‹ Autour d'une auberge [microforme]Chapitre 21 sur 37 · UN NOBLE CARACTERE · texte numérisé non relu

UN NOBLE CARACTERE

Rougeaud sortit de chez Latulle fort mécontent de”

sa veillée, Ce diable de Verneuil est toujours sur mes talons, se dit-il! L'affaire semble se compliquer, Le lendemain, en arrivant au moulin, ä aborda Sellier et en quelques mots lui fit part de ses appréhensions :

—De Verneuil travaille ardemment : il va partout. [l n’y a pas jusqu’à Bonneterre qui, avec sa fille, nous

… fait {a lutte. La belle Marie sermonne ses enfants en

classe, Ces derniers rapportent chez eux ce qu’elle leur dit. Pour réussir nous devrons, une aütre année, nous en débarrasser, mais, en ce moment, il faut bien la subir! Que faire ?

—J'ai une idée, dit Sellier; tu sais qu'il jui faut enseigner pour subvenir aux besoins de son père et s’entretenir elle-même : tu vas aller la voir, et tu lui diras franc et net de se mêler de ses affaires. Dis-lui qu'un curé dans une paroisse c’est suffisant ; que si elle s'expose à indisposer les gens contre elle, elle courra des risques de perdre sa position. Es-tu

Les lâches, pour arriver à leurs fins. emploient tous les moyens; ils ne reculent pas devant les plus grandes injustices.

Rougeaud, en serviteur fidèle, se rendit vers quatre. heures à l’école de Mfie Bonneterre. Celle. * ci venait à peine de terminer sa classe. En le voyant, elle eut un soupçon; son coeur se init à battre avec émotion. Que me veut-il ? se dit-elle. Consciente de la nécessité où elle était de gagner sa vie et de soutenir son vieux père, elle redoutait toujours d’entendre quelqu’un porter dés plaintes contre elle. Rougeaud, plus que . tout autre, lui faisait peur.

—Mademoiselle, dit notre apôtre, en entrant, je viens vous entretenir un instant d’une affaire qui a son importance, Vous savez que je m'intéresse à vous et à votre bon vieux père. Je ne veux que votre bien. Aussi je ne peux entendre les critiques faites sur

votre manière d'enseigner sans vous les communiquer. |

En ce moment, Marie, la paroisse est en agitation au

sujet de l’a auberge. Vous vous êtes permis des appré- ” ciations peu flatteuses sur le compte de ceux qui prétendent avoir le droit de la défendre. Si je viens ce soir, c'est pour vous dire, Marie, que vous n'êtes pas assez prudente. Vous le savez, un mot mal compris par les enfants, et mal rapporté dans la famille, peut suffire pour indisposer des paroissiens contre vous.

C'est donc de votre intérêt bien entendu de garder le

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AUTOUR D’UNE AUBERCE g1

silence sur cette question.

Rougeaud, en disant ces paroles, avait un air de douceur, une bonhomie, si franche en apparence, que la bonne Marie, ne put que lui dire:

—Mon cher Monsieur, je ñe sais pas ce que l'on a pu me reprocher. Dans les leçons de catéchisme, je n'ai fait qu'enseigner la doctrine exacte de l'Eglise; et j'ai dit, qu'en matière d’autorité, l'Eglise avait le droit de commander ; que Notre-Seigneur avait donné ce Pouvoir au Pape, qui le représente sur la terre: aux évêques qui, eux aussi, représentent le Pape dans leurs diocèses, et aux curés de chaque paroisse et que tous enseignent aux fidèles le chemin du ciel. J'ai dit que nous devons leur obéir quand ils nous parlent. Que les questions d’auberge étaient de leur ressort, parce qu’elles touchent à la morale publique; que ceux qui, sur cette question, comme sur d'autres du même genre, ne veulent pas obéir, ceux-là se révoltent contre l'autorité et sont par conséquent de mauvais chrétiens. Voilà, Monsieur, ce que j'ai répété et ce que je répèterai à mes enfants aussi longtemps que j'aurai le bonheur d'enseigner le catéchisme, Si parmi les chrétiens il y en a tant derebelles, c'est qu'ils ont oublié ce chapitre qui parie de l'autorité de l’Eglise, et où Notre-Seigneur dit en toute’ lettre : Celui qui vous écoute, m'écoute, celui qui vous méprise, me méprise.

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FLE tout cela, c’est beau, mais c’est du sentiment, lorsque, comme vous, on est obligé de servir le public, il faut bien mettre un peu d’eau dans son

—Monsieur Rougeaud, si mon enseignement est faux, dites-le moil Si, au contraite, il est basé sur la doctrine de l'Eglise, je ne vois pas ce que l’on aurait à me reprocher |

—Marie, reprit Rougeaud, je ne veux pas vous

:: faire de la peine, oh, non! mais il est des moments où

“certaines. morales font plus de tort que de bien... - : À qui, M. Rougeaud, les leçons que j ‘ai données ont-elles pu nuire ?

-.—Tous les gens de a paroisse, reprit Réni, ne: sont pas du même sentiment sur cette question : et, en ami, vous seriez mieux d'attendre un autre mo- .-ment pour les froisser.

