LES ORLOF
On peut passer en revue, comme nous venons de le faire, les hommes de métier, hommes d'État et hommes de guerre dont Catherine s'est servie pour accomplir son œuvre, sans arriver, nos lecteurs ont pu s'en apercevoir, non seulement à
(1) Archive du prince Vorontsof y VIII et XIII; Arretu, Maria^Theresia und Joseph If; BAtiTicii-KAMiE:iSKi, Dictionnaire biographique; Bernbârdi, Vermischie Schriften; Bilbassof, Histoire de Catherine; Biographies d* Alexis Orlof (Antiquité russe, XII); de Patiomkine (Antiquité russe, XII, XIII}; de Platon Zoubof (Antiquité russe, XVI, XVII); Blum, Biographie de Sievers; BaccKtiKn, Biographie de Patiomkine, Pétersbourg, 1891; Cutcherbâtof, Sur la corruption des mœurs en Russie; Correspondance politique aux Archives du Ministère des affaires étrangères de France; Correspondance générale de Catherine (Recueil de la Société d'histoire russe, I, IX, X, XIII, XVII) ; Correspondance de Catherine avec Crimm ( « Recueil de la Société d'histoire russe », XIII, XXXIII, XLIV); avec Zimmermann {Marcard); avec Patiomkine (Antiquité russe, XVI, Archive russe, 1878, et Recueil de la Société d'histoire
pénétrer très avant dans Tintimité de la grande souveraine, mais à effleurer même quelques-uns des épisodes les plus marquants de sa vie et de son règne. Histoire intime et histoire politique de ce règne extraordinaire sont étroitement liées à celle d'une suite de phénomènes passionnels, dont nous avons donné déjà ailleurs un aperçu, mais sur lesquels nous devons revenir avec quelque détail, quoique toujours avec réserve, sous peine de laisser incomplète, incomprise et incompréhensible l'évocation que nous essayons. Nous Tavons dit, de 1762 à 1796, le favoritisme a été en Russie autre chose qu'un coin de la vie privée d'une souveraine autocratiquement privilégiée pour donner carrière ù ses fantaisies : il a joué le rôle d'une institution d'Ëtat. Et c'est pourquoi ce chapitre, en tête duquel nous avons inscrit trois noms choisis dans une longue liste, est, indépendamment de toute préoccupation d'intérêt romanesque, historiquement i ie^ûifiquement, un chapitre esssentiel de ce livre. L'existence tout entière non pas seulement d'une femme exceptionnelle, mais, pendant l'espace de trente-quatre années, d'un grand peuple confondu dans une même destinée, tient pour une bonne part dans le rapprochement de ces trois noms : la faveur des Orlof marquant le début, l'aurore radieuse du grand règne, celle de Patiomkine son éblouissante apogée et celle de Zoubof enfin son déclin tristement obscurci.
russe, XXVII et XI.II); Correspondances politiques dans le « Recueil de la Société d'histoire russe » , XIX et XLVI, et dans 1' « Archive russe •, 1873; Correspondance de Bezborodko avec Vorontsoy (Archives Vorontsof, XIII, et Archive russe, 1875); Ghrapowicki, Jburna/; Diderot, Œuvres, III; Documents divers dans le « Recueil de la Société d'histoire russe* , II, VII, XLII, dansl' ■ Archive russe » , 1865, 1869, 1873, 1876, 1879, 1886 ; dans \et Lectures (Tchtenia), 1863; Kaiikovitcu, Les grandes fortunes particulières en Russie, Pétersbourg, 1885; Kleirschmidt, Russlands Geschichte; Kobbko, Biographie du Tsarévitch Paul; Harkis, Diaries; Hodhief, Histoire de la Société d'économie politique de Saint" Pétersbourg ; de Ligne, OEuvres choisies ; Mémoires de Garnovski (Antiquité russe, XVI); de Dierjavine (OEuvres, III); de la comtesse Bloudof (l'Aurore, 1872); de Vorontsof (Archive russe, 1876) ; de Palero (Recueil de la Société d'histoire russe, \\\l);de Thiébaut; de Méhée de la Touche; de Miertvago -, de Chichkof; de Porochine ; de Ségur ; de madame Vigée^Leùrun ; de Stedingk ; de Langeron (inédits); de Bolotof; de Weickardt; Notes de Mamonof sur Castera (Archive russe, 1877) ; SAïKislEiSf, Biographie de Patiomkine ; SiMOiLOF, Biographie de Patiomkine ; ViSSiLTCHiKOF, La famille Razoumovski.
Les Orlof sont, s'il faut en croire les héraldistes , de noblesse et d'illustration récente. Un Orlof parait bien en 1611 sous les murs de Novgorod, combattant les Suédois; mais cette ancienne lignée passe pour avoir disparu. La nouvelle a pour ancêtre un simple soldat compromis, en 1689, dans le procès des Strelitz. Son courage et sa vigueur lui ont fait donner par ses camarades le surnom d'aigle {ariot). Condamné à mort et amené sur le lieu de Texécution, il repousse tranquillement du pied la tète sanglante d'un compagnon qui a précédé la sienne sur le billot et qui gène son passage. Le mouvement est observé par le tsar, qui admire et fait grâce. Telle du moins est la légende. Élevé au grade d'officier et anobli, Ivan Ariol, et par corruption Orlof, est le père d'un général-major et d'un gouverneur de Novgorod, Grégoire Ivanovitch, qui, épousant à cinquante-trois ans une demoiselle ^ii61^jxlu nom de Zinovief, en a neuf fils, dont cinq survivent : ce sont les cinq Orlof compagnons de Catherine.
La race est forte, on le voit, d'héroïque envergure. D'après le prince Chtcherbatof, auteur d'un livre curieux sur la corruption des mœurs en Russie, un seul contemporain l'emporte sur les cinq frères en élévation de taille et force musculaire : Svanovits, le gouverneur de Cronstadt, soupçonné d'avoir pris une part active à la mort de Pierre 111. L'aîné, Ivan, a près de trente ans au moment du coup d'État qui rend Catherine Impératrice. Il y prend part comme sous-officier dans un régiment de gardes, devient .comte et sénateur avec un traitement d'environ cent mille roubles par an, et, satisfait, se refuse obstinément à toute autre promotion. « C'est un personnage, tt écrit Sabatier en 1772 ; il n'a voulu ni grades ni cordons, et, tt malgré cela, il jouit d'une grande considération. Il a la dite rection des affaires de l'Archipel; il est le point central de « l'espionnage dans les gardes... il a une grande influence « dans le Sénat... On dit que sous un extérieur des plus grosa siers il est très fin, et, malgré sa crasse ignorance, assez tt propre à l'existence politique... Pendant l'absence du favori « il a logé dans l'appartement que celui-ci occupe au palais, d
Parmi les cadets, Théodore et Vladimir n*occupent que des situations subalternes, le premier comme aide de camp de son frère Alexis pendant la première guerre turque, le second comme sous-directeur de l'Académie des sciences. Les premiers rôles échoient en partage à Grégoire et à Alexis.
Le 9 octobre 1762, le baron de Breteuil mande de Saint- Pétersbourg au duc de Choiseul :
« Je ne sais, Monseigneur, à quoi aboutira la correspona dance que la Tsarine entretient avec M. Poniatowski, mais a il ne parait plus douteux qu'elle lui a donné un successeur « dans la personne de M. Orlof qu'elle a déclaré comte le jour « de son couronnement. . . C'est un fort bel homme. Il était a amoureux de la Tsarine depuis plusieurs années, et je me « souviens qu'un jour elle me le montra comme un personnage « ridicule et me conta l'extravagance de ses sentiments. Mais « il a mérité depuis qu'elle le traitât plus sérieusement. C'est, u au reste, dit-on, une bien grande bête. Comme il ne parle « que le russe, il ne me sera pas sitôt aisé d'en juger. Cetattribut « de bêtise est assez commun à ce qui entoure aujourd'hui la « Tsarine, et, quoiqu'elle paraisse s'en accommoder fort, je ne « puis me persuader qu'elle n'élague la plupart de ceux qui « composent sa société. Elle n'a vécu jusqu'ici qu'avec les a conjurés qui, à M. Panin et au hetman (Razoumovski) près, « sont tous de pauvres diables, qui étaient lieutenants ou tt capitaines et en général mauvais sujets habitant tous les tt tripots de la ville... »
On connaît l'anecdote rapportée parle même correspondant pour caractériser le ton de grossièreté et la licence de propos que tolère à cette époque au milieu de son entourage la future Sémiramis. Grégoire Orlof, le nouveau favori, y vantant un jour le prestige personnel dont il jouit parmi les gardes, s'avise de déclarer au nez de la souveraine qu'il ne lui faudrait pas plus d'un mois pour la jeter à bas de son trône.
— Cela se peut, mon ami, réplique Razoumovski, mais nous t'aurions fait pendre avant huit jours.
