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CHAPITRE VII

LE NAUFRAGE d'UN PONTIFICAT

Les fiancés sortirent en grand émoi de la verdoyante chapelle où leurs coeurs venaient de se dévoiler et de se donner l'un à l'autre. Ils coururent, presque tremblants, à la recherche de Joachim, qu'ils trouvèrent, assis sous un sycomore, son bréviaire fermé sur les genoux, en conversation avec des abeilles. Ils lui confessèrent ingénument toute l'aventure. L'évêque enferma sa tête entre ses mains, fit mentalement un sincère mea cuipa, réfléchit à loisir et releva enfin le visage:

— Désormais, dit-il en prenant un ton sévère, mes enfants, nous serons toujours trois pour cueillir des roses.

Il fixait un œil inquiet tantôt sur Victorien, tantôt sur Pia. Peu à peu, il revint à sa sérénité habituelle et fit un effort pour ne point paraître trop indulgent.

— Je vous pardonne, continua-t-il, mais à une condition: Victorien demandera, dès aujourd'hui, au pape, la main de sa petitenièce. Notre loyauté à tous trois nous oblige,

sur-le-champ, à cette démarche. Vous pouvez, mon ami, sans trop de scrupules, ne rien dire à notre seigneur de la folie de tout à l'heure.

Grégoire remontait les pentes lointaines du jardin. Au bout de quelques minutes, il passerait là, et la destinée des deux amoureux serait résolue. Victorien fit à l'évêque un geste suppliant que celui-ci comprit.

— Soit, dit-il, je parlerai, moi, le premier. Cela vaut mieux pour vous et pour moi.

Grégoire n'était plus qu'à quelques pas, plongé en des pensées si profondes qu'il ne voyait personne en face de lui et tressaillit aux premières paroles de Joachim.

— Je demande, disait l'évêque, une grâce nouvelle à votre béatitude.

— Une grâce, mon frère, et en faveur de quelle personne?

— Pour Pia et pour Victorien, vos enfants devant Dieu, dont vous m'avez confié les âmes. Ils s'aiment d'un amour très pur et vous prient, par ma bouche, de les unir.

Le couple charmant se tenait sous les yeux du vieux moine au manteau de pourpre, prêt à s'agenouiller à ses pieds. Il semblait ne point les apercevoir; il ne se tourna point du côté de Joachim; il répondit, comme s'il se parlait à lui-même:

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— Les temps qui s'approchent ne sont bons ni pour les fiançailles ni pour les noces. Heureux les foyers qui n'auront point alors de berceaux! Le bras de Dieu s'appesantit sur nos têtes. Les jeunes hommes doivent revêtir la cuirasse, les jeunes filles le cilice. C'est l'heure de prier et de mourir pour l'exaltation de l'Église.

Il abaissa alors les regards et vit Pia qui pleurait. Sa voix eut un accent de douceur:

— Ne pleurez point, Pia; si mes paroles ont été dures, efïacez-les de votre souvenir. Gardez l'espérance et que Dieu me permette de consacrer bientôt votre amour. Celui-ci est digne de vous et de moi. Mais je veux que, dans les épreuves réservées encore à l'Église, il puisse d'abord relever l'honneur de son nom et payer la dette de son père. Il vous faut, ma fille, des épousailles très nobles.

Puis, s'adressant à Victorien:

— Le roi sacrilège peut, à toute heure, reparaître en vue des murs de Rome. Je sais qu'il portera tout son effort sur le Vatican et l'enceinte de la cité léonine. Le château Saint- Ange sera, ce jour-là, véritablement la citadelle de l'Église. Ton devoir est d'y tenir une perpétuelle veillée chevaleresque.

Ce fut, en effet, dès l'automne, un poste de péril. Les éclaireurs de l'armée impériale, les

bandes de soldats d'aventures levés par Clément III et entraînés par l'or de l'empereur grec Alexis, allié d'Henri IV, poussaient des pointes à travers la campagne romaine, jusqu'au pied du Monte-Mario. Victorien, à la tête de ses Normands, faisait sans cesse des sorties pour balayer les environs immédiats de Rome. L'empereur vint avec le gros de ses troupes avant les fêtes de Pâques de 1082. Il tenta un vigoureux assaut derrière Saint-Pierre, à cet endroit, le plus faible des remparts, que devait choisir, au xvi® siècle, pour son escalade, le connétable de Bourbon. Afin de distraire les combattants, postés sur la crête du mur à l'abri des créneaux, il fit mettre le feu, par une main criminelle, à la basilique. A la nouvelle de l'incendie, Grégoire était accouru avec les forces militaires éparses dans Rome, et, tandis qu'il se mettait à la tête des habitants du Bourg-Saint-Pierre et éteignait le feu, il lançait en dehors de la ville toute sa chevalerie. Les impériaux reculèrent, Henri se replia sous le mont Soracte, passa le Tibre et s'arrêta à l'abbaye de Farfa dont les moines qui, depuis cinquante ans, se riaient de l'autorité papale et vivaient en révolte contre l'Évangile, lui offrirent, pour reprendre la guerre les trésors de leur église. Henri intronisa à Tivoli son antipape, mit des garnisons dans les châteaux

de la Sabine et remonta vers la Toscane, pour guerroyer le long de l'Apennin, contre les vassaux de la comtesse Mathilde, qui dut s'enfermer dans les tours de Canossa.

Le lendemain de la victoire, le pape appela au Latran le fils de Cencius et le nomma gouverneur du Saint-Ange.

