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CHAPITRE VIII

— Je reviendrai au plus tard pour les fêtes de Noël ou celles de l'Epiphanie, avait dit Victorien en quittant Pia,

L'été s'écoula, puis l'automne. L'étoile des bergers et celle des rois Mages montèrent au plus haut du ciel, puis s'éteignirent au fond de la mer, sans ramener le pèlerin.

Chaque fois qu'un navire, venant de terresainte, de l'Archipel ou de l'Egypte, jetait l'ancre dans la baie de Salerne ou sous les rochers d'Amalfi, Joachim courait chercher des nouvelles de son pupille. Chaque fois il rentrait au palais de Grégoire plus découragé, le visage plus grave et plus triste.

Il avait recueilli, de la bouche des gens de mer, des rumeurs vagues qui semblaient cacher quelque mystère douloureux. On lui avait parlé de tempêtes furieuses, de galères chrétiennes engouffrées dans les parages de Candie, de batailles livrées par les pirates sarrasins et de la croix vaincue toujours par le croissant. L'empereur grec, à son tour, avait fait durant

les derniers mois la course contre les Latins; il avait enlevé des équipages vénitiens ou pisans et jeté les matelots, aussi bien que les passagers, aux bagnes de Constantinople ou de Thessalonique. Enfin, une peste affreuse dévastait les côtes de Syrie, Jérusalem et les villes évangéliques. Un jour, un vaisseau génois s'arrêta au large de Salerne et fit des signaux de détresse. Il ]wrtait à son grand mât une bannière noire, pour montrer que la peste était à bord. Il demandait un médecin et un confesseur. Le capitaine cria de la proue à la barque normande qui répondit à son appel :

— A Jaffa, à Caïpha, à Saint-Jean-d'Acre, on ne trouve plus de bras pour enterrer les morts.

Joachim s'efforçait d'espérer contre toute espérance; il cachait à Pia les paroles inquiétantes des navigateurs; il imaginait mille raisons pour expliquer le silence de Victorien; il retrouvait en ses plus vieux souvenirs des histoires rassurantes de pèlerins que l'on avait crus longtemps perdus pour toujours et qui étaient revenus un beau matin à leur maison paternelle, portant un rameau d'olivier cueilli au jardin de Gethsémani. Il se rappelait même l'aventure miraculeuse d'un jeune noble d'Assise qui, s'agenouillant sur le tombeau du

Sauveur, avait été ravi en extase et, pendant près d'une année, n'était plus sorti d'un rêve de béatitude, oublieux des choses de la terre et de son propre nom.

Pia écoutait son vieil ami, les yeux à demi clos, muette, comme ensevelie en ses pressentiments funèbres. Elle ne lui répondait point, craignant de le tourmenter par son propre découragement. Parfois, elle saisissait tendrement la main de l'évêque, la portait à ses lèvres et y laissait tomber des larmes. Puis, elle retournait lentement à la fenêtre, ouverte du côté du golfe, où chaque jour elle passait de longues heures, épiant, sur la nappe d'azur, l'apparition d'une voile blanche.

Au milieu de janvier, le pape écrivit de sa main une lettre à l'évêque de Smyrne ; il priait son frère d'ouvrir une enquête de couvent en couvent, partout où se trouvaient, dans les pays du Levant, des moines de la foi romaine. Et, sur le conseil de Joachim, il avait ajouté un post-scriptum à l'adresse de l'évêque grec. Il donnait, du fond de son exil, sa bénédiction apostohque, au nom du Rédempteur commun des deux Eglises, au moine de la communion de Constantinople qui saurait retrouver la trace du pèlerinage de Victorien.

La réponse parvint à Salerne vers le temps des fêtes de Pâques, dans les premiers jours du

mois d'avril. Personne n'avait rencontré le jeune baron; son nom même était inconnu à la chrétienté orientale. De grands désastres avaient accablé, sur terre et sur mer, les pèlerins, les monastères et les marchands. Les Arabes, menacés par les Turcs Scldjoucidcs, qui venaient de s'emparer de Smyrne et s'avançaient, comme un fléau de Dieu, vers la Palestine, avaient redoublé de malice à l'égard des chrétiens. En aucun temps, il n'avait été plus périlleux de tenter le voyage de la terresainte. L'évêque, dont le bercail avait été récemment profané par les Turcs, demandait à Grégoire des prières pour les âmes de tous les malheureux qui ne trouvaient plus, dans la région sanctifiée par les pas du Sauveur et l'apostolat de ses premiers disciples, que la mort ou l'esclavage.