N'oublions pas que nous sommes au lendemain du coup
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d*État, et que la scène a lieu entre complices et compagnons d'aventure, ayant gardé encore les habitudes contractées au cours des épreuves qu'ils viennent de traverser ensemble. Avec le temps, Catherine mettra ordre à cela. Orlof a d'ailleurs d'autres raisons encore pour ne pas mesurer ses paroles, et ce n'est plus la succession de Poniatowski que le bel officier, âgé de vingt-deux ans à peine et possesseur de la plus jolie figure d'homme qu'on ait jamais admiré en Russie, est sur le point de recueillir quand le baron de Breteuil en vient à se préoccuper de sa rapide élévation. A cette date il a en vue un bien autre héritage. Ambitieux, au vrai sens du mot, cet enfant gâté de la fortune ne l'est pas et ne le sera jamais. Catherine incline même à penser qu'il ne l'est pas assez. Il a pris part au coup d'État par esprit d'aventure et aussi par l'effet du penchant instinctif poussant l'homme le moins aventureux à prendre fait et cause pour la femme aimée. Il a servi une maîtresse. Mais c'est une nature simple, et très simplement aussi il a conçu le dénouement du roman dont il lui est arrivé de devenir le héros. Que ferait une femme du peuple d'un homme du peuple comme elle qui aurait réussi à l'élever au rang de grande dame? Elle épouserait évidemment l'auteur de sa fortune. Pourquoi Catherine n'en ferait-elle pas autant? Le beau Grégoire n'y aperçoit aucun inconvénient. Catherine, elle, en aperçoit beaucoup. Pourtant on la sent, elle si décidée habituellement et si résolue, on la voit, en présence de ce problème où s'agite à nouveau sa destinée, hésitante et incertaine, n'osant faire entendre au charmant«amoureux le langage de la raison, répugnant à l'écouter elle-même, presque entraînée, un instant, à se laisser aller sur la pente où la poussent d'impérieuses sollicitations mêlées à de tendres caresses.
A aucun autre tournant de sa prodigieuse carrière son caractère et sa destinée n'apparaissent sous un jour plus curieux.
C'est d'abord, quoi qu'en dise et pense Razoumovski, qu'elle a peur de l'homme inévitablement associé à sa grandeur nouvelle et de ses quatre frères. Ils sont là, sur les marches de son trône, la main dans la main, a n^ayant qu'un cœur et
qu'une tête n , ainsi que Tobserve Sabatier, et prêts à tout entreprendre, elle le sait par expérience. Et puis, il lui en coûte d'être raisonnable : elle est passionnément éprise. Au mois de février suivant elle est à Moscou pour les fêtes de son couronnement; le projet de mariage, vigoureusement poussé depuis plusieurs mois, est à la veille d'aboutir, et le baron de Breteuil écrit :
« Il y a quelques jours, Ton représentait une tragédie russe « à la cour, où ce favori (Grégoire Orlof) jouait très gaucheci ment le principal rôle. Cette princesse était cependant si « charmée des grâces de Tacteur qu'elle m'appela plusieurs ft fois pour m'en parler et me demander comment je le trou- » vais. Elle ne s'en tint pas là avec le comte de Mercy (l'ama bassadeur d'Autriche) qui était assis à côté d'elle. Elle se tt récriait dix fois par scène en lui adressant la parole sur la a noblesse et la beauté d'Orlof... »
Bientôt le conseil de l'Empire est saisi de la grave et redoutable question. Évidemment ce n'est qu'une formalité. Les conseillers se taisent. Panine seul fait exception. Son tour de parole venu, il dit simplement : « L'Impératrice peut faire ce tt qu'elle veut, mais madame Orlof ne sera jamais Impéra- « trice de Russie. » En prononçant ces mots, il se redresse de toute sa hauteur en s'appuyant contre le mur auquel est adossé son fauteuil, dans une attitude de défi. Sa perruque poudrée venant dans ce moment à effleurer une tenture, y laisse, raconte- t-on, une tache blanche que ses collègues remarquent et à laquelle ils font mine par la suite de frotter leurs têtes pour se donner, disent-ils, du courage. Le talisman n'y suffit guère. A en croire la princesse Dachkof, son oncle le comte Vorontsof, pressenti par Bestoujef au sujet de l'union projetée, repousse bien l'ouverture en demandant comment il a pu en mériter l'affront. Mais, d'après d'autres indications, l'intervention du vieux chancelier dans cette affaire épineuse, à supposer qu'elle ait eu lieu, semble, ainsi que nous allons le voir, s'être produite dans un sens tout opposé. Quant à Bestoujef, il est tout dévoué au projet en cause : c*est la dernière chance
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qu'il a aperçue de restaurer son omnipotence d'autrefois. Catherine en arrive ainsi à discuter non plus le projet en lui-même, mais les moyens de Texécuter. Et Texpérience de Bestoujef comme son esprit de ressources s'offrent à propos en ce moment pour servir les intérêts du favori. La souveraine se montre-t-elle effrayée de la nouveauté de la situation qu'il s'agit de créer, l'ancien premier ministre d'Elisabeth est là pour indiquer un précédent : la défunte Impératrice n'a-t-elle pas épousé Bazoumovski? Celui-ci est en possession, dit-on, de documents les plus authentiques établissant la réalité de cette union clandestine. Il suffirait de rendre public ce qui a été caché jusqu'à présent, en mettant les documents au jour. Mais pour cela le concours de Razoumovski lui-même est nécessaire. Et c'est précisément Yorontsof qui prend sur lui de l'obtenir. Le récit de l'entrevue a été publié par un neveu de l'ex-chanteur de la chapelle impériale, vieilli alors avant l'àge, — il vient seulement de dépasser la cinquantaine, — et cherchant le repos après sa vertigineuse carrière ; adonné à la dévotion et vivant dans une retraite absolue. Vorontsof le trouve au coin de son feu, lisant la Bible dans l'édition de Kief nouvellement publiée. En un discours savamment préparé, il lui expose l'objet de sa démarche. C'est un service que l'on réclame de lui, et l'on entend le payer magnifiquement : en reconnaissant officiellement en lui Tépoux de sa tante et bienfaitrice, Catherine se propose de l'élever au rang d'Altesse Impériale avec tous les honneurs et prérogatives attachés à ce titre. Un projet d'oukase en ce sens a été préparé déjà. Razoumovski écoute sans mot dire, déconcertant peu à peu son visiteur par son silence et la fixité de son regard, un regard voilé et doux, où perce une insondable tristesse. Il demande à voir le projet d'oukase, le lit attentivement, puis se levant enfin, mais toujours muet, il traverse à pas lents la vaste pièce où l'entrevue a lieu et s'arrête à l'extrémité opposée devant un vieux bahut en chêne. Un coffret en ébène aux incrustations de nacre et d'argent s'y trouve posé. Lentement, il prend une clef dans le meuble, ouvre le coffret, presse un ressort : un rouleau de
«î CATHERINE LE GRAND.
parchemins recouvert d'une bande de satin rose dont la couleur a pâli s'y trouve déposé. Il replace soig^neusement l'enveloppe fanée dans sa cachette, referme le meuble et revient auprès de la cheminée avec le rouleau dont il se met à examiner le contenu. Une à une les larges feuilles, alourdies de grands sceaux en cire rouge, passent sous ses doigts eh bruissant dans le grand silence que Vorontsof n'ose interrompre. Quand il a fini, il remet en ordre le rouleau défait, y applique ses lèvres, et se tournant vers l'angle de la pièce où, suivant l'usage conservé jusqu'à présent dans les demeures orthodoxes, une lampe toujours allumée brille devant l'icône doré aux traits hiératiques, il semble adresser de ce côté une invocation éloquente. Ses yeux paraissent à ce moment mouillés de larmes; il tremble et s'agite un instant, comme en proie à une lutte intérieure; puis, comme un homme qui prend son parti, il fait le signe de la croix et, d'un geste rapide, jette au feu le rouleau mystérieux. Un soupir — de soulagement ou de regret — et, se laissant retomber lourdement dans son fauteuil, il regarde la flamme faire son œuvre, consumant le fragile monument d'un passé dont il ne restera plus rien. Quand tout a disparu, il ouvre enfin la bouche :
— Je n'ai jamais été que le plus humble esclave de Sa Majesté l'Impératrice Elisabeth. Je ne demande qu'à être le très humble serviteur de l'Impératrice régnante. Priez-la de me garder sa bienveillance.
he précédent n'existe plus. Bestoujef cependant n'abandonne pas encore la partie. Sur son initiative, une pétition circule, demandant à l'Impératrice de se remarier pour assurer l'hérédité du trône; invoquant l'inquiétude où la santé fragile de Paul met les sujets soucieux de l'avenir de l'empire. Un certain nombre d'évéques et quelques sénateurs y apposent leurs signatures. Mais à ce moment éclate la conjuration de Hitrovo et de ses amis dirigée contre les Orlof et 'leurs visées ambitieuses (I); des troubles se produisent à Moscou ; le portrait de l'Impéra-
(l) Voy. Le roman d*une Impératrice, p. 323.
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trice suspendu à un arc de triomphe est arraché en plein jour; une agitation menaçante parait jusque dans les régiments de la garde que le favori et ses frères voient leur échapper. Us s'effrayent et sont les premiers à abandonner le trop audacieux projet.
Catherine ne les engage assurément pas à y persister. Au fond elle en sait gré à Razoumovski de sa discrétion, et le vieux courtisan Ta sans doute deviné. Mais, heureux pour elle, le dénouement de Taventure ne fait pas seulement perdre au favori Tillusion d'un beau rêve; une autre ambition, qu'il pouvait plus légitimement se flatter de réaliser, se trouve compromise à ce moment, et par le contre-coup du même échec. Quelques mois plus tôt, tout en se remuant au profit de la combinaison matrimoniale maintenant avortée, Bestoujef s'était fait auprès du comte de Mercy l'instrument d'une autre négociation délicate : avant qu'il devint le mari d'une Impératrice, il s'agissait de faire du bel Orlof un prince du Saint-Empire. L'envoyé de Yienne'se récriait tout d'abord : le moment était mal choisi pour réclamer de sa cour une semblable faveur, alors que la Russie venait d'abandonner l'Autriche sur le champ de bataille, la laissant seule aux prises avec la Prusse. Mais Catherine elle-même était intervenue, d'une façon détournée d'abord et à demi-mots équivoques, puis finissant par se découvrir entièrement : elle voulait que le comte Orlof fût prince et saurait se montrer reconnaissante. Et, Mercy insistant pour obtenir une indication sur l'étendue de cette reconnaissance, elle s'était fâchée : — Oserait-on à Vienne douter de sa parole? On n'osa pas, et le diplôme fut expédié. La dignité conférée au protégé de la Tsarine y était justifiée par l'ancienneté et l'illustration de sa famille; quant aux mérites personnels du bénéficiaire, le document s'en rapportait aux temps futurs pour les mettre convenablement en lumière.