— Ce n'est encore, lui dit-il, que le commencement du combat, le premier grondement du tonnerre. L'orage sera terrible. Nous demeurerons debout, inflexibles, jusqu'à la fin. Ils veulent me déposer et me flétrir. J'emporterai plutôt l'Église apostolique, avec trois cardinaux restés fidèles, sur les montagnes de la Calabre et, s'il le faut, sur le Calvaire, parmi les païens de Mahomet.

Il vit alors que Victorien était blessé à la main droite, d'un coup de pointe de lance.

— Ah! mon enfant, vous étiez au plus épais de la mêlée. Dieu vous tiendra compte du sang que vous avez versé pour moi. Mais l'abbesse de Pia a des baumes excellents, dont ces vieilles nonnes connaissent le secret. Allez la trouver et donnez-lui votre main.

L'abbesse ne possédait dans sa pharmacie que des amulettes et des patenôtres. Mais un regard de Pia était plus salutaire que tous les élixirs. Et Victorien sortit du Latran guéri de sa souffrance.

La retraite d'Henri n'interrompit point la guerre. Des hauteurs de Tivoli, Clément III, soutenu par les nobles de Tusculum, lançait vers Rome des compagnies de brigands qui brûlaient les maisons et pendaient les paysans. Plus loin, en Apulie, les princes lombards, dépossédés, et les agents de l'empereur byzantin soulevaient les viUes contre les Normands. Robert Guiscard revint en toute hâte et rétablit en quelques semaines l'ordre dans ses États. Puis, il fit voile de nouveau vers les côtes d'Illyrie, sans s'inquiéter davantage de Grégoire VII.

Mathilde, forcée de se défendre château par château, ne pouvait plus envoyer au pape que les vases sacrés et les chandeliers d'argent de ses chapelles. Victorien dut, au moment de la Pentecôte, reprendre la route de Salerne afin de lever encore quelques milliers de mercenaires normands au service du saint-siège. Il revint à la fin de l'été, ramenant une petite armée, où s'étaient glissés quelques Sarrasins de Sicile, coiffés du turban vert, un croissant d'or sur la poitrine. Au pied de la montagne d'Albano, il eut une alerte assez vive et s'ouvrit, l'épée haute, le passage à travers une bande d'irréguliers. Il aperçut alors au loin, sur un monticule, la silhouette de deux hommes à cheval, qui surveillaient plutôt qu'ils ne commandaient

le guct-apens. Et, dans une vision rapide, ayant au cœur une douleur aiguë, il revit l'église de Canossa, l'ombre épaisse des nefs, et, à la lueur blême des cierges, les deux oiseaux de nuit, le chevalier et le moine, le cou tendu vers Henri IV, épiant les gestes de l'empereur prosterné en face de la blanche hostie.

Aux derniers jours de 1082, l'empereur, campé en amont du Tibre, entreprit pour la troisième fois le siège de Rome.

Durant six mois, il guetta, des hauteurs voisines du Vatican, la ville pontificale. Le 2 juin, au petit jour, ses Saxons et ses Lombards escaladèrent silencieusement les murs dans le voisinage de Saint-Pierre, jetèrent à bas les sentinelles endormies et s'emparèrent d'une tour: une fois la brèche ouverte, les impériaux se ruèrent, avec des cris de joie, dans la cité léonine: le premier chevalier qui passa à travers le rempart, fut, dit-on, Godefroid de Bouillon. Les mihces de Grégoire accoururent et se heurtèrent sur le parvis de la basilique contre l'ennemi. Ce fut un égorgement terrible: la place, les degrés et le portique de l'église furent, en un instant, inondés de sang. Les Romains se barricadèrent dans l'intérieur de Saint-Pierre, où ils purent tenir jusqu'au lendemain.

Aux premières clameurs de l'invasion, Victo-

rien s'était élancé à cheval vers le Latran. Déjà le tocsin sonnait au Capitole, puis à Sainte-Marie-Majeure. Le pape se rendait à sa chapelle pour y célébrer la messe. A la vue du visage de Victorien, il s'arrêta et pâlit.

— Saint-père, l'ennemi est dans le Bourg. Hâtez-vous d'accourir au château. Encore une heure et il serait trop tard.

Le pape, frappé de stupeur, irrité, ne savait quel parti prendre. Le sénateur de Rome, Pierleone, le supplia de suivre l'avis du jeune baron. Victorien, sans attendre l'ordre de son maître, commanda aux valets de seller tous les chevaux de l'écurie pontificale et, tout aussitôt, se dirigea vers la tour habitée par Pia et par Joachim. Il rencontra la jeune fille et l'évêque qui descendaient précipitamment l'escalier, tramant à leur suite l'abbesse, dont l'épouvante était pitoyable. Le cortège se forma sur-lechamp et partit au galop par la voie du Colisée, le Capitole et les rues qui longent le Tibre. En avant, courait le sénateur, tenant la croix pontificale, puis Grégoire VII, tête nue, entre deux écuyers, Pia, entre Joachim et Victorien, enfin, quelques moines dont l'un portait en croupe l'abbesse et un autre, entassés pêlemêle dans une besace, les sceaux de l'Église romaine, les parchemins de la chancellerie et les calices incrustés de pierres précieuses.

Toutes les églises sunnaient l'alarme; le j)ciiple effaré voyait fuir, d'une course désespérée, le vieux pontife; déjà le vent de mer étendait jusqu'à l'Esquilin la noire fumée des incendies. Chemin faisant, à droite et à gauche, des cardinaux, des évêques, des nobles du parti grégorien se joignaient à la petite troupe, poussant des cris de colère ou d'effroi, et tous éperonnaient leurs montures, les yeux fixés sur la tête chauve de Grégoire et la croix pontificale aux trois branches.

