‹ Autour d'un troneChapitre 7 sur 40 · LES ORLOF · texte numérisé non relu

LES ORLOF

On peut passer en revue, comme nous venons de le faire, les hommes de métier, hommes d'État et hommes de guerre dont Catherine s'est servie pour accomplir son œuvre, sans arriver, nos lecteurs ont pu s'en apercevoir, non seulement à

(1) Archive du prince Vorontsof, VIII et XIII; Arneth, Maria-Theresia und Joseph II ; Bantich-Kamienski, Dictionnaire biographique; Beiimiai.di, Vermischte Schriften ; Bilbassof, Histoire de Catherine; Biographies d'Alexis Orlof (Antiquité russe, XII); de Patiomkine (Antiquité russe, XII, XIII ; de Platon Zoubof (Antiquité russe, XVI, XVII); Blum, Biographie de Sievers; BïùicKNEn, Biographie de Patiomkine, Pétersbourg, 1891 ; Chtcherbatof, Sur la corruption des moeurs en Russie; Correspondance politique aux Archives du Ministère des affaires étrangères de France; Correspondance générale de Catherine (Recueil de la Société d'histoire russe, I, IX, X, XIII, XVII) ; Correspondance de Catherine avec Grimm ( « Recueil de la Société d'histoire russe », XIII, XXXIII, XLIV) ; avec Zimmermann (Marcard); avec Patiomkine (Antiquité russe, XVI, Archive russe, 1878, et Recueil de la Société d'histoire

pénétrer très avant dans l'intimité de la grande souveraine, mais à effleurer même quelques-uns des épisodes les plus marquants de sa vie et de son règne. Histoire intime et histoire politique de ce règne extraordinaire sont étroitement liées à celle d'une suite de phénomènes passionnels, dont nous avons donné déjà ailleurs un aperçu, mais sur lesquels nous devons revenir avec quelque détail, quoique toujours avec réserve, sous peine de laisser incomplète, incomprise et incompréhensible l'évocation que nous essayons. Nous l'avons dit, de 17G2 à 1796, le favoritisme a été en Russie autre chose qu'un coin de la vie privée dune souveraine autocratiquement privilégiée pour donner carrière à ses fantaisies : il a joué le rôle d'une institution d'État. Et c'est pourquoi ce chapitre, en tête duquel nous avons inscrit trois noms choisis dans une longue liste, est, indépendamment de toute préoccupation d'intérêt romanesque, historiquement et scientifiquement, un chapitre esssentiel de ce livre. L'existence tout entière non pas seulement d'une femme exceptionnelle, mais, pendant l'espace de trente-quatre années, d'un grand peuple confondu dans une même destinée, tient pour une bonne part dans le rapprochement de ces trois noms : la faveur des Orlof marquant le début, l'aurore radieuse du grand règne, celle de Patiomkine son éblouissante apogée et celle deZoubof enfin son déclin tristement obscurci.

russe, XXVII et XLII) ; Correspondances politiques dans le « Recueil de la Société d'histoire russe » , XIX et XLVI, et dans 1' « Archive russe » , 1873; Correspondance de Bezborodko avec Vorontsof (Archives Vorontsof, XIII, et Archive russe, 1875) ; Chrapowicki, Journal; Diderot, OEuvres, III; Documents divers dans le « Recueil de la Société d'histoire russe» , II, VII, XLII, dans 1' « Archive russe «,1865, 1869,1873,1876,1879,1886; dans les Lectures (Tchtenia), 1863; Karnovitch, Les grandes fortunes particulières en Russie, l'étersbourg, 1885; Kleinschmidt, Busslands Geschiclite; Kobeko, Biographie du Tsarévitch Paul; Marris, Diaries; Hodnief, Histoire de la Société d'économie politique de Saint- Pétersbourg; de Ligne, OEuvres choisies ; Mémoires de Garnovski (Antiquité russe, XVI); de Vierjavine [OEuvres, III); de la comtesse Bloudof (l'Aurore, 1872); de Vorontsof (Archive russe, 1876); de Palero (Recueil de la Société d'histoire russe, XXVI); de Thiébaut; de Méhée de la Touche; de Miertvago; de Chichkof; de Porochine ; de Ségur ; de madame Vigée-Lebrun ; de Stedingk; de Langeron (inédits); de Bololof ; de Weickardt; Notes de Mamonof sur Castera (Archive russe, 1877); Saint-Jean, Biographie de Patiomkine; Samoilof, Biographie de Patiomkine; Vassiltcuikof, La famille Bazoumovski.

Les Orlof sont, s'il faut en croire les héraldistes , de noblesse et d'illustration récente. Un Orlof parait bien en 1611 sous les murs de Novgorod, combattant les Suédois; mais cette ancienne lignée passe pour avoir disparu, La nouvelle a pour ancêtre un simple soldat compromis, en 1689, dans le procès des Strelitz. Son courage et sa vigueur lui ont fait donner par ses camarades le surnom d'aigle (ariol) . Condamné à mort et amené sur le lieu de l'exécution, il repousse tranquillement du pied la tête sanglante d'un compagnon qui a précédé la sienne sur le billot et qui gêne son passage. Le mouvement est observe par le tsar, qui admire et fait grâce. Telle du moins est la légende. Élevé au grade d'officier et anobli, Ivan Ariol, et par corruption Orlof, est le père d'un général-major et d'un gouverneur de Novgorod, Grégoire Ivanovitch, qui, épousant à cinquante-trois ans une demoiselle noble du nom de Zinovief, en a neuf fils, dont cinq survivent : ce sont les cinq Orlof compagnons de Catherine.

La race est forte, on le voit, d'héroïque envergure. D'après le prince Chtcherbatof, auteur d'un livre curieux sur la corruption des mœurs en Russie, un seul contemporain l'emporte sur les cinq frères en élévation de taille et force musculaire : Svanovits, le gouverneur de Cronstadt, soupçonné d'avoir pris une part active à la mort de Pierre III. L'aîné, Ivan, a près de trente ans au moment du coup d'État qui rend Catherine Impératrice. Il y prend part comme sous-officier dans un régiment de gardes, devient comte et sénateur avec un traitement d'environ cent mille roubles par an, et, satisfait, se refuse obstinément à toute autre promotion. « C'est un personnage, u écrit Sabatier en 1772 ; il n'a voulu ni grades ni cordons, et, « malgré cela, il jouit d'une grande considération. Il a la di- « rection des affaires de l'Archipel; il est le point central de « l'espionnage dans les gardes... il a une grande influence « dans le Sénat... On dit que sous un extérieur des plus gros- « siers il est très fin, et, malgré sa crasse ignorance, assez « propre à l'existence politique. . . Pendant l'absence du favori « il a logé dans l'appartement que celui-ci occupe au palais. »

Parmi les cadets, Théodore et Vladimir n'occupent que des situations subalternes, le premier comme aide de camp de son frère Alexis pendant la première guerre turque, le second comme sous-directeur de l'Académie des sciences. Les premiers rôles échoient en partage à Grégoire et à Alexis.

Le 9 octobre 1762, le baron de Breteuil mande de Saint- Pétersbourg au duc de Choiseul :

« Je ne sais, Monseigneur, à quoi aboutira la correspon- « dance que la Tsarine entretient avec M. Poniatowski, mais k il ne paraît plus douteux qu'elle lui a donné un successeur « dans la personne de M. Orlof qu'elle a déclaré comte le jour « de son couronnement... C'est un fort bel homme. Il était « amoureux de la Tsarine depuis plusieurs années, et je me « souviens qu'un jour elle me le montra comme un personnage « ridicule et me conta l'extravagance de ses sentiments. Mais « il a mérité depuis qu'elle le traitât plus sérieusement. C'est, « au reste, dit-on, une bien grande bête. Comme il ne parle « que le russe, il ne me sera pas sitôt aisé d'en juger. Cetattribut « de bêtise est assez commun à ce qui entoure aujourd'hui la « Tsarine, et, quoiqu'elle paraisse s'en accommoder fort, je ne « puis me persuader qu'elle n'élague la plupart de ceux qui « composent sa société. Elle n'a vécu jusqu'ici qu'avec les « conjurés qui, à M. Panin et au hetman (Razoumovski) près, ic sont tous de pauvres diables, qui étaient lieutenants ou « capitaines et en général mauvais sujets habitant tous les « tripots de la ville... »

On connaît l'anecdote rapportée par le même correspondant pour caractériser le ton de grossièreté et la licence de propos que tolère à cette époque au milieu de son entourage la future Sémiramis. Grégoire Orlof, le nouveau favori, y vantant un jour le prestige personnel dont il jouit parmi les gardes, s'avise de déclarer au nez de la souveraine qu'il ne lui faudrait pas plus d'un mois pour la jeter à bas de son trône.

— Cela se peut, mon ami, réplique Razoumovski, mais nous t'aurions fait pendre avant huit jours.

N'oublions pas que nous sommes au lendemain du coup

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d'État, et que la scène a lieu entre complices et compagnons d'aventure, ayant garde encore les habitudes contractées au cours des épreuves qu'ils viennent de traverser ensemble. Avec le temps, Catherine mettra ordre à cela. Orlof a d'ailleurs d'autres raisons encore pour ne pas mesurer ses paroles, et ce n'est plus la succession de Poniatowski que le bel officier, âgé de vingt-deux ans à peine et possesseur de la plus jolie figure d'homme qu'on ait jamais admiré en Russie, est sur le point de recueillir quand le baron de Breteuil en vient à se préoccuper de sa rapide élévation. A cette date il a en vue un bien autre héritage. Ambitieux, au vrai sens du mot, cet enfant gâté de la fortune ne l'est pas et ne le sera jamais. Catherine incline même à penser qu'il ne l'est pas assez. Il a pris part au coup d'État par esprit d'aventure et aussi par l'effet du penchant instinctif poussant l'homme le moins aventureux à prendre fait et cause pour la femme aimée. Il a servi une maîtresse. Mais c'est une nature simple, et très simplement aussi il a conçu le dénouement du roman dont il lui est arrivé de devenir le héros. Que ferait une femme du peuple d'un homme du peuple comme elle qui aurait réussi à l'élever au rang de grande dame? Elle épouserait évidemment l'auteur de sa fortune. Pourquoi Catherine n'en ferait-elle pas autant? Le beau Grégoire n'y aperçoit aucun inconvénient. Catherine, elle, en aperçoit beaucoup. Pourtant on la sent, elle si décidée habituellement et si résolue, on la voit, en présence de ce problème où s'agite à nouveau sa destinée, hésitante et incertaine, n'osant faire entendre au charmant amoureux le langage de la raison, répugnant à l'écouter elle-même, presque entraînée, un instant, à se laisser aller sur la pente où la poussent d'impérieuses sollicitations mêlées à de tendres caresses.

A aucun autre tournant de sa prodigieuse carrière son caractère et sa destinée n'apparaissent sous un jour plus curieux.

C'est d'abord, quoi qu'en dise et pense Razoumovski, qu'elle a peur de l'homme inévitablement associé à sa grandeur nouvelle et de ses quatre frères. Ils sont là, sur les marches de son trône, la main dans la main, « n'ayant qu'un cœur et

qu'une tête » , ainsi que l'observe Sabatier, et prêts à tout entreprendre, elle le sait par expérience. Et puis, il lui en coûte d'être raisonnable : elle est passionnément éprise. Au mois de février suivant elle est à Moscou pour les fêtes de son couronnement; le projet de mariage, vigoureusement poussé depuis plusieurs mois, est à la veille d'aboutir, et le baron de Breteuil écrit :

« Il y a quelques jours, l'on représentait une tragédie russe « à la cour, où ce favori (Grégoire Orlof) jouait très gauche- « ment le principal rôle. Cette princesse était cependant si « charmée des grâces de l'acteur qu'elle m'appela plusieurs « fois pour m'en parler et me demander comment je le trouk vais. Elle ne s'en tint pas là avec le comte de Mercy (l'am- « bassadeur d'Autriche) qui était assis à côté d'elle. Elle se « récriait dix fois par scène en lui adressant la parole sur la « noblesse et la beauté d'Orlof. .. »

Bientôt le conseil de l'Empire est saisi de la grave et redoutable question. Évidemment ce n'est qu'une formalité. Les conseillers se taisent. Panine seul fait exception. Son tour de parole venu, il dit simplement : « L'Impératrice peut faire ce « qu'elle veut, mais madame Orlof ne sera jamais Impéra- « trice de Russie. » En prononçant ces mots, il se redresse de toute sa hauteur en s'appuyant contre le mur auquel est adossé son fauteuil, dans une attitude de défi. Sa perruque poudrée venant dans ce moment à effleurer une tenture, y laisse, raconte-t-on, une tache blanche que ses collègues remarquent et à laquelle ils font mine par la suite de frotter leurs têtes pour se donner, disent-ils, du courage. Le talisman n'y suffit guère. A en croire la princesse Dachkof, son oncle le comte Vorontsof, pressenti par Bestoujef au sujet de l'union projetée, repousse bien l'ouverture en demandant comment il a pu en mériter l'affront. Mais, d'après d'autres indications, l'intervention du vieux chancelier dans cette affaire épineuse, à supposer qu'elle ait eu lieu, semble, ainsi que nous allons le voir, s'être produite dans un sens tout opposé. Quant à Bestoujef, il est tout dévoué au projet en cause : c'est la dernière chance

qu'il a aperçue de restaurer son omnipotence d'autrefois. Catherine en arrive ainsi à discuter non plus le projet en lui-même, mais les moyens de l'exécuter. Et l'expérience de Bestoujcf comme son esprit de ressources s'offrent à propos en ce moment pour servir les intérêts du favori. La souveraine se montre-t-elle effrayée de la nouveauté de la situation qu il s'agit de créer, l'ancien premier ministre d'Elisabeth est là pour indiquer un précédent : la défunte Impératrice n'a-t-elle pas épousé Razoumovski"? Celui-ci est en possession, dit-on, de documents les plus authentiques établissant la réalité de cette union clandestine. Il suffirait de rendre public ce qui a été caché jusqu'à présent, en mettant les documents au jour. Mais pour cela le concours de Razoumovski lui-même est nécessaire. Et c'est précisément Vorontsof qui prend sur lui de l'obtenir. Le récit de l'entrevue a été publié par un neveu de l'ex-chanteur de la chapelle impériale, vieilli alors avant l'âge, — il vient seulement de dépasser la cinquantaine, — et cherchant le repos après sa vertigineuse carrière; adonné à la dévotion et vivant dans une retraite absolue. Vorontsof le trouve au coin de son feu, lisant la Bible dans l'édition de Kief nouvellement publiée. En un discours savamment préparé, il lui expose l'objet de sa démarche. C'est un service que l'on réclame de lui, et l'on entend le payer magnifiquement : en reconnaissant officiellement en lui l'époux de sa tante et bienfaitrice, Catherine se propose de 1 élever au rang d'Altesse Impériale avec tous les honneurs et prérogatives attachés à ce titre. Un projet d'oukase en ce sens a été préparé déjà. Razoumovski écoute sans mot dire, déconcertant peu à peu son visiteur par son silence et la fixité de son regard, un regard voilé et doux, où perce une insondable tristesse. II demande à voir le projet d'oukase, le lit attentivement, puis se levant enfin, mais toujours muet, il traverse à pas lents la vaste pièce où l'entrevue a lieu et s'arrête à l'extrémité opposée devant un vieux bahut en chêne. Un coffret en ébène aux incrustations de nacre et d'argent s'y trouve posé. Lentement, il prend une clef dans le meuble, ouvre le coffret, presse un ressort : un rouleau de

parchemins recouvert d'une bande de satin rose dont la couleur a pâli s'y trouve déposé. Il replace soigneusement l'enveloppe fanée dans sa cachette, referme le meuble et revient auprès de la cheminée avec le rouleau dont il se met à examiner le contenu. Une à une les larges feuilles, alourdies de grands sceaux en cire rouge, passent sous ses doigts en bruissant dans le grand silence que Vorontsof n'ose interrompre. Quand il a fini, il remet en ordre le rouleau défait, y applique ses lèvres, et se tournant vers l'angle de la pièce où, suivant l'usage conservé jusqu'à présent dans les demeures orthodoxes, une lampe toujours allumée brille devant l'icône doré aux traits hiératiques, il semble adresser de ce côté une invocation éloquente. Ses yeux paraissent à ce moment mouillés de larmes; il tremble et s'agite un instant, comme en proie à une lutte intérieure; puis, comme un homme qui prend son parti, il fait le signe de la croix et, d'un geste rapide, jette au feu le rouleau mystérieux. Un soupir — de soulagement ou de regret — et, se laissant retomber lourdement dans son fauteuil, il regarde la flamme faire son œuvre, consumant le fragile monument d'un passé dont il ne restera plus rien. Quand tout a disparu, il ouvre enfin la bouche :

— Je n'ai jamais été que le plus humble esclave de Sa Majesté l'Impératrice Elisabeth. Je ne demande qu'à être le très humble serviteur de l'Impératrice régnante. Priez-la de me garder sa bienveillance.

"Leprécédcnt n'existe plus. Bestoujef cependant n'abandonne pas encore la partie. Sur son initiative, une pétition circule, demandant à l'Impératrice de se remarier pour assurer l'hérédité du trône; invoquant l'inquiétude où la santé fragile de Paul met les sujets soucieux de l'avenir de l'empire. Un certain nombre d'évêques et quelques sénateurs y apposentleurs signatures. Mais à ce moment éclate la conjuration de Hitrovo et de ses amis dirigée contre les Orlof et leurs visées ambitieuses (1); des troubles se produisent à Moscou; le portrait de l'Impéra-

(1) Vov- Le roman d'une Impératrice, p. 323.

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trice suspendu à un arc de triomphe est arraché en plein jour; une agitation menaçante paraît jusque dans les régiments de la garde que le favori et ses frères voient leur échapper. Ils s'effrayent et sont les premiers à abandonner le trop audacieux projet.

Catherine ne les engage assurément pas à y persister. Au fond elle en sait gré à Razoumovski de sa discrétion, et le vieux courtisan l'a sans doute deviné. Mais, heureux pour elle, le dénouement de l'aventure ne fait pas seulement perdre au favori l'illusion d'un beau rêve; une autre ambition, qu'il pouvait plus légitimement se flatter de réaliser, se trouve compromise à ce moment, et par le contre-coup du même échec. Quelques mois plus tôt, tout en se remuant au pic fit de la combinaison matrimoniale maintenant avortée, Bestoujef s'était fait auprès du comte de Mercy l'instrument d'une autre négociation délicate : avant qu'il devînt le mari d'une Impératrice, il s'agissait de faire du bel Orlof un prince du Saint-Empire. L'envové de Vienne se récriait tout d'abord : le moment était mal choisi pour réclamer de sa cour une semblable faveur, alors que la Russie venait d'abandonner l'Autriche sur le champ de bataille, la laissant seule aux prises avec la Prusse. Mais Catherine elle-même était intervenue, d'une façon détournée d'abord et à demi-mots équivoques, puis finissant par se découvrir entièrement : elle voulait que le comte Orlof fut prince et saurait se montrer reconnaissante. Et, Mercy insistant pour obtenir une indication sur l'étendue de cette reconnaissance, elle s'était fâchée : — Oserait-on à Vienne douter de sa parole? On n'osa pas, et le diplôme fut expédié. La dignité conférée au protégé de la Tsarine y était justifiée par l'ancienneté et l'illustration de sa famille; quant aux mérites personnels du bénéficiaire, le document s'en rapportait aux temps futurs pour les mettre convenablement en lumière.

Le trait pouvait paraître ironique, mais l'élévation du nouveau prince devait subir un plus grave accroc. Au moment où le diplôme parvient aux mains de Mercy, la crise dont nous venons d'indiquer les péripéties se prolongeant encore, Tarn-

bassadeur ne se soucie pas d'endosser la responsabilité de ce nouveau coup de théâtre. Il remet le document aux mains de Bestoujef, en lui disant d'en faire l'usage qu'il voudra. Sa cour a eu la main forcée, et il lui paraît utile qu'on s'en aperçoive. Bestoujef est enchanté : cette fois Catherine et son favori sauront ce qu'ils lui doivent. Il court chez l'Impératrice, mais il revient penaud : Catherine ne veut pas entendre parler de proclamer en ce moment le principat de son favori ; il risquerait d'être écharpé et elle d'avoir à faire face à une émeute! Il faut qu'il attende, un an, dix ans peut-être. Et l'incident est clos : Mercy n'obtient que des remerciements embarrassés et de vagues promesses, et le bel Orlof est prince sans l'être. Il est vrai qu'il n'a pas l'air d'y tenir.

Il prend d'une autre façon sa revanche. A la date du 25 novembre 17(3-4, le chargé d'affaires français, Béranger, mande de Saint-Pétersbourg :

« Plus j'observe de près M. Orlof, plus je crois voir qu'il ne « lui manque que le nom d'empereur... Il est d'une aisance a avec l'Impératrice qui frappe tout le monde et que les « Russes disent inconnue dans tous les pays depuis la fouit dation de la monarchie. Supérieur à toute espèce d'éti- « quette, il prend publiquement avec sa souveraine des libertés « que dans un monde poli une maîtresse qui se respecte ne « permet point à son amant. »

L'attitude apparente de Catherine vis-à-vis de cet amant est celle, en effet, d'une maîtresse docile à tous ses caprices, soumise et craintive à l'excès. Elle écrit à madame Geoffrin : « Lorsque Votre dernière lettre est arrivée, le comte Orlof « était dans ma chambre. H y a un article dans cette lettre « ou vous me supposez de l'activité, parce que je travaille « aux lois et que je fais de la tapisserie. Lui qui est un paresu seux de profession, quoiqu'il ait beaucoup d'esprit et de « talents naturellement, s'est écrié : Cela est vrai ! Et voilà « la première fois que j'ai entendu une louange de sa bouche. « Et c'est à vous, Madame, que je la dois. »

Elle tolère jusqu'aux infidélités très nombreuses dont il se

rend coupable et qu'elle ne permettra à aucun de ses successeurs. Elle le laisse s'absenter pendant des semaines entières. Si elle ose lui faire un reproche, c'est plutôt de cette indolence voluptueuse, dans laquelle il se plaît et s'oublie. Elle a beau être ambitieuse pour lui, le pousser de grade en grade dans la hiérarchie officielle, lui faire violence en quelque sorte pour l'engager à sortir de sa torpeur et à faire quelque figure dans l'État. Il est directeur du corps des ingénieurs, chef des chevaliers-gardes, général en chef et grand maître de l'artillerie, président du bureau de colonisation étrangère, directeur général des fortifications. Il n'a cure de rien diriger ni d'exercer un commandement quelconque. Recevant près de deux millions de roubles par an pour les améliorations à introduire dans un des services sur lesquels il est censé avoir la haute main, celui de l'artillerie, il en laisse gaspiller la moitié et remet le surplus à Catherine, qui y trouve de quoi entretenir son goût personnel pour la bâtisse. Elle fait construire pour son favori le fameux palais de marbre, au frontispice duquel elle a le courage de mettre cette inscription :

Élevé par l'amitié reconnaissante.