A ce moment, le pape sentait sa fin très prochaine. A Salerne, il se voyait perdu, isolé comme en un désert. Presque tous ses cardinaux étaient restés à Rome et plusieurs avaient adoré Clément III. Il avait bien donné la pourpre à quelques prêtres de la ville et à l'évêque d'Assise, afin d'avoir, dans sa maison, l'illusion d'un sacré collège; mais la cathédrale normande de Saint-Mathieu ne le consolait point de Saint-Jean-de-Latran abandonné pour toujours. Robert Guiscard était retourné à

ses aventures lointaines dans les eaux de Corfou, puis sur les côtes d'Albanie. Egidius, repris par l'épouvante religieuse, harcelé chaque nuit par l'ombre sanglante de Cencius, s'était retiré au couvent de la Cava, dans les montagnes de Salerne, et s'infligeait le martyre pour racheter les péchés qu'il n'avait point commis. La comtesse Mathilde se trouvait réduite à l'impuissance, dépossédée d'une partie de ses États. Joachim, tout entier à ses mortelles angoisses, n'avait plus de courage à rendre au vieux pontife. Et Victorien reparaîtrait-il jamais; l'enfant qu'il destinait à être le soutien de ses derniers jours, le fiancé de Pia ne l'avaitil point précédé dans la mort, sur la route tragique de Jérusalem ?

A la messe du jeudi saint, quand il descendit les degrés de l'autel pour porter la cène à ses cardinaux, il dit :

— Encore un peu de temps, et vous ne me verrez plus.

Le jour de Pâques, épuisé par le jeûne rigoureux du carême, il défaillit en lisant le dernier Évangile. Les clercs l'emportèrent évanoui dans la sacristie de Saint-Mathieu, où ils improvisèrent un lit de repos. Quand il se réveilla, Joachim se tenait penché à son chevet.

— Mon frère, dit Grégoire, voici que Dieu me

rappelle. Mon pèlerinage sera bientôt terminé. Mais je sors de ce monde avec une cruelle angoisse. J'aurais aimé à laisser après moi Pia appuyée au bras de l'époux qu'elle avait choisi.

— Dieu ne l'a point voulu, répondit l'évêque. Que sa volonté soit faite. Puisse le courage de Pia être à la hauteur du sacrifice !

— Mais, reprit le pape, il me reste un devoir suprême à accomplir. Je veux assurer, avant de mourir, le salut de son âme.

Un mouvement d'inquiétude échappa à Joachim.

— Je ne puis l'abandonner, orpheline, solitaire, en ce triste monde. Mes ennemis, les ennemis de Dieu s'attaqueraient à elle après ma mort. Mon âme souffrirait de grandes amertumes en la sachant malheureuse.

— Ne suis-je point là? interrompit Joachim, et Robert, et Roger ne vous ont-ils point juré fidélité, même au delà de la tombe, puisqu'ils se sont liés à l'ÉgUse, qui ne peut mourir?

— Vous êtes vieux, mon frère, et vos jours sont comptés. Quant aux princes normands, leurs rêves sont bien vastes pour qu'ils aient le soin de veiller sur une pauvre fille, la petitenièce d'un moine qu'on enterrera demain sous le pavé de cette église. Pia n'aura plus, dans un temps prochain, qu'un refuge, le cloître.

— Le cloître, pour une si jeune fille, c'est la tombe !

— C'est une nuit rapide qui précède le grand jour de l'éternité. Moi-même j'ai souvent regretté d'avoir quitté ma cellule pour me jeter dans la mêlée de l'Église militante. Songez, mon frère, aux années terribles que nous avons traversées. Et Pia demeurerait seule sur ce champ de bataille! Non, je la léguerai à la mère Église, et le voile que vous poserez sur cette tête blonde sera notre dernière marque d'amour à tous les deux.

Joachim écoutait, d'un visage chagrin, les paroles du pape. Il avait rêvé d'être le tuteur paternel de Pia, après la mort de son grandoncle, et de se retirer avec elle sous la protection de Mathilde. Il sentait que la jeune fille lui serait ravie tout à l'heure. La dureté de la vie monastique lui paraissait une épreuve trop sévère pour cette âme exquise. Et le bon évêque ne se trouvait plus la force de suivre toutes ces funérailles à la fois.

Grégoire fut frappé de la douleur de son ami. C'était donc une bien amère affliction qu'il causait au compagnon fidèle de son exil. Et, pour le consoler et calmer en même temps l'anxiété qui naissait en sa propre conscience, il accorda à Joachim que le noviciat de Pia serait aussi long que celui-ci le jugerait nécessaire.