Aux abords du pont Saint-Ange, un flot humain, les habitants de la cité léonine, des femmes à demi nues, des clercs, les bras chargés de reliquaires et d'icônes, des hommes couverts de sang, qui refluaient vers l'intérieur de Rome, arrêtèrent quelque temps le cortège. De l'autre côté du fleuve, sur la gauche, de hauts panaches de flammes montaient dans le ciel et une clameur horrible, continue, mêlée au fracas des murailles croulantes, assourdissait les oreilles; sur la droite, le môle d'Adrien, enveloppé par la fumée comme d'un crêpe de deuil, montrait, sur sa plate-forme, la garnison des archers normands, l'arc tendu, attentifs, prêts à tirer, et plus haut encore, au beffroi, l'étendard pontifical, l'étendard blanc aux clés d'or entrecroisées, qui flottait sur cette agonie.

Il fallut une demi-heure pour traverser le

pont. Des hommes du peuple qui venaient de voir massacrer leurs fils et flamber leur maison se tournaient contre Grégoire et l'insultaient. Un artisan, les cheveux brûlés, leva le poing contre lui. Une femme, qui tenait sur sa poitrine un enfant dont la tête était brisée, osa porter la main à la bride de son cheval, qui se cabra. La foule devenait à chaque pas plus épaisse et plus menaçante. Victorien soutenait à la taille Pia frémissante, tandis que Joachim, qui entendait siffler les premières pierres, couvrait la tête blonde de la jeune fille de son chaperon d'hermine.

Enfin, la garnison du château fit une sortie, refoula le peuple du côté de Saint-Pierre et dégagea la voie. La croix pontificale se remit en marche, et la sainte Église romaine, outragée et vaincue, défila en désordre sur l'étroit pont-levis de la citadelle, qui se releva lentement derrière le dernier moine.

Le lendemain, Henri fit son entrée par la brèche du Vatican et, marchant sur les ruines fumantes du bourg, conduisit le faux pape à Saint-Pierre, que ses derniers défenseurs venaient d'abandonner. Du sommet de sa forteresse, Grégoire vit se dérouler au loin, sur le parvis encore rouge du sang de ses martyrs, la pompe impériale, le César de Canossa, dans son manteau de pourpre, l'évêque schismatique,

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dans sa chape blanche, suivis d'une foule de seigneurs itahens et de prélats. Ils pénétrèrent dans la basilique, où Clément chanta le Te Deum.

Quand le campanile de l'église salua les premières paroles de l'hymne triomphal, Grégoire trembla et ses yeux se mouillèrent de larmes. Mais il se raffermit en apercevant, à quelques pas derrière lui, Victorien et ses officiers normands, et, s'adressant au jeune gouverneur du Saint-Ange :

— Comédie scélérate, dit-il, et i)arodie diabolique des traditions saintes! L'empereur ne peut recevoir la couronne fermée que des mains d'un pape, et Guibert, moi vivant, n'aurait un semblant d'autorité canonique que par la reconnaissance et l'acclamation du peuple de Rome. Et ce peuple est avec moi.

Victorien se souvint des imprécations de la veille et des pierres qui sifflaient à ses oreilles. Il pressentait que ce peuple pour lequel, depuis tant de siècles, les misères de la papauté étaient un spectacle familier, ne tarderait guère à renier son évêque, avant que le coq n'eût chanté bien des fois.

Rome alors offrit pendant quelques semaines un spectacle inouï: le pape, prisonnier dans le tombeau d'Adrien, isolé de la chrétienté entière, l'antipape, officiant à Saint-Pierre

et présidant des synodes, l'empereur, maître de la rive droite du Tibre, la Commune, maîtresse de la rive gauche et du Capitole. On voyait passer des cortèges étranges: tantôt les ambassadeurs du César grec dépossédé, guidés par Jordan, comte de Capoue, allant solliciter Henri de marcher sur la Fouille et de chasser les Normands d'Italie, tantôt l'abbé du Mont- Cassin, le plus haut seigneur ecclésiastique de la péninsule, chevauchant dans un état-major de moines et venant tenter une réconciliation entre Grégoire et Henri. On entamait, en effet, entre le pape et l'empereur, entre celui-ci et les Romains, des négociations d'une nature équivoque, qui n'étaient point faites pour amener à une paix sérieuse.

Un concile devait se réunir, pour trancher le grand débat qui tenait en suspens le monde chrétien; la noblesse de Rome s'engageait à solhciter de Grégoire le pardon et le couronnement d'Henri. Celui-ci, afin de faciliter la réunion du concile, se retira, au milieu de l'été, en Toscane, laissant une garnison campée autour du château Saint-Ange, tandis que Clément HI retournait à Tivoli.

Le concile, composé d'évêques venus du midi de l'Italie et de la Provence, fidèles à la communion de Grégoire et, d'avance, hostiles à Henri, se rassembla en effet, au mois de

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novembre 1083, dans les salles du Saint-Ange. Il se sépara au bout de quelques jours, sans terminer le litige auquel s'étaient dérobés les évêques du parti impérial. Les barons romains, désespérant d'obtenir de Grégoire le couronnement solennel, selon les rites en usage depuis Charlemagne, demandèrent à l'empereur s'il se contenterait de recevoir la couronne impériale sans onction sacramentelle, et présentée au bout d'une baguette, à travers une meurtrière de la forteresse. Henri ne répondit point à cette proposition dérisoire et prépara sa quatrième expédition contre Rome. Le 21 mars 1084, jour de Saint-Benoît, il entrait par la porte Saint-Jean en compagnie de l'antipape et les deux alliés prenaient pour résidence le palais même du Latran.