Le trait pouvait paraître ironique, mais l'élévation du nouveau prince devait subir un plus grave accroc. Au moment où le diplôme parvient aux mains de Mercy, la crise dont nous venons d'indiquer les péripéties se prolongeant encore, l'am-
bassadeur ne se soucie pas d'endosser la responsabilité de ce nouveau coup de théâtre. Il remet le document aux mains de Bestoujef, en lui disant d'en faire Tusage qu'il voudra. Sa cour a eu la main forcée, et il lui parait utile qu'on s'en aperçoive. Bestoujef est enchanté : cette fois Catherine et son favori sauront ce qu'ifs lui doivent. Il court chez l'Impératrice, mais il revient penaud : Catherine ne veut pas entendre parler de proclamer en ce moment le principat de son favori; il risquerait d'être écharpé et elle d'avoir à faine face à une émeute! Il faut qu'il attende, un an, dix ans peut-être. Et l'incident est clos : Mercy n'obtient que «des remerciements embarrassés et de vagues promesses, et le bel Orlof est prince sans l'être. Il est vrai qu'il n'a pas l'air d'y tenir.
Il prend d'une autre façon sa revanche. A la date du 25 novembre 1764, le chargé d'affaires français, Béranger, mande de Saint-Pétersbourg :
« Plus j'observe de près M. Orlof, plus je crois voir qu'il ne a lui manque que le nom d'empereur... Il est d'une aisance tt avec l'Impératrice qui frappe tout le monde et que les M Russes disent inconnue dans tous les pays depuis la fonce dation de la monarchie. Supérieur à toute espèce d'éti- « quetle, il prend publiquement avec sa souveraine des libertés tt que dans un monde poli une maîtresse qui se respecte ne a permet point à son amant. «
L'attitude apparente de Catherine vis-ù'ovis de cet amant est celle, en effet, d'une maîtresse docile à tous ses caprioes, soumise et craintive à l'excès. Elle écrit à madame Geoffrin :
u Lorsque Votre dernière lettre est arrivée, le comte Orlof « était dans ma chambre. Il y a un article dans cette lettre « où vous me supposez de l'activité, parce que je travaille a aux lois et que je fais de la tapisserie. Lui qui est un paresce seux de profession, quoiqu'il ait beaucoup d'esprit et de tt talents naturellement, s'est écrié : Cela est vrai! Et voilà « la première fois que j'ai entendu une louange de sa bouche, a Et c'est à vous, Madame, que je la dois. »
Elle tolère jusqu'aux infidélités très nombreuses dont il se
rend coupable et qu*elle ne permettra à aucun de ses successeurs^ Elle le laisse s'absenter pendant des semaines entières. Si elle ose lui faire un reproche, c'est plutôt de cette indolence voluptueuse, dans laquelle il se plaît et s'oublie. Elle a beau être ambitieuse pour lui, le pousser de grade en grade dans la hiérarchie officielle, lui faire violence en quelque sorte pour rengager à sortir de sa torpeur et à faire quelque figure dans l'État. Il est directeur du corps des ingénieurs, chef des chevaliers-gardes, général en chef et grand maître de rartillerie, président du bureau de colonisation étrangère, directeur général des fortifications. Il n'a cure de rien diriger ni d'exercer un commandement quelconque. Recevant près de deux millions de roubles par an pour les améliorations à introduire dans un des services sur lesquels il est censé avoir la haute main, celui de l'artillerie, il en laisse gaspiller la moitié et remet le surplus à Catherine, qui y trouve de quoi entretenir son goût personnel pour la bâtisse. Elle fait construire pour sou favori le fameux palais de marbre, au frontispice duquel elle a le courage de mettre cette inscription :
Elevé par l'amitié recoanaissante.
Reconnaissante, elle l'est avec profusion» Logé, nourri, défrayé de toutes- ses dépenses, le favori reçoit 10,000 roubles (50,000 francs) par mois pour son argent de poche et des paysans par dizaines de mille, des terres par lieues carrées, des palais^ des châteaux, celui de Ropcha entre autres, de sinistre mémoire. Il reçoit le portrait de la souveraine, dans un médaillon en forme de cœur orné de diamants, avec le droit, qu'il ne partage alors avec personne, de le porter à la boutonnière de son habit. Tout cela ne suffit pas h lui faire secouer sa paresse et son inertie. Il trouve apparemment qu'il s'est assez remué pour parvenir et faire parvenir sa bienfaitrice à la place qu'ils occupent tous les deux. Appelé par le vœu unanime de la Commission législative à présider ses séances, il refuse. Une seule fois son âme ensommeillée et son corps d'athlète engourdi paraissent comme remués à nouveau par
le frisson des anciennes heures de combat. Assistant au conseil, il prend la parole pour s'élever avec violence contre le projet mis en avant par Catherine de soutenir en Pologne la candidature de Poniatowski — Tamant évincé par lui. En Fait d'arguments, pourtant, il ne trouve que des injures grossières, et ce n'est qu'un éclair. Sur un mot de doux reproche que lui adresse Catherine, il s'arrête, retire ce qu'il a dit et accuse Bestoujef de l'avoir mal conseillé.
Et peu à peu la tendresse de Catherine, l'intérêt passionné qu'elle a paru si longtemps attacher à chaque parole et à chaque geste du jeune homme subissent d'inévitables atteintes. Sa pensée et son cœur vont se détachant graduellement de cette nullité désespérante, dont elle finit par sentir le vide. Il s'en aperçoit; il voit qu'elle lui échappe; il a de son côté le sentiment d'un gouffre creusé devant ses pieds, et soudain un revirement se produit en lui : il se retrouve, se ressaisit, redevient en une heure celui qu'il a été au jour des grandes épreuves, et, du coup, le réveil est complet. Le 2 octobre 1771, il part pour Moscou, chargé d'une mission, qui, pour tout de bon cette fois, et non plus dans l'imagination complaisante de Catherine, en fait un héros et le sauveur de son pays. La peste, qui depuis deux mois sévit dans la seconde capitale de l'empire, y a fait éclater des désordres effroyables. Les autorités locales ont presque abdiqué devant l'émeute. Le gouverneur a fui. Le chef du clergé a été massacré par la populace. Il s'agit de rétablir l'ordre et d'arrêter la marche terrifiante du fléau. Grégoire Orlof s'en charge, et Catherine le laisse partir. N'a-t-elle pas souci de l'envoyer à la mort? Ou la gloire qu'elle espère lui voir acquérir la rend-elle insensible à toute autre considération? Qui oserait le deviner? Même observé ailleurs
que dans le pâle et terne miroir où se reflètent pour Thistorien à la distance d'un siècle ses sentiments et ses passions, le cœur féminin a des profondeurs si insondables! La faveur naissante d*un rival obscur qui s'est appelé Wysocki et n'a fait que passer dans le ciel éblouissant où Tastre du bel Orlof allait retrouver toute sa splendeur semble bien contemporaine de cet épisode. Qui sait? Si Orlof ne réussissait pas...
Mais il réussit. Â force de courage indomptable et de sauvage énergie, il muselle le monstre populaire et semble commander à la nature elle-même. Les progrès du mal sont enrayés. Quand il revient, il a reconquis Catherine. Il est a nouveau pour elle l'homme sans pareil, a celui qui ressemble « aux anciens Romains du beau temps de la République » , ainsi qu'elle l'écrivait naguère à Voltaire. A Tsarskoïe, sur la route de Gatchina, un arc de triomphe en marbre rappelle aujourd'hui encore, quoique un peu délabré, la gloire de ce retour. Sur une médaille frappée à la même occasion le portrait du favori accompagne la figure de Gurtius^ avec cette légende : « La Russie a aussi de tels fils. » — Catherine avait voulu qu'on gravât : « un tel fils » , au singulier. Ce fut Orlorf qui réclama l'autre version, plus modeste. Pourtant cette même époque le fait apparaître sous un aspect inattendu et fort étranger à toute préoccupation de modestie. Un démon inconnu jusqu'à présent, un démon d'orgueil démesuré et de présomption folle semble au contraire s'être emparé de lui. Croit-il au besoin d'éblouir encore et toujours celle dont il a failli perdre l'affection? Où n'est-ce pas plutôt le commencement du détraquement cérébral auquel, dix ans plus tard, aboutira son étonnante fortune? Quelques mois après son retour triomphal, il repart pour Fokchany, comme négociateur du traité de paix conquis par les victoires de Roumiantsof. Un train de souverain l'accompagne, et Catherine écrit à madame de Bielke :
« Mes anges de paix, je pense, se trouvent présentement en u présence et face à face avec ces vilains barbus turcs. Le a comte Orlof, qui sans exagération est le plus bel homme de
« 8on temps, doit paraître réellement un ange vis-à-vis de ces a rustres-là; sa suite est brillante et choisie,... je veux parier tt cependant que sa personne écrase tout ce qui Tentoure. a C'est un si singulier personnage que cet ambassadeur-là ; la « nature a été si extraordinairement libérale vis-à*vis de lui « du côté de la figure, de Tesprit, du cœur et de Fâme!... »
Un singulier ambassadeur, en effet. Â peine arrivé au rendez-vous qui a été assigné aux plénipotentiaires turcs, il y met tout sens dessus dessous. Pour commencer, il ne songe pas du tout à faire la besogne dont on Ta chargé, c'est-à-dire la paix. Il rêve plutôt de recommencer la guerre et d'éclipser les exploits de Roumiantsof avec l'aide du général Bauer dont il s'assure le concours. Il réclame le commandement de l'armée, et, en pleine séance du congrès, devant les plénipotentiaires réunis, se prenant de querelle avec Roumianstof, il annonce à celui-ci qu'il le fera pendre. Il ne tient aucun compte des instructions que lui envoie Panine, médite un coup de main sur Constantinople, puis, brusquement, rompt les négociations et se retire à Jassy, où il passe son temps à donner des ietes splendides et à faire parade d'un costume couvert de diamants pour la valeur d'un million de roubles que Catherine lui a envoyé.
