de Vienne refusa de ratifier cette tardive déclaration , et c'est ainsi que le futur amiral de Catherine eut pour père un bâtard. En 1756, le parlement de Paris rendit au jeune Othon, alors âgé de onze ans, le nom de ses ancêtres, mais ne put en faire autant pour leur patrimoine. Volontaire à quinze ans, le prince fit tout ce qu il put pour réparer le dommage : il fut tour à tour lieutenant d'infanterie, capitaine de dragons, puis, brusquement, marin , accomplissant avec Bougainville le fameux tour du monde (1766-1769), et aussitôt après explorateur, essayant avec le chevalier d'Oraison de pénétrer dans

Cï CATHERINE LE GRAND.

ce continent noir de l'Afrique, objet de nos jours de si ardentes entreprises. En 1779, on le retrouve colonel d'infanterie française pour risquer une tentative infructueuse sur Jersey. L'année d'après, il est au service de l'Espagne et marin derechef, pour commander sous Gibraltar des batteries flottantes insubmersibles et ininflammables, qui coulent à pic ou sautent en l'air. Chemin faisant, il a, paraît-il, séduit la reine de Taïti et combattu victorieusement un tigre. Il n'a pas encore rencontré la fortune. Le roi d'Espagne, il est vrai, lui a fait cadeau de trois millions en cargaisons de navires, sans compter la grandesse de première classe et le brevet de major général; mais les millions ont été pour ses créanciers. La fortune vient à lui à un moment et à un endroit où il l'attend le moins. A Spa, rendez-vous à la mode de l'Europe élégante, où il ne songe qu'à se divertir, elle se jette dans ses bras avec la princesse Sanguszko, née Charlotte Gozdzka, qui devient princesse de Nassau. Le voilà Polonais, riche aussi et possesseur dune femme qui, ses domaines de Podoiie et d'Ukraine à part, est un trésor — sinon de beauté, du moins de bonté, de tendresse et d'inépuisable dévouement. Il met largement le tout à contribution. Sans cesse en course d'un bout à l'autre de l'Europe, tantôt luttant avec les Czartoryski au sein d'une diétine polonaise, tantôt rivalisant de luxe avec les grands seigneurs autrichiens à Vienne, où on lui envoie un cheval de Varsovie, en le faisant voyager en voiture, il n'est presque jamais avec sa femme; il se contente de lui écrire pour la charger d'une foule de commissions fort onéreuses qu'elle exécute du mieux qu'elle peut. Mais cette vie errante ne suffit pas encore à sa dévorante activité, et comme, à un moment donné, il ne trouve nulle part à se battre, il change une fois encore de carrière. Il lui aurait manqué de ne pas être diplomate à une époque où les négociateurs improvisés de son espèce fourmillent dans les chancelleries. Le voici en Crimée auprès de Patiomkine, puis à Saint-Pétersbourg auprès de Catherine avec une mission confidentielle du cabinet français, dont M. de Ségur lui-même, le représentant officiel de ce cabinet, est quelque temps à