Ce long hiver avait été pour Grégoire VII un temps de grande douleur. L'inutile concile qui s'était tenu entre les murs de sa prison lui avait laissé sentir son impuissance sur l'Église. L'apostolat des grands papes, de saint Grégoire le Grand, de Léon III, de Silvestre II, échappait à ses mains débiles. Il semblait que Dieu l'abandonnât. Il apprenait chaque jour les progrès du parti césarien à Rome. La ville, appauvrie par la désertion des pèlerins qui, depuis trois ans, n'osaient plus s'acheminer vers le tombeau de Saint-Pierre, se mourait de

misère et d'ennui. Le pape qu'elle avait aimé n'était-il pas l'artisan de sa détresse? Le petit peuple, indifférent à la pureté de l'Église, à la légitimité du pontificat, excité par les mauvais moines, criait déjà dans les carrefours que, sous le règne de Clément, client de l'empire, on retrouverait enfin la paix, la richesse et la joie. Aucun signe de secours prochain ne se montrait du côté des Normands, bien que le duc Robert fût rentré en Italie. La noblesse dévouée au saint-siège ne possédait plus que quelques châteaux sur le Cœlius et le Palatin; les Corsi avaient encore le Capitole, les Pierleoni, l'île du Tibre. Chaque jour, la primauté féodale de Grégoire déclinait davantage en même temps que son prestige spirituel. Il entendait, autour du Saint-Ange, les cris rauques des sentinelles allemandes, il voyait, du haut des terrasses, le camp tudesque dressé dans les prairies de Néron. Bientôt, les cours et les fossés de la citadelle représenteraient seuls sa part de royauté mystique sur la chrétienté. Souvent, la nuit, il montait au sommet du Saint-Ange, accompagné par Victorien et parfois aussi par Pia. Il regardait sa métropole, les tours lointaines de son palais et de ses basiliques et prêtait tristement l'oreille au murmure du fleuve, à la rumeur vague de la cité sainte. Il ne songeait plus alors à con-

traricr l'amour des deux jeunes gens, il leur permettait de s'accouder côte à côte aux parapets et de s'entretenir tendrement de l'avenir. Lui, il était tout au passé, à ses jours de grandeur religieuse, aux heures de triomphe qu'il avait données à l'Église. Une fois, le bruit d'un baiser l'avait fait tressaillir et il s'était tourné, le visage sévère, du côté des fiancés. Puis, la plainte mélancolique du couvrefeu, partant du Capitole, l'avait soudainement distrait et l'oreille bercée par le bourdonnement grave de la cloche, il avait repris la revue silencieuse de tous ces fantômes de basiliques noyées dans la brume, où il ne lui était plus permis de bénir Dieu.

Maintenant, c'était, chaque jour, une amertume nouvelle, un outrage plus odieux à sa dignité pontificale. Un parlement, composé de nobles, de bourgeois de Rome et d'évêques schismatiques, se présenta en face de la porte du château, déclara Grégoire déchu, et acclama Guibert comme pape légitime. Le dimanche des Rameaux, le patriarche de Ravenne était sacré au Latran par les évêques lombards; le dimanche de Pâques, Clément III sacrait et couronnait à Saint-Pierre l'empereur Henri et sa femme Bertha. Puis les Romains revêtaient l'empereur du titre de patrice. Henri et Clément s'emparaient du gouvernement suprême

de l'Église, changeaient les magistrats de Rome, nommaient un sacré collège et sept évêques suburbicaires. Ils frappaient monnaie et dataient leurs décrets du pontificat de l'antipape. Puis, Henri assiégeait dans Rome les dernières forteresses de Grégoire, brûlait les palais de ses fidèles, emportait d'assaut le Capitule. Restait le Saint -Ange, la barque de l'Apôtre, la dernière épave flottant encore sur le naufrage universel de l'Eglise.

Un matin, les Romains eux-mêmes marchèrent sur le Saint-Ange, ces forgerons et ces bouviers qui avaient arraché naguère leur pape des griffes de Cencius. Et ce fut la dernière goutte du calice. Ils investirent la tragique forteresse avec des cris de fureur, menaçant de pendre le saint-père ou de le contraindre à mourir de faim. Cette fois, l'inflexible moine se sentit défaillir. Assis dans une salle voûtée, ténébreuse, du château, il baissa le front et murmura le cri du prophète juif:

— • Popule meus, quid feci tihi ?

Cependant, une dernière issue était encore libre, la rive profonde du Tibre, une dune de sable hérissée de roseaux et de saules. La nuit venue, Victorien, couvert d'une robe de moine, se laissa glisser, à l'aide d'une corde, sur le bord du fleuve et le traversa à la nage. Il se jeta à travers les ruelles désertes de la Regola et du

Ghetto, parvint à gagner dans l'ombre les solitudes du Forum et atteignit sans accident la porte Saint-Sébastien. Au petit jour, il se fit ouvrir la porte, au prix d'un ducat, par le chef des sentinelles impériales, descendit d'un pas tranquille la colline jusqu'à la chapelle du Domine quo vadis ? puis, courut vers une tour, dressée dans la campagne, où résidaient quelques colons des Pierleoni. Il y prit un cheval et s'élança vers la région de Palestrine et d'Anagni, où il espérait rencontrer les postes avancés de la chevalerie normande. Quatre jours plus tard, il entrait à Salerne et présentait à Robert Guiscard une lettre de Grégoire VII.

