‹ Autour d'un troneChapitre 8 sur 40 · LES ZOUBOF · texte numérisé non relu

LES ZOUBOF

I. Le retour du printemps. — Reprise de la comédie sentimentale. — Le petit noiraud. — L'enfant gâté. — Ambition, avidité et népotisme. — La lutte avec Patiomkine. — II. Platon Zoubof. — Le politique. — L'administrateur. — L'homme de guerre. — Valérien Zoubof. — Un héros. — Retour de Pologne. — III. Le jugement des contemporains. — Le lever du favori. — Un

singe déjeunant avec le toupet d'un courtisan. — Le favori au couvent de Smolna. — IV. La mort de Catherine. — Les bizarreries de Paul. — Le thé de l'Impératrice. — Faveur et disgrâce. — Zoubof en Allemagne. — Le duel de Tœplitz. — La fin,

Le 9 juillet 1789, commentant la disgrâce récente de Mamonof, un des favoris désignés par Patiomkine au choix de Y Impératrice, et l'installation de son successeur, Bezborodko écrivait au comte Vorontsof :

« C'est un enfant, de bonnes manières, mais d'esprit court; « je ne crois pas qu'il soit de longue durée à sa place. « D'ailleurs, cela ne m'intéresse pas. »

Cela aurait dû l'intéresser beaucoup. Trois années plus tard, au retour de Iassy, où, après la mort du Taurique, on l'avait envoyé conclure la paix avec les Turcs, il s'apercevait que non seulement l'enfant si dédaigneusement traité gardait encore sa place, mais qu'il lui avait pris la sienne.

Ils étaient quatre frères, appartenant à une famille pourvue de quelques titres de noblesse et de plus grandes prétentions. Le feld-maréchal Saltykof, qui passa pour avoir travaillé à l'élévation du jeune homme en qualité de parent, ne s'est avisé d'avouer cette parenté qu'après l'événement. Le père, Alexandre Zoubof, gouverna quelque part une province et s'y enrichit. L'aîné des frères, Nicolas, fut général-major et épousa la fille unique du héros de Rymnik — la Souvorotchka. Le second, Platon, avait vingt-deux ans et se trouvait de service à Tsarskoïe, comme lieutenant d'un régiment de gardes, quand l'Impératrice jeta les yeux sur lui. Il joua du mieux qu'il put la comédie sentimentale que nous connaissons déjà, et trouva, pour le soutenir dans ce rôle, des partenaires utiles au sein de l'entourage impérial : les confidentes habituelles de Catherine, Anna Narychkine, la Protassova et la Pierekoussihina, qu'il sut gagner à ses intérêts, lui servirent tour à tour d'interprètes, et Catherine ne demanda pas mieux que

d'écouter leurs voix lui annonçant — à soixante ans — le retour de l'immortel printemps. Joyeusement elle se hâta de prendre le chemin du bois où les lauriers refleurissaient encore pour elle, et bientôt Patiomkine absent put trouver dans les lettres de son impériale amie l'écho de cette allégresse nouvelle : « Je suis revenue à la vie comme une mouche que le u froid aurait engourdie... Me voici de nouveau gaie et « bien portante », lui écrit-elle en août 1789. Puis ce sont, dans sa correspondance avec l'ami lointain, des allusions de plus en plus fréquentes à la gentillesse, au charme, aux qualités exquises de « l'enfant » , du « petit noiraud ». Il a le désir de plaire à tout le monde : « Quand il a l'occasion de vous « écrire, il le fait avec un empressement marqué, et l'amabi- « lité de son caractère me rend plus aimable aussi. » Il a toutes les exigences, mais aussi toutes les grâces de son âge : il pleure quand on ne le laisse pas entrer dans la chambre de sa souveraine. En vérité, l'ami ne peut faire autrement que d'aimer lui aussi cet enfant — notre enfant, se prend-elle à écrire parfois.

« Un jeune homme d'une figure charmante », observe de son côté un témoin à peu près indifférent, le Suédois Stedingk, le compagnon d'armes de Lafayette et l'auteur des Mémoires connus, « brun, fluet, peu grand, ressemblant à un joli Fran- « çais dans le genre du chevalier de Puységur... »

Mais l'aimable enfant ou le jeune homme fluet révèle au bout de peu de temps une ambition dévorante : il accapare toutes les affaires, tous les moyens d'influence, toutes les sources d'où découle la faveur impériale. Il n'y en a plus que pour lui et les siens, car il est bon parent et pratique le népotisme avec conviction. C'est un quémandeur résolu; maladroit parfois : le jour où l'on célèbre à Saint-Pétersbourg la prise de Belgrade par les alliés autrichiens, il s'avise de dire en pleine cour :

— Tout le monde célèbre aujourd hui un joyeux événement, et moi deux.