—Monsieur Rougeaud, dit à son tour Marié: ma conscience ne me reproche rien, je ne fais-que mon ‘devoir, et je n'ai besoin de personne pour me montrer à enseigner le catéchisme.... Sur ce pren je suis dans mon domaine.

” —Mademoiselle, vous oubliez peut-être que vous devez compter sur la paroisse pour subvenir à vos besoins et à ceux de votre père ; c'est pour vous prévenir que je me suis dérangé cet après-midi ; au reste, de ce Ron fe mie PCs foire père, dt rex ones

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à parler chemin faisant.

Marie Bonneterre, froissée dans ‘sa dignité d’institutrice, et piquée par la remarque grossière de Rougeaud qui lui rappelait sa Pauvreté, ne put retenir ses larmes. Rougeaud comprit qu’il avait été trop loin, et d’un air doucereux : Rassurez-vous, Marie, dit-il, consolez-vous, je crois qu'il n ya rien de fait encore, mais-il serait plus prudent de ne plus dire un mot sur la question des-licences -

Tout le long du trajet, Melle Bonneterre réfléchissait sur ce qui pouvait arriver. Elle savait que son père, sous Je rapport des principes ne transigerait jamais. Inquiète, autant pour ce dernier que pour ellemême, elle se recommandait Htériauepent à à la Sainte Vierge. :

Bonneterre en voyant Rougeaid avec sa fille ne put retenir un-mouvement de surprise, Comment, ditä,Rougeaud avec ma fille? Que veut-il ?

. —Bonsoir M. Bonneterre, dit Rougeaud en entrant, né vous étonnez pas, je me suis rendu à l'école pour mettre Mademoiselle au courant de quelques remarques faites sur son enseignement par des enfants. Vous connaissez l'intérêt que je vous porte, je ne voudrais pas. que, pour ces ne on Jui ft un Mauvais pañti.

—Quelles sont ces remarques que tu as faites, Se nes rem on montrait

une énergie de fer ?:

—C'est à propos de l'autorité de l'Eglise; je n'ai dit que ce que je devais dire, je n’ai rien exagéré, et je serais prête à recommencer.

‘ —C’est pour cela que vous vous êtes donné la peine de vous déplacer, Monsieur Rougeaud, reprit Bonneterre avec vivacité ?.

—Oui, Monsieur, c'est pour vous prévenir contre la mauvaise disposition de certaines gens qui ne pensent pas comme mademdiselle sur la question des auberges, et qui pourraient saisir cette occasion pour Jui nuire. Au reste, depuis longtemps plusieurs se plaignent qu’elle enseigne trop de catéchisme au détriment autres matières.

—-Ta, ta, ta, Monsieur Rougeaud, je connais ça, les succès remportés par les élèves de son école suffisent pour arrêter les critiques. Quant aux autres remarques, celles qui touchent à l'auberge, je sais dans quel cerveau elles ont pu germer, et il faut avoir du toupet, Rougeaud, pour les mettre sur le compte des | autres. Vraiment, Monsieur, je vous croyais plus brave que cela.... Ma fille, tu continueras à enseigner le catéchisme à tes élèves. ... laisse parler ee quand on fait son devoir, c’est lé bon Dieu qui donne la récompense. Les hommes ‘sont trop méchânts et trop aveugles, surtout ceux qui travaillent . pour le diable, pour ren ces choses ss

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—Monsieur Bonneterre, je crois que vous vous causerez Certains désagréments, si vous persist:z dans cette ligne de conduite. Vous êtes Pauvre, et vous avez besoin de la paroisse Pour vivre...! z

—Et, reprit Bonneterre, croyez-vous que ce faible argument puisse me faire changer d'opinion ? Je suis Pauvre et j'en bénis tous Îles jours la Providence. Le n pain que je mange c’est Je pain de l'honnêteté, ie D me souille pas. J'en connais qui mangent Je pain du crime. ..!

—Vous m’insultez, fit Rougeaud !

. —Non! je ne vous insuîte pas, je ne fais que vous dire qu’il vaut mieux vivre dans la Pauvreté et s’endormir le soir avec une conscience calrhe que dans {a 4 richesse chargé ide remords... Je suis pauvre, mais ne pauvreté n'est pas vice!

© —Quand oh a besoin des autres pour vivre, reprit Rougeaud d’un air insolent on ne doit pas chanter si haut... il faut mettre de l'eau dans son vin. Aussi je vous conseillerais de prendre garde, car l'an prochain votre fille pourrait payer cher. ! |

—Monsieur Rougeaud, ajouta encore Bonne- terre, cé que vous me dites ne m'étonne pas. Je l’attendais depuis longtemps....! Ma fille continuera à enseigner comme elle a commencé et si l’an prochain elle n’obtient plus sa position quet- A que pauvre que je sois, elle aura la consolation d'a- |

La porte fermée, Marie se prit à-sangloter::

- son père, Plus courageux, ‘la consola pr-ces” : Confianre, ma fille, Dieu’n'a jamais permis: ses enfauts-périsse de misère ni de faim.

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