Le duc aventurier n'hésita plus. C'était désormais sa propre principauté que menaçait la victoire de l'empereur. Une fois le pape tué ou jeté à l'oubli d'un cloître, Henri, chef d'une formidable coalition, Byzantins, Lombards, seigneurs itahens chassés jadis par les Normands, marcherait sur Salerne. Robert leva sur-le-champ toutes ses forces militaires. Aux premiers jours de mai, il entra en campagne avec 6000 cavahers et 30,000 fantassins. Cette infanterie était un singuher mélange de mercenaires venus de tous les côtés de la chrétienté, confondus pêle-mêle avec les montagnards de Calabre et les Arabes de Sicile. Les chrétiens couraient vers Rome, poussés par la soif de

l'or, les Sarrasins, par l'attrait mystérieux d'une aventure religieuse. L'abbé du Mont- Cassin prévint secrètement le pape de l'approche de ses amis, et par le même courrier, jouant un double jeu, il avertit l'empereur. Celui-ci se hâta d'abattre les tours du Capitole et les remparts de la cité léonine. Puis, il convoqua le parlement communal et lui fit ses adieux, prétextant des affaires de l'empire qui le rappelaient au delà des Alpes. Il promettait de revenir bientôt, encourageait les Romains à la résistance et leur souhaitait heureuse fortune. Le 21 mai, il se retira avec l'antipape, par la voie Flaminienne.

A la même heure l'avant-garde de la chevalerie normande frappait de la lance à la porte Saint- Jean. Robert, après s'être arrêté trois jours à YAcqua Marcia, dans l'ombre des grands aqueducs, afin de n'être point surpris par un retour brusque des impériaux, se porta, le 28 mai, sur la porte Saint-Laurent et la força. L'effrayante armée tomba dans Rome comme un torrent aux cris de Guiscard!

Guiscard! Avant que les Romains, surpris par cette rapide invasion, n'aient eu le temps d'organiser la résistance, le duc se dirigeait, à travers le Champ de Mars en flammes, vers le pont du Tibre et le môle d'Adrien. Il balayait, presque sans coup férir, les abords du château.

Le pont-levis s'abaissa, et, quelques minutes plus tard, l'étrange chevalier qui avait jadis, sur le champ de bataille de Civitella, baisé la main de Léon IX vaincu, s'agenouillait humblement aux pieds de Grégoire VII, et recevait l'absolution de tous ses péchés.

. Le soir de ce jour, le duc commandait l'escorte entourant la litière du pontife. Grégoire, espérant une ovation de la part du petit peuple, voulut rentrer sans retard au palais du Latran. Il reprit la voie suivie l'année d'avant, au matin de sa fuite. Personne ne se prosterna sur son passage. Les femmes et les enfants se détournaient à son approche; les hommes attachaient sur lui des regards de haine. Victorien, qui dirigeait l'arrière-garde, où figurait Pia et l'évêque d'Assise, dut tirer l'épée, à la hauteur du Capitole, pour intimider une bande de vagabonds retranchés parmi les décombres amoncelés par la dévastation de l'empereur.

— C'est le Dies irœ, dit Joachim à Pia, et non point le Te Deum, que votre oncle pourra chanter demain à l'autel de son église pontificale.

Rome elle-même allait donner le signal du cantique terrible. Le troisième jour après l'arrivée des Normands, elle se leva, dans un accès de colère folle, contre les vainqueurs. La

lutte ne fut pas longue. Robert, un instant déconcerté par cette émeute qui éclatait à la fois dans toutes les régions de la ville, ordonna de massacrer sans quartier et de brûler sans pitié, même les couvents les plus vénérés, même les églises les plus augustes. Ce fut un bûcher grandiose : la ville des Monti, l'Esquilin et le Quirinal, les rues populaires aboutissant à l'arc de Janus, au Colisée, au portique d'Octavie, à Saint-Pierre-aux-Liens, le Forum de Trajan et ce qui subsistait du Champ de Mars, empourprèrent le ciel pendant trois nuits. La fête de Néron, l'orgie de feu de l'Antéchrist recommençait. Les rues n'étaient plus qu'un marécage de sang. Du haut des ponts, on lançait au Tibre les cadavres par milliers; on précipitait des enfants à la mamelle du haut des tours. L'horreur des temps d'Alaric fut éclipsée. Quand la ville fut bien domptée et muette, le pillage eut son tour, d'autant plus âpre que Rome était pauvre alors, les palais vides, les églises dépouillées de tous leurs trésors. Les Calabrais sauvages abattaient à coups de hache la table des autels pour y découvrir l'or qu'ils y croyaient caché; les Arabes brisaient la porte des tabernacles, arrachaient aux statues des saints leurs robes précieuses, leurs ex-voto ornés de pierreries, et fouillaient d'une main furieuse dans les reli-

quaircs. Les grandes basiliques, Saint-Pierre et Saint-Paul, Sainte-Marie-Majeure et Saint- Laurent subiront les derniers outrages. Un iman célébra la prière du vendredi dans le chœur de Saint-Pierre; un autre, du clocher de Saintc-Marie-Majeure, jeta sur Rome ensevelie dans une cendre sanglante l'appel liturgique de l'Islam:

— Allah est Dieu, et Mahomet est son prophète !