— Quel est le second"? demande 1 Impératrice.

— Ma sœur vient d'accoucher.

On sourit, et Catherine éprouve un moment d'embarras; mais elle a des trésors d'indulgence pour les incartades du « maltchik » (petit garçon). Elle le traite à la fois en enfant gâté et en maîtresse à qui on ne refuse rien. Elle donne de l'avancement à un page qui a la chance de ramasser adroitement un mouchoir que le favori a laissé tomber.

Poussant ses avantages, celui-ci s'applique de plus en plus audacieusement à ruiner le crédit de tous ceux qui peuvent lui faire ombrage, à commencer par Patiomkine lui-même. Son frère qu'il envoie à l'armée l'y sert en lui adressant des rapports où les fautes, les négligences et les excès du commandant en chef sont vivement mis en relief. En même temps le petit garçon s'emploie à amasser rapidement une fortune énorme. Son système, différent de celui pratiqué par ses prédécesseurs, est de ne rien demander en fait d'argent à la munificence impériale, mais de prendre beaucoup en usant de la situation acquise, en prélevant, par exemple, des contributions exorbitantes sur les gens riches assez malheureux pour avoir des affaires passant par ses mains. Or elles finissent par y passer toutes. Il sait d'ailleurs s'arranger de façon que Catherine ait l'air de lui faire violence pour lui faire agréer ses propres libéralités, et celles-ci deviennent de plus en plus généreuses. En 1791, elle se propose d'acheter, pour lui en faire don, un domaine considérable dont Patiomkine songe à se défaire. Mais celui-ci flaire le coup, et le dialogue suivant s'engage à table pendant un dîner de grand couvert :

— Combien ce domaine?

— Votre Majesté m'excusera : il est vendu.

— Depuis quand?

— Depuis ce matin.

— A qui?

— Voilà l'acheteur.

Et l'imperturbable prodigue indique du doigt un jeune aide de camp, officier sans fortune, qui se tient debout derrière son fauteuil. La souveraine fronce les sourcils, mais le tour est

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joué : ce même jour un contrat en bonne forme, rapidement dressé, rend l'heureux complice de ce coup de théâtre propriétaire de douze mille serfs, et l'opulence d'une des familles les plus considérables aujourd'hui en Pologne a son origine dans cette princière fantaisie.

Après la mort du redoutable rival, qui balance encore de la sorte la fortune du nouveau favori, rien n'arrête plus sa marche ascendante. De 1789 à 1796, devenu comte et prince du Saint- Empire comme l'autre, titulaire, lui aussi, des ordres de l'Aigle Noir et de l'Aigle Rouge, il parvient en sept années au sommet de l'échelle que son prédécesseur avait mis vingt ans à gravir. En 1794, comme gouverneur général de la Nouvelle Russie, il donne des ordres à Souvorof! Le 20 août 1795, le comte Rastoptchine écrit à Simon Vorontsof :

« Le comte Zoubof est tout ici. Il n'y a plus d'autre volonté « que la sienne. Son pouvoir est plus grand que celui dont a « joui autrefois le prince Patiomkine. Il est aussi négligent et « incapable que par le passé, quoique l'Impératrice répète à « tous et à chacun que c'est le plus grand génie que la Russie « ait jamais produit... »

L'Impératrice cette fois est seule de son avis. Pour la contredire et adopter l'opinion de Rastoptchine il y a unanimité parmi les contemporains. « Un bon sous-officier de la garde » y dit Souvorof en parlant du jeune homme. Tout le monde a tous les jours l'occasion de constater qu'il ne sait rien et ne se donne pas la peine de rien apprendre. Dans les affaires où son intérêt n'est pas enjeu, il se contente de répéter : Dielaitie kak prejdie (faites comme par le passé). A l'extérieur, dans ses entreprises de haute politique, il a 1 air d'un gamin de trois ans auquel on aurait donné une partie d'échecs à conduire. Il re-

manie à sa façon la carte de l'Europe, supprime l'Autriche, enlève à la France révolutionnaire les deux tiers de son territoire et laisse le reste aux Bourbons rapatriés (1). Sur le point de débarquer en Angleterre, à son retour de Saint-Pétersbourg, le comte d'Artois risque de s'y faire arrêter pour dettes. Simon Vorontsof, alors ambassadeur à Londres, se hâte de l'avertir; mais il reçoit cette réponse :

