‹ Autour d'une auberge [microforme]Chapitre 24 sur 37 · OÙ L'ON FAIT DES DECOUVERTES · texte numérisé non relu

OÙ L'ON FAIT DES DECOUVERTES

Rougeaud avait hâte de sortir de la salle du seil. Bonvin, Labouteille et ses copains, les i du village, lui firent escorte jusqu le diner,

—L'Ami, paraît-il, penchait lui auesi du côté de M. de Verneuil, demanda Sellier? |

Nous courons des risques. Ce qui est plus grave, c’est que la paroisse semble disposée à abolir l'auberge. Que pensez-voris faire, M. Seillier ? 1 n'y a pes un instant à perdre, car

AUTOUR D'UNE AUBSRGE autrement tout est à l’eau

em] nous faut li ticericé coâte que coûte. dit Sellier,

et je veux perdre mon nom s’il y a un diable capable de m'en empêcher! Nous allons travailler ensemble, . Rougeaud, et si tu veux m'aider je te donne à toi la jolie somme de $200.00. Tu entends? Rougeaud, deux cents piastres, ça rogne les profits !

4 Mais, M. Sellier, a bein ou quatre mille piastres par année, avec ! , Sans Compter les revenus du moulin, il peut faire TER générosités à ses dmis.

: C'est vrai, dit Sellier à son tour, tu vois aussi que je ne suis pas un avare ; je ne te ménage pas les petits présents. J'ai de lourdes dépenses à faire: Bonvin, à lui seul, me coûte huit cents piastres par année. Et s'il se mettait dans la tête de déclarer que c’est moi qui suis l'aubergiste, je verrais mes rentes dimiuer ! Il va ; -me falloir cette année le récompenser doublement. Dans tous les cas, si l'on me refuse une licence, je ferme mon moulin, 7 —Vous pourrez vivre à l'aise, Sellier, car !’

à ele seule a dû vous apporter une centaine ‘de mile Diastres.

—Oui, mon cher Rougeaud, et dire que ce sont les Canadiens qui m'enrichissent. Ils sont bêtes, les gars, ils sont bêtes! Je connais plusieurs d’entreeux qui se mettraient dans le feu pour conserver la

AUTOUR D'UNE AUBERGE buvette. Tout de même, ça fait mon affaire; et il con- : vient que je les traite en conséquence. Aussi, lorsque la question sera réglée, dis hautement que je ferai une jolie fête, où chacun pourra se griser à sa guise. …—La victoire n’est pas sûre, reprit Rougeaisd. Nous sommes trois contre quatre : Verneuil, Boisleau, l’Ami,

Prentout, sont contre l'auberge ; c'est évident. Aer.

—Celui qu'il faudrait “décoller”, c’est l’Ami. j —On arriverait plus facilement avec Prentout.

Pourquoi Sellier n’iriez-vous pas consulter l’Ami? ce "à

matin j'ai constaté que mes efforts étaient inutiles. —Non, Rougeaud, pour le moment, je dois, comme

toujours du reste, me montrer le moins possible, afin de

ne pas faire naître de soupçons contre moi. C’est toi qui

. vas aller voir l’Ami. Il est en affaires avec.moi. Je

lui ai prêté-$400.00 sur: billet, à demande, lorsqu'il à dû régler la succession de son défunt père, et ii ne m'a

pas même payé l'intérêt de cette somme depuis deux ..

ans. M n’est pas riche. Et la crise qui sévit en ce

-moment- l'empêchera, je n'en doute pas, de pouvoir . nt . emprunter... Faisons-le jouer au bout de la corde. |

—{C'est une idée, Sellier! Mais, sait-il que je con-

. mais les affaires que vous faites avec lui? Je préférerais

que vous le voyiez vous-même.

—Très bien, dit Sellier, mais les deux cents a

sont à moi! ; —Que lui dirai-je, reprit ss vos LA

EE

déjà de perdre cette bonne aubaine ?

—C’est bien simple, pousse-le à bout. Commence par fui démontrer qu’il fait une folie en épousant la cause de Verneuil ; qu’il a souvent besoin de la paroisse et qu'il est heureux de rencontrer des amis dans ce temps-là. Qu'il m'indisposerait... Si ça ne suffit pas pour l’amener à la raison, nés di mon argent et, si il ne s’acquitte pas, je le poursuis.