Durant ces heures effroyables, Grégoire VII demeura dans son oratoire, écrasé de douleur et de honte. En vain, il supplia Robert, au nom du salut de son âme; le duc regardait pleurer le vieux pontife, puis s'éloignait, sans daigner lui répondre. Le quatrième jour une scène plus navrante que toutes les autres mit le comble aux tortures du pape. Il vit, d'une fenêtre du Latran, passer une grande foule de captifs, que les Sarrasins traînaient comme un bétail, en dehors de la porte Saint-Jean, au camp de Roger, fils de Guiscard: des filles et des femmes nobles, les cheveux dénoués, les mains liées derrière le dos; des jeunes gens, des barons, le préfet impérial de Rome, des évêques du parti allemand, la corde au cou, les vêtements souillés de boue et de sang. Ils s'en allaient ainsi, sous les yeux du père commun de la chrétienté, pour être vendus à l'enean,

« comme des Juifs,» dit un moine, tout près de Grégoire, les filles, destinées aux harems de Sicile, les jeunes gens réservés aux galères nomiandes. Le pape se souvint alors de saint Léon sauvant Rome d'Attila et adoucissant Genséric, et se demanda, en sanglotant, quel compte il rendrait bientôt du troupeau que Dieu lui avait confié.

Il obtint enfin que Robert arrêtât le carnage et pardonnât à la cité morte. Mais la pensée d'être laissé là par son allié, évêque de cette nécropole, le fit frémir.

— Emmène-moi dans ton royaume, dit-il, aujourd'hui plutôt que demain. Ma papauté, à Rome, est finie. Tout ce sang versé par tes mains se lève contre moi. Mes églises sont détruites, et mon nom sera désormais ici un symbole de malédiction. Mon heure est proche. Partons dès ce soir. Puisse le Seigneur Jésus me couvrir de sa miséricorde!

Il tint cependant encore un dernier et rapide concile, avec quelques cardinaux et quelques évêques; il y renouvela l'anathème contre le faux pape et l'empereur et chassa de Rome les prêtres schismatiques qui, pendant sa captivité, s'étaient, par leurs propres mains, coiffés de la mitre. Il faisait en secret ses préparatifs de départ. Le gros de l'armée normande s'était retiré peu à peu sur Tivoli, où le duc se propo-

sait d'assiéger Clément III. Il ne restait plus que quelques centaines de chevaliers, sous les ordres de Roger. Un soir de juin, Grégoire, accompagné de Victorien et de l'évêque d'Assise voulut dire adieu aux églises qui gardaient les plus grands souvenirs de son pontificat. Il descendit à Saint-Jean-de-Latran et y pria, prosterné, le front contre le pavé; puis, il se dirigea vers le désert de Sainte-Marie-Majeure. Mais il aperçut, du parvis, les portes de la basilique enfoncées et rompues à coups de béliers, qui pendaient sur leurs gonds; il vit la désolation du sanctuaire, l'autel en ruines, la lampe éteinte ; il n'eut pas le courage de pénétrer dans l'église où, jadis, il avait été le témoin héroïque de son Dieu. Il rebroussa chemin, avec ses deux compagnons, la tête penchée sur la poitrine, silencieux, et rentra au Latran.

A minuit, les jardins pontificaux furent le théâtre d'une vision douloureuse. Grégoire Vil, vêtu de sa simple robe de bénédictin, l'évêque d'Assise, le cardinal d'Albano, Pia, appuyée au bras de Victorien, l'abbé de Saint- Bénigne-de-Dijon, l'abbesse, soutenue par Egidius, quelques serviteurs et quelques patriciens romains, descendirent furtivement par les prairies et les bosquets jusqu'à l'issue voisine de la porte Latine. C'était une nuit suave, toute parfumée par les fleurs de tilleuls.

de jasmins et de roses, une nuit étincelante, argentée par l'éclat de la lune, toute frissonnante de doux murmures. Le triste cortège glissait comme une file d'ombres, par les avenues de noirs cyprès, trouées çà et là de taches lumineuses. De loin en loin, le rossignol chantait sur les buissons fleuris. Pia, enveloppée d'un voile sombre, soupira en passant devant la logette de branchages où son cher Fulvo habitait dans la belle saison: le pauvre chevreuil de M^ Saint-Eustache était mort, pendant le séjour de sa maîtresse au Saint-Ange de chagrin ou de vieillesse. Egidius tremblait chaque fois qu'une touffe d'arbres, pénétrée par les rayons incertains de la lune, paraissait au coin d'un tapis de verdure avec une forme étrange, lentement balancée par la brise tiède de la nuit. Mais il était seul, dans cette grave compagnie d'exilés, à se souvenir des légendes fantastiques du Latran, à redouter l'apparition des papes de Tusculum ou des grandes courtisanes du saint-siège d'autrefois. Grégoire et ses derniers amis ne pensaient qu'à la chute inouïe du pontificat, au veuvage, peut-être éternel, de Rome, aux mystères du lendemain, au déclin de l'Éghse. Quand ils atteignirent, au delà du cirque de Bacchus, les deux hauts rosiers solitaires qui avaient abrité leur premier baiser.

Pia et Victorien se regardèrent avec un sourire mélancolique. Le jeune homme, par un léger détour, alla jusqu'aux deux arbres dont la senteur ne lui parut jamais plus enivrante; il cueillit à la hâte quelques roses, viatique d'amour, que Pia attachait à sa ceinture.

Deux litières attendaient au fond du jardin, l'une pour le pape, l'autre pour sa petite-nièce et l'abbesse. A la porte Latine étaient les chevaux destinés aux autres voyageurs, et l'escorte de chevalerie normande, commandée par Roger. On partit au pas, les chevaliers groupés autour du pontife, le long des remparts, puis, par un chemin de traverse, on gagna la voie Appia, au-dessous du tombeau de Cecilia Metella. Et sur la route funèbre, entre deux rangées de sépulcres, aux clartés scintillantes du ciel, Grégoire VII s'enfonça dans les solitudes mornes de la campagne romaine.