Reconnaissante, elle l'est avec profusion. Logé, nourri» défrayé de toutes ses dépenses, le favori reçoit 10,000 roubles (50,000 francs) par mois pour son argent de poche et des paysans par dizaines de mille, des terres par lieues carrées, des palais, des châteaux, celui de Ropcha entre autres, de sinistre mémoire. Il reçoit le portrait de la souveraine, dans un médaillon en forme de cœur orné de diamants, avec le droit, qu'il ne partage alors avec personne, de le porter à la boutonnière de son habit. Tout cela ne suffit pas à lui faire secouer sa paresse et son inertie. Il trouve apparemment qu'il s'est assez remué pour parvenir et faire parvenir sa bienfaitrice à la place qu ils occupent tous les deux. Appelé par le vœu unanime de la Commission législative à présider ses séances, il refuse. Une seule fois son âme ensommeillée et son corps d'athlète engourdi paraissent comme remués à nouveau par

le frisson des anciennes heures de combat. Assistant au conseil, il prend la parole pour s'élever avec violence contre le projet mis en avant par Catherine de soutenir en Pologne la candidature de Poniatowski — l'amant évincé par lui. En fait d'arguments, pourtant, il ne trouve que des injures grossières, et ce n'est qu'un éclair. Sur un mot de doux reproche que lui adresse Catherine, il s'arrête, retire ce qu'il a dit et accuse Bestoujef de l'avoir mal conseillé.

Et peu à peu la tendresse de Catherine, l'intérêt passionné qu'elle a paru si longtemps attacher à chaque parole et à chaque geste du jeune homme subissent d'inévitables atteintes. Sa pensée et son cœur vont se détachant graduellement de cette nullité désespérante, dont elle finit par sentir le vide. Il s'en aperçoit; il voit qu'elle lui échappe; il a de son côté le sentiment d'un gouffre creusé devant ses pieds, et soudain un revirement se produit en lui : il se retrouve, se ressaisit, redevient en une heure celui qu'il a été au jour des grandes épreuves, et, du coup, le réveil est complet. Le 2 octobre 1771, il part pour Moscou, chargé d'une mission, qui, pour tout de bon cette fois, et non plus dans l'imagination complaisante de Catherine, en fait un héros et le sauveur de son pays. La peste, qui depuis deux mois sévit dans la seconde capitale de l'empire, y a fait éclater des désordres effroyables. Les autorités locales ont presque abdiqué devant l'émeute. Le gouverneur a fui. Le chef du clergé a été massacré par la populace. Il s'agit de rétablir l'ordre et d'arrêter la marche terrifiante du fléau. Grégoire Orlof s'en charge, et Catherine le laisse partir. N'a-t-elle pas souci de l'envoyer à la mort? Ou la gloire qu'elle espère lui voir acquérir la rend-elle insensible à toute autre considération? Qui oserait le deviner? Même observé ailleurs

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que dans le pâle et terne miroir où se reflètent pour l'historien à la distance d'un siècle ses sentiments et ses passions, le cœur féminin a des profondeurs si insondables ! La faveur naissante d'un rival obscur qui s'est appelé Wysocki et n'a fait que passer dans le ciel éblouissant où l'astre du bel Orlof allait retrouver toute sa splendeur semble bien contemporaine de cet épisode. Qui sait? Si Orlof ne réussissait pas...

Mais il réussit. A force de courage indomptable et de sauvage énergie, il muselle le monstre populaire et semble commander à la nature elle-même. Les progrès du mal sont enravés. Quand il revient, il a reconquis Catherine. Il est à nouveau pour elle l'homme sans pareil, « celui qui ressemble « aux anciens Romains du beau temps de la République » , ainsi qu'elle l'écrivait naguère à Voltaire. A Tsarskoïe, sur la route de Gatchina, un arc de triomphe en marbre rappelle aujourd'hui encore, quoique un peu délabré, la gloire de ce retour. Sur une médaille frappée à la même occasion le portrait du favori accompagne la figure de Curtius, avec cette légende : « La Russie a aussi de tels fils. » — Catherine avait voulu qu'on gravât : « un tel fils » , au singulier. Ce fut Orlorf qui réclama l'autre version, plus modeste. Pourtant cette même époque le fait apparaître sous un aspect inattendu et fort étranger à toute préoccupation de modestie. Un démon inconnu jusqu à présent, un démon d orgueil démesuré et de présomption folle semble au contraire s'être emparé de lui. Croit-il au besoin d'éblouir encore et toujours celle dont il a failli perdre l'affection? Où n'est-ce pas plutôt le commencement du détraquement cérébral auquel, dix ans plus tard, aboutira son étonnante fortune? Quelques mois après son retour triomphal, il repart pour Fokchany, comme négociateur du traité de paix conquis par les victoires de Roumiantsof. Un train de souverain l'accompagne, et Catherine écrit à madame de Bielke :

« Mes anges de paix, je pense, se trouvent présentement en « présence et face à face avec ces vilains barbus turcs. Le « comte Orlof, qui sans exagération est le plus bel homme de

« son temps, doit paraître réellement un ange vis-à-vis de ces « rustres-là; sa suite est brillante et choisie,... je veux parier « cependant que sa personne écrase tout ce qui l'entoure. « C'est un si singulier personnage que cet ambassadeur-là ; la « nature a été si extraordinairement libérale vis-à-vis de lui « du côté de la figure, de l'esprit, du cœur et de l'âme ! ... »

Un singulier ambassadeur, en effet. A peine arrivé au rendez-vous qui a été assigné aux plénipotentiaires turcs, il y met tout sens dessus dessous. Pour commencer, il ne songe pas du tout à faire la besogne dont on l'a chargé, c'est-à-dire la paix. Il rêve plutôt de recommencer la guerre et d'éclipser les exploits de Roumiantsof avec l'aide du général Bauer dont il s'assure le concours. Il réclame le commandement de l'armée, et, en pleine séance du congrès, devant les plénipotentiaires réunis, se prenant de querelle avec Roumianstof, il annonce à celui-ci qu'il le fera pendre. Il ne tient aucun compte des instructions que lui envoie Panine, médite un coup de main sur Constantinople, puis, brusquement, rompt les négociations et se retire à Jassy, où il passe son temps à donner des fêtes splendides et à faire parade d'un costume couvert de diamants pour la valeur d'un million de roubles que Catherine lui a envoyé.

Un avis que lui adresse de Saint-Pétersbourg une main amie le surprend au milieu de ces divertissements. Il apprend qu'à ce jeu de fou auquel il s'amuse depuis quelque semaines, il a joué sa situation et qu'il l'a perdue. En le laissant une fois encore s'éloigner d'elle, Catherine avait sa raison qu'il ne soupçonnait pas et dont elle-même peut-être n'était pas entièrement consciente. Mais elle se doutait bien que cette fois ce n'était ni la gloire de son favori ni l'intérêt de son empire qui se trouvaient en cause, et, au moment où, écrivant à madame de Bielke, elle vantait si fort les mérites et les charmes du personnage, elle s'occupait de lui donner un successeur. Le départ du favori avait eu lieu le 18/29 août 1772, et deux semaines plus tard Vassiltchikof était installé au palais impérial dans l'appartement spécial des élus.

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On imagine 1 effet produit par la désastreuse nouvelle, l'effarement du principal intéressé, la consternation de son entourage, la fête interrompue, puis le saut rapide dans une kibilka et la course éperdue à travers l'immensité. Ventre à terre à Saint-Pétersbourg : une chevauchée de mille lieues! Nuit et jour la kibilka vole et dévore l'espace, emportant le voyageur qui se passe de nourriture et de repos. En vain ! A quelques dizaine de verstes de la capitale, un ordre impérial arrête le galop des chevaux : une quarantaine est imposée aux voyageurs venant des pays du Sud où règne encore l'épidémie. Une quarantaine pour celui qui, naguère, se mesurait avec la peste à Moscou et triomphait d'elle! Mais l'ordre est formel. Des instructions et des offres pleines d'aménité l'accompagnent pourtant. Ne plairait-il pas à l'exilé de faire sa quarantaine au château de Gatchina? Le château a été bâti par Rinaldi — comme l'arc de triomphe récemment élevé sur la route — et l'endroit est charmant. Une délicieuse rivière, la Ijora, traverse le parc que des jardiniers anglais ont dessiné. Une île située au milieu de la rivière renferme des bosquets merveilleux, et l'un d eux ombrage un temple dédié à l'Amour. Hélas ! hélas ! tous ces agréments, Grégoire Orlof les avait dans sa pensée destinés à un autre. Inspiré par Catherine, il avait peu auparavant écrit à l'auteur de la Nouvelle Hëloïse pour lui offrir l'hospitalité de cette demeure « paisible et propre à la rêverie » . Le rêveur évoquant le souvenir des joies et des splendeurs disparues, ce serait lui-même maintenant!

Il ne désespère pas, il est vrai, encore. Il n'est pas homme à faire violence à la destinée, en essayant de reprendre d'assaut et de haute lutte la position perdue; trop pauvre pour cela de génie ou de volonté déjà trop émasculée. Du moins sait-il garder bonne contenance, et, quand le sort s'est définitivement prononcé contre lui, faire bonne mine â mauvaise fortune. Catherine a craint d'abord de sa part quelque coup de tête aux conséquences incalculables. Elle a, dit-on, fait changer les serrures de lappartement occupé par le nouveau favori et ordonné de garder militairement toutes les routes conduisant

à Saint-Pétersbourg. Elle respire en apprenant qu'il a rempli docilement ses volontés en s'installant à Gatchina. Mais elle veut obtenir qu'il se démette de ses charges et emplois. Prudemment et timidement, multipliant les démarches courtoises et les offres séduisantes, employant tour à tour Betzki, Alssoufiof et Tchernichof, qu'elle envoie les uns après les autres à Gatchina, elle négocie un arrangement. A quel sentiment obéit-elle surtout en ce moment, il serait difficile encore de le dire. Son attitude est une énigme pour ceux mêmes qui la voient de plus près. Elle ne veut pas revoir l'ex-favori, mais elle lui écrit tous les jours. Elle semble très éprise de l'amant nouveau, mais elle s'occupe de ce que boit et de ce que mange l'ancien, et tient à soigner personnellement jusqu'au linge de corps qui lui est destiné. En même temps elle est si agitée et si nerveuse que les affaires d'État les plus pressantes sont négligées, faute d'une audience qu'elle se trouve incapable d'accorder à ses ministres. Est-ce la peur seulement qui la trouble à ce point? Le chargé d'affaires français, Durand, semble le croire. Le 1er décembre 1772, il écrit :

« L'Impératrice a vérifié depuis peu que plus de mille sol- « dats des gardes étaient à la solde particulière du comte Orlof, « et qu'il s'était attaché les archevêques... Il paraît qu'il a « deux millions de roubles comptant, ce qui fait que l'Impéra- « trice le craint et préfère agir en douceur. » Et quelques jours après :

« Le bruit s'étant répandu qu'Orlof était arrivé, déguisé, à « un bal masqué, et une ressemblance de carrosse et de livrée « ayant fait croire qu'il était entré dans la cour du château, « l'Impératrice s'enfuit dans l'appartement du comte Panine. « D'autres détails pourtant semblent indiquer qu'une émotion plus tendre se mêle chez la souveraine à ces vulgaires angoisses, le bel Orlof faisant tout d'ailleurs pour provoquer et entretenir à la fois les deux sentiments. Réclame-t-elle de lui le portrait orné de diamants qu'il ne doit plus désormais porter sur sa poitrine, il renvoie les diamants et garde l'image : il ne veut remettre celle-ci qu'entre les mains qui la lui ont donnée.

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Les menaces dont elle essaye le trouvent insensible. Parlet-elle de l'interner au château de Ropcha, il répond qu'il sera heureux de lui en faire les honneurs. Elle coupe court aux pourparlers qui s'éternisent par un oukase qui le déclare démissionnaire de ses emplois et lui donne la permission, équivalant à un ordre, de voyager pour sa santé : il déclare qu'il se porte à merveille et ne bougera pas, si ce n'est pour aller à Saint-Pétersbourg.

Il finit par y venir, sans qu'on sache au juste si elle y a consenti. Il y parait avec un nouvel éclat, car, entre temps, un autre oukase, publié le 4 octobre 1772, l'a autorisé à porter le titre de prince. Il vient à la cour, et le soir assiste comme par le passé au jeu de la souveraine. Il est gai, plein d'entrain et de verve. On entend Catherine lui adresser la parole, et il répond sans le moindre embarras, parlant de choses indifférentes. Le lendemain, on le voit courir la ville avec un compagnon auquel il témoigne beaucoup d'amitié, et ce compagnon, c'est le nouveau favori. Il parle avec lui et avec tous ceux qu'il rencontre de son changement de fortune, plaisantant sa déchéance jusqu'au point de les embarrasser. Il rend visite au grand-duc, et les ministres étrangers devancent la sienne, s'empressant à sa porte, à tout hasard. Il se fait voir aussi dans les mauvais lieux et s'enivre publiquement avec des filles. Il ne paraît aucunement préoccupé de combattre son rival ou de tirer vengeance des auteurs de sa disgrâce. Il vante très haut le désintéressement et le patriotisme du comte Panine, son plus redoutable ennemi. Un écuyer de la cour s'avisant de lui donner comme équipage un méchant carrosse, attelé de deux rosses étiques, il prend gaiement la chose, se bornant à raconter une visite que ce même écuyer lui avait faite quelques mois auparavant, alors qu'il logeait encore au palais, et au cours de laquelle l'ayant trouvé au lit, il avait été amené à déposer un baiser respectueux sur une partie charnue de son corps inopinément découverte.

On est d'accord à ce moment dans la capitale pour supposer que le bel Orlof occupera désormais une situation analogue à

celle dont Alexis Razoumovski avait joui pendant les dernières années du règne d'Elisabeth, quand les Chouvalof étaient arrivés à prendre tour à tour au palais la place et la fonction qui sont devenues maintenant celles de Vassiltchikof. L'ex-favori reçoit tous les jours de nouveaux témoignages de la bienveillance et de la munificence impériale : dons en argent et en nature pleuvent sur lui, et en même temps il paraît encore le dispensateur souverain des grâces : il fait élever au rang de demoiselle d'honneur la fille du général Bauer, son ami, donner le cordon bleu au prince Viaziemski , son protégé . Cette croyance commune aboutit à une commune déception.

Au commencement de 1773, le bel Orlof disparaît. Il passe la fin de l'hiver à Reval. Toujours gai et bon compagnon, donnant des fêtes magnifiques, faisant la cour aux dames nobles des environs et aux bourgeoises de la ville, dansant avec les unes et avec les autres, et à l'occasion jouant encore au souverain comme s'il n'avait rien perdu du rang qui fut autrefois le sien : il octroie le cordon de Sainte-Anne à un comte Tiesenhausen, fait don à un prince de Holstein d'un domaine appartenant à la couronne, et ces libéralités ne manquent pas d'être ratifiées par Catherine. Au printemps, nouvelle surprise : on le retrouve à Saint-Pétersbourg et en possession à nouveau de toutes les charges qu'il avait précédemment occupées. Il ne brille pas dans l'emploi qu'il en fait, s'il faut en croire Durand : « Ces jours derniers, aux exercices de polygone, le prince « Orlof se montra plus neuf qu'un écolier, quoique grand k maître de l'artillerie, général en chef et ambitieux de gloire « et d'honneurs militaires. Chaque mouvement que faisaient « les soldats l'étonnait. Il demandait : Pourquoi cela? Que veut- « on en faire? Et, quand ils se sont avancés sous le rempart

« par le chemin couvert : Où se sont-ils cachés?... Chacun se « regardait et baissait les yeux. »

Mais Catherine est-elle aveuglée une fois de plus, séduite et reconquise encore? Non, s'il faut ajouter foi aux confidences qu'elle est supposée faire en ce moment même à un intime :

« J'ai de grandes obligations à la famille Orlof; je les ai b comblés de biens et d'honneurs; je les protégerai toujours, » et ils peuvent m'étre utiles; mais mon parti est pris : j'ai « souffert pendant onze ans, je veux actuellement vivre à ma « fantaisie et dans une entière indépendance. Quant au prince, « il peut faire tout ce qui lui sera agréable: il est le maître de « vovager ou de rester dans l'empire, de boire, de chasser, « d'avoir des maîtresses... S'il se gouverne bien, il se fera « honneur; s'il se gouverne mal, il se couvrira de honte. »

« Il se couvrira de honte » , affirme 1 homme de cour bien informé dont Durand se fait ainsi l'écho. « La nature n'en a « fait qu'un paysan russe, et il sera tel jusqu'à la fin. Il a mené « une vie délicate et délicieuse pendant onze ans; son palais « a dû s'accoutumer à tout ce qu'il y a de plus exquis ; eh bien, « à présent qu'il n'est plus dans la faveur, qu'il a 250,000 rou- « blés de revenu et un mobilier de vingt millions de notre « argent, qu'il pourrait vivre dans les délices et en grand sei- « gneur, loin d'une cour orageuse ou même dans cette cour, « savez-vous comment il vit? Il a été un seul jour à Gatchina. « Il est venu ici (à Pétersbourg) le lendemain. Du matin au « soir , il ne quitte point les /restes (demoiselles) de la cour « qui sont restées dans le château (l'Impératrice est à Tsar- « koïe). Il y dîne, il y soupe ; la table est cependant malpropre, » les mets sont dégoûtants, et ce prince fait ses délices d'une « pareille vie... Sa vie morale n'est pas meilleure. 11 s'amuse « de puérilités; son âme est comme son goût, et tout est bon k pour lui. Il aime comme il mange, s'accommode autant « d'une Kalmouque ou d'une Finoise que de la plus jolie femme t. de la cour, et voilà le bourlaque (manant) tel qu'il est. »

L'homme de cour bien informé croit la carrière de l'exfavori terminée, ou tout au moins son influence à jamais corn-

promise. Il se trompe et induit en erreur l'agent de la diplomatie française, car à quelques semaine de là, en mai 1773, celui-ci écrit :

« Le successeur de Panine sera certainement quelque drôle « protégé par le Prince (Orlof) ; depuis qu'il est rentré en « grâce, il a quatre fois plus de crédit que lorsqu'il logeait « dans l'appartement même de l'Impératrice. »

Et les nouvelles se succèdent, attribuante l'ex-favori un rôle de plus en plus prépondérant. Vassiltchikol occupe toujours au palais et dans le carrosse de la souveraine la place dévolue aux titulaires de son emploi, mais son influence est nulle. Il n'a aucune part aux affaires. Grégoire Orlof paraît au contraire en passe d'exercer un pouvoir dirigeant jusque dans la politique extérieure. Frédéric, qui, sur les rapports de son envoyé, s'est malencontreusement avisé d'exprimer en clair dans ses dépêches, en comptant qu'elles passeraient sous les yeux de Panine, le contentement que lui causait la chute de l'ex-favori, Frédéric est atterré. C'est en maître que le prince paraît maintenant à Tsarskoïe. L'Impératrice lui rend sa visite à Gatchina, et c'est à Gatchina même que, par un oubli à peine croyable de toutes les convenances, a lieu la première entrevue de Catherine avec la princesse de Hesse-Darmstadt et avec ses deux filles, dont l'une doit épouser le grand-duc Paul! Mais ce n'est pas assez encore. L'Impératrice est incertaine un instant du choix qu'il lui convient à elle et à son fils de faire entre les deux princesses. En attendant, le bel Orlof fait le sien. A la date du 5 juillet 1773, Solms, effaré, dépèche à son maître, à Berlin, un courrier porteur des lignes qui suivent :

« Je me trouve chargé de révéler à Votre Majesté un secret « de la plus grande importance, dont dépend le bonheur de la « Piussie, auquel, en qualité d'allié et d'ami de cet empire... « elle ne saurait rester indifférente. Le comte Panine, qui a « toujours les yeux ouverts sur les menées de la famille Orlof, « croit avoir des raisons de soupçonner que le prince Orlof « porte ses vues ambitieuses aussi loin que d'avoir formé le

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« projet de vouloir épouser une des princesses de Darmstadt. » Les attentions extraordinaires, selon sa façon d'agir, pour a la Landgrave et les manières libres dont il commence à user « avec les princesses, surtout avec la cadette, à laquelle il en « conte formellement, augmentent ces soupçons... La vivacité « de cette princesse pourrait, sans en prévoir du mal, fournir « à cet homme ambitieux des movens de réussir... »

Et l'envoyé prussien ajoute que pour prévenir les effets d'une ambition aussi hardie, on ne saurait compter sur l'Impératrice. Ce n'est qu'une fausse alerte, et l'entrée elle-même de l'exfavori dans la politique active n'est de sa part qu'une fantaisie sans lendemain. Pour y donner suite, il a trop peu de consistance dans les idées, trop de paresse dans l'esprit. Il abandonne la princesse de Darmstadt pour la première demoiselle d'honneur venue et les affaires d'État pour ses plaisirs. Moins généreuse pour lui que ne l'a un jour imaginé Catherine, mais pourtant assez complaisante, la nature lui a aussi départi suffisamment de bon sens pour qu'il comprenne que de gouverner un empire n'est pas son affaire. Quand il s'avise de prendre part à une discussion où sont engagés des intérêts sérieux, il ne manque jamais de mettre ses interlocuteurs dans l'embarras et la souveraine, si elle est présente, dans une gène pénible par l'ignorance et le défaut de réflexion dont il y fait preuve. Et, comme il est bon enfant, il est le premier à s'en apercevoir et à en convenir. En 1774, au cours de la lutte soutenue contre Pougatchof, il se laisse jouer comme un écolier par un chevalier d'industrie, marchand banqueroutier d'une ville de province, qui, se donnant à lui pour un émissaire des Cosaques du Jaïk disposés à livrer le terrible révolté, lui soutire ainsi qu'à l'Impératrice des sommes considérables.