Un avis que lui adresse de Saint-Pétersbourg une main amie le surprend au milieu de ces divertissements. Il apprend qu'à ce jeu de fou auquel il s'amuse depuis quelque semaines, il a joué sa situation et qu'il l'a perdue. En le laissant une fois encore s'éloigner d'elle, Catherine avait sa raison qu'il ne soupçonnait pas et dont elle-même peut-être n'était pas entièrement consciente. Mais elle se doutait bien que cette fois ce n'était ni la gloire de son favori ni l'intérêt de son empire qui se trouvaient en cause, et, au moment où, écrivant à madame de Bielke, elle vantait si fort les mérites et les charmes du personnage, elle s'occupait de lui donner un successeur. Le départ du favori avait eu lieu le 18/29 août 1772, et deux semaines plus tard Vassiltchikof était installé au palais impérial dans l'appartement spécial des élus.
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On imagine Teffet produit par la désastreuse nouvelle, l'effarement du principal intéressé, la consternation de son entourage, la fête interrompue, puis le saut rapide dans une kibitka et la course éperdue à travers Timmensilé. Ventre à terre à Saint-Pétersbourg : une chevauchée de mille lieues! Nuit et jour la kibitka vole et dévore Tespace, emportant le voyageur qui se passe de nourriture et de repos. En vain! A quelques dizaine de verstes de la capitale, un ordre impérial arrête le galop des chevaux : une quarantaine est imposée aux voyageurs venant des pays du Sud où règne encore l'épidémie. Une quarantaine pour celui qui, naguère, se mesurait avec la peste à Moscou et triomphait d'elle! Mais Tordre est formel. Des instructions et des offres pleines d'aménité l'accompagnent pouf tant. Ne plairait-il pas à l'exilé de faire sa quarantaine au château de Gatchina? Le château a été bâti par Rinaldi — comme Tare de triomphe récemment élevé sur la route — " et Tendroit est charmant. Une délicieuse rivière, la Ijora, traverse le parc que des jardiniers anglais ont dessiné. Une île située au milieu de la rivière renferme des bosquets merveilleux, et l'un d'eux ombrage un temple dédié à l'Amour. Hélas ! hélas ! tous ces agréments, Grégoire Orlof les avait dans sa pensée destinés à un autre. Inspiré par Catherine, il avait peu auparavant écrit à l'auteur de la Nouvelle Héloîse pour lui offrir l'hospitalité de cette demeure a paisible et propre à la rêverie » . Le rêveur évoquant le souvenir des joies et des splendeurs disparues, ce serait lui-même maintenant!
Il ne désespère pas, il est vrai, encore. Il n'est pas homme à faire violence à la destinée, en essayant de reprendre d'assaut et de haute lutte la position perdue ; trop pauvre pour cela de génie ou de volonté déjà trop émasculée. Du moins sait-il garder bonne contenance, et, quand le sort s'est définitivement prononcé contre lui, faire bonne mine à mauvaise fortune. Catherine a craint d'abord de sa part quelque coup de tête aux conséquences incalculables. Elle a, dit-on, fait changer les serrures de l'appartement occupé par le nouveau favori et ordonné de garder militairement toutes les routes conduisant
à Saint-Pétersbourg. Elle respire en apprenant qu*il a rempli docilement ses volontés en s*installant à Gatchina. Mais elle veut obtenir qu'il se démette de ses charges et emplois. Prudemment et timidement, multipliant les démarches courtoises et les offres séduisantes, employant tour à tour Betzki, Âlssoufiof et Tchernichof, qu'elle envoie les uns après les autres à Gatchina y elle négocie un arrangement. A quel sentiment obéit-elle surtout en ce moment» il serait difficile encore de le dire. Son attitude est une énigme pour ceux mêmes qui la voient de plus près. Elle ne veut pas revoir Tex-fiBivori, mais elle lui écrit tous les jours. Elle semble très éprise de Tamant nouveau, mais elle s'occupe de ce que boit et de ce que mange l'ancien, et tient à soigner personnellement jusqu'au linge de corps qui lui est destiné. En même temps elle est si agitée et si nerveuse que les affaires d'État les plus pressantes sont négligées, faute d'une audience qu'elle se trouve incapable d'accorder à ses ministres. Est-ce la peur seulement qui la trouble à ce point? Le chargé d'affaires français, Durand, semble le croire. Le I" décembre 1772, il écrit :
tt L'Impératrice a vérifié depuis peu que plus de mille sol-
M dats des gardes étaient à la solde particulière du comte Orlof ,
« et qu'il s'était attaché les archevêques... Il parait qu'il a
« deux millions de roubles comptant, ce qui fait que l'Impéra-
. « trice le craint et préfère agir en douceur. »
Et quelques jours après :
« Le bruit s'étant répandu qu*Orlof était arrivé, déguisé, à tt un bal masqué, et une ressemblance de carrosse et de livrée tt ayant fait croire qu'il était entré dans la cour du château, « l'Impératrice s'enfuit dans l'appartement du comte Panine. »
D'autres détails pourtant semblent indiquer qu'une émotion plus tendre se mêle chez la souveraine à ces vulgaires angoisses, le bel Orlof faisant tout d'ailleurs pour provoquer et entretenir à la fois les deux sentiments. Réclame-t-elle de lui le portrait orné de diamants qu'il ne doit plus désormais porter sur sa poitrine, il renvoie les diamants et garde l'image : il ne veut remettre celle-ci qu'entre les mains qui la lui ont donnée.
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Les menaces dont elle essaye le trouvent insensible. Parlet-elle de Tinterner au château de Ropcba, il répond qu'il sera heureux de lui en faire les honneurs. Elle coupe court aux pourparlers qui s'éternisent par un oukase qui le déclare démissionnaire de ses emplois et lui donne la permission, équivalant à un ordre, de voyager pour sa santé : il déclare qu'il se porte à mer\'eille et ne bougera pas, si ce n'est pour aller à Saint-Pétersbourg.
Il finit par y venir, sans qu'on sache au juste si elle y a consenti. Il y parait avec un nouvel éclat, car, entre terops> un autre oukase, publié le 4 octobre 1772, l'a autorisé à porter le titre de prince. Il vient à la cour, et le soir assiste comme par le passé au jeu de la souveraine. Il est gai, plein d'entrain et de verve. On entend Catherine lui adresser la parole, et il répond sans le moindre embarras, parlant de choses indifférentes. Le lendemain, on le voit courir la ville avec un compagnon auquel il témoigne beaucoup d'amitié, et ce compagnon, c'est le nouveau favori. Il parle avec lui et avec tous ceux qu'il rencontre de son changement de fortune, plaisantant sa déchéance jusqu'au point de les embarrasser. Il rend visite au grand-duc, et les ministres étrangers devancent la sienne, s'empressant à sa porte, à tout hasard. Il se fait voir aussi dans les mauvais lieux et s'enivre publiquement avec des filles. Il ne paraît aucunement préoccupé de combattre son rival ou de tirer vengeance des auteurs de sa disgrâce. Il vante très haut le désintéressement et le patriotisme du comte Panine, son plus redoutable ennemi. Un écuyer de la cour s'avisant de lui donner comme équipage un méchant carrosse, attelé de deux rosses étiques, il prend gaiement la chose, se bornant à raconter une visite que ce même écuyer lui avait faite quelques mois auparavant, alors qu'il logeait encore au palais, et au cours de laquelle l'ayant trouvé au lit, il avait été amené à déposer un baiser respectueux sur une partie charnue de son corps inopinément découverte.
On est d'accord à ce moment dans la capitale pour supposer que le bel Orlof occupera désormais une situation analogue à
celle dont Alexis Razoumovski avait joui pendant les dernières années du règne d'Elisabeth, quand les Ghouvalof étaient arrivés à prendre tour à tour au palais la place et la fonction qui sont devenues maintenant celles de Yassiltchikof. L'ex-favori reçoit tous les jours de nouveaux témoignages de la bienveillance et de la munificence impériale : dons en argent et en nature pleuvent sur lui, et en même temps il parait encore le dispensateur souverain des grâces : il fait élever au rang de demoiselle d'honneur la fille du général Bauer, son ami, donner le cordon bleu au prince Yiaziemski , son protégé. Cette croyance commune aboutit à une commune déception.