Au lever du soleil, le pape fit arrêter le cortège. Il sortit de sa litière, et, seul, gravit d'un pas pénible un monticule du haut duquel il voulait voir Rome pour la dernière fois. Il se tint les yeux attachés aux tours du Latran. En bas, ses compagnons de voyage assistaient avec recueillement à cette suprême entrevue. Tantôt il semblait prier, tantôt il méditait, le front incliné.

Des chants d'alouettes montaient, comme des flèches sonores, vers le ciel vermeil, et la campagne, inondée de rosée et rayonnante de fleurs, luisait telle qu'un immense écrin. Pia pleurait; Egidius, agenouillé dans la poussière de la route, murmurait son office de l'aurore. Un moment, Grégoire se tourna vers la montagne de Tivoli, résidence de l'antipape Clément, et parut dessiner un geste d'anathème. Puis il se remit à contempler les campaniles de Rome et ses remparts couronnés de tours, et, tout à coup, levant le bras droit, il donna à sa ville une solennelle et dernière bénédiction pontificale :

— C'est la bénédiction de l'absoute, mes enfants, dit l'évêque d'x\ssise aux deux fiancés : Pater noster !

La caravane reprit, au pied de la montagne d'Albano, la voie Prénestine. A cet endroit, elle fut rejointe par un officier de Robert Guiscard, porteur d'une dépêche pour le saintpère. Le duc engageait celui-ci à s'avancer avec les plus grandes précautions. Des bandes de soldats d'aventure, détachés de l'armée impériale, rôdaient dans la campagne. Robert ordonnait à son fils d'éclairer vigilamment la marche de sa chevalerie. Il priait le pape de l'attendre quelques jours au monastère du Mont-Cassin. Il était lui-même sur le point

d'abandonner le siège de Tivoli et conduirait son hôte du Mont-Cassin jusqu'à Salerne. Le premier soir, les voyageurs descendirent au palais épiscopal de Velletri, dont l'évêque était suffragant du cardinal d'Albano. Le lendemain, on se proposait de se rendre, par une marche forcée à Anagni.

Une heure avant le coucher du soleil, la chevalerie normande venait de traverser la petite rivière, presque à sec en été, qui coule dans l'étroite et sombre vallée, dominée par cette ville d'aspect sinistre. La litière du pape et celle de Pia, suivies par les cavaliers ecclésiastiques, remontaient le long des rives, à la recherche d'un gué plus commode. Tout à coup, d'un bois de chênes proche de la rivière, sortit une bande d'hommes armés qui se ruèrent sur la petite troupe en criant : « Empire ! Empire ! » En un clin d'œil, les brigands investirent les deux litières, frappant à grands coups d'épées et de bâtons ferrés sur les porteurs qui lâchèrent prise et se mirent sur la défensive. Victorien, qui chevauchait en avant à travers les bouquets de saules, tourna bride et lança son cheval avec une telle impétuosité qu'il rompit le cercle des assaillants, et, brandissant sa masse d'armes, après en avoir étourdi trois ou quatre, se trouva tout près de Pia qu'un brigand au costume bizarre,

demi-moine et demi-soldat, arrachait brutalement aux bras de la pauvre abbesse évanouie. Le chevalier sauta à terre, et, tirant sa dague, l'enfonça entre les épaules du ravisseur, qui tourna sur lui-même, les bras en croix et roula mourant aux pieds de la jeune fille. Alors seulement Victorien reconnut le prêtre magicien de la tour des Saints-Jean-et-Paul, Déodat.

A quelques pas plus loin Joachim le cardinal, Egidius et l'abbé de Saint-Bénigne couvraient la personne de Grégoire, debout au milieu de la mêlée et défendu par ses serviteurs, dont l'arme la plus sérieuse étaient les brancards de la litière pontificale:

— Courage, notre seigneur! cria le baron, et, l'épée au clair, il bondit du côté du pape.

Mais déjà Roger traversait la rivière avec ses chevaliers, la lance en arrêt. Les bandits, se jugeant perdus, firent volte-face et s'enfuirent dans le bois. Un seul se battait encore en un duel mortel contre Egidius. C'était un homme de guerre, un capitaine, à l'armure délicatement ouvragée, dont les yeux étincelaient à travers la visière abaissée de son casque d'acier. Le moine, lui, était vraiment formidable. Il avait tiré un bâton ferré des mains de l'un des hommes abattus au premier moment par Victorien, et il attaquait son adversaire avec une fureur fanatique, le criblait de chocs

violents et déconcertait par sa fougue tous ses mouvements. Ce n'était pas contre un coupejarret à la solde de l'empereur ou du faux pape que se battait ainsi Egidius, mais contre un sacrilège, un suppôt de l'Antéchrist, et il vengeait l'outrage fait à l'Église même sur la personne de son premier pasteur.

Victorien s'élançait au secours du moine. Grégoire le retint par un bras avec une force prodigieuse et l'arrêta.

— Remettez votre épée au fourreau. Je vous l'ordonne au nom de Jésus-Christ. Laissez faire ce moine et n'aidez pas, malheureux enfant, à la justice de Dieu !