ignorer le secret. On se souvient encore à Versailles de Louis XV et de sa diplomatie à double tiroir. Il a tôt fait de conquérir les bonnes grâces de l'Impératrice et de son favori, et de les disposer l'une et l'autre à la conclusion d'un traité d'alliance. Mais Versailles se dérobe : on n'y songeait pas à aller si vite en besogne. On s'y inquiétait surtout de défendre les intérêts des malheureux Turcs auxquels la tsarine vient de mettre encore les armes à la main. Il s'en console en courant sous Otchakof pour y offrir ses services et combattre ces mêmes Turcs qu'il avait été chargé de protéger. Le voilà Russe , et cette fois il se trouve dans son élément. Avec des hommes comme ceux qu'il va commander et contre ceux qu'il va avoir devant lui il peut tout oser. Il ne s'en fera pas faute. L'amiral anglais Paul Jones a beau essayer de le convaincre qu'on n'affronte pas une bataille navale avec des bâtiments qui ne tiennent pas la mer, il lui prouve le contraire par la raison démonstrative : en quatre combats il attaque et détruit la flotte et la flottille du capitan-pacha, fait, au rapport de Langeron, plus de prisonniers qu'il n'avait de soldats, brûle neuf gros vaisseaux de ligne, enlève le grand pavillon amiral, force le reste de la grande flotte à se sauver à Constantinople, le reste de la flottille à s'enfermer dans le port d'Otchakof, et a bien gagné le grade de vice-amiral que Catherine, reconnaissante, s'empresse de lui conférer. Mais la guerre de Suède, qui éclate peu après, l'appelle dans le Nord. Là il rencontre d'autres adversaires. Il commence par triompher encore; en deux rencontres avec la flotte ennemie, le 13 juin et le 14 août 1789, il remporte des avantages décisifs, quoique chèrement achetés. A ce moment il passe aux yeux de Catherine pour un demi-dieu et à ses propres yeux pour le plus grand homme de mer des temps passés, présents et futurs. Aussi sa confiance en lui-même et sa témérité naturelles, un instant réprimées par le contact qu'il vient de prendre avec ses adversaires nouveaux qui ne sont pas des Turcs , reprennent le dessus et ne connaissent plus de bornes. Ayant réussi à enfermer le roi de Suède lui-même dans la baie de Svenksund, il s'apprête à le

faire prisonnier, prépare un appartement à son bord pour le recevoir et décide d'attendre le jour anniversaire du couronnement de l'Impératrice pour mettre son dessein à exécution : flatterie fort en usage dans les guerres conduites par les généraux de Catherine et leur valant comme à elle d'assez fréquents mécomptes. Au jour fixé (12 juillet 1790), il donne le signal de l'attaque, et c'est un désastre épouvantable qu'il subit, perdant cinquante-trois vaisseaux, mille quatre cents canons, six mille prisonniers. Le lendemain, l'Allemand Sievers lui-même, homme de sang-froid et de réflexion, est disposé à le considérer comme « un traître et un coquin » . A Saint- Pétersbourg", Catherine est à peu près seule à prendre la défense du vaincu ; mais elle se hâte de faire la paix avec le vainqueur. Les témoignages sont contradictoires au sujet de l'attitude prise, au milieu de cette épreuve, par l'infortuné amiral : les uns le représentant comme absolument décontenancé, les autres comme n'ayant rien perdu de sa jactance habituelle. Ce qui est certain, c'est que l'année d'après — détail passé sous silence par son plus récent biographe — il songe encore une fois à changer de nationalité. Le mois de juin 1791 voit arriver à Saint-Pétersbourg un émissaire des anciens Régents des Provinces- Unies , dépossédés par Guillaume V. Le chargé d'affaires français, Génet, s'abouche avec lui et lui demande « si, dans le cas où un général illustre, ennemi juré de la « maison d'Orange, protégé puissamment par la Russie, bien « vu par les cours de Vienne, de Paris et de Madrid, voulait « se charger de faire valoir l'intérêt de ses commettants, ses « pouvoirs lui permettent de lui offrir au nom des patriotes « de se mettre à leur tête, de renverser le trône que Guillaume « a élevé sur les ruines de la liberté batave et de prendre à « sa place le commandement suprême, mais légal, des forces « des sept provinces » . Le général illustre réunissant toutes les conditions indiquées, c'est évidemment Nassau, et Génet ne songe pas à moins qu'à engager de cette façon la Russie ellemême dans une coalition contre l'Angleterre et la Prusse : ce rêve de la diplomatie française. Nassau prend feu et flamme

pour le projet; il en entretient l'Impératrice; à en croire Génet, « il électrise de la manière la plus positive » Patiomkine, Bezborodko et Cobenzl, l'envoyé autrichien. La « marche rétrograde» , comme dit Génet, de l'Angleterre et delà Prusse met les espérances communes à néant.