Rougeaud, on le voit, était capable de faire toutes les bassesses. 1

Des S'en à 6 re du fl : Après les saluts d'usage, il annonça à ce dersier qu'il

: voulait lui parier en particulier.

—M. l’Ami, dit Rougeaud, je viens vous voir pour vous demander si la réponse que vous m'avez donnée ce matin est définitive. |

—Oui, Monsieur, ce matin je vous ai dit qu’en cons- - Cience un Conseiller ne pouvait être pour l'octroi d’une ficence dans les conditions où nous nous trouvons, et je n’ai pas changé d'idée depuis.-

Cette réponse déconcerta l'en envoyé de pers qui, Cependant, ne se tint pas pour battu. :

M. l’Ami, je respecte votre opinion et je ne veux pas la combattre: tout de même, laissez-moi vous faire remarquer que votre attitude m'a surpris parce que je vous croyais avec nous, La paroisse, cela se Ds ne demande pas la prohibition.

LE

— Pourtant, ce matin, M. Rougeaud, il fallait être aveugle pour se tromper sur ce point. Je suis sûr que le plus gra: nombre, la-masse, est contre l'auberge, et moi j'aimerais qu'on l’abolisse au moins pour un an.

— Pourquoi n’attendons-nous pas une art * :nnée? Îl n'y aurait pas grand mai? Ce pauvre Borr..n qui a fait de si loundes dépenses pour réparer sa maison, se trouvera ruiné... C’est une injustice, M. l’Ami, une injustice criante !

—M. Rougeaud, je regrette pour Bonvin les dépenses qu'il a faites. Mais je considère comme un devoir de débarrasser la paroisse de cette buvette, 11 n'ya pas d’injustice à mon point de vue, là dedans. I1 était libre de ne pas faire ces dépenses. D'ailleurs, un aubergiste n'est-il pas toujours exposé d’une année à l’autre à perdre sa licence? Pour moi, il me semble que nous commettrions une plus grande injustice envers nos co- Pâroissiens, si nous leur laissions l'auberge où. se corrompent nos jeunes gens. M. Héroux, avant de commencer sa lutte, a dû, lui aussi, regarder la question à c2 point de vue, car sa conscience de prêtre lui reprocherait certainement la moindre injustice qu’il pourrait commettre à l'égard de l’un ou l'autre de ses paroissiens, Aussi, je suis prêt à soumettre mon jugement au sien, sûr d'avance qu'il me dira de continuer comme j'ai commencé. :

—Eh ! bien, l’Ami, je pensais que vous écouteriez

autour D'unx AUBERGE

mes raisons... .… Si vous appuyez M. Évoie vous icdisposerez À. Sdllier contre vous.

—Quel intérêt a donc M. Sellier dans la question des licences ?

|—Je ne sais, répliqua Rougeaud, il m'a dit ce matin que votre attitude l'a surpris. ” ‘Il est, vous le savez du reste, tout aussi bien que moi, pour l'auberge.

— Oui, M. Rougeaud, M. Sellier a son idée sur cette question et moi j'ai la mienne. J'aimerais à savoir ce qui le pousse à vouloir conserver cette licence ? Ent un moulin et une buvette y a une notable dif. rence, n'es’ ce pas, M. Rougeaud? Dur Fe :—Dans tous les cas, reprit ce dernier, je suis ici Pour une autre affaire que celle des jicences, pourriez- -vous d’ici ici à trois jours payer à M, Sellier votre billet avec les intérêts depuis deux ans ? ee particulièrement M. Sellier que La question de l'ai

Fe Mes, M. Rongeaud, roue me prenez à la gorge J'ai fait des ventes et je n’ai rien retiré encore : ; à la enaison j'ai à peine uné cinquagtaine de pisstres.… Je ne sais vraiment pas comment je pourrais rencontrer cette somme en un délai si court. Pour sûr que M. Sellier n'a pds pensé que j'étais dans une telle impasse.