— J'ai prévu la difficulté en causant avec le comte Zoubof, et voici ce qu'il m'a dit textuellement : « Toutes les périt plexités de Votre Altesse seront apaisées. L'Angleterre sera « trop heureuse de vous recevoir; elle fera tout ce que l'Im- « pératrice désire, et nous avons là un envoyé qui s'entendra « à décider la matière et à vous être agréable. »

Le malheureux envoyé pense suffoquer, et, après une tentative périlleuse, le Prince est obligé de virer de bord et de faire voile vers les côtes d'Allemagne.

A l'intérieur, le relâchement de la discipline dans l'armée, le développement du luxe et du sybaritisme dans les rangs des officiers, le trésor vidé et les prisons remplies — tels sont, au dire des autorités les plus compétentes, les monuments laissés par l'administration du favori.

L'acquisition des provinces polonaises, mise complaisamment à son actif par la souveraine, n'est que la conséquence d'un plan antérieurement arrêté par elle-même de concert avec Patiomkine et Bezborodko, exécuté par les survivants de la grande époque du règne : les Kahovski, les Kretchetnikof et Souvorof enfin lui-même, rappelé d'un demi-exil et d'une demi-disgrâce. L'organisation des pays annexés est, elle aussi, l'œuvre des ouvriers de la première heure, les Toutolmine, les Repnine et les Pahlen. Les Zoubof n'y paraissent que pour remplir leurs poches. L'expédition de la Perse est un non-sens coûteux. L'établissement d'Odessa, entrepris par Ribas avec l'appui de Zoubof, n'a, tant qu'il reste entre leurs mains, que la valeur d'une bonne spéculation privée. Décoré du titre de

(1) Voy. une note de sa main publiée par Lebedief dans son livre sur les Panine

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grand maître de l'artillerie, le favori est incapable de distinguer une pièce de campagne d'un canon de forteresse, et c'est le général Melissino qui prend l'initiative de la formation des premiers bataillons d'artillerie à cheval, dont tout l'honneur est attribué par Catherine à son amant.

b Un brave homme » , dit encore Souvorof de l'étrange chef hiérarchique que le caprice de la souveraine s'est avisé de lui donner. A moins d'être ironique, l'appréciation semble cette fois tomber singulièrement à faux. La Pologne mise au pillage n'aperçoit guère cette qualité ni chez le favori lui-même, ni chez sescollaborateurs préférés: les Altesti, les Gribovski et les Ribas, qui, sous son haut patronage, la rançonnent à l'envi. En deux ans, Gribovski, naguère simple copiste dans la chancellerie de Patiomkine, y amasse de quoi entretenir un orchestre, une troupe de bouffons, un harem et les plus beaux chevaux de Saint-Pétersbourg. Patiomkine a eu quelques instincts généreux, voire même quelques idées libérales. Von Visin, un des rares esprits indépendants de l'époque, a pu se réclamer de sa protection, comme Lomonossof de celle de Grégoire Orlof. Zoubof prend une part active à la persécution dirigée contre Radichtchef, Novikof et Kniajnine. Il passe même pour en être l'inspirateur. Patiomkine faisait renverser les potences dans les domaines dont il devenait propriétaire en Pologne; dans ceux dont il y fait acquisition à son tour, Zoubof n'a souci que de ramener à la loi commune du servage la population locale de petits cultivateurs nobles, dont la République avait respecté les privilèges.

Mais Catherine ne sait ou ne veut rien savoir de tout cela. « Jamais personne à votre âge, écrit-elle au favori, n'eut plus « de dispositions ni de moyens pour devenirutile à sa patrie. » Quant à Valérien, le frère cadet du jeune homme, c'est, déclare-t-elle dans la même lettre, « un héros dans toute la force du terme » . Un héros, parce qu'il a été en Pologne et qu'après s'y être rendu odieux par des excès de tout genre, il y a perdu une jambe dans une escarmouche d'avant-postes. Cela lui a valu le grade de lieutenant général, l'ordre de Saint-André et

le payement de ses dettes se montant à la somme respectable de trois cent mille roubles. Sur la route qui ramène le blessé à Saint-Pétersbourg, la souveraine fait envoyer un chirurgien, une voiture anglaise, cent chevaux à chacun des relais et une cassette avec dix mille ducats pour les frais du voyage. Elle parait même, en revoyant le voyageur, s'apercevoir qu'il est encore plus joli garçon que son frère. Un billet de sa main s'est conservé où, lui écrivant à cette époque, elle se dit heureuse de lui avoir plu la veille (1).