Pour utiliser de quelque façon son héros, Catherine l'envoie à Goblentz. Le voici au service des princes français et de l'émigration. Il y dévore les huit cent mille roubles qu'il tient de la générosité impériale et n'y brille pas autrement. Il fait la campagne de 1792 comme volontaire dans l'armée du roi de Prusse et n'a pas l'occasion d'y cueillir des lauriers. Sa carrière semble terminée. Quelques-uns de ceux qui l'ont approché attendent pourtant encore de lui quelque chose d'extraordinaire. En 1796, Langeron écrit : «Monsieur de Nassau ne « finira pas comme un autre; je ne sais ou ni comment; mais « si c'est dans l'obscurité, il étonnera tous ceux qui le connais- « sent. » Il était dans sa destinée d'étonner ses contemporains. Retiré dans une terre de sa femme, en Podolie, y vivant péniblement des débris de trois ou quatre fortunes gaspillées, il s'y éteint en 1809, obscur en effet et oublié de tou", devenu étranger, comme le dit son biographe, aux grands événements qui bouleversent le monde et s'intéressant lui-même à peine aux causes pour lesquelles il avait combattu.

Type accompli d'une espèce disparue, condottiere sans peur ni reproche, il ne lui appartenait pas, comme tel. ni de vivre ni de mourir pour une cause quelconque. Comme capitaine, un contemporain, bon juge, appréciait ainsi ses mérites: «Né ■■ avec le coup d'œil d'un général, il a peu de théorie, mais « son génie supplée à son peud'instruction. . . Il ne pense jamais « à la retraite. S'il est vainqueur, sa victoire est complète; s'il « est vaincu, il est détruit. Il a le défaut d'aimer à s'entourer « d'aventuriers ; la violence de son caractère lui permettant ■■ rarement de mesurer ses expressions, un homme de nais- « sauce et de cœur peut difficilement s'attacher à lui (1). »

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Pourtant, au rapport de madame Vigée-Lebrun, qui le rencontre à Vienne, il a l'air « doux et timide comme une demoiselle qui sort du couvent » . Rien dans sa personne, quoiqu'il soit grand et bien fait, n'annonce le héros de tant d'aventures. Le champ de bataille le transfigure. Il a la bravoure héroïque, impétueuse et théâtrale de ses ancêtres historiques, les paladins du moyen âge. A Svenksund, il échappe par un miracle à la mort, « jouant, raconte un témoin, au ma- « tamore avec son uniforme blanc et son cordon bleu, criant, « s'agitant, un pistolet d'une main et une épée de l'autre, sur « sa chaloupe bariolée qui courait de rang en rang, conduite « par dix-huit rameurs également en blanc avec des plumets « et des ceintures orange » . Quelques semaines plus tard, sachant que la paix est signée, il s'obstine à vouloir venger son échec en courant sus aux Suédois. — « Je vois, dit alors le « roi de Suède, que j'ai fait la paix avec la Russie, mais pas « avec M. de Nassau. » L'année d après, en rade de Cronstadt, il tire à boulets sur un bâtiment anglais qui ne lui rend pas « un salut assez profond » , et amène le capitaine à se déclarer prisonnier de guerre (1).

Avec son imagination et son tempérament qui le portent à ne jamais douter de rien et à rêver toujours aux plus hautes destinées, sa vie est une longue déception, et il fait partager celle-ci à sa femme, dont le rêve est de s'asseoir à ses côtés, si ce n'est sur le trône de Pologne, du moins sur celui de la Courlande. Les airs de supériorité et l'humeur frondeuse qu'elle fait voir à Saint-Pétersbourg déplaisent à Catherine, qui l'accuse « de porter partout sa république avec elle » . Du moins la princesse a-t-elle la consolation de régner pendant deux ans à Paris, qui la met à la mode, tout en s'amusant de ses originalités et de ses prétentions.

Quoique né loin de la Russie, Nassau doit aux bizarreries de sa naissance et de sa carrière de ne pas passer pour un étrantranger aux yeux de Catherine. « J'espère, lui dit-elle, un an

(1) Dépêche de Génet à Duniouriez, 25 juin 1792.

