‹ Autour d'une trône, Catherine II de Russie: laborateurs; ses amis; sesChapitre 8 sur 39 · PATIOMKINE · texte numérisé non relu

PATIOMKINE

L Lc« origines. — Le 13 juillet 1762. — La dragonne en argent. — L'élève de Catherine. — Un billet de la souveraine. — L'avènement du favori. — IL La prise de possession du pouvoir. — Les charges et les honneurs. — Comte et prince. — Ambition nouvelle. — Au couvent de la Troïtza. — Comédien et comédienne. — Catherine ne veut pas se marier. — Charme rompu. — IlL Une nouvelle étoile à l'horizon. — Zavadovskt. — La lutte. — Victoire de Patiomkine. — L'ordonnateur des fantaisies impériales et le vice-empereur.

— IV. Physionomie du personnage. — Le Cyclope. — Sybaritisme et désordre.

— Violence et bonté. — Pas aimé! — Ambition. — Fatalisme. — Vanité. — Le quartier général de Bender. — Sardanapale. — V. Dons intellectuels. ^ L'homme d'État. — L'homme de guerre. — Génie créateur. — Le collaborateur de Catherine. — Echange de services et de tendres effusions. — La morale et l'histoire. — L'amour. — VI. Les amourettes. — Les cinq nièces. — Barinka. — La belle Fanariote. — La princesse Dolgorouki. — Le style du grand amoureux. — VII. Le déclin de l'astre. — Zoubof. — Au palais de Tauride. — La soirée d*adieu. — La mort. — Le tombeau de Rherson.

De 1774 à 1791, Catherine vivant et régnant, la Russie fut despotiquement gouvernée, ou peu s'en faut, par un homme dont, à tout prendre, il est difficile aujourd'hui encore de dire s'il fut un homme de génie ou un fou. L'histoire des grands événements de ce monde et des grandes prospérités humaines est malheureusement coutumière de ces équivoques. Qu'il ne convienne d'y voir qu'un heureux hasard et une ironie de plus ajoutée à la cruelle énigme de notre destinée, ou qu'il soit possible, après coup^ d'y calculer l'effet régulier d'une combinaison particulièrement féconde de dons naturels ou acquis chez cet homme extraordinaire, il est certain que sa présence aux côtés de Gatlierine a marqué, ainsi que nous l'avons dit, le point culminant des splendeurs et des triomphes dévolus au glorieux règne. Il a traité la fortune en esclave soumise, et

(1) La transcription habituelle : Potemkin n'a aucune raison d'être, le nom se prononçant comme nous l'orthographions.

Ht CATHERINE LE GRAND.

elle lui a souri. Il lui est arrivé d'en faire autant avec Catherine elle-même, et elle ne lui en a pas su mauvais gré.

L'officier aux gardes du régiment Siemionovski qui, le 13 juillet 17G2, prêta à Catherine Tuniforme revêtu par elle pour se mettre en campagne avec ses troupes et aller faire la guerre à son mari, ce jeune et obscur lieutenant eut-il la négligence — assez excusable en un pareil moment — d'oublier un accessoire de Téquipement mis ainsi à la disposition de la souveraine? Un jeune et plu^ obscur encore sous-officier eut-il la chance de s'en apercevoir et le bonheur de faire agréer à la Tsarine l'offre de sa propre dragonne? Et enfin, la faveur de Grégoire Patiomkine est-elle née en effet de cette rencontre fortuite? Nous n'en saurions rien dire. Nous avouerons même ingénument que nous ne saisissons pas bien l'importance de ce détail, sur lequel il a été beaucoup épilogue. Pour nier le fait, on a argué de ce que la dragonne de simple maréchal des logis qu'était Patiomkine en 1762 n'aurait pu convenir à Catherine. Mais les sous-officiers nobles, les iounkers n^ont-ils pas toujours porté en Russie la dragonne en argent? Or, Patiomkine était noble : un de ses ancêtres avait figuré en 1676 à la cour du tsar Fiodor Aleksieïevitch.