L'homme de guerre, à la vue de Victorien, avait chancelé ; ébranlé à ce moment même par un assaut plus terrible d 'Egidius, il glissa et tomba lourdement. Le moine se coucha tout de son long sur sa victime et, s'emparant du poignard du bandit, il lui ouvrit la gorge.

— Et maintenant, cria-t-il, que Satan ose s'attaquer à moi !

Puis, il releva la visière du capitaine inconnu, afin que la terre et le ciel vissent la face de l'homme assez hardi pour porter la main sur le serviteur des serviteurs de Dieu.

Alors Victorien poussa un cri de détresse désespérée. C'était Cencius qui expirait, couché sur l'herbe sanglante.

Le moine s'était redressé, dans l'orgueil de sa victoire, et avait rejeté le poignard. Il se tourna vers le pape, avec un visage illuminé d'une joie farouche.

Grégoire joignit ses mains, qui tremblaient.

Le jeune homme soutenait entre ses bras la tête livide de Cencius. Le père et le fils échangèrent un regard d'ineffable angoisse. Un profond silence s'était fait autour de l'homme qui allait mourir.

Cencius chercha les yeux de Grégoire et murmura, d'une voix suppliante:

— J'ai péché: ayez pitié de moi cette fois encore. J'ai peur. Je vois l'enfer, là, à mes côtés. J'implore votre miséricorde. Déodat, le démon qui m'a perdu et que mon fils a tué tout à l'heure, m'attire par la main dans le feu éternel. Sauvez mon âme, mon Seigneur !

— Il est trop tard, dit Egidius. L'heure de Dieu a sonné pour toi, l'heure de l'expiation sans merci!

— L'heure du pardon ! dit l'évêque d'Assise. Et, les yeux fixés sur Victorien, Joachim

ajouta:

— Le pape Grégoire a le cœur trop grand pour ne point pardonner!

Grégoire, à son tour, arrêta son regard sur le jeune chevalier de l'Église, sur l'enfant héroïque de la nuit de Noël: il rouvrit ses

mains jointes, lit le signe de la croix sur Cenciiis et ]>rononça le mot qu'attendait le mourant :

— Par la passion de Jésus, que tous tes péchés te soient remis.

Une lueur éclaira la figure de Cencius, et ses yeux, déjà voilés par l'agonie, se reposèrent avec douceur sur Victorien.

L'escorte chevaleresque se reforma autour des deux litières, et disparut bientôt du côté d'Anagni. Victorien resta seul avec Joachim et quelques serviteurs, près de son père expirant.

— Écoute, dit Cencius; il m'a pardonné, mais je n'aurai la paix de Dieu que si le vœu que j'ai violé est accompli par toi: j'avais promis, le soir du jour terrible, d'aller en terresainte. J'ai trahi le serment et, dès lors, je me suis plongé dans le crime. Victorien, tu iras sans tarder au saint tombeau et tu l'embrasseras en mon nom !

— J'irai fidèlement, mon père, et votre vœu sera satisfait.

Ils attendirent, avec un grand recueillement, que la mort eût délivré cette âme malheureuse de ses liens terrestres. Puis, ils portèrent Cencius vers un monastère voisin du champ de bataille.

Le convoi cheminait lentement dans l'ombre

violette du crépuscule. Les moines prêtèrent leur église pour la veillée funèbre. A minuit, ils entrèrent au chœur et chantèrent, sur l'âme du baron, un office plaintif. L'abbé monta au pupitre et psalmodia une Lamentation. Il jeta, comme un cri qui remplit toute l'église et fit tressaillir Victorien, la parole douloureuse de Jérémie:

— Patres nostri peccaverunt et non sunt et nos iniqiiitates eorum portavimus.

Jusqu'au matin, Victorien et l'évéque prièrent aux côtés de Cencius.

Victorien demeura deux jours encore, avec son vieil ami, dans le couvent, pour y rendre à son père les honneurs de la sépulture chrétienne. Puis ils continuèrent tous deux leur voyage, jusqu'au Mont-Cassin, où s'était arrêté Grégoire VIL

Le pape approuva le projet du jeune homme d'entreprendre sur-le-champ le passage en Palestine. Une galère de Pise était toute prête à mettre à la voile, dans le port voisin de Gaëte.

- — Allez, mon enfant, vous trouverez là-bas l'apaisement de votre deuil. Dieu recevra, pour le salut de votre père, vos prières et vos larmes. Vous verrez la région sacrée vers laquelle, dans ma jeunesse, mon âme a pris tant de fois son vol. Puis, vous reviendrez à

Salerne. Et, vous ne l'oublierez point, je ne serai pas seul à vous y attendre.

Les adieux des deux fiancés se firent un soir sur la terrasse de la maison de Saint-Benoît, en face de l'un des plus beaux horizons qui soient au monde. Ils échangèrent peu de paroles. Mais leurs cœurs, tout remplis par les douleurs du passé et les espérances de l'avenir, n'avaient jamais été plus étroitement unis qu'au moment de cette solennelle séparation. Longtemps encore, à chaque détour du sentier qui descend de la montagne sainte, Victorien vit, accoudée au petit mur, et regardant du côté de la mer qui allait prendre son bien-aimé, la forme blanche de Pia. Et il se souvint de leur première entrevue, à la porte Saint-Laurent, et de la petite reine, dans sa dalmatique d'hermine, avec ses cheveux flottants, du bouquet embaumé d'herbes florentines que l'enfant, toute rieuse, lui avait jeté, et de la blanche vision qui s'éloignait, dans la poussière d'or du soleil couchant, abritée par l'étendard de Toscane, portant le lion de Florence et la bannière du saint-siège, qui porte les clés du paradis.

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