« après son arrivée, que vous voilà devenu tout à fait Russe. » Les temps ont bien changé depuis le jour où l'Allemand Buhren, qui plus tard seulement se fit appeler Biron, disait en présence de l'impératrice Anne aux plus hauts seigneurs de sa cour, les Galitzine et les Dolgorouki : « Vous autres, « Russes, vous avez toutes les audaces ! » Le Hessois Bauer passe pour avoir contribué dans une large part aux succès de Roumiantsof, comme le Livonien Michelsohn à ceux de Panine : ni l'un ni l'autre n'arrivent à se pousser très avant soit dans la hiérarchie militaire, soit dans la faveur de la souveraine. Ils sont des Allemands. Et puis il leur manque, pour faire oublier leur origine, autre chose, un art ou une faculté, qui, au goût de Catherine, l'emporte sur beaucoup d'autres, qui, chez Patiomkine, le grand metteur en scène des féeries impériales, est portée à un degré suprême et qui paraît aussi chez Nassau. C'est ce qui se fait voir surtout dans l'histoire de la marine russe pendant la durée du grand règne.

Le 8 juin 1765, à bord d'un yacht qui l'a conduite à l'embouchure de la Newa, où elle se proposait d'inspecter sa flotte, voici ce que Catherine écrivait confidentiellement à son premier ministre Panine :

« Notre course a été si heureuse, que nous sommes arrivés « le lendemain de notre départ de Saint-Pétersbourg, à huit « heures du matin, à la vue de la flotte. Voilà ce que vous « direz à mon grand amiral, en l'assurant de ma tendresse. « Mais voici ce que vous garderez pour vous, et dont vous « n'aurez pas moins de déplaisir que moi : nous avons des » vaisseaux et du monde dessus à foison, mais nous n'avons « ni flotte ni mariniers. Au moment que j'ai arboré l'étendard « et que les vaisseaux passaient et rendaient le salut, deux

ont pensé périr par la faute de leurs capitaines, qui donnèrent l'un avec sa poupe au travers des cordages de l'autre à cent toises peut-être de mon yacht. Ils furent une bonne heure à débarrasser leurs bords et enfin y réussirent au grand détriment de leurs mâts et cordages. Puis l'amiral voulut qu'ils tinssent ligne, mais aucun vaisseau n'en put venir à bout, quoique le temps était fort beau. Enfin, à cinq heures de l'après-midi, on s'approcha de la côte pour le bombardement de la soi-disant ville ; on plaça un bateau à bombes devant, et lorsqu'on en voulut mettre un second, on ne parvint qu'avec peine à le trouver, personne ne tenant en ligne. On tira à boulets et à bombes sans qu'ils portassent au bout jusqu'à sept heures du soir, qu'enfin, ennuyée et ayant le tympan de l'oreille offensé de ce tintamarre aussi inutile que ridicule, je fis prier l'amiral de passer à mon bord, où je pris congé de lui, le priant de ne plus s'opiniàtrer à brûler ce qui restait de cette ville, car on avait eu la précaution, avant que d'y tirer, d'attacher des traînées de poudre en divers endroits, qui ne manquèrent pas de faire leur effet mieux que les bombes et les boulets. Cette expédition à bouts de chandelles est aussi tout ce que nous avons vu. L'amiral lui-même était extrêmement penaud... Il faut avouer qu'ils ont l'air de la flotte pour la pêche des harengs qui part d'Hollande tous les ans, et non en vérité d'une flotte de guerre. »

Cette flotte était l'héritage légué l'année d'auparavant à ses successeurs par le grand amiral qu'Elisabeth s'était donné, que Pierre III avait fait descendre de son poste et que Catherine y avait fait remonter. Frère cadet du maréchal qui s'illustra aux côtés de Pierre Ier, le prince Michel Galitzine débuta sous l'impératrice Anne comme président du collège de la justice, alla ensuite en Perse comme ambassadeur, immortalisa sa mission dans les fastes de l'horticulture et de la gastronomie nationale en en rapportant l'arbre du pêcher, qu'il acclimata dans sa terre d'Ousskoïe , depuis résidence des comtes Tolstoï, et, comme récompense, fut placé à la tête de

l'amirauté. Parfait gentilhomme, honnête et loyal, il justifiait à d'autres égards un dicton populaire, qu'on ne saurait d'ailleurs sans injustice appliquer indistinctement à tous les membres de son illustre famille, et d'après lequel, à la naissance d'un des siens, la doyenne d'âge de la famille prenait l'enfant dans ses bras et lui tenait ce langage: « N'oublie jamais que « tues prince Galitzine, sois bête, sois avare, habite Moscou « dans le voisinage de la Tverskaïa, et tu seras enterré au cou- « vent de Donskoï. »

