‹ Autour d'un troneChapitre 4 sur 40 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

I. Soldats etgénéraux. — Roumiantsof. — Kamienski. — Bepnine. — Panine.

— Vices et vertus militaires. — II. Souvorof. — Un émule de Turenne. — Comédie ou folie? — L'homme de guerre, le courtisan, le père. — La Souvorotchka. — En Crimée et en Italie. — Masséna et Moreau. — III. Les généraux étrangers. — Une recrue manquée. — Bonaparte. — Le dernier des grands condottieri. — Le comte de Nassau-Siegen. — IV. La marine russe. — Catherine à Cronstadt. — Une revue navale désastreuse. — Le grand amiral Galitzine. — Spiridof. — Les amiraux anglais. — Elphinstone, Dugdale et Greigh.

— Le premier des grands hommes de mer russes. — Tchitchagof. — Encore un étranger. — Ribas,

— Comment avez-vous fait pour vaincre Frédéric II ? demandait un jour Catherine à Saltykof.

— Moi, matouchka? répondait le héros de Kunersdorf en

(1) Archive russe, a. 1874, 1876, 1878; Archives du Sénat de l'Empire, publiées en 1869; marquis d'Aracon, Le prince de Nassau-Siegen, Paris, 1893 ; Biographie de Souvorof dans 1' «Antiquité russe», XIV; Berxiiardi, Vermischte Schriften ; Bocdanovitch, Les campagnes de Boumiantsof, Patiomkine et Souvorof, Péter.sbourg, 1852; Bruckner, Guerre russo-suédoise; Castelxau, Essai sur l'Histoire de la nouvelle Bussie; Guoubinski, Esquisses historiques; Cîirapowicki, Journal; Correspondance politique aux Archives du Ministère des affaires étrangères; Correspondance de Catherine avec Patiomkine, dans le « Becueil de la Société d'histoire russe» , XVII; Correspondance de Souvorof, dans i' « Archive russe», 1866; Daxceau, Journal; Golovatcuef, La flotte russe dans la guerre avec la Suède; Grot, Souvenirs sur Dierjavine; Journal de Bobrinski, dans 1' «Archive russe », 1877; Kleinschmidt, Busslands Geschichle und Politik; Lebedief, Les comtes Panine; Maslovski, Ecrits de Souvorof, de Patiomkine et de Boumiantsof, Pétersbourg, 1793; Mémoires de Boger de Damas, de Langeron (inédits'), de Bouuitch, de Ségur; Petrouciievski, Biographie de Souvorof; Sokolof, Campagnes de l'Archipel dans les « Mémoires du département hydrographique » , VII ; SosoxOvitch, Biographie de Boumiantsof, Moscou, 1893; Souvenirs et anecdotes, hist. dans 1' «Antiquité russe », X; Tciiitcuagof, Biographie de Boumiantsof, Péterbourg, 184-9; Ziskeisex, Gcschichte des usinanichen Beichs,

simulant un grand étonnement. Ce n'est pas moi; ce sont vos petits soldats.

Sans faire d injustice à personne, si ce n'est peut-être à Souvorof, cette boutade du vieux soldat pourrait, elle aussi, être appliquée à toute l'histoire militaire du règne de Catherine, si rempli pourtant de gloire. Le grand Roumkintsof, lui-même, n'est qu'une capacité contestée et contestable. Le célèbre feldmaréchal eut pour père un simple soldat aux gardes, que Pierre Ier récompensa pour un service exceptionnel en lui faisant épouser une de ses maîtresses. La récompense valait le service. Ce premier des Roumiantsof connus avait été chargé de découvrir et de ramener en Russie le malheureux Alexis. Il s'empara du fugitif à tapies et le conduisit sous la hache du bourreau. Un demi-siècle plus tard. Alexis Orlof devait > illustrer par un exploit analogue. Sombre est l'origine de la plupart des grandes fortunes et des grandes illustrations de la Russie d'alors ! La mère du futur vainqueur de Kagoul survécut quarante ans à son mari et demeura jusqu'en 1788 à Saint-Pétersbourg comme un monument vivant du grand règne dont Catherine s'appliquait à continuer la tradition. Elle mourut nonagénaire dans cette ville , dont elle avait vu poser la première pierre. Conservant toute la présence et toute la vivacité de son esprit, elle évoquait des souvenirs qui ressemblaient à des rêves : le dîner de Louis XIV, auquel elle avait assisté ; la toilette de madame de Maintenon, dont chaque détail lavait frappé ; sa visite dans le camp de Marlborougl) et les attentions dont elle avait été l'objet à Londres de la part de la reine Anne. Elle parlait aussi de celles dont le grand tsar l'avait honorée et montrait volontiers qu'elle ne s'y était pas montrée insensible.