Au cours de cette même année, d'ailleurs, a lieu l'entrée en scène d'un acteur nouveau, dont la venue doit reléguer dans l'ombre pour de longues années, ou tout au moins repousser au second plan tous les figurants de ce drame à grand spectacle qu'a été la vie de Catherine : Patiomkine succède à Vassiltchikof.

Une sorte de vide se fait à ce moment autour de la souveraine et de son nouveau favori , dont la figure colossale et dominatrice semble remplir à elle seule le théâtre sur lequel il vient de paraître. Grégoire Orlof n'a à subir en apparence aucune disgrâce nouvelle. Il s'éloigne pourtant, en enfant boudeur ou en homme définitivement découragé. « Le prince « Orlof, écrit Durand, dit avoir eu avec l'Impératrice une k explication singulière et avoir répondu aux efforts qu'elle « faisait pour le détourner de son projet de voyage qu'il lui « était impossible de soutenir plus longtemps la vue de tout « ce qui se faisait contre ses parents et ses amis, ne pouvant k cependant lut reprocher que le défaut de ce que la nature avait «■ cessé de lui accorde)-. » Il quitte la Russie, parcourt l'Europe, étonne les capitales par son train fastueux, intimide les joueurs les plus audacieux par l'énormité de ses enjeux. Diderot, qui le voit à Paris, en garde une assez médiocre opinion, le comparant à « une chaudière qui bout toujours et où il ne cuit « rien » . Il revient au bout d'une année à Saint-Pétersbourg et y reprend sans effort une situation qui, maintenant, acquiert, en effet, de la ressemblance avec celle d'Alexis Razoumovski sous le précédent règne. A la cour, on l'appelle « le Prince » tout court. Son commerce avec la souveraine, sans paraître ramené aux habitudes familières d'autrefois, semble établi sur un pied d'affectueuse camaraderie et presque d'égalité, excluant tout rapport de souveraine à sujet. Au don d'un palais que lui fait Catherine , il répond par l'achat du fameux diamant de Perse, le Nadir-Schah, qu'il paye 460,000 roubles et dépose le jour de sa fête aux pieds de la Tsarine.

Au fond, entre elle et lui, quelque chose subsiste toujours du passé, un lien si profondément attaché aux fibres les plus

intimes de leur être et si fort qu'il résiste à toutes les épreuves. En 17 76, elle écrit encore à Grimm :

« Je me suis toujours senti beaucoup de penchant à me « laisser aller par les gens qui en savent plus que moi, pourvu « seulement qu'ils ne me fassent pas sentir qu'ils en ont envie, « car alors je m'enfuis à toutes jambes. De tous les hommes « les plus capables de venir à l'aide de ce penchant chez moi, « je ne connais pas de plus propre que le prince Orlof. Sa tête « est naturelle et va son train, et la mienne la suit. »

Pour briser ce lien, il faut, dans la vie déjà si agitée et si remplie de l'ex-favori, un épisode imprévu de plus et non pas le moins surprenant de tous. En 1777, à quarante-trois ans passés, ce viveur à grandes guides, ce débauché et ce blasé devient amoureux. Non plus banalement et à la légère, en Don Juan peu difficile à s'éprendre et à se contenter, ainsi que nous l'avons vu faire tant de fois, mais avec sincérité et avec passion. Cet amour-là, qui ressemble à une trahison posthume, l'amante des jeunes années ne peut le pardonner à l'amant même vieilli et abandonné par elle. D'autant moins que par une nouvelle caresse du sort accordée à cet être privilégié, c'est un amour heureux, bien que cruellement contrarié tout d'abord et destiné à une fin plus cruelle encore, roman qui devient une idylle et se termine en tragédie.

Jolie, gracieuse, âgée de dix-neuf ans à peine, très remarquée parmi les demoiselles d'honneur de l'Impératrice et très recherchée par les prétendants, mademoiselle Zinovief est la cousine germaine du prince. Il l'aime et est payé de retour. Il se heurte aux interdictions formelles de la loi civile et de la loi religieuse et passe outre. Le mariage est annulé par une décision du Sénat qui ordonne la séparation des époux, et la jeune femme écrit à son frère Vassili, qu'elle appelle affectueusement et plaisamment douchenka-frerouchka, des lettres éplorées, où elle raconte les courses inutiles qu elle fait pour rencontrer le mari si vite enlevé à son affection, en ajoutant : « Je 1 aime « plus que je ne l'ai jamais aimé, et, malgré tout, avec la grâce « de Dieu, je suis très heureuse. »

Enfin Catherine prend sur elle de se montrer généreuse. Elle casse l'arrêt du Sénat; elle va jusqu'à donner une place à la princesse Orlof parmi ses dames du palais; elle lui fait cadeau d'une toilette en or massif. Les jeunes mariés vont passer leur lune de miel en Suisse, et la princesse raconte sa joie et son ravissement dans des vers qui parviennent à Saint-Pétersbourg et sont bientôt dans toutes les bouches :

Avec toi tout pays est le paradis pour moi (1) !

Ils reviennent au bout de quelques mois à Saint-Pétersbourg, habitent le palais Schtegelman, un de ceux que l'Impératrice a donnés à son favori, y mènent une vie tranquille, sagement ordonnée, sans bruit ni ostentation, tout entiers au bonheur d'être l'un à l'autre. Le prince paraît rarement à la cour et affirme à Harris qu'il n'y possède plus aucune influence. En 1780, nouveau départ du couple amoureux pour l'étranger, mais cette fois plus attristé : la princesse est souffrante, et sa santé réclame un climat plus doux. Cette fois aussi Catherine semble voir avec plaisir ce voyage, et au moment où elle a pris congé — assez froidement — de l'homme qu'elle a aimé et qui n'a pas eu assez de cet amour pour remplir son existence, elle demande à sa femme de chambre, la fidèle Pierekoussihina :

— Que fait-on d'un vieil icône dont le temps a terni les couleurs ?

— On le bride.

— Allons donc! Tu passes pour connaître toutes les coutumes du pays, et tu ignores celle-ci : on le jette à l'eau, Maria Savichna; je te dis qu'on le jette à l'eau!

Son détachement est si complet maintenant, qu'elle peut écrire à Grimm : « Le prince Orlof est à Paris..., saluez-le de u ma part et dites-lui qu'il ramène à son retour un petit prince « Orlof visible ou invisible. »

Hélas ! au lieu de cette maternité bien ardemment souhaitée sans doute par la princesse elle-même, c'est la mort qui vient.

(1) Vsialiiï haï s'toboiou raï.

Une maladie de poitrine s'est déclarée chez la jeune femme et la met bientôt en un état désespéré. C'est en vain que le couple si radieux naguère va de ville en ville à la recherche des spécialistes renommés. La princesse Dachkof les rencontre à Levde, chez le fameux praticien du temps Gobieus, puis à Bruxelles. Ce qu'elle raconte des intrigues de cour auxquelles le prince aurait été mêlé alors, et des étranges propositions qu'il lui aurait adressées au sujet de son fils, se faisant fort de le substituer à Patiomkine dans la faveur impériale , n'est guère croyable. La princesse meurt à Lausanne le 16 juin 1782. Dierj aviné pleure cette fin prématurée en des vers touchants, et, quand Grégoire Orlof reparait à Saint-Pétersbourg, il n'appartient lui-même qu à moitié au monde des vivants : sa raison a sombré dans une catastrophe où son cœur seul cette fois s'est trouvé intéressé. On raconte que dans son égarement il croit voir, dressée devant lui, l'ombre vengeresse de Pierre III, et qu'on l'entend alors répéter : « C'est mon châtiment! » Six mois plus tard, le marquis de Vérac mande de Saint-Pétersbourg au comte de Vergennes :

« Le prince Orlof vient de mourir à Moscou... Le cours de « sa maladie a offert des détails effrayants que je n'ose même « pas confier au chiffre. »

Et voici comment Catherine fait part à Grimm de la lamentable nouvelle :

« Quoique très préparée à ce douloureux événement, je « vous avoue que j'en ressens l'affliction la plus vive... On a « beau me dire et je me dis à moi-même tout ce qu'on peut « dire en pareilles occasions : des bouffées de sanglots sont « ma réponse, et je souffre terriblement... »

Sa souffrance est-elle bien aiguë en vérité"? La suite de la lettre ne semble guère l'indiquer. Tout à l'éloge de l'homme disparu, elle affecte si vite pourtant un ton si dégagé et si trivial :

« Il y a une singularité dans ce décès du prince Orlof : « c est que le comte Panine est mort quatorze à quinze jours « avant lui et qu'aucun de deux n'a su la mort de l'autre. Ces

100 CATHERINE LE GIlAîîD.

< deux hommes continuellement d'avis contraire et ne s'aimant point du tout, se seront fort étonnés en se revoyant i dans l'autre monde... J'ai été bien des années avec ces deux conseillers pendus à mes oreilles et les choses pourtant allaient grand train; ma souvent il fallait faire comme sire Alexandre avec le nœud gordien, et alors les avis se réunissaient. La hardiesse de l'esprit de l'un et la prudence mitigée de l'autre, et votre très humble servante faisant le Kurzgalop entre eux donnaient une grâce et une élégance aux choses qui ne se mouchaient pas du pied. » Non, elle n'est ni très affligée ni très émue, quoi qu'elle veuille en faire paraître. Elle ne l'est pas, car elle n'a pas pardonné, — non pas même devant la mort, — la suprême injure de l'être aimé, trahissant le souvenir d'un amour tel que le sien. Elle a beau entretenir Grimm du « vaste génie » de l'ancien amant et de la « force de son éloquence » . Deux années plus tard, elle dira encore de lui en écrivant à Zimmermann : « Cet homme unique et vraiment grand. « Et elle accusera ses contemporains de ne l'avoir pas compris.

L'accusation est-elle juste? L'opinion des contemporains nous paraîtrait, au contraire, avoir subi, en partie du moins, le contre-coup de l'illusion perpétuelle et perpétuée après la mort du favori, dans laquelle Catherine vécut à son égard. Parlent-ils de ses actions, ils le font voir tel qu'il a été, en effet, héros antique à certains moments, ainsi que le voulait l'amou reuse souveraine, mais précisément d'un héroïsme reculé pour ainsi dire jusqu'à l'horizon de l'antiquité la plus lointaine et tout primitif; ne s'élevant d'ailleurs que rarement et comme par boutade à cette hauteur sublime, pour retomber aussitôt aux bas-fonds extrêmes. En viennent-ils à apprécier ses talents et ses qualités, ils semblent fréquemment faire écho à l'engouement passionné de l'impériale maîtresse. Sabatier luimême, d'humeur si peu indulgente en général, se laisse emporter par le courant : « C'est un homme simple, uni dans ses « manières, sans prétentions, affable, populaire, doux ethon- « nêle. II n'a jamais fait de mal à qui que ce soit... Il est fin,

« délié, et ne manque nullement d'ouverture. Ses succès dans « des études souvent choisies sans autre but que celui de « sortir quelques instants de la satiété qui le mine prouvent « qu'il aurait pu tirer parti de ses moyens naturels. Il a dans « les affaires un sens droit et sur, auquel M. Panine a tou- « jours rendu justice. » Le prince Chtcherbatof, un ennemi déclaré pourtant de la grande Catherine et de sa gloire, a des compliments pour le courage, l'honnêteté et les idées libérales du favori. « Il était impossible de ne pas l'aimer » , écrit un autre contemporain, auteur de Mémoires très curieux (Bolotol . L observation s'applique, il est vrai, à Grégoire Orlof tout jeune encore, sans passé politique ni romanesque, blessé trois fois à la bataille de Zorndorf et conduisant les danses, quelques jours après, au château de Kœnigsberg.

Catherine paraît, d'autre part, s'être occupée en effet, avec l'application qu'elle savait apporter en toute chose, à dégrossir l'intelligence inculte de son amant. Au cours des promenades qui les conduisaient fréquemment dans la campagne silencieuse des environs de Saint-Pétersbourg, elle utilisait leurs tète-à-tète prolongés pour des lectures instructives. A un moment, le beau jeune homme semble véritablement prendre du goût pour l'étude et s'intéresser aux choses de la science, en barbare curieux. En 1TG5, il devient avec P. Vorontsof et le bibliothécaire allemand de l'Impératrice, Taubert, fondateur d'une société pour l'étude des questions économiques et sociales. Il y soulève le premier le problème épineux des moyens à employer pour donner aux paysans la propriété des terres par eux cultivées. L'année suivante, il est pris d'un bel enthousiasme pour la fameuse « instruction a , préface de l'œuvre législative dont Catherine entend doter la Russie et dont la lecture inspire, au contraire, à Panine cette réflexion qu'on y trouve des maximes « à renverser les murailles » . A la même époque, accompagnant l'Impératrice à bord du yacht qui la conduit à Kazan sur le Volga, il prend part à la traduction du Bélisaire de Marmontel. Et c'est à ce moment encore qu'il se préoccupe de donner asile à Jean-Jacques. Il lui écrit

de sa main une lettre pressante, dont Catherine sans doute inspire les termes : elle en a l'habitude. L'auteur du Contrat social, l'homme paradoxal par excellence, se défie-t-il du paradoxe apparent que cette hospitalité proposerait à l'imagination de ses contemporains? Il a tort. Les hommes et les idées révolutionnaires de l'Occident n'arriveront pas avant longtemps encore à devenir inquiétants ou gênants pour la Russie. Tel apôtre indigène, aux idées broussailleuses comme sa barbe et au langage mystique, dont peut s'amuser impunément la curiosité des salons parisiens, y est d'un autre embarras, Jean-Jacques esquive l'invitation, et le roman de la grande Catherine comme celui de son favori y perdent un joli chapitre.

Lomonossof du moins, le poète national, le survivant d'une grande époque littéraire, trouve, dès la première heure, en Grégoire Orlof un admirateur passionné et un ami à toute épreuve. C'est à lui que, au lendemain du coup d'État, il s'adresse pour la réalisation d'un rêve caressé depuis vingt ans : l'établissement d'une Université à Saint-Pétersbourg. L'intervention du favori est vaine malheureusement : trop vite Catherine est arrivée à perdre de son goût pour la culture occidentale et pour les universités de son pays d'origine. Lomonossof ne gagne à sa tentative que d'être déclaré par oukase démissionnaire de la présidence de l'Académie. Une nouvelle intercession de son protecteur fait rappeler cet arrêt. Deux années après, Lomonossof mourant lègue à Orlof ses papiers.

Mais, comme le dit encore Sabatier en traçant vers 1772 le portrait du favori, « son penchant irrésistible au plaisir et à la « dissipation, son amour effréné pour les femmes, l'absence « de contradiction, l'accomplissement subit de ses moindres k désirs ont usé le ressort qu'une autre éducation , des con- « trastes et un point de vue d'ambition eussent pu dévelop- « per » .

Catherine n'y prit pas garde. L'engouement, nous le savons, était une habitude de son caractère et l'hyperbole une habitude de son esprit. En l'homme qui, le 12 juillet 1762, l'accompagna aux portes de la caserne Preobrajenski, elle devait voir,

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d'ailleurs, non seulement l'auteur de sa fortune et le compagnon des plus belles années de sa vie, mais encore, si peu développés que fussent à cet égard ses sentiments, le père de deux ou trois de ses enfants. Il y en eut trois au rapport de l'envové anglais Gunning; deux seulement suivant d'autres témoignages. Deux jeunes filles que mademoiselle Protassof, la première femme de chambre et la confidente de la souveraine, élevait comme ses nièces, sous le nom de demoiselles Alieksieief, et dont l'une épousa le poète Klinger, passaient pour les filles de Catherine et de Grégoire Orlof, et, en 1764, Béranger envoyait de Saint-Pétersbourg au duc de Praslin les détails suivants au sujet d'un enfant mâle dont Catherine était supposée avoir accouché peu après la mort de l'impératrice Elisabeth : « Cet enfant est chez Scourine, jadis valet de chambre affidé, aujourd'hui chambellan de l'Impératrice. Il s'élève comme son neveu, et ses père et mère (Catherine et Orlof) sortent souvent à la brune dans un carrosse bourgeois suivis d'un seul laquais pour aller voir cet enfant. » Il ajoutait : Il (Orlof) traite quelquefois sa souveraine comme une servante. II y a quelque temps qu'il y eut une crise très vive, à la suite de laquelle Orlof s'éloigna pour trois jours sous prétexte d'une partie de chasse. Catherine en passa deux malade et réduite au désespoir. Le troisième, elle prit le parti d'écrire un billet fort tendre à son amant qu'elle renferma dans une boîte très riche, par lequel elle lui disait qu'elle espérait qu'il viendrait la rejoindre à Tsarskoïe-Selo, où elle allait se rendre. C'est là effectivement que la réconciliation s'est faite. On m'a même assuré qu'elle y a accouché d'un nouvel enfant mort. La diminution sensible de la rotondité de cette princesse et son teint flétri, tous les symptômes et toutes les circonstances viennent à l'appui de cette notion. » Ce n'étaient que cancans de cour et conjectures; mais l'enfant élevé chez Chcourine était une certitude : il s'appela Bobrinski.

Grégoire Orlof avait d'autre part autour de lui une famille avec laquelle Catherine s'était mise dans le cas de devoir

compter; un frère surtout, auquel elle avait réussi à donner l'apparence héroïque d'un grand homme de guerre , sans parvenir à dompter son naturel, qui fut, à proprement parler, celui d'un héros de café borgne , et qu'elle avait contribué à hisser sur une hauteur d'où il devenait menaçant pour ellemême. Beaucoup de raisons ont contribué à maintenir pendant onze ans la faveur sans partage de l'amant si souvent infidèle et non moins souvent difficile à vivre que fut le beau Grégoire, comme aussi à lui assurer, même après sa disgrâce, une situation encore très enviable. Une de ces raisons était Alexis Orlof.

Ce fut Alexis, on s'en souvient, qui le 12 juillet 1762 pénétra au petit jour dans la chambre à coucher de Catherine, à Peterhof, et éveilla la jeune femme pour lui annoncer que le moment était venu pour elle daller à Saint-Pétersbourg et de s'y faire proclamer autocratrice de toutes les Russies. Il avait, paraît-il, lui aussi, ses entrées de jour et de nuit dans cette chambre. Un historien (1) a bien allégué qu'à cette époque les résidences d'été de la cour n'étaient pas gardées. On y négligeait même de fermer les portes. La mésaventure encourue peu de temps auparavant par le beau Poniatowski aux abords d'Oranienbaum semble prouver le contraire. D'autre part, Catherine n'était nullement prévenue de cette visite matinale. En passant par la chambre de toilette de la souveraine , Alexis put y voir, étalée sur une chaise, la robe qu'elle devait revêtir ce jour même pour présider au dîner de gala offert à l'Empereur.

Alexis n'avait pas la jolie figure de son frère; un coup de

(1) M. Bileassof, Histoire de Catherine II, vol. II, p. 33, lre partie (édition allemande).

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sabre reçu clans un cabaret le marquait à vingt ans dune énorme balafre allant du coin de la bouche jusqu'à l'oreille. C'était quand même un bel homme, au dire des contemporains, et capable d'assommer un bœuf avec son coup de poing. Catherine dut un jour à sa vigueur musculaire d'échapper à un accident qui aurait pu être mortel : à Tsarskoïe, sur des montagnes russes qu'elle y avait installées, le véhicule très lourd qui l'entraînait dans une descente vertigineuse vint à dérailler. Alexis, qui se tenait derrière elle sur la même voiture, mit un pied sur la voie, saisit une balustrade, et le péril fut conjuré. Aussi violent qu'il était fort, il faisait payer cher à Patiomkine, bâti pourtant en colosse lui-même, un moment d'irrévérencieux oubli : l'algarade coûta, dit-on, un œil au futur favori. Livré à la débauche comme son frère, disposé autant et plus que lui à toutes les audaces, il s'en distinguait bientôt par une ardeur de tempérament , non plus momentanée et paroxysmique comme chez l'autre, mais toujours soutenue, un furieux et continuel besoin de mouvement et une dévorante ambition. C'était un agité. En 1768, se morfondant dans un repos forcé, il en arrivait à contracter une maladie de langueur qui défia longtemps la science des plus renommés médecins de Saint- Pétersbourg. Un simple chirurgien de régiment, possesseur de recettes empruntées à un praticien chinois, fut seul à deviner le secret de cet organisme sauvage et réussit à guérir le malade. Peu après la guerre turque ouvrait enfin à sa fièvre le champ d'action si impatiemment attendu. En 17G9, il partait pour Livourne avec le titre de commandant en chef des troupes de terre et de mer destinées à opérer contre les Turcs dans l'Archipel. Il n'avait jamais conduit un régiment au feu, ni fait manœuvrer une chaloupe, mais il avait noué des relations avec le transfuge Papozoli et esquissé le projet d'un soulèvement général des populations grecques asservies au joug musulman, et ces titres parurent suffisants à Catherine.