Amené par sa mort, en 176-4, à lui chercher un successeur, Catherine ne sut que faire tomber son choix sur un des frères Tcherniehof, et les choses de la marine restèrent à peu près en l'état où il les avait laissées, jusqu au moment où éclata la première guerre turque. Alors seulement, quatre années après l'expérience qu'elle en avait faite dans la rade de Cronstadt en passant sa flotte en revue, la souveraine s'avisa qu'elle avait besoin de marins pour commander ses vaisseaux ; et comme elle n'en trouvait pas en Russie, elle dut se résigner à en chercher ailleurs. Elle essaya bien de Spiridof. Parti de Cronstadt le 26 juillet] 1769 avec une escadre de quinze bâtiments, celui-ci parvenait à la fin de décembre seulement à paraître en vue de Minorque, n'ayant plus avec lui que huit vaisseaux: les autres étaient restés en route. Désespérée, Catherine s'adressa à Londres : on lui envova Elphinstone. Elle s'en montra ravie tout d'abord : « En voilà un qui saura surmonter tous les obstacles ! » Cela ne dura guère ; deux années plus tard, Sabatier mandait de Saint-Pétersbourg : «M. Elphinstone est « entièrement oublié, personne ne lui parle à la cour; il se « présente vainement à l'antichambre de M. Panine... >> Et deux semaines après : « M. Ivan Tcherniehof vient d'écrire en « deux mots à Elphinstone que l'Impératrice n'avait plus « besoin de ses services. »

Pourquoi cette disgrâce ? Après avoir , avec Greigh et Dugdale, déterminé la destruction de la flotte turque dans la baie de Tchesmé, haut fait dont Alexis Orlof dut recueillir tout l'honneur, Elphinstone s'est avisé de transgresser, en une

autre circonstance, les ordres du favori, dont l'exécution eût compromis les fruits de cette victoire. Il n'a pas su aussi s'effacer à propos. Plus dociles et plus modestes, simples capitaines de vaisseau, d'ailleurs, et s'y résignant, Greigh et Dugdale demeurent à leurs postes. Le premier parvient même, avec le temps, au grade d'amiral. Mais le désir et l'espoir constant de Catherine sont de lui trouver un remplaçant dans les rangs de ' la jeune marine russe. Quand Tchitchagof, le père de l'amiral — qui s illustra sous les règnes suivants, a réussi à remporter . sur les Suédois quelques modestes avantages, elle ne se possède pas de joie et d'orgueil. Le buste du héros prend place à Tsarskoïe dans la galerie des grands hommes, et Catherine tient à y inscrire des vers russes de sa façon, que Dierjavine a grand'peine à mettre d'accord avec les règles de la poétique. Lui-même est invité à faire devant la souveraine le récit de ses exploits. Il hésite, balbutie, prononce des phrases incohérentes, puis s'animant peu à peu, fait éclater sa voix, sacrant, jurant, employant les termes les plus grossiers de son vocabulaire de marin, jusqu'au moment où l'épouvante qu'il aperçoit sur le visage des assistants l'arrête bouche bée. Il tombe à genoux; d'un geste, la souveraine le relève et le rassure: — « Continuez, je vous prie ; je ne comprends pas bien toutes « les expressions techniques que vous employez, mais votre « récit m'intéresse. »

Guère savant , mais navigateur hardi , vrai loup de mer, Tchitchagof a, dans une certaine mesure, de quoi justifier la faveur que lui témoigne Catherine. Et tout à fait justifiable, d'une manière générale, serait chez celle-ci le sentiment auquel elle obéit en lui accordant ses préférences, si elle s'y montrait conséquente. Mais la souveraine qui fit bon marché des services d'un Elphinstone, et méprisa ceux d'un Paul Jones, eut dans le rang de ses amiraux, à part Nassau, un étranger qu'elle favorisa de toutes les manières, et celui-là s'appelait Ribas.