— Enfin, dit-il, que Dieu me garde de faire violence à la vocation de cette enfant. Ce n'est point un ordre que je vous ai donné, mais le vœu et l'espérance d'un père que je vous confie.

Et les deux vieillards, seuls dans l'ombre de la sacristie, convinrent à voix basse de garder le secret sur ce grave entretien, Joachim attendrait le lendemain de la mort du pontife pour interroger le cœur de sa pupille. Peut-être Pia serait-elle la première à souhaiter la paix du cloître.

En ce moment, elle entra, couverte des vêtements de deuil qu'elle avait pris le jour où la lettre de l'évêque de Smyrne était parvenue à son grand-oncle. Elle était, depuis l'exil, dans la familiarité du séjour de Salerne, la compagne assidue de Grégoire: elle lui lisait ses offices quotidiens, se promenait à ses côtés, pendant une heure ou deux, dans l'étroit jardin du palais, se plaçait près de lui sur un banc de marbre abrité contre la brise du large. Longtemps, jusqu'à la fin de l'automne, ils avaient parlé de Victorien, de plus en plus anxieux à mesure que les jours s'écoulaient. Maintenant, assis côte à côte au soleil d'hiver, ils n'osaient plus s'interroger sur l'absent, auquel chacun songeait toujours. Ils regardaient silencieusement la mer lumineuse et calme, épiant encore

tous deux l'apparition d'une voile blanche sur la nappe d'azur.

Elle venait d'apprendre la défaillance de son oncle, et accourait très troublée.

— Ce n'était rien, Pia, rien qu'un peu de lassitude au bout de cette semaine de pénitence austère. Mais voici le printemps et la saison des fleurs, et je sens que je vais ressusciter comme le seigneur Jésus.

Une bande de passereaux s'abattait, avec des cris perçants, sur le bord de la fenêtre entr'ouverte et quelques-uns se jetèrent à travers la sacristie où ils tournèrent follement, puis, tout effarés, s'enfuirent vers le soleil et disparurent. Pia pensa alors aux rouges-gorges, ses amis du Latran, au gazouillement des nids familiers, aux abeilles d'or qui bourdonnaient autour du front de Victorien, au bonheur d'autrefois goûté dans la lumière. Elle s'assit au pied du lit de repos et éclata en sanglots.

Ce jour même, Joachim et le cardinal d'Albano expédièrent des messages à Robert Guiscart, à l'abbé Didier, à l'abbé de Cluny, à la comtesse de Toscane : ils avertissaient les amis de Grégoire VII du deuil prochain de l'Église. La flamme qui avait animé cette grande âme s'éteignait. Parfois aussi elle jetait tout à coup une lueur très vive et, pendant quelques instants, le pape semblait reprendre la force et l'espérance

de la vie. Il revenait alors au projet caressé depuis dix mois, dans les ennuis de l'exil. Il promettait à ses derniers fidèles une marche sur Rome, à la tête de l'armée normande, grossie de tous les volontaires de la chrétienté, une rentrée triomphale dans sa métropole, aux acclamations de son peuple, un concile universel confirmant la charte du Latran, le Didatus Papœ et déposant à la fois l'antipape et l'empereur. Mais ce rêve, bientôt troublé par le délire, durait peu. Grégoire se taisait brusquement, et tandis qu'un clerc, assis à son chevet, lisait d'interminables oraisons, il suivait vaguement du regard le jeu des rayons du soleil à travers les vitraux de sa chambre. Ses heures véritablement'heureuses, il les devait encore à Pia. Quand le jour était tiède, il se faisait porter dans le petit jardin, sous un berceau de buis, qu'il appelait, avec un sourire triste, son dais pontifical. Pia s'asseyait à ses pieds, ouvrait le bréviaire et commençait la lecture des vêpres. Il l'arrêtait dès les premiers versets.

— C'est bien, disait-il. Le bon Dieu me tiendra quitte de cet office. Parlons plutôt du temps passé, du très vieux temps.