Prenant ses quartiers d'hiver à Pise d'abord, puisa Livourne, et y menant joyeuse vie, Alexis s'occupa en effet de soulever la Morée, noua des intelligences avec les Maïnotes, et, au prin-

temps suivant, parut sous Navarin en libérateur. Malheureusement, obligé bientôt à lever le siège de Modon et à songer à son propre salut, il dut abandonner ceux qu'il devait affranchir aux terribles représailles de l'oppresseur. L'incendie de Tchesmé faisait, il est vrai, peu après disparaître cet échec dans un flamboiement de gloire. La part prise par le commandant en chef de la flotte victorieuse à ce brillant fait d'armes a été l'objet de nombreuses controverses. Son inexpérience absolue du métier semble, du côté de ceux qui la réduisent à un simple rôle de figuration, un argument assez sérieux. Au témoignage de ses lieutenants anglais, les Elphinstone et les Dugdale, voire de quelques officiers russes, il aurait failli même, en cette occasion, à faire preuve de son courage incontestable et de sa décision d'esprit habituelle. Le grand inconnu de la mer, plus troublant encore pour un novice, a pu en effet mettre en défaut son énergie naturelle. Il n'en fut pas moins proclamé le héros de la journée, et, quand il revint l'année suivante à Saint-Pétersbourg, Catherine n'eut pas assez d'arcs de triomphe, de défilés pompeux et d'honneurs de toute sorte pour lui exprimer son enthousiasme et sa gratitude. Le prédicat de Tchesmenski fut a;outé à son nom, le célèbre peintre de marine, Philippe Hackert, immortalisa sa gloire dans une série de tableaux, et — par un billet de sa main Catherine lui donna une quittance générale de toutes les sommes dépensées au cours de la campagne, pour quelque emploi que ce fût. Sabatier écrivait à cette époque :

« Le comte Alexis Orlof est le personnage le plus impor-

« tant de la Russie... Sa présence a entièrement éclipsé tous

« les autres. Les Tchernichof osent à peine lever la tête...

« Catherine le vénère, l'aime et le craint. . . Il peut être regardé

« comme le maître de la Russie. »

Il ne sut pas soutenir l'échafaudage si rapidement élevé d'une si haute fortune. Revenu en Italie, il étonne bien encore Livourne et Pise par son luxe asiatique et ses fantaisies de satrape ; il garde assez de prestige pour séduire la belle Corilla Olympica, de son vrai nom Madeleine Morelli, la

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poétesse couronnée en 1771 au Capitole avec les lauriers de Pétrarque et du Tasse ; mais le seul exploit nouveau avec lequel il parvient à faire retentir les échos de la renommée est la capture de cette infortunée princesse Tarakanof, dont nous aurons à dire la lamentable destinée : une fameuse prouesse de brigand et une belle infamie. Et Catherine n'a pas le loisir cette fois de se montrer reconnaissante : elle est précisément occupée en ce moment à se débarrasser du frère d'Alexis. Elle défend au héros de Tchesmé de quitter sa flotte et fait exercer dans les ports une surveillance active pour empêcher son retour. Il viole la consigne et parait en 1773 à Saint-Pétersbourg. Un ordre l'exile à Reval. Ce n'est qu'un orage qui passe. Bientôt la rentrée en grâce de Grégoire fait retrouvera Alexis sa situation prépondérante. Catherine se reprend à idéaliser en lui le héros national, le créateur d une gloire nouvelle : la gloire de la marine russe. Le théâtre célèbre ses exploits ; des médailles d'or le représentent sous la figure de Mars ; une colonne de marbre rappelant ses victoires s'élève â Tsarskoïe, et en 1774, au moment où les ministres étrangers en résidence à Saint-Pétersbourg multiplient inutilement démarches et tentatives de corruption pour obtenir la connaissance du traité de paix négocié avec la Turquie , Panine en refusant communication même aux cours alliées , à raison de certaines difficultés non aplanies encore, le vainqueur de Tchesmé s'empare du texte et le fait imprimer tranquillement à Livourne, de sa propre autorité.

Dans le public pourtant, son prestige paraît déjà amoindri. Durand prétend à cette époque traduire le sentiment général, en écrivant :

« Le comte Alexis Orlof n'a que de la force et point de a cœur. Il a été mis en avant dans les circonstances, mais il « est incapable par lui-même et par ses lumières de concevoir « un grand projet et encore moins de l'exécuter vigoureuse- « ment. Jamais dans ses campagnes il ne s'est tenu à portée « du canon, et jamais homme n'a été tué sur son bord... Il est « moins attaché à l'Impératrice et lui est moins utile qu elle

k ne se l'était imaginé ci -devant. Il en a parlé depuis quelk que temps avec une liberté outrée. »

Trois ans plus tôt, un des prédécessseurs de Durand voyait

encore dans le héros ainsi apprécié « un homme puissant,

méthodique hardi » ; il vantait « son courage, sa loyauté et sa

franchise » . Ce n'était pas, il est vrai, même alors, l'opinion

de Joseph II, qui vit le personnage à son passage à Vienne et

qui ne manquait pas de coup d'œil pour juger les hommes,

bien qu'il en manquât souvent pour juger les événements. « Je

« l'ai trouvé » , mandait-il à son frère Léopold, « tel que vous

k me l'avez dépeint, rond, franc, mais borné. » En même

temps il plaisantait l'attitude de Galitzine , l'ambassadeur de

Russie, se montrant avec ce grand traîneur de sabre « d'un

k embarras à mourir..., honteux, mais en même temps obligé

« de jouer le page , debout continuellement dans la loge

« dans laquelle Orlof était assis, et peinant de faire l'esclave « russe après avoir fait, pendant vingt ans qu'il est hors de « chez lui , l'homme libre » . Plus expéditive encore à son égard et moins élogieuse se montrait la princesse Dachkof dans ses causeries avec Diderot. « Si on l'en croit» , écrivait celui-ci, « celui des frères Orlof qu'on appelle le Balafré « est un des plus grands scélérats de la terre. »

Par la suite de sa carrière le Balajré justifie surtout l'appréciation de Joseph. En 1774, se heurtant comme son frère à l'apparition bouleversante de Patiomkine, moins que lui encore il se montre de taille à combattre cet adversaire autrement qu'à coups de poing. Le nouveau venu est lui aussi un barbare et un impulsif, mais l'impulsion paraît gouvernée chez lui par cet instinct subtile que l'on découvre chez certains sauvages et qui leur tient lieu de savoir, de talent , voire même parfois de génie. Pour faire face à ce rival, Alexis n'a que des colères de portefaix ou des coups de tête d'enfant gâté. Il abandonne tous ses emplois et se retire à Moscou; puis, comme personne ne songe à l'en rappeler, il revient de lui-même et fatigue Catherine par des scènes de violence qui l'effrayent sans la dompter. Elle n'ose ni ne veut se montrer

sévère envers l'homme quelle a elle-même élevé si haut, mais elle est encore moins disposée à lui sacrifier le nouveau compagnon, le nouveau maître pour mieux dire, qu'elle s'est donné. Son désir et son dessein , patiemment poursuivi désormais à travers les années, est de mettre d'accord les deux redoutables rivaux. En 1783, à la mort de Grégoire, elle fait hériter Alexis du droit de porter, en partageant ce privilège avec Patiomkine, le fameux portrait accordé, retiré, puis rendu h l'ancien favori. L'honneur, si grand soit-il, ne désarme pas le Balafré. Le soir, en se rencontrant au jeu de la souveraine, devant la foule des courtisans attentifs , les deux hommes 'échangent bien des compliments et des politesses contraintes, mais le lendemain, dans l'appartement de la souveraine, ou Alexis a conservé ses entrées, la querelle se renouvelle , furieuse , et la voix tonnante de l'un ou de l'autre fait tour à tour trembler les vitres du palais et pâlir la souveraine angoissée. La seconde guerre turque, en 1787, trouve encore le héros de Tchesmé à Moscou, boudant l'Impératrice et la cour. Il se hâte d'accourir et d'offrir ses services, qui sont agréés avec empressement : il aura, s'il le veut, le commandement de la flotte. Mais commander la flotte, c'est devenir le subordonné de Patiomkine, qui doit avoir, lui, sur terre et sur mer, la direction suprême des forces appelées à combattre l'Islam. Le Balafré ne l'entend pas ainsi ; il prétend faire prévaloir son droit d'ancienneté. Qu'il garde alors ses services dont on n'a que faire ! Qu'il ne s'avise pas surtout de discuter et de censurer les opérations auxquelles il refuse de prendre part. De quoi se mêle-t-il? « Il nous est tombé comme une avalanche . sur la tète ». , écrit Catherine à son généralissime, avec un visible mouvement d'humeur. - Qu'il s'en retourne à Moscou. » Ainsi fait-il, prolongeant cette fois son exil volontaire jusqu'à la fin du règne, s'abandonnant à son tour au découragement et aux consolations d'une existence épicurienne. Il reparaît alors à Saint-Pétersbourg, pour, dit-on, de par la volonté vengeresse de Paul, monter la garde pendant deux jours auprès du cadavre de Pierre III exhumé après trente-quatre ans, et

porter ensuite derrière le cercueil de l'empereur assassiné la couronne qu'il avait contribué à lui ravir. En revenant de cette cérémonie, il trouve un ordre qui le renvoie dans ses terres. Il réussit à obtenir la permission de voyager à l'étranger, et séjourne jusqu'en 1801 en Allemagne, principalement à Vienne. La mort de Paul lui permet de rentrer à Moscou, où il meurt en 1808, laissant d'immenses richesses à une fille unique qui ne se marie point.

Il a eu de Catherine un fils (1), qui porte le nom de Tchesmenski, est élevé au Corps des cadets et reçoit de sa mère quelques marques d'intérêt, sans qu'elle paraisse s'en occuper avec beaucoup de sollicitude. Elle n'a pas, nous le savons, la fibre maternelle très développée. La destinée ultérieure de cet enfant de l'amour nous est inconnue.

La race d'Ivan Ariol et le nom d'Orlof ne sont légitimement perpétués que jusqu'en 1832, dans la personne du plus jeune des cinq frères, l'académicien Vladimir, dont les disputes scientifiques avec ses collègues étonnés et désarmés fréquemment par l'audace et la tranquille assurance avec lesquelles il lui arrive de mettre en avant et de soutenir les propositions les plus hasardées, font longtemps la joie de la capitale. Le fils unique de celui-ci précède son père dans la tombe, en 1728. Michel Orlof, le signataire et l'historien futur de la capitulation de Paris en 1814, et Alexis, le signataire du traité de Paris en 1856, sont les fils naturels de Théodore, l'un des cinq frères qui conduisirent Catherine au trône. Le chapitre d'histoire qu'ils écrivirent avec elle ce jour-là leur avait donné à eux aussi auprès de ce trône un rang hors pair et hors cadre, dont aucune postérité ne devait recueillir l'héritage.

(1) Voy. Recueil de la Société Impériale d'histoire russe, t. XLII, p. 274. — Comp. le Journal de Ghrapovvicki à la date du 30 juin 1787. Le rapport de l'of licier de police Longpré (Archives des affaires étrangères, vol. CXI, fol. 374, Russie) établit nettement l'existence de cet enfant.

LES COLLABORATEURS PREFERES. 111

PATIOMKIXE (1).

I. Les origines. — Le 13 juillet 17G2. — La dragonne en argent. — L'élève de Catherine. — Un billet de la souveraine. — L'avènement du favori. — IL La prise de possession du pouvoir. — Les charges et les honneurs. — Comte et prince. — Ambition nouvelle. — Au couvent de la Troïtza. — Comédien et comédienne. — Catherine ne veut pas se marier. — Charme rompu. — III. Une nouvelle étoile à l'horizon. — Zavadovski. — La lutte. — Victoire de Patiomkine. — L'ordonnateur des fantaisies impériales et le vice-empereur.

— IV. Pbvsionomie du personnage. — Le Cvclope. — Svbaritisme et désordre.

— Violence et bonté. — Pas aimé! — Ambition. — Fatalisme. — Vanité. — Le quartier général de Bender. — Sardanapale. — V. Dons intellectuels. — L'homme d'État. — L'homme de guerre. — Génie créateur. — Le collaborateur de Catherine. — Échange de services et de tendres effusions. — La morale et l'histoire. — L'amour. — VI. Les amourettes. — Les cinq nièces. — Barinka. — La belle Fanariote. — La princesse Dolgorouki. — Le stvle du grand amoureux. — VIL Le déclin de l'astre. — Zoubof. — Au palais de Tauride. — La soirée d'adieu. — La mort. — Le tombeau de Kherson.

De 1774- à 1791, Catherine vivant et régnant, la Russie fut despotiquement gouvernée, ou peu s'en faut, par un homme dont, à tout prendre, il est difficile aujourd hui encore de dire s'il fut un homme de génie ou un fou. L'histoire des grands événements de ce monde et des grandes prospérités humaines est malheureusement coutumière de ces équivoques. Qu'il ne convienne d'y voir qu'un heureux hasard et une ironie de plus ajoutée à la cruelle énigme de notre destinée, ou qu il soit possible, après coup, d'y calculer l'effet régulier d'une combinaison particulièrement féconde de dons naturels ou acquis chez cet homme extraordinaire, il est certain que sa présence aux côtés de Catherine a marqué, ainsi que nous l'avons dit, le point culminant des splendeurs et des triomphes dévolus au glorieux règne. Il a traité la fortune en esclave soumise, et

(1) La transcription habituelle : Poteinhin n'a aucune raison d'être, le nom se prononçant comme nous l'orthographions.

elle lui a souri. Il lui est arrivé d'en faire autant avec Catherine elle-même, et elle ne lui en a pas su mauvais gré.

L'officier aux gardes du régiment Siemionovski qui, le 13 juillet 1762, prêta à Catherine l'uniforme revêtu par elle pour se mettre en campagne avec ses troupes et aller faire la guerre à son mari, ce jeune et obscur lieutenant eut-il la négligence — assez excusable en un pareil moment — d'oublier un accessoire de l'équipement mis ainsi à la disposition de la souveraine? Un jeune et plus obscur encore sous-officier eut-il la chance de s'en apercevoir et le bonheur de faire agréer à la Tsarine l'offre de sa propre dragonne? Et enfin, la faveur de Grégoire Patiomkine est-elle née en effet de cette rencontre fortuite? Nous n'en saurions rien dire. Nous avouerons même ingénument que nous ne saisissons pas bien l'importance de ce détail, sur lequel il a été beaucoup épilogue. Pour nier le fait, on a argué de ce que la dragonne de simple maréchal des logis quêtait Patiomkine en 1762 n'aurait pu convenir à Catherine. Mais les sous-officiers nobles, les iounkers n'ont-ils pas toujours porté en Russie la dragonne en argent? Or, Patiomkine était noble : un de ses ancêtres avait figuré en 1676 à la cour du tsar Fiodor Aleksieïevitch.

Fils unique, Grégoire fut inscrit au contrôle d'un des régiments de la garde, tout en devenant pensionnaire de l'université de Moscou. C'était, dans les familles de noblesse pauvre, une façon usuelle de pourvoir à l'avenir des jeunes hommes : on leur ouvrait ainsi une perspective plus large sur la fortune et l'avancement, une voie à double issue. Le jeune Patiomkine commença par être un élève modèle. Il travailla assidûment et se lia d'amitié avec le savant diacre Porofeï, — ce qui explique les connaissances lithurgiques dont il fit preuve plus tard. En 1757, il fit partie d'un choix de vingt élèves envoyés à Saint- Pétersbourg aux frais de l'État pour y montrer leur savoir. Il avait alors dix-sept ou dix-huit ans, la date de sa naissance n'étant pas fixée avec certitude. Il fut présenté à l'impératrice Elisabeth, et cette apparition à la cour, suivie d'un séjour de quelques semaines dans la nouvelle capitale de l'empire, ope-

rait dans son esprit déjà mobile un changement soudain. Quand il revint à Moscou, il avait l'imagination envahie par des rêves que ses maîtres comme ses camarades jugèrent naturellement insensés. La fascination des horizons entrevus là-bas lui faisait tourner la tête. L'année d'après, il était mis à la porte

de l'école « pour paresse et abandon réitéré des classes » ,

disgrâce qu'il partagea d'ailleurs avec un contemporain illustre, Nicolas Novikof, le fondateur futur de l'enseignement national. L'armée lui restait. Un ami de sa famille, l'archevêque de Mojaïsk, Ambroise Zertis-Kamienski, lui avança 500 roubles, avec lesquels il prit le chemLi de Saint-Pétersbourg. Il aima plus tard à rappeler ce prêt, commencement d'une colossale fortune, — mais il ne rendit jamais la somme. Un parent de sa mère, le lieutenant général Zagriajski, favorisa son avancement dans un régiment des gardes à cheval. C'est ainsi qu'aux abords du coup d'État préparé par les frères Orlof, il se trouva sur leur chemin. Son grade était de mince importance, mais ils n'étaient guère importants tous, les conjurés de 1762! Un seul parmi eux, Fiodor Hitrovo, avait rang de lieutenant.

Sur la liste des récompenses distribuées après l'événement du 12 juillet, Patiomkine se trouva porté pour le grade de cornette. Catherine effaça la mention et écrivit de sa main : « Lieutenant en second. » C'était le 1er août. Quatre mois plus tard, le lieutenant en second était nommé chambellan et avait ses entrées à la cour. Que s'était-il passé? Mystère. D'après certains témoignages, les Orlof avaient eu l'idée, malheureuse pour eux, de vanter en présence de Catherine un talent de société possédé par leur ami, en qui ils étaient loin de soupçonner un rival : un don merveilleux dimitation, lui permettant de contrefaire, à s'y méprendre, la voix de n'importe quelle personne. Catherine fut curieuse, et le phénomène amené au palais débuta en contrefaisant sa propre voix à elle, de façon à la faire rire aux larmes. Il fut admis, à partir de ce jour, dans le cercle familier de la souveraine, et le titre de chambellan lui servit de laissez-passer. Ce n'était qu'un rôle

de bouffon, mais il montra plus tard qu'il était apte à jouer tous les rôles, y compris les moins dignes.

Catherine, ceci est avéré, lui témoigna, à cette époque déjà, beaucoup d'intérêt, et cela d'une manière assez bizarre. On la dirait préoccupée dès à présent de préparer la destinée du futur vice-empereur. Plus tard, elle aimera à l'appeler son élève, et, en effet, on la voit à ce moment comme appliquée à compléter l'éducation de l'universitaire manqué de Moscou. En août 1763, tout en le maintenant dans les rangs de l'armée, elle le fait entrer dans un des bureaux du Sénat, en apostillant cette désignation d'un oukase où elle enjoint à ses sénateurs de mettre le jeune Grégoire Patiomkine au courant de toutes les affaires. Au mois de septembre suivant, elle rédige une instruction destinée à indiquer à l'élève qu'elle s'est donné la marche à suivre pour s'assimiler rapidement dans son nouveau poste la plus grande somme de connaissances utiles. Elle lui donne un précepteur français, un gentilhomme du Vivarais, moine défroqué ayant servi sous Dupleix à Pondichéry et ayant pris femme nous ne savons où, de Vaumale de Fages, qui plus tard servira de secrétaire au favori et, après un séjour de vingt-trois ans auprès de son ex-pupille devenu prince et ministre tout-puissant, reviendra en 1785 en France, ayant encore, à cinquante ans passés, « bon pied, bon œil, de la santé et de la paieté » . Patiomkine eut toujours par la suite dans son entourage, dans « sa basse-cour » , comme disait Catherine, un certain nombre de familiers originaires d'un pays pour lequel, à d'autres égards, il ne témoigna pas une grande inclination : le chirurgien Massot, dont il ne se séparait jamais; un aide de camp : le chevalier de laTeissonnière, dont la diplomatie française eut à se louer; un poète : Destat, qui eut accès à l'Ermitage comme faiseur de proverbes, passa ensuite au service du prince de Nassau et se sauva en France au moment de la Révolution.

N'oublions pas qu'au moment où Catherine prend ainsi soin de remettre à l'école son protégé de vingt-trois ans, la faveur de Grégoire Orlof est à son apogée.

La guerre turque survenant, Patiomkine reprend en 1709 la carrière militaire et y fait chemin rapidement. En avril 1773, nous le retrouvons lieutenant général. Mais il ne parait pas avoir fait dans la faveur personnelle de Catherine des progrès équivalents. Il semble oublié d'elle. Dix ans se sont passés depuis qu'il a été introduit dans l'intimité de la souveraine; pendant ce temps, Grégoire Orlof a régné sans partage sur le cœur de son impériale maîtresse, et Patiomkine a eu la malechance ou la maladresse de se brouiller avec le favori, avec son frère surtout, le gigantesque et brutal Alexis. Une querelle survenue au cours d'une partie de billard a abouti à une rixe sanglante, d'où l'élève de Catherine est sorti estropié. Disons toutefois que la catastrophe est attribuée par d'autres témoignages à un simple accident. Mais la perte d'un œil est acquise à l'histoire. Borgne et louchant de l'œil qui lui reste, le jeune homme a fui la cour. Il a songé même, dit-on, à se faire moine. Des amis, les Orlof eux-mêmes, à en croire une des versions alors en cours, l'ont dissuadé de ce projet et l'ont ramené auprès de Catherine. Il s'est rendu à leurs sollicitations, non sans profiter, paraît-il, de la circonstance pour renouveler, avec plus d'art, la comédie sentimentale qui a si bien réussi autrefois à Grégoire Orlof. Catherine s'est laissé aisément persuader que ses idées de retraite et de vie monacale ont été inspirées à son protégé par une passion violente et discrète dont elle était l'objet. Jusqu'à la fin de sa vie elle devait rester sensible à ce genre de séduction et accessible à une illusion dont le mensonge eut dû devenir de plus en plus apparent à ses yeux. Patiomkine est arrivé ainsi à déposer dans son imagination et dans son cœur un germe destiné à »e développer un jour. Mais son heure n'était pas venue. Peut-être a-t-il jugé que pour en arriver où il voulait et réaliser son rêve, un supplément de prestige personnel lui était nécessaire, et il est allé en faire acquisition sur les champs de bataille. Il s'est éloigné, laissant le temps travaillera sa fortune et à la disgrâce du favori en titre. Celle-ci est venue, en effet; mais un autre tout d'abord en a profité.