Au commencement de 1773, le bel Orlof disparait. Il passe la fin de Tiiiver à Reval. Toujours gai et bon compagnon, donnant des fêtes magnifiques, faisant la cour aux dames nobles des environs et aux bourgeoises de la ville, dansant avec les unes et avec les autres, et à l'occasion jouant encore au souverain comme s'il n'avait rien perdu du rang qui fut autrefois le sien : il octroie le cordon de Sainte-Anne à un comte Tiesenhausen, fait don à un prince de Holstein d'un domaine appartenant à la couronne, et ces libéralités ne manquent pas d'être ratifiées par Catherine. Au printemps, nouvelle surprise : on le retrouve à Saint-Pétersbourg et en possession à nouveau de toutes les charges qu'il avait précédemment occupées. Il ne brille pas dans l'emploi qu'il en fait, s'il faut en croire Durand :
tt Ces jours derniers, aux exercices de polygone, le prince tt Orlof se montra plus neuf qu'un écolier, quoique grand ft maître de l'artillerie, général en chef et ambitieux de gloire « et d'honneurs militaires. Chaque mouvement que faisaient « les soldats l'étonnait. Il demandait : Pourquoi cela? Que veut- « on en faire? Et, quand ils se sont avancés sous le rempart
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tt par le chemin couvert : Où se sont-ils cachés?... Chacun se « regardait et baissait les yeux. »
Mais Catherine est-elle aveuglée une fois de plus, séduite et reconquise encore? Non, s'il faut ajouter foi aux confidences qu^elle est supposée faire en ce moment même à un intime :
a J'ai de grandes obligations à la famille Orlof; je les ai tt comblés de biens et d'honneurs; je les protégerai toujours, « et ils peuvent m'étre utiles; mais mon parti est pris : j'ai a souffert pendant onze ans, je veux actuellement vivre à ma ft fantaisie et dans une entière indépendance. Quant au prince, ft il peut faire tout ce qui lui sera agréable: il est le maître de a voyager ou de rester dans l'empire, de boire, de chasser, a d'avoir des maîtresses... S'il se gouverne bien, il se fera <c honneur; s'il se gouverne mal, il se couvrira de honte. »
a II se couvrira de honte » , affirme l'homme de cour bien informé dont Durand se fait ainsi l'écho. « La nature n'en a tt fait qu'un paysan russe, et il sera tel jusqu'à la fin. Il a mené tt une vie délicate et délicieuse pendant onze ans ; son palais « a du s'accoutumer à tout ce qu'il y a de plus exquis ; eh bien, a à présent qu'il n'est plus dans la faveur, qu'il a 250,000 rouet blés de revenu et un mobilier de vingt millions de notre « argent, qu'il pourrait vivre dans les délices et en grand seitt gneur, loin d'une cour orageuse ou même dans cette cour, tt savez-vous comment il vit? Il a été un seul jour à Gatchina. tt II est venu ici (à Pétersbourg) le lendemain. Du matin au tt soir , il ne quitte point les fresles (demoiselles) de la cour tt qui sont restées dans le château (l'Impératrice est à Tsartt koïe). Il y dîne, il y soupe; la table est cependant malpropre, tt les mets sont dégoûtants, et ce prince fait ses délices d'une tt pareille vie... Sa vie morale n'est pas meilleure. Il s'amuse tt de puérilités ; son âme est comme son goût, et tout est bon tt pour lui. Il aime comme il mange, s'accommode autant « d'une Kalmouque ou d'une Finoise que de la plus jolie femme tt de la cour, et voilà le bourlaque (manant) tel qu'il est. »
L'homme de cour bien informé croit la carrière de l'exfavori terminée, ou tout au moins son influence à jamais com-
promise. Il se trompe et induit en erreur Tagent de la diplomatie française, car à quelques semaine de là, en mai 1773, celui-ci écrit :
tt Le successeur de Panine sera certainement quelque drôle « protégé par le Prince (Orlof); depuis qu'il est rentré en « grâce, il a quatre fois plus de crédit que lorsqu'il logeait « dans Tappartement même de Tlmpératrice. »
Et les nouvelles se succèdent, attribuant à Tex-favori un rôle de plus en plus prépondérant. Yassiltchikof occupe toujours au palais et dans le carrosse de la souveraine la place dévolue aux titulaires de son emploi, mais son influence est nulle. Il n'a aucune part aux affaires. Grégoire Orlof parait au contraire en passe d'exercer un pouvoir dirigeant jusque dans la politique extérieure. Frédéric, qui, sur les rapports de son envoyé^ s'est malencontreusement avisé d'exprimer en clair dans ses dépèches, en comptant qu'elles passeraient sous les yeux de Panine, le t- iitentement que lui causait la chute de l'ex-favori, Frédéric fest atterré. C'est en maître que le prince paraît maintonûâit à Tsarskoïe. L'Impératrice lui rend sa visite à Gatchina, et c'est à Gatchina même que, par un oubli a peine croyable de toutes les convenances, a lieu la première entrevue de Catherine avec la princesse de Hesse-Darmstadt et avec ses deux filles, dont l'une doit épouser le grand-duc Paul! Mais ce n'est pas assez encore. L'Impératrice est incertaine un instant du choix qu'il lui convient à elle et à son fils de faire entre les deux princesses. En attendant, le bel Orlof fait le sien. Â la date du 5 juillet 1773, Solms, effaré, dépêche à son mattre, à Berlin, un courrier porteur des lignes qui suivent :
« Je me trouve chargé de révéler à Votre Majesté un secret tt de la plus grande importance, dont dépend le bonheur de la a Russie, auquel, en qualité d'allié et d'ami de cet empire... tt elle ne saurait rester indifférente. Le comte Panine, qui a « toujours les yeux ouverts sur les menées de la famille Orlof, « croit avoir des raisons de soupçonner que le prince Orlof a porte ses vues ambitieuses aussi loin que d'avoir formé le
« projet de vouloir ëpouser une des princesses de Darmstadt. « Les attentions extraordinaires, selon sa façon d'agir, pour tt la Landgrave et les manières libres dont il commence à user « avec les princesses, surtout avec la cadette, à laquelle il en « conte formellement, augmentent ces soupçons. . . La vivacité « de cette princesse pourrait, sans en prévoir du mal, fournie u à cet homme ambitieux des moyens de réussir... »
Et l'envoyé prussien ajoute que pour prévenir les effets d'une ambition aussi hardie, on ne saurait compter sur l'Impératrice.
Ce n'est qu'une fausse alerte, et l'entrée elle-même de l'exfavori dans la politique active n'est de sa part qu'une fantaisie sans lendemain. Pour y donner suite, il a trop peu de consistance dans les idées, trop de paresse dans l'esprit. II abandonne la princesse de Darmstadt pour la première demoiselle d'honneur venue et les affaires d'État pour ses plaisirs. Moins généreuse pour lui que ne l'a un jour imaginé Catherine, mais pourtant assez complaisante, la nature \ a aussi départi suffisamment de bon sens pour qu'il comprenne gue de gouverner un empire n'est pas son affaire. Quand il îï'^,.isi3 de prendre part à une discussion où sont engagés des intérêts sérieux, il ne manque jamais de mettre ses interlocuteurs dans l'embarras et la souveraine, si elle est présente, dans une gêne pénible par l'ignorance et le défaut de réflexion dont il y fait preuve. Et, comme il est bon enfant, il est le premier à s'en apercevoir et à en convenir. En 1774, au cours de la lutte soutenue contre Pougatchof, il se laisse jouer comme un écolier par un chevalier d'industrie, marchand banqueroutier d'une ville de province, qui, se donnant à lui pour un émissaire des Cosaques du Jaïk disposés à livrer le terrible révolté, lui soutire ainsi qu'à l'Impératrice des sommes considérables.
Au cours de cette même année, d'ailleurs, a lieu l'entrée en scène d'un acteur nouveau, dont la venue doit reléguer dans l'ombre pour de longues années, ou tout au moins repousser au second plan tous les figurants de ce drame à grand spectacle qu'a été la vie de Catherine : Patiomkine succède à Vassiltchikof.
Une sorte de vide se fait à ce moment autour de la souveraine et de son nouveau favori , dont la figure colossale et dominatrice semble remplir à elle seule le théâtre sur lequel il vient de paraître. Grégoire Orlof n*a à subir en apparence aucune disgrâce nouvelle. Il s'éloigne pourtant, en enfant boudeur ou en homme définitivement découragé. « Le prince «c Orlof, écrit Durand, dit avoir eu avec Tlmpératrice une tt explication singulière et avoir répondu aux efforts qu'elle ic faisait pour le détourner de son projet de voyage qu'il lui u était impossible de soutenir plus longtemps la vue de tout tt ce qui se faisait contre ses parents et ses amis, ne pouvant tt cependant lui reprocher que le défaut de ce que la nature avait « cessé de lui accorder, » II quitte la Russie, parcourt l'Europe, étonne les capitales par son train fastueux, intimide les joueurs les plus audacieux par l'énormité de ses enjeux. Diderot, qui le voit à Paris, en garde une assez médiocre opinion, le comparant à a une chaudière qui bout toujours et où il ne cuit tt rien w . Il revient au bout d'une année à Saint-Pétersbourg et y reprend sans effort une situation qui, maintenant, acquiert, en effet, de la ressemblance avec celle d'Alexis Razoumovski sous le précédent règne. A la cour, on l'appelle « le Prince « tout court. Son commerce avec la souveraine, sans paraître ramené aux habitudes familières d'autrefois, semble établi sur un pied d'affectueuse camaraderie et presque d'égalité, excluant tout rapport de souveraine à sujet. Au don d'un palais que lui fait Catherine, il répond par l'achat du fameux diamant de Perse, le Nadir-Schah, qu'il paye 460,000 roubles et dépose le jour de sa fête aux pieds de la Tsarine.
Au fond, entre elle et lui, quelque chose subsiste toujours du passé, un lien si profondément attaché aux fibres les plus
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intimes de leur être et si fort qu'il résiste à toutes les épreuves. En 1776, elle écrit encore à Grimm :
» Je me suis toujours senti beaucoup de penchant à me tt laisser aller par les gens qui en savent plus que moi, pourvu « seulement qu'ils ne me fassent pas sentir qu'ils en ont envie, a car alors je m'enfuis à toutes jambes. De tous les hommes « les plus capables de venir à l'aide de ce penchant chez moi, « je ne connais pas de plus propre que le prince Orlof. Sa tète « est naturelle et va son train, et la mienne la suit. »
Pour briser ce lien, il faut, dans la vie déjà si agitée et si remplie de l'ex-favori, un épisode imprévu de plus et non pas le moins surprenant de tous. En 1777, à quarante-trois ans passés, ce viveur à grandes guides, ce débauché et ce blasé devient amoureux. Non plus banalement et à la légère, en Don Juan peu difficile à s'éprendre et à se contenter, ainsi que nous l'avons vu faire tant de fois, mais avec sincérité et avec passion. Cet amour- là, qui ressemble a une trahison posthume, Tamante des jeunes années ne peut le pardonner à l'amant même vieilli et abandonné par elle. D'autant moins que par une nouvelle caresse du sort accordée à cet être privilégié, c'est un amour heureux, bien que cruellement contrarié tout d'abord et destiné à une fin plus cruelle encore, roman qui devient une idylle et se termine en tragédie.