• Et il revenait à sa jeunesse, à son premier couvent, à sa première cellule, aux frères très âgés qu'il avait vus mourir, aux jeunes novices, ses voisins dans les stalles du chœur, dont il

n'avait plus entendu parler depuis au moins un demi-siècle et qui, à cette heure peut-être, priaient pour lui autour de l'autel de leur monastère. Il remontait plus haut encore, à ses plus lointains souvenirs, qu'il savait plaire beaucoup à Pia, Soana, et la maison de famille, et sa sœur aînée, grand'mère de Pia, et la vision, toujours riante et fraîche, de son enfance. Elle lui répondait alors par sa propre histoire et le vieillard et l'enfant rentraient ainsi en esprit, la main dans la main, au foyer désert d'Hildebrand.

Puis ils se taisaient, semblaient écouter le murmure de la mer et se regardaient, les yeux pleins de larmes. Lui aussi, le cher absent, il avait visité Soana, jeune chevaUer de l'escorte pontificale et Grégoire se souvenait d'avoir fait devant lui, à la table du baron, allusion au neveu futur qui prendrait soin, avec Pia, de cette vieille maison, rehque de sa race. Alors il repassait, tout songeur, en sa mémoire, les espérances qu'il avait conçues pour Victorien, lorsque celui-ci était revenu de Toscane: le fils de Cencius entouré de prestige, le plus beau et le plus loyal des seigneurs romains, doté par le saintsiège de quelque grand fief, remis en possession des châteaux de son père, fût devenu le chef de la noblesse, le maître de son peuple, le capitaine du Latran et eût réconcilié Rome

avec l'Église. Les comtes de Tusciilum avaient longtemps tenu en tutelle le pontificat pour le déshonorer et le violenter. C'eût été une gloire pour la postérité de Grégoire VII de veiller sur la chaire de Saint-Pierre, afin de la purifier et de la défendre. Ce rêve était si noble que le pape ne pouvait s'en détacher; il l'embrassait de nouveau avec l'ardeur des âmes qui vont se séparer des choses de la terre. Peu à peu la pensée d'un miracle se levait en lui, obscure d'abord, puis tout à coup très claire. Son ami Pierre Damien lui avait raconté jadis tant d'étonnantes merveilles! et, puisque Dieu n'avait perdu ni sa puissance, ni sa grâce, pourquoi le navire ramenant Victorien ne paraîtrait-il pas tout à l'heure, avec ses voiles blanches, une bannière de saint flottant à son grand mât, là-bas, à la pointe méridionale du golfe de Salerne? Alors, presque timide, après ce long silence, il disait :

— Je l'attends encore. La Palestine est bien loin, et c'est une terre féconde en bienfaits miraculeux. Je l'attends toujours. Le Dieu de miséricorde nous ménage certainement un jour de fête.

Et tous deux parcouraient des yeux la mer, la cruelle mer, assoupie dans son rêve d'azur.

Les serviteurs du palais venaient reprendre le pape entre leurs bras. Elle suivait pas à pas.

avec une souffrance plus éperdue que la veille, écoutant docilement son grand-oncle qui, tournant la tête à demi, disait encore à la jeune mie:

— Prenons patience jusqu'à demain, Pia.

C'est si loin la Palestine!

Le 25 mai, au matin, on trouva le pape couché sans connaissance, la respiration haletante, la face couleur de cire. Il y eut une vive émotion au palais. Joachim fit mander sur-lechamp un médecin arabe, disciple des alchimistes de Tolède, qui passait pour magicien. L'Arabe versa entre les lèvres du moribond quelques gouttes d'éhxir. Les forces revinrent tout à coup. Grégoire pria Joachim de recevoir sa dernière confession et de lui apporter le viatique.

— Il rendra l'âme à la tombée de la nuit, avait dit le médecin en s'éloignant, et s'endormira sans souffrances dans le sein de son Dieu.

A midi, il reçut les sacrements, en présence du clergé de Salerne et des nobles de sa maison. Puis, il ordonna qu'on le revêtit de la robe de Saint-Benoît et qu'on l'établît sur une chaise longue, près d'une fenêtre ouverte, la figure tournée du côté de Rome.

— Pour Rome, dit-il, et pour l'ÉgHse de Rome seront les derniers battements de mon cœur.

Il pensa alors aux nécessités présentes de la chrétienté et du pontificat, et désigna son successeur au choix de ses cardinaux.

— Vous élirez l'abbé Didier, bien qu'il ne doive me survivre que peu de temps. Mais je suis assuré qu'il rentrera dans Rome et, ce jour-là, mon âme le précédera sur le seuil de ma basilique de Saint-Jean, mère et tête de toutes les églises du monde.