En juin 1773, Vassiltchikof occupant la place définitivement perdue par Grégoire Orlof, Patiomkine prend part aux combats livrés par l'armée russe sous les murs de Silistrie. Son métier de soldat paraît l'absorber entièrement. Mais quelques mois plus tard il demande un congé, et brusquement, précipitamment, on le voit quitter l'armée. C'est qu'un événement vient d'arriver, l'événement décisif de sa vie : il a reçu de Catherine le billet suivant :

« Monsieur le lieutenant général! vous êtes, j'imagine, « tellement occupé à regarder du côté de Silistrie que vous « n'avez pas le temps de lire des lettres. Je ne sais jusqu'à « présent si votre bombardement a eu du succès, mais je n'en « suis pas moins convaincue que tout ce que vous entrepren- « drez vous-même, ne saurait être attribué à un autre motif « qu'à votre zèle ardent pour moi personnellement et pour la « chère patrie que vous aimez à servir. Mais comme, d'un « autre côté, je tiens à conserver les hommes zélés, coura- « geux, intelligents et habiles, je vous prie de ne pas vous « exposer inutilement au danger. En lisant cette lettre, vous « demanderez peut-être pourquoi est-elle écrite. J ai à vous « répondre à cela : Pour que vous ayez une confirmation de « ma manière de penser pour vous, car je vous souhaite toute jours beaucoup de bien. »

Patiomkine ne demanda à personne le secret de ces lignes ambiguës. Mieux au courant que qui que ce soit du conflit de passions et d'intrigues au milieu duquel se débattaient à ce moment la volonté incertaine et le cœur tourmenté de la souveraine, il y lut d'emblée ce qu'elle avait voulu sans doute qu'il y devinât : un aveu et un appel. En janvier 1774, il était à Saint-Pétersbourg, attendait six semaines encore, sondant le terrain, assurant ses chances, et, le 27 février, il risquait la partie, — en écrivant à l'Impératrice pour demander le grade de générabjaide de camp « si elle jugeait ses services dignes « d'elle » . Dans le langage du temps, c'était réclamer la succession du bel Orlof et de Vassiltchikof. Au bout de trois jours, la réponse arrivait — favorable; le 20 mars suivant, Vas-

siltchikof prenait le chemin de l'exil, renvoyé à Moscou avec une riche dotation, et le règne du plus puissant des favoris commençait.

A ce moment, Grimm lui-même, le souffre-douleur attitré, ne pouvait s'empêcher d'adresser à son impériale amie un timide reproche : il lui trouvait l'humeur vraiment un peu trop versatile. — « Pourquoi? » répondait-elle sans s'émouvoir. « C'est, je veux parier, parce que je me suis éloignée de « certain excellent, mais très ennuyeux citoyen, qui a été tout « de suite remplacé, je ne sais trop comment, par un des plus « grands, des plus drôles et des plus amusants originaux de « ce siècle de fer. » Elle était enchantée de sa nouvelle acquisition : « Ah! que c'est une bonne tète que cet homme-là; il a « plus de part que personne à cette paix (la paix de Kout- « chouk-Kaïnardji signée le 14 juillet 17 74 avec les Turcs), « et cette bonne tète est amusante comme un diable. » Dès à présent, rompant avec une habitude à laquelle le bel Orlof au plus beau temps de sa faveur ne l'avait pas fait déroger, elle employait en écrivant au nouveau favori les expressions le plus familièrement tendres. Batienka (petit père) et galoubtchik (mot à mot : petit pigeon) se succédaient sous sa plume jusque dans les lettres d'affaires qu'elle expédiait à son adresse.

Les témoins de ce changement de scène et de ce nouvel engouement étaient loin d'y applaudir, voire même de se les expliquer. Durand s'étonnait de voir l'uniforme de général aide de camp porté par un homme « dont la contenance mal .« assurée en plusieurs occasions avait scandalisé l'armée u russe et fait la risée des Turcs » . A l'entendre , les allures mystérieuses que se donnait le nouveau favori pour entrer dans l'appartement de sa maîtresse ou pour en sortir provo-

quaient les quolibets de la garde, « plaisantant un mystère qui « a tous les jours douze témoins nouveaux » . Grégoire Orlof se montrait dédaigneux : « Quoique nous ayons différents « rapports ensemble » , s'écriait-il en plein cercle de cour, en interpellant son successeur, « ne croyez pas que nous soyons « des ménechmes, et je ne souffrirai pas que vous continuiez « à porter l'uniforme de l'artillerie, dont je suis le grand « maître et où vous n'êtes rien. » La fille de Cyrille Razoumovski s'indignait des attentions que son père lui-même, l'ancien hetman, se laissait aller à témoigner au nouveau venu. « En vérité je souffre, quand je vois si peu de fierté » , écrivait-elle à son frère. « Comment faire la cour à ce vilain aveu- « gle et pourquoi? » Seul à peu près le favori d'hier, Vassiltchikof, n'hésitait pas à reconnaître et à proclamer en termes expressifs la supériorité de son rival : « Le pied sur lequel se « met Patiomkine » , disait-il à un de ses amis, dont le chargé d'affaires français recevait les confidences, « est très différent « du mien. Je n'étais qu'une fille entretenue. On me traitait a de même. On ne voulait pas que je visse personne, ni que « je sortisse. Quand je demandais quelque chose, on ne me « répondait rien. Quand je parlais pour moi, c'était de même. « Quand je voulus avoir le cordon de Sainte-Anne, j'en parlais k à l'Impératrice : le lendemain je trouvais pour trente mille « roubles de billets dans ma poche. On m'a toujours fermé la « bouche de cette façon et on me renvoyait à ma chambre. « Patiomkine, lui, obtient ce qu'il veut. Il dicte ses volontés, « il est le maître. »

Sur ce dernier point, tout le monde se trouvait d'accord, s'étonnant ou s'indignant de l'ascendant acquis par le nouveau venu, « le Cyclope » , comme l'appelait Orlof, mais n'en contestant pas la réalité. « Elle en est folle » , disait encore en causant avec Durand le sénateur Jélaguine. « Ils doivent bien « s'aimer, car ils se ressemblent complètement. » Et il racontait comment Patiomkine s'y était pris pour avoir son entrée au conseil : « En arrivant ici, il m'a parlé tout de suite d'affaires « avec un épanchement qui m'a étonné. Il blâmait tout. J'en

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7: profitai... pour lui dire ce dont nous étions convenus. II « m écouta avec intérêt et me répondit : « Que voulez-vous h que je fasse? je n'entre seulement pas au conseil. — Et « pourquoi n'y entrez-vous pas"? — On ne le veut pas; mais ■ je vais forcer la main. » Il était résolu de renouveler ses « demandes. Elles furent vraisemblablement suivies d un refus, u car dimanche jetais assis à table près de lui et près de a l'Impératrice, et je vis que non seulement il ne lui parlait b pas, mais qu il ne répondait même pas à ses questions. Elle j. fut hors d'elle-même, et nous sans contenance. Le silence « ne fut interrompu que par des monosvllabes du grand « écuver (Narychkine) qui ne put jamais animer la conversait tion. L'Impératrice, au sortir de la table, se retira seule et i ne reparut que les veux rouges et l'air troublé. Le lundi, « elle fut plus gaie, et il entra au conseil le même jour, a

Quelques mois se passent encore, et b le Cvclope » est devenu le maitre pour tout de bon, l'homme tout-puissant, devant lequel s'effacent toutes les rivalités et se courbent toutes les volontés, à commencer par celle de Catherine. Son entrée au conseil l'a rendu en fait premier ministre. Il dirige la politique de l'empire à l'intérieur comme au dehors. II enlève la présidence du collège de la guerre à Tchernichof, et celui-ci quitte Saint-Pétersbourg en faisant suspendre à la porte de son hôtel un écriteau avec cette mention : « A vendre ou à louer. » L'altier et batailleur Alexis Orlof envoie de Pise à l'adresse du favori les lettres les plus amicales, et Grégoire a oublié ses dédains. C'est à ce moment sans doute que se place la rencontre si souvent rappelée des deux antagonistes sur l'escalier du palais :

— Que dit-on à la cour?

— Piien, sinon que vous montez et que je descend-. Quant à Durand, il en est maintenant à multiplier des

efforts, malheureusement infructueux, pour s insinuer dans les bonnes grâces du général, dont l'uniforme blessait naguère ses yeux. « J'aurais voulu ■ , mande-t-il au comte de Vergennes, « parvenir à une espèce de familiarité avec M. Potemkin pour

« pouvoir en user à propos , et que n'ai-je pas fait pour y « réussir! M. Branicki, que j'avais employé pour seconder mes :< efforts, m'a dit à la fin que ce favori d'une éducation tardive « et d'une naïveté puérile craignait de se laisser approcher et * pénétrer par quelqu'un de nous; qu'il ne voulait parler que « sa langue,... ne voir autour de soi que de jeunes complai- ;i sants et jouer avec eux un jeu énorme. »

Cette prise de possession d'un pouvoir et d'un rang pour ainsi dire souverains ne fait que se consolider au cours des deux années suivantes. En 1775, à l'occasion des fêtes qui . célèbrent à Moscou la conclusion de la paix avec la Turquie, le favori est nommé comte; il reçoit une épée d'honneur, et le portrait de l'Impératrice brille sur sa poitrine, comme naguère sur celle d'Orlof, dans son cadre de diamants. L'année d'après, Frédéric lui envoie l'Aigle noir, et Joseph, pour ne pas rester en retard de politesse, le crée, sans se faire prier cette fois, prince du Saint-Empire. Mais l'ambition du favori va plus loin. Sur le chemin où sa fortune grandissante suit la trace de Grégoire Orlof, il aperçoit un but que l'autre a poursuivi sans pouvoir l'atteindre. Au cours d'un pèlerinage qui le conduit en compagnie de sa maîtresse dans les murs de ce couvent de la Troïtza, voisin de Moscou, où s'est jouée déjà une des scènes décisives de la vie de Catherine (1), des moines obséquieux entourent le couple amoureux. Patiomkine a conservé avec ces prêtres d'anciennes liaisons. Il sait parler leur langue, connaît le détail de leurs dévotions compliquées et mêle sa voix à leurs longues psalmodies. Ils lui sont acquis. Et les voici s'employant à inquiéter la conscience de la souveraine. Est-elle résolue à continuer le scandale d'une union que l'Eglise doit réprouver tant qu'elle n'a pas été appelée à la consacrer? Us insistent, la pressent, menaçants et suppliants tour à tour, et soudain le favori lui-même entre en scène : il a ôté son brillant costume et paraît revêtu de la robe noire des tcherniets, habitants du monastère. Sa conscience a été éveillée aussi, et, s'il

(1; Voy. Le roman d'une Impératrice, p. Z'i-

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ne peut être l'époux de celle qu'il aime, il se donnera à Dieu. Il fait fausse route. Catherine se montre émue, il est vrai; elle prend pour répondre à son amant le ton qu il a choisi, mais la réplique n'est pas celle qu'il attendait. Elle comprend ses scrupules; elle les partage. Aussi approuve-t-elle sa résolution : qu il obéisse à la voix divine qui 1 appelle à lui! Évidemment, elle n'est pas dupe du jeu auquel elle fait mine de se prêter. La grande comédienne qu'elle est elle-même a deviné le comédien dans ce moine improvisé si subitement converti. Mais comment se trouve-t-elle , cette fois, si perspicace? Est-elle lasse déjà? Peut-être. La suite de l'aventure semble l'indiquer. Jouant son rôle jusqu'au bout, Patiomkine jure qu'il s'ensevelira clans les murs de la Troïtza; elle lui laisse la liberté de tenir son serment et part pour Saint-Pétersbourg. Il la suit, mais s'aperçoit aussitôt que le charme est rompu, que sa voix, si caressante ou si impérieuse qu il la fasse, n'a plus sur elle le même pouvoir. Et déjà les courtisans avisés se montrent du doigt un jeune et séduisant secrétaire que Roumiantsof vient de mettre au service de la souveraine et dont létoile monte à l horizon.

Au mois d'avril 1776, le favori songe sérieusement à opérer sa retraite. Mais il la veut brillante. S'il faut en croire des renseignements recueillis parle marquis de Juigné, le nouveau ministre de France à Saint-Pétersbourg, il a demandé à 1 Impératrice, en échange de la situation qu'il se résigne à quitter, — le trône de Courlande, ajoutant qu il le considérerait seulement comme un poste d'attente et un acheminement à celui de Pologne. Cette fois, ce sont les souvenirs de Biihren et de Poniatowski qui hantent l'imagination du grand ambitieux. Mais Catherine n'est plus en mesure de distribuer des trônes.

Elle a pris d'ailleurs l'habitude de se débarrasser à meilleur compte des images dont les couleurs ont pâli. Au mois de novembre de la même année, la crise éclate. Gomme obéissant à une fatalité à laquelle ses pareils semblent voués tour à tour, renouvelant l'imprudence qui a naguère perdu le bel Orlof, Patiomkine prend un congé pour faire dans la province voisine de Novgorod une rapide tournée d'inspection. C'est le signal : quelques jours après son départ, Zavadovski est installé à la place qu'il vient de quitter.

Mais c'est ici qu'apparaît la réelle supériorité de l'homme dont personne dans l'entourage de Catherine ni elle-même n'ont pu encore apprécier les ressources, voir à l'épreuve l'esprit fécond et mesurer la puissante volonté. Cette fois, Catherine n'a pas affaire à un esprit faible , ni à un tempérament énervé par une trop longue carrière de plaisirs, héros capable encore, comme le bel Orlof, de sourire à la mauvaise fortune, incapable de la dompter. Orlof, disgracié, avait plaisanté et amusé la galerie; Patiomkine rugit et fait peur. Quand il reparaît à Saint-Pétersbourg, c'est en maître qu'il se présente et qu'il parle. Soit, il abandonnera ce coin du palais, où un intrus a osé en son absence s'introduire comme un voleur; il en fait bon marché, en même temps qu'il prend le deuil éternel d'un amour trop facilement profané et trahi. Mais si le favori d'hier est disposé à s'effacer devant le favori de l'heure présente , le serviteur de l'Impératrice , prince , ministre et général, placé par elle au gouvernail de l'État, n'abdiquera pas au profit du premier venu, jeune homme sans passé et sans services. On le verra plutôt faire cause commune avec les Orlof pour s'opposer à l'invasion des amants de rencontre, ou même pour revendiquer contre les caprices de la souveraine des droits supérieurs aux siens. Ne les représente-t-on pas, les cinq frères encore puissants et redoutables, comme disposés à prendre fait et cause pour le grand-duc Paul? La menace n'est peut-être pas très sérieuse. Mais précisément à ce moment survient l'incident romanesque et troublant pour Catherine des fiançailles de Grégoire Orlof avec sa cousine. L'ancien favori

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lui échappe pour tout de bon, et elle en éprouve une sensation inquiétante d'isolement. Le favori nouveau n'a pas assez de surface pour lui offrir l'appui dont elle a besoin, et Patiomkine sait deviner ses angoisses, exploiter ses frayeurs. Il la trouble davantage encore, la terrifie par ses colères et ses audaces, ses grondements de lion furieux et ses airs de vouloir tout briser autour de lui (1), jusqu'au jour où, soumise enfin, elle prend le parti de se réfugier entre ses bras vigoureux. Non plus comme amante, — car il est encore plus habile qu'audacieux; il comprend que le rôle où il a pu être doublé par un Zavadovski ne doit plus être le sien; qu'on ne s'impose pas à un cœur et à un tempérament comme ceux dont il a éprouvé les exigences exorbitantes et la décevante mobilité; qu'il gagnera d ailleurs à recouvrer sa liberté, en conservant sa puissance. Il ne reprendra pas la place où un autre lui a succédé, seulement il ne permettra pas que cet autre y reste; il ne sera plus l'amant, mais il deviendra l'ordonnateur des plaisirs qu'il renonce à partager, le créateur des faveurs éphémères auxquelles doivent survivre sa domination et son prestige, et qui doivent lui être subordonnées. Et sa volonté devient réalité. Zavadovski disparaît, un bellâtre insignifiant, puis un second, puis un troisième, Korssakof, après Zoritch, Lanskoï après Korssakof, élus de son choix, apparitions brillantes et fugitives, êtres sans lendemain, se succèdent dans la cage dorée voisine de l'alcôve impériale; il les appelle d'un signe, les fait partir d'un geste, et le rêve ambitieux caressé par le prodigieux aventurier sous les sombres voûtes de la Troïtza reçoit ainsi un demi-accomplissement. Pendant de longues années, compagnon inséparable désormais, conseiller toujours écouté et maître parfois obéi , il partagera la vie de celle dont il a espéré partager le trône et régnera en effet à ses côtés.

Un autre livre nous serait nécessaire pour raconter en détail ce chapitre, le plus extraordinaire à coup sur, mais aussi le

(1) Vov. des scènes de violence de ce genre racontées par un valet de chambre de Patiomkine, enfant alors et témoin inaperçu de ces drames intimes, Archive russe, 1882, I, p. 164.

plus compliqué du roman de Catherine. Nous tenterons du moins d'esquisser à grands traits la physionomie du personnage qui y a figuré avec elle.

De taille gigantesque , les cheveux noirs et la peau brune , il n'est pas beau. « Effrayant à voir et rebutant » , au dire d'un de ses parents, Berezine, que Thiébaut, l'auteur des Mémoires connus, fait causer à Berlin. Borgne et louche, nous le savons déjà, il a de plus les jambes cagneuses. Aussi ne s'est-il pas soucié de faire passer sa figure à la postérité. « Le prince « Patiomkine » , écrit Catherine dans une de ses lettres à « Grimm, n'a jamais pu être persuadé à se faire peindre, et, s'il « y a de lui portrait et silhouette, c'est malgré lui. » En 1783 cependant il a cédé aux sollicitations de la souveraine, et c'est de cette année que date le portrait en pied que l'on voit dans la salle des Maréchaux au Palais d'Hiver de Saint-Pétersbourg : un portrait officiel, qui n'offre aucune valeur documentaire. Il n'a pas de façons distinguées. Le troisième paragraphe du Règlement de l'Ermitage : «On est prié d'être gai, sans cependant rien détruire, casser, ni mordre », lui est spécialement dédié. Il a la gaieté tapageuse, et aussi l'habitude de mordre ses ongles ou de s'en servir pour se gratter les cheveux qu'il porte longs et fréquemment très négligés. Il arrive souvent qu'on le voie passant des journées entières dans son appartement demi-nu, dépeigné, sale, et se dévorant les doigts. Gros mangeur et gros buveur, mais avalant indifféremment et sans préférence apparente les boissons et les mets les plus fins comme les moins délicats, il a toujours sous la main, et même sur sa table de nuit, une réserve de pirojki (petits pâtés) préparés à la mode du pays, et boit par douzaines des bouteilles de kvass. En voyage, il se nourrit de gousses d'ail et de pain noir;

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mais à Saint- Pétersbourg, à Kiof ou à Iassy sa table réunit les friandises les plus recherchées de tous les pays, huitres et sterlets, figues de Provence et melons d'eau d'Astrakhan. En dehors de ses apparitions à la cour, son costume ordinaire est une vaste robe de chambre, qu'il ne quitte pas même pour recevoir des dames, ou, dans les tournées qu'il fait en province, pour donner des audiences et présider des dîners officiels. Il ne porte sous ce vêtement intime ni pantalon ni caleçon. Quand le comte de Ségur va le voir à son arrivée à Saint-Pétersbourg, il reçoit au lit et couché tout de son long le ministre du Roi Très Chrétien, et le diplomate français en prend son parti. Il est vrai que le favori fait à peine plus de façons pour Joseph II. Langeron raconte ainsi sa première rencontre avec l'homme tout-puissant pour lequel il a reçu une lettre de recommandation de l'Impératrice et qu'il va rejoindre à Bender, en 1790 :

« Le prince Potemkin était au moment de partir pour « aller voir la flotte en Crimée ; ses chevaux étaient attelés et a sa garde prête, mais on me dit que ce n'était pas une raison « pour qu'il partit réellement et que parfois ses chevaux « étaient mis six mois de suite à sa voiture sans qu'il parût se « décider à quitter le palais où le hasard le plaçait. Il habitait « l'ancienne maison du pacha. Dans une cour fort grande « six cents officiers, courriers, ordonnances, s'offrirent à ma ■ vue, et dans un vestibule assez petit je trouvai les princes « Repnin , Wurtemberg et Dolgorouki, tous les généraux, « adjudants-colonels, etc., qui attendaient le passage du b Prince pour se présenter à son regard et n'osaient même pas « approcher de la porte de sa chambre. M. de Damas me « mène chez lui ; je vois un grand homme échevelé, enveloppé « d'une immense robe de chambre; il avait l'air sombre et « rêveur; il était près d'une table et signait quelques papiers. « Il prend la lettre que l'Impératrice m'avait donnée pour lui ■<■ et dans laquelle elle avait daigné me recommander particu- « lièrement; il la lit à peine, et, sans me regarder, il me dit : « C'est bon, monsieur; je vous conseille en attendant de

« rester avec M. de Damas. » Cette manière d'agir me sur- « prit, mais M. de Damas me surprit encore bien davantage i< lorsqu'il me dit que le Prince m'avait très bien reçu. Je fus « à portée de juger par la suite qu'il avait raison. »

Dépensant l'argent sans compter, usant des plus incroyables abus de pouvoir pour augmenter ses revenus , faisant par exemple établir une verrerie dans une de ses terres et imaginant aussitôt d'interdire par oukase l'entrée du verre étranger en Russie, « ce qui, au dire de son homme de confiance, « Garnovski » , vaut mieux que le revenu de cinquante mille pavsans, le favori fait pourtant fréquemment des dettes et les paye rarement. Un jour il rencontre à la table de l'Impératrice à Tsarskoïe un de ses créanciers, l'horloger de la cour Fasi, — car cet Italien est une manière de personnage, et c'est en voiture à quatre chevaux qu'il arrive au palais pour remonter les pendules de Sa Majesté. Fasi profite de la circonstance pour glisser sous l'assiette du favori un mémoire dans lequel il réclame son dû en termes assez vifs. Le Prince qui croit trouver un billet doux est furieux et le montre. L'Impératrice rit de l'aventure , et le soir le montant de la dette — une somme de quatorze mille roubles — est renvoyé à l'horloger, en monnaie de cuivre, de quoi remplir deux pièces de son appartement. Le Prince est aussi gros joueur, passant volontiers ses nuits à tenir des banques et ne dormant que le jour à des heures irrégulières. Son chef de chancellerie, Popof, ne quitte pour ainsi dire pas l'uniforme, obligé qu'il est de se tenir du matin au soir et surtout du soir au matin à la disposition du maître. D'origine tartare, sans talents et sans instruction, cet employé ne doit la faveur dont il jouit qu'à la résistance exceptionnelle de son tempérament. Aimant d'ailleurs le jeu luimême, il occupe ses heures de loisir et d'attente avec des amis qui l'aident à vider le bonnet dans lequel il puise des poignées de ducats. Il a de quoi les remplir : en outre des dons en terre et en argent qu'il doit à la libéralité de son maître, il a l'administration des fonds spéciaux dont dispose le Prince, et c'est un budget d'importance; c'est Yextraordi-

noire de guerre qui accompagne toujours le commandant en clief des armées impériales : huit millions en monnaie d'or et d'argent; ce sont les revenus des gouvernements de Jekatierinoslav et de la Tauride : environ deux millions ; enfin douze millions de roubles donnés tous les ans par le Bureau des fournitures de l'armée : près de soixante millions de francs au total. Pendant la seconde guerre turque cinquante-cinq millions de roubles sont assignés à la caisse de l'armée commandée par Patiomkine, et il n'est rendu compte d'une manière très superficielle que de quarante et un millions. Popof dispose arbitrairement du reste.