ÏII

Difficilement, du reste, elle pourrait par contre s'apercevoir des sentiments à peu près universels de réprobation que soulève cette fois la nouvelle fantaisie de son cœur toujours jeune et de ses sens jamais lassés. Il faut écouter aux portes ou violer le secret des consciences pour deviner à ce moment la formidable explosion d'invectives qui plus tard, après la mort de la souveraine, saluera la déchéance du favori. En attendant, c'est un tout autre concert dont elle est en mesure de recueillir les échos. En pleine séance du Sénat, un des membres de l'assemblée proclame la supériorité du génie bienfaisant qui s'occupe de réunir à l'empire de belles et productives provinces (les provinces polonaises annexées par le second partage), alors que son prédécesseur n'a su lui conquérir que des déserts habités par la peste. A une conférence à laquelle prend part le corps des ingénieurs, un orateur se met en devoir d'établir la prééminence du nouveau Platon sur l'ancien ! Le lever du favori laisse bien loin derrière lui les souvenirs de la toilette de Mme de Pompadour ou du fameux déculotté an cardinal Fleury. « Tous les jours, raconte Langeron, depuit huit heures du

(1) Archive russe, 1886, t. I, p. 272.

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k matin, son antichambre était remplie de ministres, de cour- « tisans, de généraux, d'étrangers, de solliciteurs, de préten- « dants à des places ou à des grâces. La plupart du temps on « attendait quatre ou cinq heures sans pouvoir être admis... b et Ion s'en allait pour revenir le lendemain. Enfin arrivait «. le jour de la faveur : on ouvrait les deux battants, la foule '■■• se précipitait, on trouvait le favori devant un miroir se fai- » sant coiffer et ayant ordinairement un pied sur une chaise « ou sur un coin de la table de toilette. Les courtisans se plaît çaient devant lui au milieu d'un nuage de poudre sur deux ou k trois rangs, sans parler etsansremuer, après s'être prosternés. « Le favori n'avait l'air de remarquer personne. Il s'amusait à « décacheter des papiers et à se les faire lire pour avoir 1 air :< occupé d'affaires... Personne n'osait lui adresser la parole, ■•<■ et lorsqu'il interpellait quelqu'un, celui-ci, après cinq ou six « courbettes, arrivait auprès de la toilette. Le mot dit, il « retournait à sa place sur la pointe du pied. Ceux à qui Zou- « bof ne disait rien n'osaient ni ne pouvaient approcher de lui, « car il ne recevait point en audience particulière. Je puis « affirmer qu'il y a eu un grand nombre de personnes qui « ont été trois ans de suite chez lui sans lui avoir jamais « parlé... A Tsarskoïe-Sielo le miroir de la toilette se trou- « vait placé en face de la porte, en sorte que ce n'est que par « la réflexion de cette glace que Zoubof apercevait les per- « sonnes à qui il tournait le dos. »

S'étant avisé de pénétrer dans l'antichambre du favori, ainsi remplie quotidiennement, Miertvago, un des rares fonctionnaires honnêtes mis plus tard au jour par le court règne de Paul Ier, en est chassé par l'apparition d'un singe qui a l'habitude de s'y promener sur la tête des assistants. « J'ai eu k l'honneur de connaître ce singe » , rapporte encore Langeron..., « il n'était pas plus grand qu'un chat, et d'une agilité « surprenante. Il voltigeait sans cesse sur les lustres, les lam- « bris, les corniches, les cheminées, et jamais il ne cassait ni « ne dérangeait ni un meuble ni un ornement. Il aimait beau- « coup la poudre et la pommade, et avait surtout une grande