Né en 1725, Pierre Roumiantsof passa pour un fils posthume du monarque. Capitaine à dix- neuf ans, il commanda la réserve de l'armée victorieuse à Gross-Jaegerndorf et le centre de celle qui triompha à Kunersdorf. Quinze ans après, Je 21 juillet 1774, il signait sur un tambour la paix ds Koutchouk- Kainardji. Catherine lui prépara à Moscou une réception digne

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de tant de succès, digne aussi de sa propre imagination éprise de grandiose ; elle voulut le rencontrer sous un arc de triomphe d'où, sam descendre de cheval, il marcherait à son côté jusqu'au Kremlin. D'humeur timide et farouche, il se refusa à cette apothéose; eiie lui en fit agréer l'équivalent sous une forme moins théâtrale : il eut le surnom honorifique de Zadounaïski (d'au delà du Danube), l'ordre de Saint-André, une épée d'honneur garnie de diamants, un bâton de maréchal orné de même, un chapeau couronné de laurier, et des paysans par milliers et des roubles par millions. Hélas ! quelques années après, l'objet de tant d'honneurs et tant de largesses n'était plus qu'une lamentable épave flottant à la dérive dans l'orageux tourbillon où surnageait la fortune d'un Patiomkine. Au moment de la déclaration de la seconde guerre turque le vainqueur de Kagoul reçoit bien un commandement, mais Patiomkine s'arrange de façon qu'il ne puisse en tirer aucun parti ; il lui refuse troupes, vivres, munitions et occasions de combattre. Une partie de la correspondance échangée entre les deux généraux pendant cette campagne a été récemment publiée. On s'en est servi pour établir que Roumiantsof reconnaissait la supériorité de son rival. Elle prouve tout au plus qu'en dépit de ses affectations de sauvagerie, il savait être bon courtisan. Ses lettres sont plus que courtoises, elles sont tendres ; celles de Patiomkine sont pleines de déférence apparente, mais vides d'égard réel pour la situation du vieux soldat. A un moment, celui-ci semble admettre, il est vrai, qu'il faut un homme comme le favori de Catherine pour conduire une campagne dans un pays comme celui où sa fantaisie a transporté le théâtre de la guerre, et où lui, Roumiantsof, se fait l'effet « d'un roseau secoué par les vents dans un désert » . En 1789, las de commander une armée imaginaire contre un ennemi introuvable, incapable de sortir du cercle où on l'a enfermé par quelque improvisation hardie où se serait révélé <on génie, il demande un congé qui lui est lestement accordé, se retire dans son domaine de Tachane, en Ukraine, s'y bâtit un château qui ressemble à une forteresse, s'y enferme dans

une chambre qu'il ne quitte presque jamais et où il ne reçoit presque personne, fait mine de ne pas reconnaître ses propres enfants, qu'il laisse dans la misère, et y meurt en L796, survivant de quelques jours seulement à Catherine. Il passe pourtant pour avoir inspiré encore en 179 4 la campagne rapide de Souvorof, couronnée par la prise de Varsovie. Soldat victorieux, mais victorieux contre les Turcs seuls, peut-être lui manqua-tri 1 un autre théâtre pour développer des qualités de stratège, que ses opérations sur le Danube n'ont pu mettre suffisamment en lumière (1).

En lui donnant Souvorof, alors qu'elle négligeait d'utiliser Fioumiantsof, la fortune fit preuve une fois de plus envers Catherine d'une prodigalité dont son histoire offre tant d'exemples. Et le futur prince d'Italie fut lui-même longtemps tenu à l'écart. En attendant, dans les rangs de ses beaux régiments de la garde où elle découvrait aisément des favoris, Catherine eut quelque peine à trouver des commandants d'armée. Elle trouva un Kamienski, brute sauvage, mordant ses hommes à la manœuvre et leur emportant des morceaux de chair avec ses dents, faisant déshabiller ses prisonniers par trente degrés de froid et ordonnant de les inonder d'eau jusqu'à congélation parfaite (2) ; triste héros qui eut plus tard un commandement en chef devant Napoléon et n'y brilla guère. Elle trouva Repnine, soldat plus heureux qu'habile, diplomate vénal, débauché et vaniteux, se dédommageant du rôle subalterne qui lui échoit sur les champs de bataille par ses allures de satrape sur le pavé de Varsovie, n'y servant guère, comme ailleurs, que sa propre fortune et ses passions, mais s'y faisant payer par tout le monde, prenant les roubles de Catherine, les ducats de Stanislas-Auguste et les faveurs de la princesse Czartoryska. Au congrès de Teschen (1778) où il figure comme plénipotentiaire, le baron de Breteuil arrive à désarmer son hostilité, en