Popof ne sait écrire dans aucune langue ; mais le Prince se pique d'être lui-même une fine plume, en langue russe tout au moins. Pour sa correspondance française il se sert parfois de Massot, quand il ne s'en sert pas pour égayer son ennui. Il aime les bouffons et les bouffonneries, et permet beaucoup à ceux qui le font rire. Massot, qui double son emploi de chirurgien avec celui de fou de cour, en abuse parfois. C'est un Français qui n'aime guère la France. Il a eu vraisemblablement des démêlés avec la justice de son pays, et s'en souvient. Un jour qu'il donne libre cours à sa rancune, le comte de Ségur qui est à jouer aux échecs avec le Prince l'interrompt pour lui dire qu'il devrait, après avoir si longtemps parlé de son ancienne patrie, dire aussi quelques mots de la nouvelle. Patiomkine fronce le sourcil, mais Massot ne s'en émeut pas, et improvisant aussitôt une diatribe des plus violentes sur le thème des ambitions et des entreprises ruineuses auxquelles il voit la Russie livrée, il conclut en ces termes : « Etsavez-vous » pourquoi on veut se ruiner, se saigner à ce point et armer k peut-être toute l'Europe? C'est pour amuser un grand prince i< ici présent qui s'ennuie et pour lui donner le plaisir d'ajou- « ter le grand cordon de Saint-Georges aux trente ou quarante x cordons dont il est déjà bariolé et qui ne lui suffisent pas ! » Là-dessus Ségur éclate de rire , les témoins de la scène manquent de s'étrangler pour ne pas en faire autant, et Patiomkine renverse la table de jeu en jetant l'échiquier à la tête de

Massot, qui s'enfuit pour ne pas être assommé. Mais le lendemain il n'est plus question de l'incident.

Ce géant violent et débonnaire, à la colère prompte et au pardon également facile, est-il bon en effet? Pendant le siège d'Otchakof, le même Massot lui représentant l'état déplorable des ambulances, il a un mot atroce : « C'est bon, répond-il, il n'y aura plus de blessés. » Un écrit de sa main s'est pourtant conservé, dans lequel il recommande à un de ses intendants d'abattre toutes les potences qui pourraient se trouver dans les domaines achetés par lui au prince Lubomirski et d'annoncer aux habitants qu'à l'avenir ils auront à exécuter les volontés de leur nouveau maître « par respect pour leur devoir, et non « par la crainte des supplices » . Comme Catherine, il est adoré de ses domestiques; comme à elle, il lui arrive rarement de les brusquer, encore moins de les battre, alors qu'on le voit fréquemment lever la main sur des personnages en place , de hauts fonctionnaires et des généraux. Ceux-ci, il est vrai, sont de bonne composition. Pendant la campagne de 1790, le prince Grégoire Volkonski, gendre du prince Repnine , lieutenant général et chevalier de Saint- Alexandre, ayant eu le malheur de provoquer la colère du maître , reçoit de sa main plusieurs soufflets. Un officier russe envoyé à Vienne quelques semaines plus tard y rencontre le prince de Ligne et lui conte l'aventure. De Ligne est indigné. — Mais, observe l'officier, Volkonski a tiré une vengeance éclatante de cet affront. — Comment cela? — Il est bien resté huit jours sans revenir chez le Prince.

En dehors de sa domesticité et d'un cercle étroit d'intimes, en dehors de l'armée aussi, dont les officiers le détestent ou le méprisent, mais dont les soldats l'aiment assez, le Prince n'est pas aimé : Catherine le constate elle-même avec regret. « Il a l'air d'un loup » , dit-elle un jour à Chrapowicki. En février 1789, elle interroge son valet de chambre Zotof : « Aime-t-on le Prince à la ville? — Oui, il y a deux personnes qui l'aiment : le bon Dieu et Vous. » Elle pince les lèvres. Il marque trop son mépris pour l'humanité, qu'il voit assuré-

ment sous un vilain aspect en la voyant à ses pieds, et, en même temps, son dédain absolu pour tout ce qui ne le touche pas personnellement, n'intéresse pas ses plaisirs, ses fantaisies ou son ambition. Celle-ci est démesurée chez lui, jamais satisfaite, impossible même en réalité à assouvir. Les trônes de Courlande ou de Pologne qu'on le soupçonne de convoiter, auxquels il se prend peut-être quelquefois â songer, n'v suffiraient pas. Le prince de Ligne parlant de le faire hospodar de Moldavie : « — Je m'en moque bien » , lui répond-il. «Je serais « roi de Pologne si je voulais; j'ai refusé d'être duc de Cour- « lande; je suis bien plus que tout cela! » Un jour, dînant avec lui, son neveu Engelhardt le trouve d'humeur gaie, causant, plaisantant, aimable. Soudain il devient sombre et rêveur. « Peut-il y avoir un homme plus heureux que moi? » dit-il après un long silence. « Tous mes souhaits, tous mes « désirs ont été remplis comme par une sorte d'enchante- « ment. J'ai voulu avoir de grandes charges — je les ai; des « ordres — je les ai tous; j'ai aimé le jeu — j'ai pu perdre a des sommes incalculables ; j'ai aimé donner des fêtes — j'en « ai donné de splendides; j'ai aimé acheter des terres — j'en « possède autant que je veux; j'ai aimé bâtir des maisons — « j'ai bâti des palais ; j'ai aimé les bijoux — aucun particulier « n'en a de plus beaux et de plus rares. En un mot, je suis « comblé... » En prononçant ces derniers mots, il saisit et brise sur le parquet une assiette de porcelaine, puis disparaît dans sa chambre à coucher et s'y enferme.

Comme tous ceux de sa race, il croit à son étoile. En mai 1788, à la nouvelle des premiers succès remportés sur les Turcs par le prince de Nassau, il saute au cou du prince de Ligne : « — Cela n'est-il pas clair? Je suis l'enfant gâté de « Dieu ! » Quelques jours plus tard, le feu prend à un bâtiment de la flotte voisin de celui à bord duquel il se trouve : « Le « vaisseau, un lieutenant-colonel, un major et soixante k hommes sautent en l'air sous nos yeux » , raconte encore le prince de Ligne, « et le Prince et moi, nous en aurions fait « autant, si le ciel, m'a-t-il dit tout de suite avec autant de

«•confiance que de dévotion, ne faisait pas un cas particulier k de lui et ne veillait pas nuit et jour à sa conservation. »

Il est pourtant plus vaniteux encore en réalité que vraiment ambitieux. Il a toujours autour de lui une nuée de courtisans qui lui prodiguent leurs coups d'encensoir, qui chantent ses louanges en vers russes, grecs, latins et français, qu'il récompense avec les miettes de son éblouissante fortune et dont la flatterie soudoyée suffit jusqu'à un certain point à lui donner l'illusion d'une grandeur qu'il est seul à s'attribuei sincèrement. En 1787, Méhée de la Touche reçoit de lui un sourire et quelques ducats pour un poème terminé par cette allusion ingénieuse au projet de restauration de l'empire grec, ce rêve de Catherine que son favori essaye de mettre en action :

...Conquérir par vos nobles travaux L'ancien pays des hommes de génie, Des législateurs, des héros, C'est rentrer dans votre patrie.

Quand il n'est pas en robe de chambre et les jambes nues, il paraît avec des habits brodés d'or sur toutes les coutures, couverts de diamants, constellés de plaques. Il invente pour son usage des uniformes extravagants, des harnachements de cheval étourdissants, des panaches de la hauteur d'un étage. Il a aussi, pour suivre la piste d'une ambition consciente d'elle-même et éprise d'un but à atteindre, l'énergie trop intermittente et mêlée de trop fréquents accès de paresse insouciante. Il est le changement personnifié : « La même heure, dit « un témoin, le voyait gai, triste, folâtrant, pensif, cares- « sant, grondant, accueillant avec bonté, repoussant avec « rudesse, donnant un ordre et le révoquant. » Plus habituellement même et plus facilement paresseux qu'actif, il laisse volontiers agir ses subordonnés. Au cours de la seconde guerre turque, pendant que Souvorof donne l'assaut à Ismaïl, il passe toutes ses matinées, au témoignage de Langeron, « à brosser ses « diamants et envoyer des bouquets et des présents à l'objet de

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« son amour et aux autres dames de sa cour » . Cinq ou six déjeuners de café, de poulets froids, de chocolat et de jambon pris dans les intervalles, le conduisent ainsi jusqu'au diner qui achève sa journée.

Est-il brave? On ne sait. Faisant preuve tour à tour d'une poltronnerie scandaleuse et d'un mépris absolu pour le danger, indécis et pusillanime ou incliné aux résolutions les plus téméraires, il court un jour se cacher dans un souterrain pour ne pas entendre le bruit du canon et le lendemain va à la tranchée et y reste une heure sans nécessité aucune, faisant tuer du monde autour de lui et causant de choses indifférentes pendant que les balles sifflent à ses oreilles. Le prince de Ligne lui proposant une attaque nocturne sur Otchakof à la faveur d'une tranchée qui se trouve vide, il fond en larmes : il a peur de perdre du monde. Quelques semaines après, il sacrifie vingt mille homme dans un assaut désespéré.

Le fond de son caractère et de son tempérament paraît avec le plus de netteté et de constance dans ses goûts et ses habitudes sardanapalesques. Quand il se met en campagne pour assiéger Otchakof, en 1788, il fait partir de Saint-Pétersbourg deux convois, l'un par la route de Moscou, l'autre par celle de Mohilew, avec un double attirail de vaisselle d'argent, de batterie de cuisine, d'approvisionnements de toute sorte, pour être certain d'en avoir un au moins à sa disposition. En 1791, au quartier général de Bender, il a avec lui une maison où figurent cinq ou six cents domestiques, deux cents musiciens, un corps de ballet, une troupe de mimes, cent brodeuses et vingt bijoutiers. Il est passionné de musique, et peu s'en faut qu'il ne possède à ce moment, pour diriger son orchestre, « un excellent pianiste et un des meilleurs compo- « siteurs d'Allemagne » , dont le comte André Razoumovski alors à Vienne lui propose l'engagement, qui se montre disposé, paraît-il, à quitter son pays où il se trouve mécontent de son sort et qui s'appelle — Mozart. La mort du musicien coupe court malheureusement aux pourparlers engagés. Sarti le remplace, qui a de l'imagination à défaut de génie, et s'en-

tend à récréer l'esprit souvent morose ou lassé du maître par des inventions moins harmonieuses qu'originales. Il n'invente pas, mais porte à un degré extraordinaire de perfection un genre d'orchestre très à la mode en Russie depuis le commencement du siècle : « Ce sont, explique Langeron, des espèces de « trompes droites plus ou moins grandes, selon le ton qu'on « veut qu'elles rendent ; elles n'en rendent qu'un seul chacune, « et les musiciens ont au lieu de notes de musique un papier « avec des chiffres qui leur indique à quelle mesure ils doivent « souffler...» Ces étranges exécutants arrivent, paraît-il, à jouer ainsi des symphonies complètes, « dans lesquelles les roulades « et les triples croches s'exécutent avec autant de justesse, de « verve et de précision que pourraient le faire les plus habiles « violons » . On connaît l'invention du point d'orgue exécuté par cent pièces de canon dans un Te Deum composé par Sarti pour la prise d'Otchakof. C'est, à quelques années de distance, la réalisation du rêve de Grispin dans la Mélomanie de Grenier et de Champein, représentée à l'Opéra-Comique national le 21 janvier 1781. Un jour que le maestro est à court de trouvailles ingénieuses, le Prince manifeste le désir de voir danser une « tzigane » . On lui parle de deux jeunes gens ayant servi comme sergents dans un régiment de gardes qui excellaient dans cette danse. Il apprend qu'ils ont eu de l'avancement et sont capitaines dans un régiment cantonné au Caucase, à trois cents lieues de distance; il fait partir un courrier, et, pendant une semaine, les deux officiers amenés à toute vitesse et travestis, l'un en paysan, l'autre en paysanne, sautent chaque soir sous les yeux du favori. Quand il a eu assez du divertissement, il renvoie les danseurs à leur régiment en les élevant au grade de majors. Au retour d'une mission diplomatique qui l'a conduit à l'étranger pour quelques semaines, Langeron trouve une surprise dans ce quartier général de Bender qui ressemble à un décor de féerie :

« Le Prince avait fait disparaître depuis mon absence une « salle de la maison où il demeurait et y avait fait construire « un kiosque, où les trésors des deux mondes étaient prodi-

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« gués pour enivrer la beauté qu'il voulait soumettre à son « empire. L'or et l'argent y brillaient de toutes parts. L'on y « vovait sur un divan d'étoffe rose et argent relevée par des « franges et garnie de fleurs et de rubans, le Prince dans un « négligé aussi galant que recherché assis à côté de l'objet de « ses vœux et entouré de cinq ou six femmes dont la parure « relevait la beauté, et devant lesquelles brûlaient des parti fums dans des cassolettes d'or. Une collation servie dans « des vases de vermeil occupait le milieu de la chambre. »

La beauté courtisée avec des façons aussi prodigues est la princesse Dolgorouki, femme d'un des généraux que le Prince a sous ses ordres. Elle s'appelle Catherine comme l'Impératrice, et le jour de sa fête elle prend place à côté du maître à un dîner officiellement donné en l'honneur de la souveraine. Au dessert, des coupes de cristal circulent, remplies de diamants ; les dames sont invitées à y puiser, et comme la princesse s'étonne : « Puisque c'est vous que je fête! » lui murmure-t-il à l'oreille. Avec un autre objet de sa flamme, très essentiellement changeante et capricieuse, la fameuse madame de Witt, depuis comtesse Potocka, « la belle Fanariote » qui, interrogée sur sa santé, répondait : «J'ai mal à mes beaux veux » , il fait preuve d'une galanterie plus fastueuse encore. Pour lui faire accepter un chàle de prix, il donne une fête, y invite deux cents femmes et y fait tirer une loterie dont tous les numéros sont gagnants et tous les lots composés d un cachemire également précieux.

Les bals et soupers qu'il multiplie en pleine campagne pendant que ses subordonnés, les Dolgorouki et les Souvorof, font face à l'ennemi, ont lieu parfois dans des salles souterraines construites exprès en quelques semaines avec le travail de deux régiments des grenadiers dont ses généraux aux prises avec les Turcs doivent se passer entre temps. Parfois, aussi, il plaît au maître de transporter le quartier général de ses plaisirs et de ses poursuites amoureuses chez l'une des divinités tour à tour courtisées. La vertueuse comtesse Galavine, née princesse Galitzine, que la présence de son mari à l'armée retient seule

dans ces parages, est obligée elle-même de se prêter à cet égard à sa fantaisie : « Là, raconte un témoin, tout entier « à l'amour, vrai sultan au milieu de son harem, il ne périt met l'entrée de l'appartement qu'aux complaisants en « titre... L'appartement est composé de deux parties : dans « la première, les hommes restent à jouer, et dans la seconde « le Prince est sur un divan avec les dames... mais il s'établit « de manière qu'il tourne le dos à toutes, excepté à la piïn- « cesse Dolgorouki, dont la place est très près delà muraille. » — Et il lui arrive fréquemment d'oublier la présence de ces autres beautés pour le moment négligées.

Ainsi fait au physique et au moral, l'homme semble bien près de n'être qu'un jouisseur extraordinaire. Qu'est-il intellectuellement? La chose n'est pas aisée à dire. Ce n'est pas un homme d'État. Le défaut absolu d'ordre dans ses actions et de suite dans ses idées suffirait pour lui faire refuser ce titre. 11 n'a aucune notion du temps. Catherine observe un jour avec déplaisir qu'il ne date jamais les lettres qu'il écrit. Il pense par soubresauts et agit par boutades. En 1787, au moment où se prépare la crise redoutable de la seconde guerre turque, et où des négociations épineuses sont engagées avec la Porte, il est en Crimée très mal tenu au courant de l'action diplomatique qui se poursuit" et très peu soucieux de lêtre mieux. Un aventurier venant de la Géorgie se présente chez lui et lui fait un rapport sur ce qui s'y passe, tendant à prouver que la Porte n'exécute pas les engagements pris par elle l'année d'avant. Aussitôt, sans se donner la peine de contrôler les renseignements ainsi obtenus, ni le temps de réfléchir, ni le moyen de se concerter avec la souveraine et avec ses ministres, voire même seulement de les prévenir de ses résolutions, il en-

voie a Boulkakof, le ministre que la Russie a encore à Gonstantinople, des ordres qui l'obligent à présenter un ultimatum, mettent l'Europe en alarme pour deux mois, et, les renseignements s étant trouvés faux, aboutissent à une retraite mortifiante (1).

L'envoyé anglais Robert Gunning considère Yélève de Catherine comme un homme que l'on ne saurait prendre au sérieux. Ayant fait état de lui en 1780 pour vaincre les résistances de la souveraine au sujet de l'alliance autrichienne, jusqu à se séparer du cortège impérial à Mohilew pour aller à Moscou rejoindre le favori, Joseph II éprouve une grande déception : « Hors de ses menées de cour, je crois, écrit-il à « sa mère, qu'on ne pourra jamais se servir de lui qne pour « empêcher quelque chose au moment, mais jamais pour en « faire faire une qui exigerait système, principe, suite, appli- « cation qu'il ne connaît pas. » Cinq ans plus tard, le comte de Ségur est sur le point d'adopter la même opinion. Invité, peu après son arrivée à Saint-Pétersbourg, à donner connaissance au Prince d'un mémoire concernant le projet d'un établissement commercial à Kherson, il arrive à l'heure qui lui a été fixée ; mais pendant qu'il se met en devoir de lire cette pièce, toute remplie de détails minutieux et de chiffres, il voit entrer successivement un pope, un brodeur, un secrétaire, une marchande de modes, venant demander des ordres et en recevant. Il précipite sa lecture, et l'ayant achevée, comme Patiomkine lui demande communication du document, il met le mémoire dans sa poche, en déclarant qu'il n'entend pas cette façon de traiter les affaires, et qu à 1 avenir il s'adressera de préférence au comte Yorontsof, le président du collège de commerce. Ainsi fait-il, mais au bout de quelques mois il a lieu d'être étonné à nouveau : une lettre de Kherson lui apporte les remerciements du directeur de l'établissement projeté. Patiomkine avait noté dans sa mémoire, point par point, tous les articles du mémoire qu'il avait paru ne pas écouter, donné

(1) Ségur à Montinorin, 7 avril 1787. ^Archives des affaires étrangères.)

satisfaction à la plupart des demandes qui y étaient faites et envoyé des ordres en conséquence.

Qu'a-t-il donc en lui, cet homme si plein de suprises? Du génie, du génie et encore du génie! répond le prince de Ligne. Mais le prince de Ligne est un enthousiaste. Le favori a assurément un coup d'œil prompt et assez souvent juste. En 1790, poussant Catherine aux résolutions énergiques, l'engageant à donner la Moldavie à la Pologne pour armer la République contre la Porte, comme elle hésite et invoque l'opinion de l'Europe : « — D'abord, je ne connais pas d'Europe, répliquece t-il ; la France a perdu la tête, l'Autriche a peur, et les autres « sont nos ennemis... Je vous dis que c'est le moment d'agir « hardiment (1) . »

Son intelligence est comme son corps, informe et inculte, borgne et louche, mais dune masse et d'une vigueur exceptionnelles. Sa conception est facile, sa mémoire prompte et sûre. Il ne lit presque jamais, mais il retient tout ce qu'il entend, et c'est un questionneur déterminé. Il sait ainsi une foule de choses sans avoir jamais beaucoup étudié. Son savoir ressemble toutefois à un tiroir en désordre ou à une encyclopédie dont toutes les feuilles seraient mêlées. Il y puise au hasard. Il coupe une discussion politique avec une dissertation sur les querelles des Églises grecque et latine, et retient le comte de Ségur jusqu'à cinq heures du matin pour lui expliquer les dessous du concile de Nicée.

Au point de vue de la politique extérieure, c'est surtout un prestidigitateur. S'il y a un dessein arrêté et une grande idée dans le programme auquel la Russie paraît attachée à ce moment, ce dessein et cette idée ne sont pas de lui; ils sont de Catherine, ou plutôt de la tradition recueillie et renouvelée par elle avec une audace et un bonheur égaux. Ce n'est pas lui qui a montré à son pays le chemin de Constantinople. Mais pour suivre cette route il s'entend merveilleusement à jongler avec les intérêts et les jalousies rivales des puissances euro-

(1) Archive russe, 1865, p. 751.