« prédilection pour les toupets à la grecque. Quand il en « voyait un qui lui convenait, il se précipitait du lustre ou de « la corniche sur la tête du porteur de ce toupet appétissant « et s'y établissait sans façon. L'homme favorisé se baissait k respectueusement et attendait que le petit animal eût fini « son repas ou se fût élancé sur un autre toupet nouvellement « arrivé. J'ai vu des gens changer de coiffure et faire hausser « leur toupet dans l'espoir de voir le petit favori du favori s'y « loger. » Miertvago, qui prend le parti de ne plus s'exposer à de semblables rencontres, trouve peu d'imitateurs. Rastoptchine parle dans une de ses lettres d'un général, ancien ambassadeur à Constantinople, qui tous les matins, une heure avant le réveil de Zoubof, se présente chez lui pour préparer son café à la manière turque et va lui en porter une tasse au lit. Le vieux Melissino, ayant obtenu le cordon de Saint-Vladimir, se présente au lever et baise la main du favori. Dierjavine, après avoir, du vivant de Patiomkine, proclamé fièrement que le « chanteur des dieux» ne s'avilirait jamais devant «l'idole du jour » , n'est pas empêché par ce serment de composer en 1794, le 28 novembre, jour de la fête du favori, une ode où il compare celui-ci à Ariston ou à Aristote, ce qui, observe-t-il doctement dans un commentaire en prose ajouté au morceau, est la même chose. Et ce même jour, les jeunes élèves du couvent de Smolna, nous disons bien les jeunes filles élevées dans cette maison d'éducation que Voltaire proclamait supérieure à Saint-Cyr, présentent à Y idole du jour un ouvrage de leurs mains, où, brodés sur de la soie, paraissent ces vers d'un poète heureusement inconnu :

Monseigneur, joie de la patrie,

Pour vos prospérités notre cœur est attendri.

Votre clémence nous est garant :

Quand on pense si bien, on doit vivre longtemps.

Regardez d'un œil gracieux

Cet hommage, seigneur, de nos ardents vœux.

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Au moment de la mort de Catherine, Zoubof se croit perdu. Avant l'époque de sa faveur, il lui était bien arrivé une fois de faire sa cour au grand-duc héritier — en se rangeant respectueusement pour donner passage au chien de Son Altesse Impériale. Mais depuis, devenu insolent avec tout le monde, il n'avait fait d'exception pour personne. Plus tard il se plut à affirmer qu'en agissant ainsi il ne faisait qu'obéir aux ordres absolus de l'Impératrice : elle voulait qu'il traitât les gens comme il les traitait, et les tours de son singe avaient l'approbation de la souveraine. Peut-être ne mentait-il pas, et peutêtre aussi Catherine n'avait pas tort en imaginant ce moyen pour imposer à la foule servile de ses sujets le respect de ses fantaisies. Paul le savait-il ou le devinait-il? Bizarre, comme elle le fut toujours et avec tous, sa conduite avec l'ex-favori laisse place au doute.

Catherine meurt le 6/17 novembre 1796. Réfugié chez sa sœur, madame Jerebtsof, Zoubof reste dix jours sans sortir, faisant le malade et attendant avec anxiété que le nouvel empereur ait décidé de son sort. Vient le 28 novembre , jour célébré naguère nous savons avec quel éclat. A l'improviste un messager de la cour se présente à la porte déserte aujourd'hui du triomphateur de la veille : l'Empereur fait annoncer à l'ex-favori qu'il a ordonné de lui préparer une maison rue Morskaïa et qu'il se propose d'y venir prendre le thé le lendemain. Rue Morskaïa Zoubof trouve en effet un hôtel des plus confortables avec une installation complète et luxueuse : vaisselle plate, chevaux, voitures. Le lendemain, Paul arrive accompagné de sa femme. L'ex-favori se jetant à ses pieds. Paul le relève en prononçant gravement ces mots d'un proverbe russe : Kto staroie pomniaiet tomou glaz vomie. (Qui se

souvient des injures passées mérite de perdre un œil.) Il prend une coupe de Champagne et dit : u Autant qu'il y a de gouttes « dans ce verre, autant je te souhaite de prospérités. » Il tend la coupe à l'Impératrice après l'avoir vidée à moitié, puis la brise suivant l'usage du pays, pour témoigner de la sincérité de ses sentiments. Zoubof se prosterne à nouveau, et le souverain le relève encore en répétant : « Kto staroie... » L'Impératrice ne prononce pas une parole et semble assister d'un air contraint à ces effusions, mais l'Empereur suit son idée, et s'adressant à elle : « Tu vas verser le thé maintenant ; tu sais « qu'il n'a pas de haziaïka (maîtresse de maison). » Elle obéit. Deux aides de camp qui accompagnent Leurs Majestés sont également servis par la souveraine, et comme, ayant vidé leurs tasses, ils les déposent sur un plateau pour indiquer, à la manière du temps, qu'ils n'en demandent pas davantage, Paul intervient : « Qu'est-ce à dire? Vous avez l'habitude d'en « prendre deux tasses. Elle vous en donnera! »