Il retira de ses doigts l'anneau papal et le confia au cardinal d'Albano, chancelier de l'Église romaine. Il dit ensuite à Joachim:

— Prenez ma croix d'or, mon ami. C'est ma dernière richesse. Et, sans retard, conduisez ici Pia, afin qu'elle assiste son oncle expirant.

Pia vint, guidée par le vieil évêque, dans sa robe noire de veuve. Elle s'assit tout près de Grégoire. Celui-ci porta péniblement sa main droite, blanche et froide, sur la tête de la jeune iiUe, la bénissant et la caressant tour à tour.

— Pia, dit-il d'une voix très faible, l'heure est venue.

Elle le regardait pieusement et d'abord n'entendait point le sens de ces paroles prononcées avec une telle douceur. Puis, elle comprit que le père la quittait pour jamais et, joignant les mains, elle le supplia de ne point mourir. Alors, relevant la tête, par la fenêtre ensoleillée,

elle aperçut la mer, la mer d'azur qui lui souriait.

Là-bas, très loin encore, à la pointe méridionale du golfe, une galère, poussée par le vent d'Afrique, s'avançait vers le port de Salerne.

Au même instant, la cloche de Saint-Mathieu se mit à tinter tristement et, du fond de la cathédrale normande, la grande voix de l'orgue et la psalmodie sourde des moines entraient dans la chambre solennelle.

C'étaient les adieux de l'Église à son pontife qui commençaient. Le cardinal d'Albano chercha, dans son bréviaire, les prières suprêmes et lut :

— Proficiscere, anima christiana !

A chaque oraison, le pape, tenant toujours sa main blanche sur le front de Pia, répondait :

— A men !

Mais Pia n'entendait ni la voix du cardinal, ni le chant sépulcral des moines, ni la plainte de l'orgue, ni la cloche d'agonie. Elle ne voyait que le navire qui venait droit à elle, dans la lumière joyeuse du ciel de mai.

C'était une haute galère de Venise, dont les voiles, déchirées par la tempête, pendaient en lambeaux, dont le grand mât, rompu, portait, au bout d'une lance, l'étendard rouge de Saint- Marc avec le lion qui tient sous ses griffes le

livre ouvert de l'Évangéliste. Elle voguait^ d'une marche presque insensible, grâce à la brise printanière et à la manœuvre de ses dernières rames.

A son tour, Joachim attachait ses regards au navire. Celui-ci venait peut-être d'Orient^ ramenant un pèlerin qui aurait entendu quelque part, au fond d'un cloître de Syrie ou sur les rives du lac de Galilée, le nom du fiancé perdu. Et l'évêque, saisi par une angoisse mystérieuse, voyait marcher sur la mer l'étendard de Saint-Marc, tel qu'une fleur de pourpre balancée par les flots bleus.

Le cardinal avait fermé son bréviaire.

L'âme chrétienne était maintenant libre de monter à Dieu.

A ce moment, parvint à l'oreille du pontife, de Pia et de Joachim un chant grave, un chant viril qui sortait de la mer, plus sonore et plus pénétrant que la psalmodie des moines, sous les voûtes de la cathédrale. Sur le pont de la galère, groupés autour de la bannière de l'Apôtre, les matelots, les pèlerins et les marchands, que le patron de Venise avait soutenus dans la tempête, entonnaient un cantique de reconnaissance.

Le pape se souleva sur les coussins de son lit et contempla le vaisseau sacré. Déjà les navigateurs jetaient l'ancre en face du palais ponti -

fical. Et la dernière strophe du cantique se perdait dans le ciel et sur les eaux.

— C'est une galère partie des rivages de terresainte, dit Joachim. Je vois des pèlerins qui s'empressent de descendre dans les barques de nos marins de Salerne. Plusieurs portent la croix couleur de sang que les jeunes chevaliers pèlerins attachent depuis quelques années à leur poitrine:

— La Palestine est bien loin et cependant ils reviennent ! murmura Pia.

— Oui, répondit Grégoire, des pèlerins que l'orage a roulés sur une mer méchante. Mais ils sont au port et bien heureux. Car le port, c'est déjà la patrie. Moi aussi, pilote de l'Église, j'ai été battu par la tempête. Mais, parce que j'ai aimé la justice et haï l'iniquité, je meurs en exil.

— Ce n'est point un exil, mon père, dit Pia, car voici que Dieu nous visite et vos prières sont exaucées.

Il la vit debout, frémissante, les yeux rayonnants d'espérance.

Le dernier pèlerin descendait l'échelle de la galère.

Grégoire alors devina le miracle. Il ouvrit les bras, attira à lui la tête de la jeune fille, et, de ses lèvres pâles, il baisa la blonde chevelure.