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péennes. Sa diplomatie, pour n'avoir pas été à l'école occidentale, pour paraître gauche parfois avec ses finesses d'Asiatique et ses malices d'enfant, n'en est pas moins de premier ordre. En 1785, il est soucieux de rassurer les appréhensions du cahinet français, et aussitôt il trouve une abondance d'arguments persuasifs, une sincérité d'accent étourdissante : « Il n'ignore « pas qu'on lui prête le projet de détruire l'empire ottoman « et de faire du jeune Constantin un empereur grec. Mais ceux « qui le connaissent de plus près devraient lui supposer assez « de jugement pour estimera sa valeur une semblable chimère. « Si jamais d'ailleurs on s'avisait en Russie de tenter une si « grande révolution, on ne serait pas certes assez insensé pour « ne pas consulter la France. C'est avec elle qu'on chercherait a à s'entendre tout d'abord. Mais on ne songe à rien de « pareil. On ne veut que la paix, et lui-même sent que c est le a bien le plus nécessaire à la Russie. Il ne veut, ne conseille « et n'espère pas autre chose! » Cela ne l'empêche pas de marivauder en même temps avec l'Angleterre, dans l'espoir d'obtenir d elle un consentement au moins tacite à ces mêmes visées chimériques. Constamment il tient en haleine les envoyés de Sa Majesté Britannique, les faisant passer par des alternatives de confiance et de désespoir également justifiées en apparence. En avril 1782, Harris se déclare assuré que le Prince n'est plus des amis de l'Angleterre. En a-t-il jamais été seulement? Trois mois plus tard, au moment où il croit le favori à l'autre extrémité de l'Empire, le diplomate déconfit reçoit un matin un billet où il trouve, tracées au crayon, les lignes qui suivent : « Vive la Grande-Bretagne et Rodney ! Devinez qui « vous écrit, mon cher Harris, et venez me voir tout de suite. » Rodney vient de détruire aux Indes la flotte de l'amiral de Grasse, et Patiomkine vient d'arriver des provinces du Sud, ayant fait 3,500 kilomètres en seize jours, n'ayant dormi que trois nuits pendant ce temps, et partout sur la route avant passé en revue des régiments, reçu des députations, examiné des travaux en cours; sans compter les stations dans les églises, dont il ne saurait rencontrer aucune sans s'y arrêter et y faire

ses dévotions. Quand Harris se présente chez lui, il a encore sur ses vêtements la poussière de ce voyage, mais il est frais et dispos, ne témoignant aucune lassitude ni de corps ni d'esprit, empoignant aussitôt et empaumant son interlocuteur, et le laissant, au bout d'un entretien de plusieurs heures, peu édifié sur ses véritables dispositions, mais dans le cas d'avouer que k le plus fatigué de nous deux, c était certainement moi » .

A l'intérieur de l'empire, comme administrateur, c'est un décorateur prestigieux, justifiant déjà la formule appliquée plus récemment par un écrivain français aux fastes contemporains du grand empire : « La Russie en est au règne des apparences (1). » En 1787, conduisant l'Impératrice à Inkermann, où un palais vient d'être construit pour la recevoir, il s'arrange de façon qu'elle ne puisse pas reconnaître avant quelques heures la situation de cet endroit nouveau pour elle. A la fin d'un dîner de gala seulement, un vaste rideau fermant tout un côté de la salle s'écarte et laisse apercevoir aux yeux éblouis de la souveraine et de ses hôtes la baie de Sébastopol, où une escadre également improvisée fait tonner son artillerie. Le palais est bâti en sable et s'écroulera bientôt, l'escadre est construite en bois vert et pourrira avant peu, mais l'effet produit est saisissant.

Est-ce un homme de guerre? Ce que nous savons déjà de sa façon d'être au quartier général de Bender semblerait suffire à résoudre la question. Ainsi que le fait observer l'éditeur d'une partie de sa correspondance militaire (2), il est le premier des généraux russes ayant dirigé des opérations combinées sur plusieurs théâtres. L'honneur est grand; il n'implique en lui-même aucun argument propre à déterminer la valeur du chef. En 1791, pendant un séjour que fait le généralissime à Saint-Pétersbourg, l'Impératrice vient à mander Popof, le chef de chancellerie que nous connaissons. — « Est-ce vrai qu'il « y a chez vous tout un escadron de courriers du prince Repnine?

(1) A. Leroy-Beaulieu, cité par M. Skalkovslri, dans son intéressant ouvrage : La Russie contemporaine (Avant-propos de la 2e édition).

(2) M. Maslovski, Ouvrage cité, p. 8.

" — Oui, il y en a bien une dizaine. — Pourquoi ne les ren- « voyez-vous pas? — Je n'ai pas d'ordres. » Le prince Repnine commande à ce moment, sur un des théâtres de la guerre, un des corps d'armée dont Patiomkine est censé diriger les opérations! Aussi la première campagne du favori, dans le rôle que la confiance de Catherine lui a attribué, est-elle faite pour déconcerter ses admirateurs les plus convaincus. « L'amitié que « j'ai pour le prince Potemkine » , écrit à ce moment le comte de Ségur, « est un motif de plus pour n'adopter qu'avec regret « ce qui porte atteinte à sa réputation; mais, d'après ce que « j'ai appris par le prince de Ligne, le prince de Nassau et « d'autres officiers, il n'est plus permis de douter que ce « n'est qu'à lui qu'on doit attribuer la lenteur de cette cam- « pagne. Homme de génie dans son cabinet, il n'est dans son « camp qu'un homme indécis et faible. » Les critiques formulées par quelques-uns de ses subordonnés, tels que le mari de la belle princesse courtisée avec les procédés galants que nous savons, pourraient paraître suspectes si un observateur plus impartial et sagace, tel que Langeron, ne leur donnait raison. Le prince a perdu vingt mille hommes et vingt mille chevaux sous Otchakof pour avoir tardé à donner l'assaut : il s'amusait; il envoyait le major Lansdorf à Florence, le lieutenant-colonel Bauer à Paris, chercher, l'un des parfums, l'autre des bijoux pour madame Patiomkine, une nièce installée momentanément dans le poste de sultane favorite. Pour le Bauer en question, qui passe sa vie en courses, à remplir des commissions analogues, on compose cette épitaphe :

Ci-gît Bauer sous ce rocher :

Fouette, cocher!

Pour désigner le quartier général du commandant en chef, on dit : « la cour du Prince » , et c est une cour, en effet, bien plutôt qu'un camp. L'Europe élégante encore plus que l'Europe guerrière semble s'y donner rendez-vous. Les deux cents jolies femmes que le Prince trouve moyen de réunir à ses fêtes y rencontrent une foule égale en nombre de brillants cavaliers ; le

prince de Nassau-Siegen y fait vis-à-vis au comte de Damas; des gentilshommes piémontais, comme M. de Germaniant, portugais, comme MM. de Freira et de Pampelune, espagnols, autrichiens, y paraissent tour à tour, y coudoyant encore tout un contingent asiatique : « Une légion de Kirghizs, de Turcs, « de Circassiens, de Tatares, un sultan détrôné établi depuis « trois ans dans l'antichambre du Prince, un autre devenu « lieutenant-colonel de Cosaques, un pacha apostat, un ingé- « nieur macédonien, des ambassadeurs persans... » Tout ce monde mange une grande partie des approvisionnements destinés à l'armée. Le service des subsistances étant d'ailleurs habituellement attribué au mari ou au protégé de la favorite du jour, le résultat est celui qu'on peut prévoir : les maris complaisants engraissent, et l'armée meurt de faim.

Le généralissime ne monte presque jamais à cheval. On ne le voit sortir qu'en carrosse. Une seule fois, ainsi que nous l'avons conté, il va à la tranchée et y fait tuer à ses côtés le général Sieletnikof, qui, courtisan jusque dans la mort, déclare en expirant qu'il n'a aucun regret de ce qui lui arrive, mais supplie le Prince de ne pas s'exposer lui-même à l'avenir. Celui-ci n'y songe pas. D'ordinaire, le seul bruit du canon l'importune au point qu'à la première salve il dépêche un messager au commandant de son artillerie, le général Pistor, demandant pourquoi on tire. — Dites au Prince que c'est parce que les Russes et les Turcs sont en guerre, répond une fois le général impatienté (1).

Mais le témoignage le plus défavorable peut-être pour le génie militaire du conquérant de la Crimée se trouve dans sa propre correspondance. Il est presque comique dans les lettres qu il adresse à Catherine au début de la campagne, quand il semble se plaindre qu'on lui ait changé ses Turcs : il n'y a plus moyen de les aborder sans qu ils mettent, eux aussi, du canon enjigne; ils ont appris à ne pas se séparer de leur artillerie; ,« le diable a été leur éducateur » . 11 veut dire sans doute

({) Souvenirs du prince Volgorouki, dans 1' « Antirjuité russe » , t. XIII, p. 21 — Mémoires de Lançjeron.

la France, soupçonnée à ce moment de fournir des officiers instructeurs à la Porte. Les ordres qu'il envoie à ses lieutenants sont parfois remplis de détails minutieux, mais toujours il y parait quelque chose de puéril et de théâtral à la fois; toujours le généralissime semble y jouer au soldat et chercher des effets. Il parle fréquemment le langage qu'on a tant reproché à un général français dune époque malheureuse encore voisine de nous. A tout instant il s'agit pour lui de vaincre on de mourir. Notez que son grand corps de géant n'a jamais reçu une égratignure, et que s'il meurt à la peine, ainsi que l'affirmait naguère un biographe complaisant, c'est la peine de ses plaisirs et d'excès de toute nature s'y rapportant, qu'il subit ainsi, et les balles ennemies n'y sont pour rien. Comme tacticien ou stratégiste, il est nul ; d'idées générales de cet ordre nulle trace chez lui; ou du moins il n'en laisse voir qu'une, très caractéristique pour la compréhension de son génie : à la guerre comme ailleurs, il croit à la toute-puissance de l'or. En octobre 1787, adressant au général Souvorof une lettre de félicitations pour la défense brillante de Kinburn, il lui écrit : « Assurez tout le monde que je récompenserai chacun selon « ses mérites : aux soldats qui ont pris part au combat j'en- « verrai cinq roubles par tête... » Et il ajoute : « Mais, je vous « prie, n'épargnez pas ceux qui ne se sont pas montrés dignes « d'une récompense. »

C'est quelque chose cependant, dans le compte de son actif comme chef d'armée, que d'avoir découvert et encouragé Souvorof. C'est la victoire de son coup d'œil et aussi de cette hauteur desprit incontestable qui lui permet de s'élever audessus des rivalités et des jalousies mesquines. En décembre 1790, furieux de l'insuccès qu'ont eu les attaques dirigées contre Ismail par Goudovitch, il adresse au malheureux général le billet suivant :

« Comme vous n'avez vu les Turcs de près à Kilia que lors- « qu'ils étaient rendus, je vous envoie à Ismail le général « Souvorof, qui vous apprendra comment on les examine de « près pour pouvoir juger de leur contenance. »

En même temps, il donne au nouveau commandant de l'armée assiégeante cette brève instruction :

« Vous prendrez Ismaïl à quelque prix que ce soit. »

Et Ismaïl est pris à quelques jours de là.

L'homme qui donne des ordres de ce genre et qui, d'une manière générale, se montre rarement ménager du sang et de la peine de ses soldats, est pourtant, il faut le reconnaître encore, aimé de ceux-ci. C'est un peu, sans doute, parce qu'il a, au point de vue de la discipline, des idées assez flottantes, comme son naturel même; qu'il tolère partout autour de lui et jusqu'au sein des armées auxquelles il commande un peu de ce débraillé qui parait éternellement dans sa propre personne; mais cette raison n'est pas la seule. Il sait se rendre populaire ; il a le secret des mots magiques qui courent de rang en rang, réchauffant les cœurs et faisant flamber les imaginations. Il voit des soldats, couchés dans une tranchée, qui se lèvent à son approche, et il leur dit : « Ce n'est pas la peine de « vous lever devant moi; tâchez seulement de ne pas vous « coucher devant les balles turques. » Il est aussi le premier en date, parmi les chefs d'armée russes, qui paraisse, dune façon très intermittente assurément, incomplète et inégale, se préoccuper du bien-être de ses hommes. Il lui arrive de temps en temps de les laisser mourir de faim, mais il lui arrive aussi de s'informer s'ils ont des chaussures aux pieds (1). Avant lui, personne ne s'en était inquiété; après lui, Souvorof lui-même n'y songera guère.

Enfin, au cours de cette campagne de 1788-89, qui fut pour lui, au total, un début malheureux, s'entretenant avec un de ses subordonnés des difficultés auxquelles il a à faire face, dans un pays dénué de toutes ressources, il en vient à se donner à lui-même ce témoignage « qu'il fait du pain avec des pierres » . Et c'est un témoignage contre lequel l'histoire ne saurait s'inscrire en faux. Il a le génie créateur. Ce qu'il crée laisse souvent beaucoup à désirer; ce sont des flottes con-

(i) Voy. son ordre du G octobre 1788. (Maslovslri, p. 241.)

struites avec du bois vert, des armées dont la cavalerie manque de chevaux ; des magasins d'approvisionnements à moitié vides ; mais cela est, cela vit, et le résultat définitif de ces improvisations, comme aussi des opérations militaires elles-mêmes auxquelles il préside, n'est pas à dédaigner : la conquête de la mer Noire se trouve quand même au bout, et l'homme choisi par Catherine pour accomplir cette œuvre y a, comme elle l'a voulu, attaché son nom.

« Un grand homme et un homme grand », , a dit de lui dans son langage pittoresque celui de ses subordonnés qui fut le plus à même d'apprécier son mérite. « II ne ressemblait pas « à cet ambassadeur français à Londres duquel le chancelier « Bacon disait à propos de sa haute taille que les greniers sont « généralement mal meublés. >,

Un grand homme, oui peut-être, ainsi que l'a voulu Souvorof, par la personnification, inculte et sauvage si l'on veut, désordonnée et mal équilibrée, mais gigantesque et puissante! des énergies matérielles et morales en réserve dans l'immense empire, et encore, et surtout par l'adaptation de ces ressources au génie fécond d'une grande souveraine. Personne, parmi ceux qui ont entouré Catherine, vécu à ses côtés et obéi à ses ordres, n'a su mieux comprendre son esprit comme son tempérament, et personne aussi ne s'est mieux entendu à mettre en valeur les forces latentes du peuple nombreux et vigoureux soumis à ses lois.

Catherine a eu des favoris qu'elle a plus aimés, avec plus de tendresse ou avec plus d'ardeur. Patiomkine ne s'est pas vanté en affirmant un jour à sa maîtresse qu'elle n'avait jamais été mieux aimée que par lui. S'il n'a pas songé sérieusement à se faire moine pour elle, il s'est du moins fait poète : poète en action dans cette féerie colossale de la Tauride, conquise, peuplée et présentée aux yeux de la souveraine en un panorama prodigieux, et poète en vers. La chanson qu'on lui attribue : «Kak « Uoro iaTicbie vidai... Dès que je T'ai vue, je n'ai plus pensé « qu a Toi ; Tes yeux m'ont captivé, et je tremblais de Te dire ce « que j'avais dans le cœur » , variation anticipée sur le thème

du « ver de terre amoureux d'une étoile» , est dune jolie inspiration. Sa prose même, quand elle est adressée à son impériale maîtresse, prend fréquemment un accent lyrique. La prise de Bender lui vaut-elle l'envoi d'une couronne de laurier, faite de diamants et d'émeraudes, il répond : « Mère miséricork dieuse ! Vous avez déjà répandu sur moi toutes les largesses « dont Vous disposez, et je suis encore en vie ; mais cette vie, « auguste souveraine, sera, croyez-le, immolée toujours et « partout pour Votre service et contre Vos ennemis. » Et c'est en lui écrivant aussi — l'amour est communicatif par essence — que Catherine rencontre les plus heureuses tournures et les plus tendres. « Il n'y a pas de douceur, mon ami, que je ne « voudrais vous dire » , lisons-nous dans sa lettre qui accompagne la couronne de laurier. En même temps, elle lui recommande de ne pas devenir trop orgueilleux, et, comme il s'en montre piqué, elle réplique : «Voilà ce que c'est que d'écrire « à mille verstes de distance ! Mon âme remplie de joie n'a fait « que Vous avertir un instant qu'elle souhaitait de Vous voir « éviter la seule chose qui pourrait diminuer la grandeur de « la Vôtre... » Les lettres qu'elle lui adresse à cette époque sont remplies de menus détails se rapportant à un appartement qu'elle se plaît à préparer et à orner pour son retour. Nous sommes, ne l'oublions pas, en novembre 1789, et celui qu'elle attend et veut recevoir ainsi n'est plus l'amant, mais l'ami. Cependant, découragé par les déceptions et les déboires d'une campagne qui ne répond pas à ses espérances présomptueuses, il accepte d'un air maussade les câlineries qu'on lui prodigue. Il parle encore de se faire moine. Aussitôt elle se récrie et à son tour lui emprunte son langage exalté : « Un couvent? « quelle folie! Le silence d'une cellule pour celui dont le nom « retentit dans l'Europe et dans l'Asie? quelle impossibilité! » Par moments, au cours de cette campagne, qui met à une trop rude épreuve l'âme vigoureuse, mais molle, fer brut et non acier trempé, du généralissime, la correspondance tourne à l'aigreur, Patiomkine conseillant à son amie de terminer son algarade inconsidérée avec la Suède, et Catherine lui recom-

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mandant de prendre Otchakof, ce qui permettra d'en finir et avec la Suède et avec la Turquie. Mais l'imprenable forteresse une fois emportée d'assaut, comme la bonne harmonie revient vite avec les familières et affectueuses effusions ! « Je te prends « par les oreilles et je t'embrasse , mon ami » , écrit Catherine maintenant.

Et toujours elle s'inquiète de sa santé, autant et plus que du progrès de ses armes. Elle trouve pour l'engager, elle aussi, à ne pas trop s'exposer des raisons charmantes : « En vous perti dantvous me perdez également. » Un panaris dont il souffre la rend beaucoup plus inquiète que la présence de la flotte suédoise aux portes de Saint-Pétersbourg.

Elle n'ignore aucune de ses faiblesses et ne songe qu'à en prévenir ou à en atténuer les conséquences. Elle s'occupe de corriger les écarts de son imagination, d'épargner des humiliations à sa vanité démesurée. Pourquoi donne-l-il à ses vaisseaux de la mer Noire des noms si ronflants? On aura peutêtre de la peine à les justifier ! S'il prend soin de ses plaisirs à elle et même de ses amours, elle lui rend la pareille. Le détail est choquant, certes; il a néanmoins sa place dans la physionomie de ces deux êtres exceptionnels et dans l'histoire du commerce extraordinaire qui, pendant vingt ans, les a tenus rapprochés, après même qu'ils ont brisé entre eux un lien plus intime, et a fait tenir les destinées d'un grand empire entre leurs mains toujours et quand même enlacées. Que cette histoire soit justiciable en droit de la morale commune, nous n'y voulons pas contredire; mais, en fait, ceux qui y ont figuré se sont mis en dehors et au-dessus de toutes les lois et de toutes les éthiques connues; et, en fait encore, telle est la supériorité de leur fortune, sinon de leur caractère, qu il- se maintiennent à cette hauteur, et qu à vouloir les en faire descendre en les ramenant au niveau commun, on risquerait de sacrifier le vrai au bien et de fausser une au moins des notions également essentielles à la vérité historique. Il y a une part de noblesse dans l'impressionnabilité constante qui les maintient toujours sensibles aux joies comme aux dou-

leurs ressenties de part et d'autre, même à celles qu'ils ne partagent pas, même à celles qui semblent une offense à leur passé; il y a une part de grandeur dans leur indifférence pour les susceptibilités et les froissements d amour- propre ordinaires, qu'ils côtoient sans avoir l'air d'en être effleurés; et il y a surtout dans toute leur manière d'être un fond de sincère, de puissante, d'admirable tendresse. S'ils sont comme cela et s'ils sont cela l'un pour l'autre, et si longtemps et à travers tant d'épreuves, c'est qu'ils s'aiment comme il est rare qu'on aime et qu'on soit aimé, et qu'ils semblent destinés à épuiser à eux deux toutes les formes humaines de la passion et du sentiment.

Saint-Jean, le plus malveillant des biographes du favori et le plus ingrat de ses secrétaires, parle d'une liste sur laquelle, d'après des renseignements que lui communiquaient de nombreux affidés, le Prince inscrivait les noms des jeunes officiers paraissant posséder les qualités requises pour occuper l'emploi qu'il avait lui-même rempli pendant deux ans. Il faisait ensuite peindre les candidats et, sous couleur de tableaux à acheter, présentait les portraits au choix de la souveraine. Il se peut. Le même auteur le représente s'attaquant au milieu de la nuit à la vertu d'une des demoiselles d'honneur de service au palais, qu'il poursuit jusque dans une chambre voisine de la chambre à coucher de l'Impératrice, et celle-ci, réveillée en sursaut par les cris de la belle , donnant tort à la victime de l'attentat qui s'avise de troubler son sommeil pour si peu. L'anecdote est peu vraisemblable (1). Mais voici un billet authentiquement signé par Catherine et adressé à son ancien amant pendant le séjour qu'il fait en Ukraine à la fin de 1 788 :

« Écoutez Galoubtchik , Barinka est très malade; si c'est u votre départ qui en est cause, vous avez tort : vous la v. tuerez, et je commence à l'aimer beaucoup. »

(1) Il est au moins étrange qu'un critique de la valeur de Henri Voss ait engagé le traducteur allemand de cette biographie à en entreprendre la publication, et ait consenti a y joindre une lettre signée de son nom où il fait le plus grand éloge de ce tissu de calembredaines également invraisemblables pour la plupart.