(i) Pour l'appréciation des talents militaires de Fioumiantsof, vov. BF.nNfur.Di, Vermiscltte Schriften, t. I, p. 74 et suiv. ; R.0UH1TCH, Rousskaia Starina, t. II, p. 129; Lakgerow, Mémoires.

(2) LangEBOS, Mémoires.

faisant disparaître de sa table une vaisselle de vermeil dont Repnine s'avise d'être jaloux. Homme d'éducation, d'ailleurs, et de bonnes manières, avec un vernis de littérature qui le rend correspondant de Voltaire et de Diderot (1), avec une pointe de libéralisme qui le fait membre d'une loge maçonnique : le vrai Russe demi-civilisé d'une époque de transition.

Panine, le frère du ministre, que Catherine fut heureuse de ravoir en 1774 contre Pougatchof après en avoir fait bon marché pour plaire au bel Orlof, était au moins un homme de caractère. A Moscou, au milieu de l'affolement général provoqué par l'approche du terrible samozvaniets, il fut à peu près seul à conserver son sang-froid avec une attitude digne d'un héros de l'antiquité. A ceux qui, avant qu'il eût reçu son commandement lui demandaient ce qu'il y avait à faire, il répondait, impassible : « Mourir ! » Les lettres écrites par lui à son frère pendant ces jours d'épreuve sont un beau monument de grandeur d'âme et de généreux dévouement à la patrie. On ne saurait le méconnaître, chez la plupart de ces hommes, enfants dune société en voie de formation et « corrompue avant d'être mûre » , ainsi qu'on s'est plu à le dire non sans une apparence de raison, l'amour du patrimoine commun, la foi en sa destinée et l'esprit d'immolation au bénéfice de sa grandeur, paraissent en même temps avec une intensité qu'on n'a guère chance de rencontrer ailleurs à la même époque. Ils sont grossiers et féroces souvent, vils parfois, mais ils aiment leur Russie, et, du général au soldat, ils la servent sans réticence et sans réserve, donnant leur peine, donnant leur sang, donnant surtout, ce qui est plus rare, donnant toujours et partout l'obéissance entière, aveugle, à la consigne, la fidélité absolue, invariable, au drapeau. L'histoire ne connaît pas de traître parmi ceux que Catherine envoie à la mort dans des pays perdus, sous des chefs de hasard, et Patiomkine lui-même, le général indolent et fantaisiste, n'y trouve pas d'indisciplinés.

Quand Pougatchof, vaincu, est amené devant Panine, les fers

(1) Cette correspondance a brûlé en 1812, au passage des Français.

aux pieds, les mains liées derrière le dos, celui-ci 1 interroge :

— Comment as-tu osé me faire la guerre?

— Batiouchka, je l'ai bien faite à l'Impératrice elle-même! Un rugissement, un bond de tigre, et voici le général aux

prises avec son prisonnier, le souffletant à tour de bras et lui arrachant des poils de sa barbe. Le trait est bien d'un Asiatique à demi sauvage encore, qui le lendemain, oubliant sa colère, donnera au captif ainsi maltraité le nom familier et caressant de Iemelka (diminutif d'Émilien) et lui dira d'avoir foi en la clémence de l'Impératrice. Le même homme se montre parfaitement susceptible de noblesse de cœur et même de générosité. Trois ans plus tôt, en 1771, les autorités de Moscou se refusant à faire figurer une escorte militaire derrière le cercueil de Saltykof, le héros de la guerre de Sept ans, tombé en disgrâce avant sa mort, Panine revêt son uniforme de parade, prend place sur la tombe de son ancien compagnon d'armes et déclare qu il y restera en faction jusqu à ce que l'on se soit décidé à le relever par le piquet d honneur auquel a droit le défunt.

Le mérite de la défaite et de la capture de Pougatchof a été d'ailleurs attribué, et avec justice, ce me semble, à un de ses subordonnés. Mais celui-ci s'appelait Michelsohn, et n'eut guère que 1 oubli pour récompense.