—M. l’Ami, :je comprends votre embarras, mais M. Sellier a bésoin d'a argent ; ile un compte À régler et il On ee a ne Du

reste, continua Rougeaud, en baissant la voix en signe de reproche, pourquoi M. Sellier se saignerait-il pour vous venir en aide, si vous ne savez reconnaître ses services ?

—J'ai pour votre maître toute la reconnaissance possible ; il m’a été d’un grand secours, je le sais ; et si je pouvais l'aider de quelque manière je le ferais volon: tiers... | —Si vous êtes sincère, dit Rougeaud, vous con-

sulteriez M. Sellier sur la question qui nous occupait ce matin. Je ne doute pas qu'il a dû avoir été froissé

4 par l'attitude que vous avez prise. .

4 —Ainsi, M. Sellier tient tant que ce à l’au-

F berge?

à —Oui, M. l'Ami.

a Ce dernier se prit à réfléchir.

3 —Si je ne peux pas payer dans trois- jours que va-t-il faire ?

4 —Je n’en sais rien encore, tout ce que je peux

4 vous dire, en ami, il pourrait vous poursuivre, et faire

4 vendre votre terre... tandis qu’en vous entendant avec

L lui, Es sûr, il vous ferait probablement remise des

L … L'Ami, on Le voit, ait tenté par Les propos

; de Rougeaud,.et il reprit :

—Que faudra-t-il faire? +4

; —Vous n'avez, mon cher Monsieur, qu'à PR #1

ote: contre [a licence ; je suis perassez large pour diminuer même que des intéréis. Ça

lpar deux fois, n'est-ce pas?

(Ami, que vais-je dire à M. Sellier?

à Hoi la plume, dit l'Ami, voici ma si- E” gnature | dit le billet qu’il venait de signer.

Maitre Rougeauë ne Put retenir un long soupir

de soulagement, puis, se devant, il ouvrit son large pote-

- feuille, en tira six billets de dix piastres qu’il présenta

«à l’Ami en disant : Ceci est pour vous indemniser ; quant

au billet, n’ayez aucune crainte, j'arrangerai cela moi-

même avec M. Sellier, Maintenant, entre nous, pour-

riez-vous dire un bon mot à Prentout. ee.

—{Certainement, dit Ami, qui tremblait encore d'émotion en pensant à sa lcheté. Je le connais assez Pour vous dire qu’il sera avec moi à la prochaine assemblée. Comptez sur moi.

Lorsque Rougeaud fut parti, f' Ami tomba sur une Chaise, et, {a tête dans ses mains, il murmura : C'est mal! c’est mal! ce que je viens de faire. Mais j'étais pris. autrement c'était la ruine. Pour une année de plus on n'en mourra pas. L'én prochain, par exemple, gare!

(. Fa iÀ ÿ ‘4 #

Le soir même de l'assemblée, M. de Verneuil se rendit au presbytère. Il avait hâte de mettre M. Hé. Toux au courant de l'affaire.

+ —Je suis heureux, dit :e Curé, en le voyant. Mais, tant que la question ne sera pas terminée, j'ai des appréhensions. Le démon de l'alcool est si terrible à combattre : il emploie toutes les armes. I] faut prier, beau- coup prier...

-—Tout de même, dit M. de Verneuil, la question des licences n’a jamais été si bien comprise par les paroissiens. La masse de la population est pour nous...

Les jours qui s’écoulèrent parurent longs aux intéressés. Enfin, le grand jour arriva. Dès avant la réunion du Conseil, M: de Verneuil aborda l’Ami, qu’il n'avait pas revu depuis la dernière assemblée,

—Eh bien, dit-il, vous êtes toujours avec nous, M. Ami.

—QOui, dit ce derniér, au Conseil!

Ainsi la licence va disparaître, reprit M. de Verneuil, quelle belle affaire!

«Pas tant que cela, reprit l’Ami, si je ne me fais illusion, Prentout a changé d'idée.

—Vraiment? reprit de Verneuil, est-ce possible ? comment cela ?

—Moi-même, reprit l'Ami, je suis un peu revenu de la décision prise l’autre jour. Après tout, il faut

éviter toute injustice à l'égard de Bonvin. Je considère

ri

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