A la date du 25 juin 1776, nous lisons dans une dépêche du marquis de Juigné adressée de Saint-Pétersbourg au comte

de Vergennes : « Il y a ici un jeune homme, M. Ribas, d'oria gine espagnole... un bon sujet, qui a des talents, de l'hon- « nêteté, et dont j'ai lieu d'être content... Il vient d'épouser « une femme de chambre de l'Impératrice et sa favorite. « Sa Majesté l'a dotée et marque à M. Ribas toute espèce de « bontés. Elle désirerait même de lui accorder des distinc- » tions, mais elle voudrait, vis-à-vis du public, avoir des » titres qui justifiassent ces faveurs particulières, et il paraît ■ qu'une recommandation de la part du roi d'Espagne serait « du plus grand effet. »

Le marquis de Juigné avait ses raisons pour se dire content de ce jeune homme; pour en dire du bien, il avait besoin de beaucoup d'indulgence. ]Xé par aventure à Naples sous un nom de hasard (son père s'appelait, paraît-il, Boujon et était originaire de Barcelone), Joseph Ribas débuta dans la vie par quelques fredaines : vol de passeport et falsification de lettres de change, qui l'engagèrent à vouloir quitter l'Italie. Il en trouva le moyen en rencontrant Alexis Orlof à Livourne et en l'v aidant dans l'accomplissement d'une vilaine besogne, dont nous avons fait mention déjà et dont nous reparlerons encore : l'enlèvement de la fameuse princesse Tarakanof. Arrivé à Saint-Pétersbourg avec le grade de lieutenant de vaisseau, il faisait un second coup de maître en épousant une protégée de l'Impératrice, une fille naturelle de Betzki.

« Cette femme, dit Langeron à son sujet, jolie, spirituelle ii et intrigante, joignait l'insolence d'une parvenue de tous les k pays à l'astuce ordinaire d'un courtisan. Elle vint à Paris « avec la femme du prince Galitzine, depuis ambassadeur à a Vienne... Cette princesse se lia avec mademoiselle Clairon, b et c'est d'elle que madame Ribas a appris tous les vers de it Voltaire, dont elle a la mémoire ornée. »

Les vers de Voltaire, complaisamment récités, d'autres complaisances plus intimes, firent d'elle la confidente préférée de Catherine et de son mari un grand personnage. Il dirigea le corps des cadets et l'éducation du jeune Bobrinski, le fils naturel de Catherine. Le journal de ce dernier, annoté par

Lechner, un de ses précepteurs, nous dit ce que fut cette éducation. Mademoiselle Davia, la sultane favorite de Bezborodko, la maîtresse intérimaire de Joseph Ribas, et aussi de son frère Emmanuel, y jouait un rôle considérable. L'élève partageait son temps entre le salon de celte dame et une loge maçonnique que Ribas avait établie dans sa maison. Cela n'empêcha pas l'Espagnol de commander en 1789 une flottille dans la mer Noire sous les ordres de Patiomkine. Il est vrai qu'entre temps il était devenu le proxénète habituel du favori. C'est à lui que le conquérant de la Tauride devait la connaissance de madame de Witt, « la belle Grecque » , devenue plus tard comtesse Potocka. L'organisation matérielle du fameux voyage de Crimée fut aussi en partie l'œuvre de Ribas, qui avait l'imagination féconde et l'esprit rempli de ressources.

« Ce Ribas, dit encore de lui Langeron, était un homme « extraordinaire et doué des plus rares talents. A force d'esprit » il s'était fait bon général, excellent négociateur et même « honnête homme. »

Nous aurons l'occasion de revenir sur cette dernière appréciation. La carrière de l'homme auquel elle s'appliquait accentue d'un trait vigoureux tout un côté de la physionomie de Catherine que nous aurons à mettre en lumière. La femme qui eut un Orlof à ses côtés au moment où elle montait sur le trône et un Zoubof auprès de son lit de mort, devait avoir un Ribas dans son entourage. Elle devait aussi arriver à en faire un homme presque utile.

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