Jolie, gracieuse, âgée de dix-neuf ans à peine, très remarquée parmi les demoiselles d'honneur de l'Impératrice et très recherchée par les prétendants, mademoiselle Zinovief est la cousine germaine du prince. Il l'aime et est payé de retour. 11 se heurte aux interdictions formelles de la loi civile et de la loi religieuse et passe outre. Le mariage est annulé par une décision du Sénat qui ordonne la séparation des époux, et la jeune femme écrit à son frère Vassili, qu'elle appelle affectueusement et plaisamment douchenka-frerouchka, des lettres éplorées, où elle raconte les courses inutiles qu'elle fait pour rencontrer le mari si vite enlevé à son affection, en ajoutant : « Je l'aime tt plus que je ne l'ai jamais aimé, et, malgré tout, avec la grâce « de Dieu, je suis très heureuse. »
us CATHERINE LE GRAND.
Enfin Catherine prend sur elle de se montrer généreuse. Elle casse Tarrét du Sénat ; elle va jusqu'à donner une place ù la princesse Orlof parmi ses dames du palais; elle lui fait cadeau d'une toilette en or massif. Les jeunes mariés vont passer leur lune de miel en Suisse, et la princesse raconte sa joie et son ravissement dans des vers qui parviennent à Saint-Pétersbourg et sont bientôt dans toutes les bouches :
Avec toi tout pays est le paradis pour moi (1) !
Us reviennent au bout de quelques mois à Saint-Pétersbourg, habitent le palais Schtegelman, un de ceux que Tlmpératrice a donnés à son favori, y mènent une vie tranquille, sagement ordonnée, sans bruit ni ostentation, tout entiers au bonheur d'être Tun à Tautre. Le prince paraît rarement à la cour et affirme à Harris qu'il n'y possède plus aucune influence. En 1780, nouveau départ du couple amoureux pour l'étranger, mais cette fois plus attristé : la princesse est souffrante, et sa santé réclame un climat plus doux. Cette fois aussi Catherine semble voir avec plaisir ce voyage, et au moment où elle a pris congé — assez froidement — de l'homme qu'elle a aimé et qui n'a pas eu assez de cet amour pour remplir son existence, elle demande à sa femme de chambre, la fidèle Pierekoussihina :
— Que fait-on d'un vieil icône dont le temps a terni les couleurs?
— On le bride.
— Allons donc ! Tu passes pour connaître toutes les coutumes du pays, et tu ignores celle-ci : on le jette à l'eau. Maria Savichna; je te dis qu'on le jette à l'eau!
Son détachement est si complet maintenant, qu'elle peut écrire à Grimm : « Le prince Orlof est à Paris..., saluez-le de tt ma part et dites-lui qu'il ramène à son retour un petitprince a Orlof visible ou invisible. »
Hélas ! au lieu de cette maternité bien ardemment souhaitée sans doute par la princesse elle-même, c'est la mort qui vient.
(1) Vsiakit kraï s'tohoiou raï.
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Une maladie de poitrine s'est déclarée chez la jeune femme et la met bientôt en un état désespéré. C'est en vain que le couple si radieux naguère va de ville en ville à la recherche des spécialistes renommés. La princesse Dachkof les rencontre à Leyde, chez le fameux praticien du temps Gobieus, puis à Bruxelles. Ce qu'elle raconte des intrig[ues de cour auxquelles le prince aurait été mêlé alors, et des étranges propositions qu'il lui aurait adressées au sujet de son fils, se faisant fort de le substituer à Patiomkine dans la faveur impériale, n'est guère croyable. La princesse meurt à Lausanne le 16 juin 1 782. Dierjavine pleure cette fin prématurée en des vers touchants, et, quand Grégoire Orlof reparaît à Saint-Pétersbourg, il n'appartient lui-même qu'à moitié au monde des vivants : sa raison a sombré dans une catastrophe où son cœur seul cette fois s'est trouvé intéressé. On raconte que dans son égarement il croit voir, dressée devant lui, l'ombre vengeresse de Pierre III, et qu'on l'entend alors répéter : a C'est mon châtiment! » Six mois plus tard, le marquis de Vérac mande de Saint-Pétersbourg au comte de Vergennes :
« Le prince Orlof vient de mourir à Moscou... Le cours de u sa maladie a offert des détails effrayants que je n*ose même « pas confier au chiffre. »
Et voici comment Catherine fait part à Grimm de la lamentable nouvelle :
« Quoique très préparée à ce douloureux événement, je a vous avoue que j'en ressens l'affliction la plus vive... On a a beau me dire et je me dis à moi-même tout ce qu'on peut « dire en pareilles occasions : des bouffées de sanglots sont a ma réponse, et je souffre terriblement... »
Sa souffrance est-elle bien aiguë en vérité? La suite de la lettre ne semble guère l'indiquer. Tout à l'éloge de l'homme disparu, elle affecte si vite pourtant un ton si dégagé et si trivial :
« Il y a une singularité dans ce décès du prince Orlof: tt c'est que le comte Panine est mort quatorze à quinze jours « avant lui et qu'aucun de deux n'a su la mort de l'autre. Ces .
100 CATHERINE LE GBAND.
« deux hommes contînuellemeat d'avis contraire et ne s'aia mant point du tout, se seront fort étonnés en se revoyant a dans l'autre monde... J'ai été bien des années avec ces deux M conseillers pendus à mes oreilles et les choses pourtant a allaient grand train; ma souvent il fallait faire comme sire « Alexandre avec le nœud gordien, et alors les avis se réunis- « saient. La hardiesse de l'esprit de l'un et la prudence mitigée « de l'autre, et votre très humble servante faisant le Kurztt galop entre eux donnaient une grâce et une élégance aux a choses qui ne se mouchaient pas du pied. »
Non, elle n'est ni très affligée ni très émue, quoi qu'elle veuille en faire paraître. Elle ne l'est pas, car elle n'a pas pardonné, — non pas même devant la mort, — la suprême injure de l'être aimé, trahissant le souvenir d'un amour tel que le sien. Elle a beau entretenir Grimm du « vaste génie » de Tan* cien amant et de la » force de son éloquence » . Deux années plus tard, elle dira encore de lui en écrivant à Zimmermann : tt Cet homme unique et vraiment grand, n Et elle accusera ses contemporains de ne l'avoir pas compris.
L'accusation est-elle juste? L'opinion des contemporains nous paraîtrait, au contraire, avoir subi, en partie du moins, le contre-coup de l'illusion perpétuelle et perpétuée après la mort du favori, dans laquelle Catherine vécut à son égard. Parlent-ils de ses actions, ils le font voir tel qu'il a été, en effet, héros antique à certains moments, ainsi que le voulait l'amou rcuse souveraine, mais précisément d'un héroïsme reculé pour ainsi dire jusqu'à l'horizon de l'antiquité la plus lointaine et tout primitif; ne s'élevant d'ailleurs que rarement et comme par boutade à cette hauteur sublime, pour retomber aussitôt aux bas-fonds extrêmes. En viennent-ils à apprécier ses talents et ses qualités, ils semblent fréquemment faire écho à l'engouement passionné de l'impériale maîtresse. Sabatier luimême, d'humeur si peu indulgente en général, se laisse emporter par le courant : « C'est un homme simple, uni dans ses « manières, sans prétentions, affable, populaire, doux et hon- « néte. Il n'a jamais fait de mal à qui que ce soit... Il est fin,
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« délié, et ne manque nullement d'ouverture. Ses succès dans a des études souvent choisies sans autre but que celui de « sortir quelques instants de la satiété qui le mine prouvent « qu'il aurait pu tirer parti de ses moyens naturels. Il a dans tt les affaires un sens droit et sur, auquel M. Panine a tou* « jours rendu justice. » Le prince Ghtcherbatof, un ennemi déclaré pourtant de la grande Catherine et de sa gloire, a des compliments pour le courage, Thonnéteté et les idées libérales du favori, a 11 était impossible de ne pas Taimer » , écrit un autre contemporain, auteur de Mémoires très curieux (Bolotof). L'observation s'applique, il est vrai, a Grégoire Orlof tout jeune encore, sans passé politique ni romanesque, blessé trois fois à la bataille de Zorndorf et conduisant les danses, quelques jours après, au château de Kœnigsberg.
Catherine paraît, d'autre part, s'être occupée en effet, avec l'application qu'elle savait apporter en toute chose, à dégrossir rintelligence inculte de son amant. Au cours des promenades qui les conduisaient fréquemment dans la campagne silencieuse des environs de Saint-Pétersbourg, elle utilisait leurs téte-à-téte prolongés pour des lectures instructives. A un moment, le beau jeune homme semble véritablement prendre du goût pour l'étude et s'intéresser aux choses de la science, en barbare curieux. En 1765, il devient avec P. Vorontsof et le bibliothécaire allemand de l'Impératrice, Taubert, fondateur d'une société pour l'étude des questions économiques et sociales. Il y soulève le premier le problème épineux des moyens à employer pour donner aux paysans la propriété des terres par eux cultivées. L'année suivante, il est pris d'un bel enthousiasme pour la fameuse « instruction d , préface de l'œuvre législative dont Catherine entend doter la Russie et dont la lecture inspire, au contraire, à Panine cette réflexion qu'on y trouve des maximes « à renverser les murailles d . A la même époque, accompagnant l'Impératrice à bord du yacht qui la conduit à Razan sur le Volga, il prend part à la traduction du Bélisaire de Marmontel. Et c'est à ce moment encore qu'il se préoccupe de donner asile à Jean-Jacques. Il lui écrit
iOt CATHERINE LE GRAND.
de sa main une lettre pressante, dont Catherine sans doute inspire les termes : elle en a Thabitude. L'auteur du Contrai social, rhomme paradoxal par excellence, se défie-t-il du para* doxe apparent que cette hospitalité proposerait à Timagination de ses contemporains? Il a tort. Les hommes et les idées révolutionnaires de rOccident n'arriveront pas avant longtemps encore à devenir inquiétants ou {][ènants pour la Russie. Tel apôtre indigène, aux idées broussailleuses comme sa barbe et au langage mystique, dont peut s'amuser impunément la curiosité des salons parisiens, y est d'un autre embarras, Jean-Jacques esquive l'invitation, et le roman de la grande Catherine comme celui de son favori y perdent un joli chapitre.