Zoubof est aussi ravi que stupéfait; mais sa joie n'est pas de longue durée : le 27 janvier suivant, toutes ses charges lui sont enlevées, le séquestre est mis sur ses terres, et il reçoit la permission, autrement dit l'ordre de voyager. Il erre pendant quelque temps à travers l'Allemagne... A Toeplitz, il s'éprend un instant d'une belle émigrée : la comtesse de la Roche- Avmon ; mais peu après, ayant fait la rencontre de deux jeunes princesses de Courlande, les plus riches héritières de l'Europe, il s'avise de faire la cour à l'une d'elles. Dépouillé naguère de sa souveraineté par l' ex-favori et outrageusement traité par lui, le vieux duc, père de la jeune fille, repousse cette poursuite avec indignation. Zoubof songe alors à un enlèvement. Il est empêché de donner suite à ses projets par un ordre de Paul qui le rappelle en Russie. Des amis se sont employés en sa faveur ; Pahlen, qui, comblé de bienfaits parle nouvel empereur, travaille à sa perte, a besoin du concours d'un homme qu'il juge prêt à prendre sa part d'une aventure et d'un crime. En effet, le 12 mars 1801, Zoubof figure au premier rang des assassins du malheureux Paul. Il manque la récompense qu'il

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s'en promettait : Alexandre Ier le traite avec froideur. Il reprend le chemin de l'Allemagne. L'année suivante, à Toeplitz, où il reparaît, il a une algarade fâcheuse avec le chevalier de Saxe (fils du prince Xavier comte de Lusace qui fut oncle de Louis XVI). Réfugié en Russie au moment de la Révolution, le chevalier y avait eu, en 1 794, une querelle avec le prince Nicolas Chtcherhalof. Un duel manqué par la faute du prince avait été suivi d'un guet-apens, où Zoubof avait figuré et d'où le chevalier était sorti la vie sauve, mais fort éclopé. Obligée de quitter la Russie, la victime de l'attentat en avait provoqué les auteurs par la voie des gazettes ; mais une rencontre fortuite à un rendez-vous d'eaux était nécessaire pour amener Zoubof sur le terrain. L'ex-favoriy fait une fort piteuse figure. Prétextant son inexpérience du pistolet, arme choisie d'un commun accord par les témoins des deux parties, il refuse de se mettre en face de son adversaire. Celui-ci proposant un combat au sabre, il se trouve mal. Chtcherbatof prend enfin sa place et tue net le pauvre chevalier.

Les autres années encore longues de cette carrière peu glorieuse sont obscures : elles se passent dans l'ombre du château de Chavlé, — une part de son butin dans le partage de la Pologne, qu'un oukase de Paul a rendu à l'ex-favori. Ses frères occupent, Valérien jusqu'en 1804, Nicolas jusqu'en 1814-, des emplois élevés dans l'armée où ils ne brillent guère. Platon, lui, ne prend soin que de faire valoir ses domaines et de thésauriser. Il est devenu d'une avarice sordide et il pressure impitoyablement ses paysans. En 1807, traversant les terres de l'exfavori et s'y trouvant frappé par l'aspect désolé des villages et l'air minable des populations qu'il voit sur son passage, Alexandre donne ordre au gouverneur de la province de réprimer les excès dont il devine que les malheureux ont à souffrir. Zoubof vit solitairement, tourmenté par la peur de la mort, au point que le mot seul prononcé devant lui le fait s'enfuir et s'enfermer dans sa chambre pour trois jours. A cinquante ans, c'est un vieillard décrépit. Il lui arrive pourtant à ce moment de devenir follement amoureux. Ayant remarqué dans les

rues de Wilna une jeune personne, fille d'un petit propriétaire des environs, il charge son intendant, Bratkovski, de la lui amener. Bratkovski étant éconduit, il s'obstine, consent à s'assurer la possession du trésor convoité en y mettant un prix énorme et finalement se résout au mariage. TeklaWalentynowicz devient princesse Zoubof, et son mari meurt un an après, laissant dans les caves de son château vingt millions de roubles qui y dormaient improductivement depuis longtemps. Telle est la fin du dernier grand homme découvert, élevé et aimé par Catherine.

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