— Dieu juste! s'écria-t-il. Cette enfant

a-t-clle pressenti le mystère de votre tendresse? Et serai-jc consolé en mourant des misères par lesquelles vous avez éprouvé votre vieux serviteur? Joachim, courez au port. Je veux vivre jusqu'à votre retour.

Une rumeur étrange fut entendue derrière la porte de la chambre. Quelqu'un voulait entrer, malgré la sentinelle normande qui veillait sur le seuil, malgré les moines qui priaient en longue file dans le corridor. Et tout à coup, Victorien parut, tête nue, vêtu en pèlerin, une croix rouge sur la poitrine.

Pia jeta un grand cri. Grégoire, soutenu par Joachim, se dressa sur son lit, les mains tendues vers le jeune chevalier:

— Je marche enfin, dit-il, dans l'avenue du paradis !

Victorien portait Pia serrée contre son cœur et, d'un ardent baiser, sous les yeux du pontife, le fiancé effaça la douleur d'une si amère séparation.

Grégoire, brisé par l'émotion, était retombé sur ses oreillers. Le jeune couple s'agenouilla contre le lit du moribond.

— Victorien, nous avions perdu tout espoir. Pourquoi avez-vous tardé si longtemps? . . .

— Mon Seigneur, j'ai été enlevé par les païens en pleine mer, chargé de chaînes, menacé de mort si je ne reniais Jésus-Christ

pour Mahomet. Ils m'ont traîné jusqu'à Damas et m'ont vendu sur le marché de la ville. J'ai été esclave huit mois, toujours chrétien. Pia était mon unique pensée, ma force et ma noblesse de cœur. J'ai pu m'échapper et fuir à travers le désert, courant toujours vers Jérusalem. J'ai pleuré sur le tombeau du Sauveur le passé de mon père. Une tempête a retardé mon retour, l'autre nuit, sur les côtes de Sicile. Et me voici, à vos pieds, à la droite de Pia.

Le pape sourit faiblement et regarda quelques minutes les deux jeunes gens avec cette bonté d'aïeul qu'il avait eue le jour où la petite Pia s'était présentée à lui, pour la première fois, dans la solennité du concile du Latran :

— Demeurez ainsi, mon fils, tout près de moi et à ses côtés. Je vais mourir. Ma tâche est accomplie. Recevez, mes enfants, le dernier sacrement imposé par le pape Grégoire. Voici ma dernière joie et mon adieu au sacerdoce. Pia, placez votre main dans la main de Victorien.

Joachim l'aida à lever les bras sur les deux têtes inclinées; il dit, avec un grand amour:

— Au nom de la sainte Trinité, Père, Fils et Saint-Esprit, je vous unis pour cette vie et pour la vie éternelle.

Alors il croisa les mains sur sa poitrine, ferma les paupières et se recueillit en Dieu.

Le jour touchait à sa fin. Le soleil descendait sur la mer et pénétrait la chambre de ra3'ons d'or. Les voix funèbres de la cathédrale s'étaient tues par degrés. On n'entendait plus que le vague concert de la terre et des ondes, des cris d'hirondelles noyées dans l'azur clair du ciel, le froissement des flots indolents sur les sables de la baie, des voix d'enfants qui jouaient dans les rues voisines du palais, une chanson de pêcheur, qui montait d'une barque voguant vers le port. Parfois une bouffée de brise apportait la senteur fraîche du golfe et le parfum des jardins tout en fleurs. Puis, le soleil se plongea dans la mer empourprée : son dernier rayon couronna d'une auréole le front chauve de Grégoire VII, qui expirait comme il l'avait souhaité, la face tournée du côté de Rome :

— Saint-Père, priez pour nous! murmura d'une voix tremblante le vieil évêque d'Assise,

Les chevaliers normands entrèrent d'un pas timide et formèrent au pied du lit une garde d'honneur. Les moines, tenant leurs cierges allumés, se rangèrent le long des murailles. Toute la nuit, ils veillèrent en profond silence sur la majesté pontificale. Au chevet du pape mort, les deux époux et Joachim demeuraient

assis, immobiles et priaient tout bas. Vers le matin, comme le ciel pâlissait, Pia pencha sur Victorien sa tête charmante et s'endormit, couvrant l'épaule du jeune homme des boucles blondes de sa chevelure, ainsi qu'elle avait fait si souvent à Rome, en ses années d'enfance, au palais de Saint-Jean-de-Latran.

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