Avec Souvorof apparaît au rang des chefs militaires illustras sous le règne de Catherine un tvpe plus compliqué. Par son origine suédoise, celui-ci a racine dans le vieux sol cultivé de l'Europe occidentale; par sa première jeunesse, passée dans la maison de son grand-père, archiprêtre {proloiereî) de l'église de Blagoviechtchensk au Kremlin, il a pris contact avec le mysticisme religieux de la Russie orthodoxe ; par les coin-

mencements obscurs de sa fortune, simple sous-officier au cours de la guerre de Sept ans, il est et demeure peuple, avec le mélange de naïveté, de finesse, de sauvagerie et de fantaisie qui distingue la race. Le tout fondu et amalgamé dans un esprit vif, mais inquiet, dans une âme ardente et tourmentée, dans un tempérament particulièrement nerveux, produit un ensemble bizarre, déconcertant, une silhouette tour à tour héroïque et saugrenue, avec des apparences d'énigme indéchiffrable et un air de perpétuelle mystification. Les interprétations mainte fois essayées des excentricités dont il est coutumier n'arrivent qu'à se contredire : les uns y découvrant le souci de se singulariser aux yeux de Catherine qui passe pour aimer l'originalité et les originaux; les autres, le désir de désarmer la jalousie inquiète des favoris. Langeron, qui a l'occasion d'observer le héros de près, pense qu'il a commencé par simuler la folie, mais qu'il est arrivé à s'en faire une habitude et une seconde nature. Le matin, au camp, on le voit sortir de sa tente nu comme ver et faire des culbutes dans l'herbe. Rastoptchine, ayant à lui remettre des dépêches envoyées par Patiomkine, le trouve un jour dans cet état. Sans sourciller, Souvorof reçoit le message, se fait apporter de quoi écrire, et, l'expédition faite, reprend ses exercices. Présenté au général au lendemain de la prise d'Ismaïl, — un sanglant triomphe, assaut furieux suivi d'un massacre et d'un pillage qui durent huit jours, — Langeron lui-même éprouve une réception curieuse :

— Où avez-vous gagné cette croix ?

— En Finlande, avec M. le prince de Nassau.]

— Nassau! Nassau! C'est mon ami.

Il lui saute au cou. Puis aussitôt :

— Savez-vous le russe?

— Non, général.

— Tant pis ! c'est une belle langue.

Il se meta réciter des vers de Dierjavinc, mais s'interrompt pour dire :

— Messieurs les Français, vous êtes tombés du Voltairia~

nisme dans le Jean-Jacquisme, ensuite dans le Raynalisme et de là dans le Mirabeautisme, et c'est la fin de tout... Vous boitez?

— J'ai eu le pied foulé en tombant du rempart.

— Que ne le disiez-vous?

11 saisit le jeune officier à bras-le-corps, le charge sur ses épaules, le porte au bas de l'escalier et l'y laisse dans la boue sans lui dire adieu.

Blessé un jour lui-même devant Otchakof, après un assaut infructueux, il s'enferme dans sa tente et refuse toute assistance. Aux exhortations du chirurgien français, Massot, que Patiomkine lui a envoyé, il ne répond qu'en balançant la tête d'un air de désespoir et en répétant : Turenne ! Turenne! — Il prétend ne compter que trois grands généraux dans l'histoire militaire moderne : Turenne, Laudon et lui-même. Plus tard il -accusera Dieu d'avoir envoyé exprès Bonaparte en Egypte pour le priver, lui Souvorof, de la gloire de vaincre « l'ogre <le Corse » . — Massot, impatienté, finit par lui dire :

Eh bien ! Turenne, quand il était blessé, se laissait panser !

— Ah !

Aussitôt il se jette sur son lit et se livre docilement aux mains du chirurgien.

Au feu il paraît ivre, mais aussi un Cosaque l'accompagne toujours, porteur d'un bidon que le héros fait remplir avec du punch très fort, qu'il appelle « sa limonade » et qu'il réclame à tout moment. En use-t-il hors du champ de bataille? On le croirait. Agréé comme volontaire dans les rangs de l'armée russe et chargé par le prince de Nassau de conduire devant Otchakof deux bâtiments réclamés par le général, le comte de Damas attend à son bord les ordres de son nouveau chef. Soudain il voit surgir devant lui un homme inconnu qui, sans autre préambule, l'interroge d'une voix brève :

— Qui êtes-vous?