Lomonossof du moins, le poète national, le survivant d'une grande époque littéraire, trouve, dès la première heure, en Grégoire Orlof un admirateur passionné et un ami à toute épreuve. C'est à lui que, au lendemain du coup d'État, il s'adresse pour la réalisation d'un rêve caressé depuis vingt ans : l'établissement d'une Université à Saint-Pétersbourg. L'intervention du favori est vaine malheureusement : trop vite Catherine est arrivée à perdre de son goût pour la culture occidentale et pour les universités de son pays d'origine. Lomonossof ne gagne à sa tentative que d'être déclaré par oukase démissionnaire de la présidence de l'Académie. Une nouvelle intercession de son protecteur fait rappeler cet arrêt. Deux années après, Lomonossof mourant lègue à Orlof ses papiers.
Mais, comme le dit encore Sabatîer en traçant vers 1772 le portrait du favori, a son penchant irrésistible au plaisir et à la « dissipation, son amour effréné pour les femmes, l'absence tt de contradiction, l'accomplissement subit de ses moindres tf désirs ont usé le ressort qu'une autre éducation , des con- « trastes et un point de vue d'ambition eussent pu dévelop- « per » .
Catherine n'y prit pas garde. L'engouement, nous le savons, était une habitude de son caractère et l'hyperbole une habitude de son esprit. En l'homme qui, le 12 juillet 1762, raccompagna aux portes de la caserne Preobrajenski, elle devait voir,
d'ailleurs^ non seulement Tauteur de sa fortune et le compa» gnon des plus belles années de sa vie, mais encore, si peu développés que fussent à cet égard ses sentiments, le père de deux ou trois de ses enfants. 11 y en eut trois au rapport de renvoyé anglais Gunning; deux seulement suivant d'autres témoignages. Deux jeunes filles que mademoiselle Protassof, la première femme de chambre et la confidente de la souveraine, élevait comme ses nièces, sous le nom de demoiselles Âlieksieief, et dont Tune épousa le poète Klinger, passaient pour les filles de Catherine et de Grégoire Orlofy et, en 1764, Béranger envoyait de Saint-Pétersbourg au duc de Praslin les détails suivants au sujet d'un enfant màle dont Catherine était supposée avoir accouché peu après la mort de l'impératrice Elisabeth : a Cet enfant est chez Scourine, jadis valet de chambre a affidé, aujourd'hui chambellan de l'Impératrice. Il s'élève « comme son neveu, et ses père et mère (Catherine et Orlof) « sortent souvent h la brune dans un carrosse bourgeois suivis « d'un seul laquais pour aller voir cet enfant. » Il ajoutait : « Il (Orlof) traite quelquebis sa souveraine comme une ser- « vante. Il y a quelque temps qu'il y eut une crise très vive, à tt la suite de laquelle Orlof s'éloigna pour trois jours sous préd texte d'une partie de chasse. Catherine en passa deux malade a et réduite au désespoir. Le troisième, elle prit le parti d'é- « crire un billet fort tendre à son amant qu'elle renferma dans « une boite très riche, par lequel elle lui disait qu'elle espérait « qu'il viendrait la rejoindre à Tsarskoïe-Selo, où elle allait se tt rendre. C'est là effectivement que la réconciliation s'est faite. « On m'a même assuré qu'elle y a accouché d'un nouvel enfant u mort. La diminution sensible de la rotondité de cette prina cesse et son teint flétri, tous les symptômes et toutes les « circonstances viennent à l'appui de cette notion. »
Ce n'étaient que cancans de cour et conjectures ; mais l'enfant élevé chez Chcourine était une certitude : il s'appela Bobrinski.
Grégoire Orlof avait d'autre part autour de lui une famille avec laquelle Catherine s'était mise dans le cas de devoir
compter ; un frère surtout, auquel elle avait réussi à donner Tapparence héroïque d*un grand homme de guerre , sans parvenir à dompter son naturel, qui fut, à proprement parler, celui d'un héros de café borgne , et qu'elle avait contribué à hisser sur une hauteur d*où il devenait menaçant pour ellemême. Beaucoup de raisons ont contribué à maintenir pendant onze ans la faveur sans partage de l'amant si souvent infidèle et non moins souvent difficile à vivre que fiit le beau Grégoire, comme aussi à lui assurer, même après sa disgrâce, une situation encore très enviable. Une de ces raisons était Alexis Orlof.
Ce fut Alexis, on s'en souvient, qui le 12 juillet 1762 péné-> tra au petit jour' dans la chambre à coucher de Catherine, à Peterhof, et éveilla la jeune femme pour lui annoncer que le moment était venu pour elle d'aller à Saint-Pétersbourg et de s'y faire proclamer autocratrice de toutes les Bussies. Il avait, parait-il, lui aussi, ses entrées de jour et de nuit dans cette cliambre. Un historien (1) a bien allégué qu'à cette époque les résidences d'été de la cour n'étaient pas gardées. On y négligeait même de fermer les portes. La mésaventure encourue peu de temps auparavant par le beau Poniatowski aux abords d'Oranienbaum semble prouver le contraire. D'autre part, Catherine n'était nullement prévenue de cette visite matinale. En passant par la chambre de toilette de la souveraine , Alexis put y voir, étalée sur une chaise, la robe qu'elle devait revêtir ce jour même pour présider au dîner de gala offert à l'Empereur.
Alexis n'avait pas la jolie figure de son frère ; un coup de
(1} M. BiLBASSOF, Histoire de Catherine II, vol. II, p. 33^ 1** partie (édition allemande) .
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sabre reçu dans un cabaret le marquait à vingt ans d'une énorme balafre allant du coin de la bouche jusqu'à Toreille. C'était quand même un bel homme, au dire des contemporains, et capable d'assommer un bœuf avec son coup de poing. Catherine dut un jour à sa vigueur musculaire d'échapper à un accident qui aurait pu être mortel : à Tsarskoïe , sur des montagnes russes qu'elle y avait installées, le véhicule très lourd qui l'entraînait dans une descente vertigineuse vint à dérailler. Alexis, qui se tenait derrière elle sur la même voiture, mit un pied sur la voie, saisit une balustrade, et le péril fut conjuré. Aussi violent qu'il était fort, il faisait payer cher à Patiomkine, bâti pourtant en colosse lui-même, un moment d'irrévérencieux oubli : l'algarade coûta, dit-on, un œil au futur favori. Livré à la débauche comme son frère , disposé autant et plus que lui à toutes les audaces, il s'en distinguait bientôt par une ardeur de tempérament , non plus momentanée et paroxysmique comme chez l'autre, mais toujours soutenue, un furieux et continuel besoin de mouvement et une dévorante ambition. C'était un agité. En 1768, se morfondant dans un repos forcé, il en arrivait à contracter une maladie de langueur qui défia longtemps la science des plus renommés médecins de Saint- Pétersbourg. Un simple chirurgien de régiment, possesseur de recettes empruntées à un praticien chinois , fut seul a deviner le secret de cet organisme sauvage et réussit à guérir le malade. Peu après la guerre turque ouvrait enfin à sa fièvre le champ d'action si impatiemment attendu. En 1769, il partait pour Livourne avec le titre de commandant en chef des troupes de terre et de mer destinées à opérer contre les Turcs dans l'Archipel. Il n'avait jamais conduit un régiment au feu, ni fait manœuvrer une chaloupe, mais il avait noué des relations avec le transfuge Papozoli et esquissé le projet d'un soulèvement général des populations grecques asservies au joug musulman, et ces titres parurent suffisants à Catherine.
Prenant ses quartiers d'hiver a Pise d'abord, puisa Livourne, et y menant joyeuse vie, Alexis s'occupa en effet de soulever la Morëe, noua des intelligences avec les Maïnotes, et, au prin-
temps suivant, parut sous NaA^arin en libérateur. Malheureusement, obligé bientôt à lever le siège de Modon et à songer à sou propre salut, il dut abandonner ceux qu'il devait affranchir aux terribles représailles de l'oppresseur. L'incendie de Tchesmé faisait, il est vrai, peu après disparaître cet échec dans un flamboiement de gloire. La part prise par le commandant en chef de la flotte victorieuse à ce brillant fait d'armes a été l'objet de nombreuses controverses. Son inexpérience absolue du métier semble, du côté de ceux qui la réduisent a un simple rôle de figuration, un argument assez sérieux. Au témoignage de ses lieutenants anglais, les Elphinstone et les Dugdale, voire de quelques officiers russes, il aurait failli même, en cette occasion, à faire preuve de son courage incontestable et de sa décision d'esprit habituelle. Le grand inconnu de la mer, plus troublant encore pour un novice, a pu en effet mettre en défaut son énergie naturelle. Il n'en fut pas moins proclamé le héros de la journée, et, quand il revint l'année suivante à Saint-Pétersbourg, Catherine n'eut pas assez d'arcs de triomphe, de défilés pompeux et d'honneurs de toute sorte pour lui exprimer son enthousiasme et sa gratitude. Le prédicat de Tchesmenski fut ajouté à son nom, le célèbre peintre de marine, Philippe Hackert, immortalisa sa gloire dans une série de tableaux, et — par un billet de sa main Catherine lui donna une quittance générale de toutes les sommes dépensées au cours de la campagne, pour quelque emploi que ce fût.
