‹ Autour d'une auberge [microforme]Chapitre 26 sur 37 · UNE FETE AU MOULIN · texte numérisé non relu

UNE FETE AU MOULIN

La fête promise par Sellier eut lieu le mardi. Les” hommes du chantier employèrent la matinée à préparer "ni local convenable pôur la circonstance, : Une bâtisse assez grande attenait au moulin. (C’est 1à que les hommes se retiraient de boir lorsqu'ils avaient terminé leurs travaux. Au milieù de la pièce, se trouvait un immense poêle qui ercretehait une chaleur constante. On le ait dans un coin afin d'ériger une table temporäire qui pourrait Nr Ne true convives.

“7 Bonvin, sur l'ordre de Sellier, :xpédia des caisses de liqueurs enivrantes, des cigares, du tabac en abondance, des pipes, sans compter du pain et du jambon, ainsi que des verres, instruments fort utiles pour Îes buveurs. On s'attendait à une fête, se disait-on de toutes parts ; mais M. Sellier fait les chobes royalement.

Il a certes dépassé les espérances d’un chacun. Toute

la journée ce fut un va et vient continuel.

La fête commença vers cinq heures du soir. En hivér les jours sont courts. Le soleil baissait à l’ho-

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fizon: ” Les hommes du chantier étaient Présents; pas un ne manquait à l'appel. Parmi ceux qui nous intéressent se trouvaient : Rougeaud, les frères Boisdru, Latulie, Bancheron, Poulin, et des conseillers, moins de Verneuil et Boisleau, qui n'avaient pas été invités. I] Pouvait y avoir soixante personnes. | Ce fut un jeune homme d’une vingtaine d’années qui, par une adresse assez bien tournée, ouvrit la cérémonie. Au nom de ses compagnons de travail, il dit qu’il était heureux de pouvoir saisir l’occasion de remercier le bon M. Sellier, pretectéur des habitants de Notre-Dame... que cette fête était certes une preuve de l'affection qu’il portait à tous...

Se discours terminé, l'on but à la sanié du maître du moulin. :

Sellier se leva et répondit que “c'était pour . lui un vrai bonheur de Pouvoir vivre avec d'aussi bons ouvriers” Il les félicita de leur attachement et appuya surtout sur l’union qu’ils avaient montrée dans la question de l'auberge, question qu'il disait terminée à J'avantage des paroissiens. “ Mes amis, ajOuta-t-il, nous l'avons paru belle. N'est-ce pas indi- &nant de voir les agissements de M. de Verneuil, simple citoyen comme moi, essayer de vouloir conduire une paroisse aussi intelligente que celle-ci ? Comment ? faudra-t-il aller maintenant demander permission au Curé pour prendre un verre ? Souffrir cela serait vou-

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‘loir plier l’échine, abdiquer tout sentiment de dignité ; puisque J'hémme est créé citoyen libre ! Vous novs . avez appuyés, je vous en remercie. Mais, sachez-le, vous devez à M. le Maire le résultat de la journée d'hier. C'est lui que vous devez remercier”

Pendant ce discours flatteur, Rougeaud ne se possédait plus d’aise...

—C'est vrai, se dit-il en jui-même, c’est moi” qui ai mené la besogne... Je ne suis pas si bête après tout... |

Puis l’on but à %a santé du Maire... Les santés sucoédèrent aux santés, et cela avec une telle rapidité que deux heures plus tand, la salle présentait l’aspect le plus lamentable. . Plusieurs invités étaient déjà ivres. La fumée des pipes, l'odeur des cigares, la lueur blafande des jampes donnaient à l'assemblée l'aspect le plus dégoûtant. Sellier, voulant mettre

né note de gaieté entonna une chanson à boire.... Ceux qui pouvaient encore. se tenir debout continuèrent le refrain. Les chansons succédèrent aux chansons. Et longtemps les envi-

rons du moulin répercutèrent ces chants capables de donner des hauts le coeur aux personnes sobres.

De temps en temps, pour varier le programme, l’un ou

l’autre convive racontait une histoire. Toute cette

triste société applaudissait aux traits qu'on se plaisait

à débiter surtout contre les curés... Sellier se pâmait

| — AUTOUR D'UNÉ AUBERGE d'aise en entendänt raconter ces énormités. A. ces histoires se mélaient des blasphèmes, des j jurons, inspi- ‘cés par les démons de l'enfer. Cette fête, en un mot, était dégénérée en orgie...

Longtemps ces tbe prolongèrent la veillée, Sellier, échauffé par l'alcool, était en verve. Il riait, Dleurait, se jetait au cou de Rougeaud, ne sachant, disait-il, comment reconnaître ses bons services. Rougeaud, à fa surprise générale, ne prenait que fort peu. 11 garda assez d’empire sur lui-même pour s'arrêter à

temps. " ss | Lorsque tous ou presque tous furent endormis, ou partis, Sellier demanda à son aide de camp de le re- + conduire à sa demeure, Rougeaud se rendit à son invitation. La distance ‘était peu considérable, : En entrant dans sa chambre, Sellier lui dit :

—M. Rougeaud, c’est aujourd’hui l'un des plus beaux jours de ma vie. Décidément, mon vieux crâtie, de père avait tort de me mettre à ja porte en me prédisant que je mangerais toute ma vie. de la vache enragée. Il s'est trompé, car j'ai réussi dans toutes smés entreprises. Chassé à vingt ans de chez nous per le vieux, qui me reprochait, avec . raison, d’avoir volé la bagatelle de huit cents franes, j'ai . £u quelques années de misères, mais depuis mon arrivée ‘ici tout m'a réussi... Ouilil n’y a pas jusqu'au bonhomme Labonté qui m'a reçu et m'a donné sa fille,

I] était bon le vieux, je:le crois, mais il m'embarrassait. Aussi — je te dis ça sous secret — c'est moi qui l'ai assommé avec un gourdin... et j'ai eu la présence d'esprit de casser une branche d'arbre dont j'ai trempé le bout dans son sang pour montrer qu’il s'était fait tuer accidentellement...

À ces mots, Sellier se prit à rire... ah! ahlahl... —Et dire qu'il y a si longtemps ! et que pas un paroissien a été assez fin pour me découvrir. : Je te dis que les Canadiens sont des imbéciles... ! Ne revèle cela à personne, Rougead. Je te duis tout; je ne peux te rien cacher. Toi et moi nous ne faisons qu’un. Je te récompenserai bien. Aujourd’hui, je suis au comble de ma joie ! C'est le suprême bonheur ! C'est toi qui me ‘a donné, en me faisant rouler un curé... ah! ah! ah! Ils sont fins les curés! mais, tu n'es pas bête, toi! Tiens, prends cet argent | tu l'as gagné... Voilà trois cents piastres au dieu de der. cents.

‘Rougeaud prit la somme que lui présentait Sellier. Bientôt, ce dernier s’endonmit et Rougeaud le laissa seul. C'était la première fois que son maître se met- : tait en cet état d’ébriété, Dans la rue, Rougeaud se daissa aller aux réflexions les plus bizarres.

= C'est moi, se dit-il, qui fais la fortune de cet homme. Je le tiens maintenant. Je doutais qu'il devait y avoir quelque chose de mystérieux dans la

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mort de Labonté... Si je voulais, il pourrait payer Chèrement la joie que je lui ai causée ! Mais, non ! entre loups il ne faut pas nous dévorer.

Parvenu dans son logis, Rougeaud se jeta sur son Ht plus mort que vif.… et il s’endormit sans inquiétude Some si sa conscience ne lui eut rien reproché

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