— C'est à moi de vous le demander.

— Je suis Souvorof. A qui écrivez-vous?

— A ma sœur.

— Je veux lui écrire aussi.

Et le jeune homme interdit voit son visiteur inattendu lui prendre la plume des doigts et improviser en français quatre pages d'un galimatias inintelligible. La visite se termine par une invitation à diner. A l'heure indiquée Damas se présente.

— Le général est couché, répond son ordonnance.

— Mais le dîner...

— Le général dîne à six heures du matin.

En 1794, le général devient maréchal. A cette occasion, il fait chanter le Te Deum, ordonne de placer dans l'église, sur une double colonne, autant de chaises que l'armée compte d'officiers généraux plus anciens que lui, arrive vêtu d'une simple veste et se met en devoir de franchir les chaises ainsi placées une à une, comme s'il jouait à saute-mouton. C'est seulement en arrivant au bout de cette course symbolique qu'il endosse l'uniforme de son nouveau grade et invite les prêtres stupéfaits à commencer l'office. En 1795, Catherine écrit à Grimm :

« Vous ignorez peut-être qu'il (Souvorof) signe son nom « avec de fort petites lettres : primo par humilité, secundo « afin qu'on n'ignore pas qu'il ne se sert pas de lunettes. Outre « cela, s'il fait une question à quelqu'un, il faut lui répondre « sans hésiter, sur-le-champ, et ne jamais lui dire : Je n'en « sais rien, car alors il se met dans une colère terrible; mais « la réponse la plus absurde ne le fâche pas. »

En effet, les mémoires du prince Galitzine nous le montrent demandant à un de ses aides de camp combien il y a d'étoiles au ciel et se contentant d'un chiffre indiqué au hasard, et le comte Rastoptchine mentionne la colère qu'il manifeste en voyant le grand-duc Paul se servir d'une lorgnette au théâtre, alors qu'il a proscrit dans l'armée l'usage des verres grossissants.

« On dit Souvorof un homme de talent » , lisons-nous dans une des lettres récemment publiées du futur gouverneur de Moscou; «je croirais qu'il doit plus à son bonheur qu'à son « génie. On s'est débarrassé de lui à Saint-Pétersbourg, où ses

u folies ont fini par ennuyer l'Impératrice qu'il faisait rougir. « Il est maintenant en Pologne; il habite la maison de la com- « tesse Félix Potocka; il dine à sept heures du matin; il « porte des vêtements en grosse toile avec un casque sur la « tête ; il chante à l'église et assure à tout le monde qu'il a « une belle voix de basse, alors qu'on l'entend à peine. »

L'homme ne manque pourtant pas d'esprit. Il en fait preuve parfois au détriment de ses compagnons d'armes, d'une façon fort mordante. Il dit de l'un d'eux : « C est un très galant « homme..., j'espère qu il se souviendra un jour qu'il y a de « la cavalerie dans son armée. » Après la défaite de Zurich, dont il impute la responsabilité à Piimski-Korssakof, il mande auprès de lui son malheureux lieutenant et lui prépare une réception solennelle. A ceux qui lui font observer que le triste vaincu aimerait mieux sans doute éviter cet appareil, il répond : « Comment donc ! c'est un homme de cour, c'est un « chambellan, il présente les armes à l'ennemi jusque sur le « champ de bataille! » Quand Korssakof paraît, il s'empare d'un esponton d'officier, et, se plaçant devant lui au port d armes :

— Alexandre Mikailovitch, est-ce ainsi que vous avez salué Masséna à Zurich? Oui, c'est ainsi, n'est-ce pas? mais, vive Dieu! pas à la russe! non, pas à la russe!

Des fragments de sa correspondance publiés en 1866 et plus récemment (1893) dans le recueil de M. Maslovski, le font voir sous un jour encore différent. La plume à la main, il extravague toujours, écrivant soit en français, soit en russe, avec une incorrection fantastique, avec une incohérence d'idées et d'expressions qui semble déceler l'ivresse ou la folie; bizarre, excentrique et fréquemment incompréhensible jusque dans les bulletins officiels qu'il adresse à ses supérieurs. En voici un échantillon autographe, portant la date du 20 juin 1788 et l'adresse de Patiomkine :

« Monseigneur, grand homme! récompensés Poletaiew, « Kroupenikov du Blokfort : rien du gros n'échapa dès l'apa- .« rition de la Lune. Le Héros est épris de sa nouvelle frégate,

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