Sabatier écrivait à cette époque :
tt-Le comte Alexis Orlof est le personnage le plus impor- « tant de la Russie... Sa présence a entièrement éclipsé tous « les autres. Les Tchernichof osent à peine lever la tète... « Catherine le vénère, l'aime et le craint. . . Il peut être regardé « comme le maître de la Russie. »
Il ne sut pas soutenir l'échafaudage si rapidement élevé d'une si haute fortune. Revenu en Italie, il étonne bien encore Livourne et Pise par son luxe asiatique et ses fantaisies de satrape ; il garde assez de prestige pour séduire la belle Corilla Olympica, de son vrai nom Madeleine Morelli, la
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poétesse couronnée en 1771 au Capitole avec les lauriers de Pétrarque et du Tasse ; mais le seul exploit nouveau avec lequel il parvient à faire retentir les échos de la renommée est la capture de cette infortunée princesse Tarakanof , dont nous aurons à dire la lamentable destinée : une fameuse prouesse de brigand et une belle infamie. Et Catherine n'a pas le loisir cette fois de se montrer reconnaissante : elle est précisément occupée en ce moment a se débarrasser du frère d'Alexis. Elle défend au héros de Tchesmé de quitter sa flotte et fait exercer dans les ports une surveillance active pour empêcher son retour. Il viole la consigne et paraît en 1773 à Saint-Pétersbourg. Un ordre l'exile à Reval. Ce n'est qu'un orage qui passe. Bientôt la rentrée en grâce de Grégoire fait retrouvera Alexis sa situation prépondérante. Catherine se reprend à idéaliser en lui le héros national, le créateur d'une gloire nouvelle : la gloire de la marine russe. Le théâtre célèbre ses exploits ; des médailles d'or le représentent sous la figure de Mars; une colonne de marbre rappelant ses victoires s'élève à Tsarskoïe, et en 1774, au moment où les ministres étrangers en résidence à Saint-Pétersbourg multiplient inutilement démarches et tentatives de corruption pour obtenir la connaissance du traité de paix négocié avec la Turquie , Panine en refusant communication même aux cours alliées , à raison de certaines difficultés non aplanies encore , le vainqueur de Tchesmé s'empare du texte et le fait imprimer tranquillement a Livourne, de sa propre autorité.
Dans le public pourtant, son prestige parait déjà amoindri. Durand prétend à cette époque traduire le sentiment général, en écrivant :
Le comte Alexis Orlof n'a que de la force et point de a cœur. Il a été mis en avant dans les circonstances, mais il a est incapable par lui-même et par ses lumières de concevoir « un grand projet et encore moins de l'exécuter vigoureuse- « ment. Jamais dans ses campagnes il ne s'est tenu à portée a du canon, et jamais homme n'a été tué sur son bord... Il est tt moins attaché à l'Impératrice et lui est moins utile qu'elle
a ne se Tétait imaginé ci-devant. Il en a parlé depuis quel- « que temps avec une liberté outrée. »
Trois ans plus tôt, un des prédécessseurs de Durand voyait encore dans le héros ainsi apprécié « un homme puissant, méthodique hardi » ; il vantait « son courage, sa loyauté et sa franchise » . Ce n'était pas, il est vrai, même alors, Topinion de Joseph II, qui vit le personnage à son passage à Vienne et qui ne manquait pas de coup d'œil pour juger les hommes, bien qu'il en manquât souvent pour juger les événements, a Je « Tai trouvé » , mandait-il à son frère Léopold, « tel que vous « me l'avez dépeint, rond, franc, mais borné. » En même temps il plaisantait l'attitude de Galitzine , l'ambassadeur de Russie, se montrant avec ce grand traineur de sabre « d'un « embarras à mourir..., honteux, mais en même temps obligé
« de jouer le page , debout continuellement dans la loge
« dans laquelle Orlof était assis, et peinant de faire l'esclave « russe après avoir fait, pendant vingt ans qu'il est hors de tt chez lui , l'homme libre » . Plus expéditive encore à son égard et moins élogieuse se montrait la princesse DachkoF dans ses causeries avec Diderot. « Si on l'en croit» , écrivait celui-ci, « celui des frères Orlof qu'on appelle le Balafré ce est un des plus grands scélérats de la terre. »
Par la suite de sa carrière le Ba/o/r^ justifie surtout l'appréciation de Joseph. En 1774, se heurtant comme son frère à l'apparition bouleversante de Patiomkine, moins que lui encore il se montre de taille à combattre cet adversaire autrement qu'à coups de poing. Le nouveau venu est lui aussi un barbare et un impulsif, mais l'impulsion paraît gouvernée chez lui par cet instinct subtile que l'on découvre chez certains sauvages et qui leur tient lieu de savoir, de talent, voire même parfois de génie. Pour faire face à ce rival, Alexis n'a que des colères de portefaix ou des coups de tête d'enfant gâté. Il abandonne tous ses emplois et se retire à Moscou; puis, comme personne ne songe à l'en rappeler, il revient de lui-même et fatigue Catherine par des scènes de violence qui l'effrayent sans la dompter. Elle n'ose ni ne veut se montrer
séTère envers Thomme qu'elle a elle-même élevé si haut, mais elle est encore moins disposée à lui sacrifier le nouveau compagnon, le nouveau maître pour mieux dire, qu'elle s'est donné. Son désir et son dessein, patiemment poursuivi désormais à travers les années, est de mettre d'accord les deux redoutables rivaux. En 1783, à la mort de Grégoire, elle fait hériter Alexis du droit de porter, en partageant ce privilège avec Patiomkine , le fameux portrait accordé , retiré , puis rendu à l'ancien favori. L'honneur^ si grand soit-il, ne désarme pas le Balafré. Le soir, en se rencontrant au jeu de la souve- . raine y devant la foule des courtisans attentifs , les deux hommes échangent bien des compliments et des politesses contraintes, mais le lendemain, dans l'appartement de la souveraine, où Alexis a conservé ses entrées, la querelle se renouvelle , furieuse , et la voix tonnante de l'un ou de l'autre fait tour à tour trembler les vitres du palais et pâlir la souveraine angoissée. La seconde guerre turque, en 1787, trouve encore le héros de Tchesmé à Moscou, boudant l'Impératrice et la cour. 11 se hâte d'accourir et d'offrir ses services, qui sont agréés avec empressement : il aura, s'il le veut, le commandement de la flotte. Mais commander la flotte, c'est devenir le subordonné de Patiomkine, qui doit avoir, lui, sur terre et sur mer, la direction suprême des forces appelées à combattre rislam. Le Balafre ne l'entend pas ainsi ; il prétend faire prévaloir son droit d'ancienneté. Qu'il garde alors ses services dont on n'a que faire ! Qu'il ne s'avise pas surtout de discuter et de censurer les opérations auxquelles il refuse de prendre part. De quoi se mêle-t-il? u II nous est tombé comme une avalanche « sur la tête » , écrit Catherine à son généralissime, avec un visible mouvement d'humeur. « Qu'il s'en retourne à Moscou. » Ainsi fait-il, prolongeant cette fois son exil volontaire jusqu'à la fin du règne, s'abandonnant à son tour au découragement et aux consolations d'une existence épicurienne. Il reparaît alors à Saint-Pétersbourg, pour, dit-on, de par la volonté vengeresse de Paul, monter la garde pendant deux jours auprès du cadavre de Pierre III exhumé après trente-quatre ans, et
iiO CATHERINE LE GRAND.
porter ensuite derrière le cercueil de Tempereur assassiné la couronne qu'il avait contribué à lui ravir. En revenant de cette cérémonie, il trouve un ordre qui le renvoie dans ses terres. Il réussit à obtenir la permission de Toyager à Tétranger, et séjourne jusqu'en 1801 en Allemagne, principalement à Vienne. La mort de Paul lui permet de rentrer à Moscou, où il meurt en 1808, laissant d'immenses richesses h une fille unique qui ne se marie point.
Il a eu de Catherine un fils (1), qui porte le nom de Tchesmenski, est élevé au Corps des cadets et reçoit de sa mère quelques marques d'intérêt, sans qu'elle paraisse s'en occuper avec beaucoup de sollicitude. Elle n'a pas, nous le savons, la fibre maternelle très développée. La destinée ultérieure de cet enfant de Tamour nous est inconnue.
La race d'Ivan Ariol et le nom d'Orlof ne sont légitimement perpétués que jusqu'en 1832, dans la personne du plus jeune des cinq frères, l'académicien Vladimir, dont les disputes scientifiques avec ses collègues étonnés et désarmés fréquemment par l'audace et la tranquille assurance avec lesquelles il lui arrive de mettre en avant et de soutenir les propositions les plus hasardées, font longtemps la joie de la capitale. Le fils unique de celui-ci précède son père dans la tombe, en 1728. Michel Orlof, le signataire et l'historien futur de la capitulation de Paris en 1814, et Alexis, le signataire du traité de Paris en 1856, sont les fils naturels de Théodore, l'un des cinq frères qui conduisirent Catherine au trône. Le chapitre d'histoire qu'ils écrivirent avec elle ce jour-là leur avait donné à eux aussi auprès de ce trône un rang hors pair et hors cadre, dont aucune postérité ne devait recueillir l'héritage.
(1) Voy. Recueil de la Société Impériale d* histoire russe, t. XLII, p. Î74. — Goinp. le Journal de Chrapowicki à U date du 30 juin 1787. Le rapport de l'officier de police Longpré (Archives des affaires étraDgères, vol. CXI, fol. 374, Russie) établit nettement l'existence de cet enfant.
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