Barinka, c'est Barbe Engelhardt, une des nièces de Patiomkine. Elles sont cinq sœurs : Alexandrine, Barbe, Nadiejda, Catherine et Tatiana, placées toutes parmi les freilines de l'Impératrice, tandis que leur mère, propre sœur du Prince,

est élevée au rang de dame d'honneur ; toutes assez jolies

et courtisées tour à tour par leur oncle. Encore une fois, en approchant de cet homme et de ce qui le touche de près, il faut oublier la morale. Lui-même est, paraît-il, le fruit d'une bigamie. Son père était marié quand, s'étant épris d'une jeune et jolie veuve, Daria Skouratova, il se fît passer auprès d'elle pour libre de tout engagement et l'épousa. En apprenant la vérité , Daria demanda une entrevue avec sa rivale et fit si bien qu'elle l'engagea à prendre le voile. Le mépris de la règle, l'inclination à ce que nous appelons aujourd'hui la criminalité passionnelle semblent héréditaires dans cette famille, et Patiomkine est d'autre part, à ce point de vue, lui généralement si indifférent, un raffiné, un curieux et un virtuose. Ni grand homme d'État, assurément, ni grand homme de guerre, mais bien un grand amoureux,

C'est Barbe qui paraît d'abord sa préférée. En 1777, malade et alité, l'oncle guette les instants qui éloignent l'Impératrice de son chevet pour adresser à la nièce, en les confiant à Summers, un valet de chambre de Catherine (qui ne trompe guère sa maîtresse , car Patiomkine n'a plus à cette date de favori que le nom), des billets doux dont voici quelques échantillons :

« Barinka, si je t'aime à l'infini, si mon âme n'a pas « d'autre aliment que toi, sais-tu au moins apprécier cela? « Puis-je te croire quand tu me promets de m'aimer éternelle- « ment. Je t'aime, ô mon came, et comment? Comme je n'ai

jamais aimé! Ne t'étonne pas si parfois tu me vois triste : il est des mouvements d'âme involontaires, et je sens assez que je n'ai aucune raison d être ainsi, mais je ne puis me commander. Adieu, ma divinité adorée. Je t'embrasse toute. »

« Je suis mieux, chère âme, et je voudrais que tu supportes plus gaiement mon absence que moi la tienne et que ta pensée aille vers moi comme la mienne qui te suit toujours. Alexandra Yasilevna va mieux, mais moi, chère âme, je suis triste, ne pouvant être autrement loin de toi. Mon ange, Barinka, qui pourrait t'aimer autant? Mon amie, mes petites lèvres chéries, ma petite mère, mon trésor!... Demain j'irai au bain... Barinka, ma vie, ma beauté, ma divinité, dis que tu m'aimes, cela suffira pour me rendre santé et gaieté, bonheur et paix. Mon âme, je suis rempli de toi, oui, tout entier, ma beauté ! Adieu, je t'embrasse toute. » « Beauté, ange divin, est-ce à toi de me prouver que tu es digne de mon amour? Mon âme, ma tendre maîtresse, ta victoire sur moi est forte et éternelle. Si tu m'aimes, je suis heureux, et si tu sais combien je t'aime, tu n'as rien à désirer de plus. Amie, je suis à toi pour toujours. » Et Barinka n'est pas en reste de tendres messages : « Mon amour et ma vie, je suis très inquiète à votre sujet. « Au nom du Christ, dites-moi si vous allez mieux. J'atten- « dais à chaque instant de vos nouvelles..., et n'en ayant « point reçu, j'envoie chez vous. Au nom de Dieu, ma vie, « écrivez-moi... Je t'embrasse en pensée un million de fois. » Puis, la santé revenue, on se retrouve, et voici encore un billet de l'oncle à la nièce, d'une saveur très particulière :

« Petite mère, Barinka, mon âme, ma vie, tu as dormi, « petite sotte, et tu ne te souviens de rien. En te quittant, je « t'ai couchée et je t'ai embrassée plusieurs fois. Je t'ai « couverte de ta robe de chambre et d'une couverture, et je « t'ai marquée du signe de la croix (1). »,

(1) L'original de la correspondance est en russe.

Mais les vingt- deux printemps de Barinka sont d'espèce volage, et l'année d'après Catherine, mise au courant de la liaison amoureuse et indulgente comme nous savons, a tort en attribuant la tristesse de la jeune personne à l'absence de Patiomkine. La vérité est que Barinka en tient maintenant pour un également jeune et brillant cavalier qui s'appelle le prince Galitzine, et, déjà avant le départ de l'oncle, la froideur a succédé aux transports passionnés de tantôt. Usant d'une tactique assez habituelle en pareille occasion, Barinka a pris les devants en se donnant l'air d'être jalouse et détachée de son amour par les infidélités de son amant. Elle n'a d'ailleurs pas eu de difficulté à jouer le rôle au naturel : les poches de la robe de chambre portée par l'oncle recelaient à ce moment plus d'un billet parfumé qui n'était pas de l'écriture de Barinka, celui-ci, entre autres, au bas duquel figurait le nom d'une dame appartenant à la plus haute société pétersbourgeoise :

« Comment avez-vous passé la nuit, mon cher? Je souh haite que vous la passies meilleure que moi (1). Je n'ai « pas fermer l'œil, me voilà toute. Je ne sai comment l'idée « qui m'occupe de vous est la seule qui m'anime, mais vous « dirai-je que je ne suis pas contente de vous. Vous aviez l'air « si distrait... La première fois que vous avez était le plaisir « de me voir paraissait davantage... J'ai passé vis-à-vis de « votre maison et j'ai vu beaucoup de lumière. Vous étiez ce sans doute à jouer aux cartes. Mais, cher Prince, si vous ce puissiez me faire ce sacrifice de ne point vous donner tant « aux jeux. Cela ne fait que détruire votre santé. Faites-moi « ce plaisir, mon aimable ami, marques moi que vous faites « quelque chose pour moi, et ne restes pas comme vous faites « jusqu'à quatre ou cinq heures après minuit... Il y a demain « bal chez Monseigneur; j'espère avoir le plaisir de vous « voir là. J'attends ce plaisir avec impatience ; c'est là seule- « ment que mon inquiétude me quitte; autrement je l'aime

(1) L'original est français, et nous respectons le style comme l'orthographe du document

u d'être coupable vis-à-vis de tout le monde. Je ne fait que k reveiller et on m'apporte de votre part des fleurs ; je vous « suis bien obligée, mon cœur. Je souhaite que vous vous « porties bien et que je puisse vous voir gai et heureux « comme j'ai rêvé cette nuit. Vous éties si aimable ; vous b avies l'air de m'aimer de tout votre cœur. Adieu , je vous « quitte: mon mari va venir ches moi, et quand donc ferai « vous quelque chose pour mon fils? Je voudrais que ce soit k dans votre régiment. »

En janvier 1779, Barbe Eugelhardt devient princesse Galitzine, et l'on conçoit que l'oncle, volage lui-même, n'en garde pas trop rancune à l'infidèle. D'autant que leurs relations paraissent bientôt rétablies sur l'ancien pied, avec l'échange recommencé à nouveau d'une correspondance où sous la plume de Barinka les « cher oncle » et « cher papa » alternent avec des appellations plus expressives comme « mon trésor » ou « ma vie » .

Plus durable, plus sérieux aussi est le sentiment qui, à quelques années de là, fait hériter Alexandrine Engelhardt, mariée en 1781 au comte Branicki, des préférences d'abord accordées à sa sœur aînée. A l'heure de la mort, le conquérant de la Crimée doit avoir auprès de lui cette nièce qui sut n'être que sa nièce et qui, au point de vue de lintelligence et du caractère, paraît avoir été une femme supérieure. Nous la retrouverons parmi les confidentes de Catherine. Quant aux autres sœurs, elles n'inspirent et ne méritent que des fantaisies passagères. L'une d'elles, Nadiejda, devenue madame Chepielof, se distingue par une conduite si désordonnée que son oncle lui a attribué le surnom de Beznadiejnaia (sans espoir). Son mari, personnage obscur, a obtenu sa main, raconte-t-on, en récompense d'un service qu'il a rendu au favori, en le débarrassant, dans un duel, d'un rival dangereux : un autre prince Galitzine ayant servi avec distinction dans l'armée et ayant eu le bonheur funeste d'attirer sur lui l'attention de la souveraine.

En mars 1784, le chargé d'affaires français, Caillet, annonce 4c Saint-Pétersbourg au comte de Vergennes le remplacement

prochain du ministre de Russie à tapies qui est le comte André Razoumovski par le comte Scavronski , mari dune des demoiselles Engelhardt. Le changement a pour cause le désir exprimé par la comtesse Scavronskade passer un hiver en Italie, où son oncle ira sans doute la rejoindre. En 1789, c'est une cousine par alliance, Prascovia Zakrievska, mariée à un Patiomkine, qui voit à ses pieds le grand triomphateur. Et ce sont de nouvelles envolées de passion et de lyrisme, mêlées de naïveté et de quelques vulgarités comme toujours :

« ... Arrive, ô ma maîtresse! Dépéche-toi, ô mon amie! « ma joie, mon trésor sans prix, don sans pareil que Dieu lui- « même m'a fait. Je n'existe que par toi, et toute ma vie se « passera à te prouver sans cesse mon attachement sans égal. « Petite mère chérie (matouchka galoubouchka), donne-moi la « joie de te revoir, donne-moi le plaisir de me réjouir de la « beauté de ton visage et de ton âme... Je baise de toute ma « tendresse tes jolies petites mains et tes jolis petits pieds... « ... Chère maîtresse! {Soudarka maia)... n'imagine pas que u ta beauté seule m'ait ravi et que ma tendresse se soit allumée « au foyer des ardeurs vulgaires; non, chère âme, la connais- « sance approfondie que j'ai de ton cœur, je ne sais quelle « force mystérieuse, enfin cette inclination naturelle que l'on « nomme sympathie, voilà de quoi est fait mon amour. En k faisant le tour de ton âme, j'ai trouvé un ange — un ange « fait à l'image de mon âme propre; ainsi toi c'est moi, nous « sommes inséparables. Je suis gai, quand tu es gaie; rassasié « quand tu n'as plus faim. Je te suis partout, — jusque dans « cette escarpolette où tu prends plaisir à te balancer; seule- « ment je me sens mal à l'aise, quand tu vas trop haut. Petite « folle remplie desprit, je vous porte dans mon cœur. »

Catherine a-t-elle jamais reçu elle-même de son favori des messages de ce genre, dont nous avons le regret de ne pouvoir que très imparfaitement traduire le tour original et la grâce? Nous n'en savons rien, mais c'est l'incertitude précisément où nous sommes à cet égard qui donne à ces fragments de correspondance une valeur historique et documentaire pour l'objet

que nous avons ici en vue. Si le conquérant de la Tauride ne lui a jamais écrit de la sorte, c'est ainsi du moins qu'il a dû lui parler, aux heures brèves qui ont suffi pour les attacher l'un à l'autre à jamais, pour créer le charme, dont jusqu'au dernier jour elle a subi le pouvoir.

Prascovia Patiomkine survécut longtemps à son amant et termina sa vie dans la dévotion la plus austère. Elle avait eu tôt l'occasion de reconnaître la fragilité des plaisirs et des joies de ce monde, car en 1790 déjà la fantaisie du plus inconstant des hommes lui donnait deux rivales. Madame de Witt en était une. Née en 1761, à Mondagna, village des environs de Constantinople, la belle Fanariote avait débuté à quinze ans comme esclave, achetée pour quelques piastres par l'envoyé du roi de Pologne auprès de la Porte, Boscamp, un Français naturalisé sur les bords de la Vistule. Ayant fait peu après un voyage à Varsovie et y ayant appris qu'il ne retournerait plus à son poste, Boscamp chargeait un écuyer de lui amener la jeune Sophie avec ses gens et ses bagages qu'il avait laissés à Constantinople. Mais, chemin faisant, l'écuyer se récusait : sa pupille montrait une humeur si indisciplinable qu'il désespérait de la conduire à destination. Boscamp en prit son parti et ordonna de la laisser à Jassy. De Jassy, elle parvint à Kamieniec, sur le territoire polonais , où le commandant de la forteresse, le colonel de Witte, s'éprit d'elle et l'épousa. Elle parut à Varsovie où elle tourna toutes les têtes et, en 1781, la princesse de Nassau la mena à Paris, où sa beauté fit sensation. Devenue par un divorce et par un second mariage avec le comte Potocki la femme du plus riche seigneur de Pologne , elle mourut en 1821, après avoir étonné, effrayé et scandalisé l'Europe par des excès de tout genre. Slowacki, le poète polonais que Paris a vu mourir en 1849, a consacré un poème à l'histoire des dernières années de sa vie, en s'excusant presque, dans une prélace, de toucher à un sujet aussi scabreux.

Elle accompagna en 1791 à Saint-Pétersbourg, après l'avoir diverti quelque temps à Bender, le fastueux organisateur des fêtes que nous avons racontées plus haut, mais elle n'avait pas

de quoi l'attacher longtemps. Plus sérieuse était l'autre rivale de la pauvre Prascovia, la belle princesse Dolgorouki. Le prince son mari faisait, il est vrai, mine tout d'abord de vouloir défendre son bien. Mais la lutte était inégale : en pleine assemblée, le gigantesque amoureux, dont il osait contrarier le caprice, le saisissait par les cordons décorant sa poitrine, le soulevait de terre et dune voix de tonnerre lui criait à la figure : « Miserait ble! c'est moi qui te les ai donnés, ces cordons, comme aux « autres, et tu ne les as pas mérités davantage. Vous n'êtes « tous que de la boue, et j'ai droit de faire ce que je veux avec a vous et avec ce qui vous appartient. »

Nous avons dit ailleurs (1) le déclin et la fin de l'éblouissante carrière dont nous venons d'esquisser les principaux épisodes; nous avons montré l'avènement victorieux de la faveur et de la fortune rivales qu'elle devait, elle aussi, rencontrer un jour. Le printemps de 1791 qui vit reparaître à Saint-Pétersbourg le vainqueur d'Ismaïl et d'Otchakof, marque les derniers ravonnements de cet astre bientôt éclipsé. « A voir le prince maré- « chai Potemkin » , écrit à ce moment Catherine à l'adresse du prince de Ligne, « on dirait que les victoires, les succès era- « bellissent. Il nous est arrivé de l'armée beau comme le jour, « gai comme un pinson, brillant comme un astre, plus spiri- « tuel que jamais, ne rongeant plus ses ongles, donnant des « fêtes plus belles les unes que les autres. » Une de ces fêtes, celle sans doute à laquelle la souveraine fait allusion plus particulièrement, a précisément pour but de porter un coup décisif à la faveur grandissante de Zoubof , qui lui n'est plus un protégé du grand ordonnateur des fantaisies impériales,

(1) Voy. Le roman d'une Impératrice, p. 5GG.

mais un ennemi. Toutes les magnificences dont le prince est coutumier, tous les enchantements dont il sait s'entourer sont réunis et dépassés cette fois. Ce n'est plus en souveraine, c'est en déesse que Catherine est reçue dans ce palais de Tauride, aujourd'hui délabré et désert. Et en même temps tout est combiné et mis en œuvre pour frapper son imagination et lui faire ouvrir les yeux sur l'erreur qu'elle est en train de commettre. De merveilleuses tapisseries des Gobelins déroulent devant elle l'histoire suggestive d'Aman et de Mardochée, et des chœurs composées par Dierjavine, dont la muse inféodée déjà au nouveau favori s'est laissé débaucher pour la circonstance , en commentent les enseignements.

L'effort est vain : le lendemain, Catherine se donne l'air d'avoir considéré cette fête merveilleuse comme une soirée d'adieu. Elle feint de croire la présence du prince indispensable dans les provinces du Sud, où rien cependant ne réclame son retour. Il se résigne; il part, et c'est la mort qu'il va chercher. Pourtant, d'après une opinion assez accréditée, ce n'est plus une amie à moitié infidèle, c'est une épouse tout à fait oublieuse de ses devoirs qu'il laisse à Saint-Pétersbourg. Mais l'hypothèse ainsi mise en avant d'une victoire décisive remportée à ce moment par l'ancien favori sur les répugnances constantes de Catherine et d'une union clandestinement contractée avant son départ rencontre aussi des contradictions. D'une lettre adressée à Simon Vorontsof par Besborodko , il résulte qu'à cette époque on prêtait généralement au prince l'intention d'épouser Marie Narychkine , une des célébrités féminines du règne de Catherine, à laquelle il faisait ostensiblement la cour. Il est vrai qu'on a vu aussi dans cette poursuite un jeu convenu avec la souveraine pour dérouter l'opinion publique et détourner son attention de l'événement qui s'accomplissait. Notons encore qu'un témoignage très sérieux reporte cet événement à une époque beaucoup plus ancienne. Nous lisons dans une dépêche du comte de Ségur datée du 21 décembre 1787 :

« Depuis vingt jours on n'a reçu aucune nouvelle du prince

LES COLLABORATEURS PREFERES. :.j5

k Potemkin, et ce silence donne une juste humeur à llmpéra- « trice. Le général abuse souvent de la patience de la souve- « raine et des droits sacrés et inviolables qui lui assurent la « durée de son crédit. La base singulière de ces droits est un « grand mystère qui n'est connu que de quatre personnes en b Russie : un hasard heureux me l'a fait découvrir, et, lorsque « je l'aurai tout à fait approfondi, j'en instruirai le Roi par la « première occasion qui se présentera. »

Nous ignorons si le Roi fut jamais mieux instruit que nous le sommes nous-mêmes.

Le 5 octobre 1791, sur la route de Jassy à Nikolaïef, le prince expirait. Malade, il avait voulu quitter la capitale moldave, dont l'air était, croyait-il, mortel pour lui; mais à peine avait-il fait quelques lieues qu'une crise d'étouffcmcnts le prenait. On le tira de sa voiture, on le coucha sur le gazon, au rebord d'un fossé, et quelques minutes après il n'était plus. On parla d'empoisonnement, comme de raison. Zoubof fut accusé, et Catherine elle-même n'échappa pas aux soupçons. La version du comte de Langeron semble la plus vraisemblable : « Le prince Patiomkine se détruisit lui-même... Je l'ai vu, « dans un accès de fièvre, dévorer un jambon, une oie salée « et trois ou quatre poulets et boire du kvass, du kloukva, « de 1 hydromel et toute sorte de vins. »

Au témoignage de Bezborodko, il refusait tous les médicaments; la fièvre le prenant, il ordonnait de tenir ouvertes par une nuit des plus froides les fenêtres de son appartement, se faisait verser sur la tête des torrents d'eau de Cologne et s'aspergeait lui-même avec de l'eau glacée au moyen d'un goupillon qu'il tenait constamment en main.

La douleur de Catherine fut grande. « En apprenant la nou- « velle,... elle a perdu connaissance, le sang s'est porté à sa u tête, on a été obligé de la saigner » , mandait le chargé d'affaires français Génet. — a Comment remplacer un tel homme? » répétait-elle à son secrétaire Chrapowicki. a Moi et tous, nous

■ sommes maintenant comme des escargots n'osant tirer la

■ tête hors de leurs coquilles. » Elle écrivait à Grimin :

« Un terrible coup de massue, hier, a frappé de nouveau « ma tête... Mon élève, mon ami et presque mon idole, le « prince Potemkin le Taurique est mort. . . Ah ! mon Dieu ! c'est k bien présentement que je suis madame la Ressource. De nou- « veau je suis réduite à me dresser des gens!... »

L'année d'après, au 30 septembre, jour de la fête de Y Idole, Chrapowicki note encore dans son journal une crise de larmes, et le 5 octobre suivant, jour anniversaire de la mort du prince, la souveraine suspend ses audiences du matin, ne sort pas de ses appartements et se confine dans une solitude absolue. Cependant, cette mort si douloureusement et si longuement pleurée ne fait même pas l'objet d'une mention dans le journal officiel de l'Empire. Un caprice de Zoubof le veut ainsi, et Catherine laisse faire son nouveau favori. Aucun monument n'est élevé à la mémoire du grand homme — Catherine l'appelle volontiers ainsi — qui vient de disparaître, et d'après une légende longtemps répandue , son corps, enterré dans l'église de Sainte-Catherine à Kherson, est enlevé de sa tombe par ordre de Zoubof et jeté dans la fosse commune. La légende se trompe , il est vrai : le mausolée placé dans l'église de Kherson par les soins pieux de la comtesse Branicka est détruit, en effet, et les cendres qu'il recouvrait disparaissent, mais c'est Paul, devenu Empereur, qui se rend coupable de cette violation de sépulture, ordonnant par oukase de faire en sorte qu'il ne reste aucune trace de cette tombe, qui offense chez lui nous ne saurions dire quel sentiment de piété filiale intempestive ou de rancune attardée.

Cependant, du vivant de Catherine déjà et peu de temps après la fin du favori, une autre fosse commune s'ouvre pour celui-ci : l'indifférence de la plupart de ceux qui suivaient naguère avec une curiosité avide chacun de ses pas, et leur rapide oubli. A la date du 25 décembre 1791, nous trouvons dans une lettre du comte Rastoptchine les lignes suivantes :

« Le partage des terres du prince n'a pas encore été fait : « le prince a laissé quelques dettes, soixante-dix mille âmes « de paysans en Pologne, six mille en Russie et un million et

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« demi de roubles en diamants. Ce qui est le plus extraordi- « naire, c'est qu'il est entièrement oublié. Les générations à « venir ne béniront pas sa mémoire. Il possédait au plus haut « degré l'art de faire du mal avec le bien et d'inspirer de la « haine contre lui, tout en répandant les bienfaits d'une main « négligente. On aurait pu croire qu'il s'était donné pour but a d'abaisser partout chaque homme pour s'élever au-dessus « de lui... Sa dernière faiblesse a été de s'amouracher de « toutes les femmes et de passer pour mauvais sujet. Ce désir, « si ridicule qu'il fut, eut un plein succès. Les femmes se sont « mises en quête de la bienveillance du Prince comme les « hommes se mettent en quête d'emplois... Il quitta Péters- « bourg après avoir dépensé huit cent cinquante mille roubles, « qui furent payés par l'Impératrice, sans compter les dettes. »

Le panégvrique est d'une brève, mais expressive éloquence.

Plus vite encore est liquidée et partagée la succession politique du prince. La direction des affaires étrangères échoit à Cezborodko; celle, delaguerre, àSaltvkofavecYalérien Zoubof, le frère du favori en titre , comme suppléant et successeur éventuel. L intérieur, et en réalité la haute main sur toutes les parties du gouvernement, le pouvoir absolu dans tous les départements civils et militaires devient la part du favori luimême. Bientôt Bezborodko aussi est mis à l'écart, avec toute la pléiade des hommes d'État et des hommes de guerre dont Catherine s'est entourée jusqu'à présent. Le règne de Platon Zoubof a son tour.

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