Fils unique, Grégoire fut inscrit au contrôle d'un des régiments de la garde, tout en devenant pensionnaire de l'université de Moscou. C'était, dans les familles de noblesse pauvre, une façon usuelle de pourvoir à l'avenir des jeunes hommes c on leur ouvrait ainsi une perspective plus large sur la fortune et l'avancement, une voie à double issue. Le jeune Patiomkine commença par être un élève modèle. Il travailla assidûment et se lia d'amitié avec le savant diacre Porofeï, — ce qui explique les connaissances lithurgiques dont il fit preuve plus tard. En 1757, il fit partie d'un choix de vingt élèves envoyés à Saint- Pétersbourg aux frais de l'État pour y montrer leur savoir. 11 avait alors dix-sept ou dix-huit ans, la date de sa naissance n'étant pas fixée avec certitude. Il fut présenté à Timpératrice Elisabeth, et cette apparition à la cour, suivie d'un séjour de quelques semaines dans la nouvelle capitale de l'empire, opé-

rait dans son esprit déjà mobile un changement soudain. Quand il revint à Moscou, il avait l'imagination envahie par des rêves que ses maîtres comme ses camarades jugèrent naturellement insensés. La fascination des horizons entrevus Ià«bas lui faisait tourner la tête. L'année d'après, il était mis à la porte de Técole « pour paresse et abandon réitéré des classes » , — ■disgrâce qu'il partagea d'ailleurs avec un contemporain illustre, Nicolas Novikof, le fondateur futur de l'enseignement national. L'armée lui restait. Un ami de sa famille, l'archevêque de Mojaïsk, Âmbroise Zertis-Kamienski, lui avança 500 roubles, avec lesquels il prit le chemin de Saint-Pétersbourg. Il aima plus tard à rappeler ce prêt, commencement d'une colossale fortune, — mais il ne rendit jamais la somme. Un parent de sa mère, le lieutenant général Zagriajski, favorisa son avancement dans un régiment des gardes à cheval. C'est ainsi qu'aux abords du coup d'État préparé par les frères Orlof, il se trouva sur leur chemin. Son grade était de mince importance, mais ils n'étaient guère importants tous, les conjurés de 1762! Un seul parmi eux, Fiodor Hitrovo, avait rang de lieutenant.

Sur la liste des récompenses distribuées après l'événement du 12 juillet, Patiomkine se trouva porté pour le grade de cornette. Catherine effaça la mention et écrivit de sa main : K Lieutenant en second. » C'était le 1*' août* Quatre mois plus tard, le lieutenant en second était nommé chambellan et avait ses entrées à la cour. Que s'était-il passé? Mystère. D'après certains témoignages, les Orlof avaient eu l'idée, malheureuse pour eux, de vanter en présence de Catherine un talent de société possédé par leur ami, en qui ils étaient loin de soupçonner un rival : un don merveilleux d'imitation, lui permettant de contrefaire, à s'y méprendre, la voix de n'importe quelle personne. Catherine fut curieuse, et le phénomène amené au palais débuta en contrefaisant sa propre voix à elle, de façon à la faire rire aux larmes. Il fut admis, à partir de ce jour, dans le cercle familier de la souveraine, et le titre de chambellan lui servit de laissez-passer. Ce n'était qu'un rôle

de bouffon, mais il montra plu8 tard qu'il était apte à jouer tous les rôles, y compris les moins dignes.

Catherine, ceci est avéré, lui témoigna, à cette époque déjà, beaucoup d'intérêt, et cela d'une manière assez bizarre. On la dirait préoccupée dès à présent de préparer la destinée du futur vice-empereur. Plus tard, elle aimera à l'appeler son élève, et, en effet, on la voit à ce moment comme appliquée à compléter l'éducation de l'universitaire manqué de Moscou. En août 1763, tout en le maintenant dans les rangs de l'armée, elle le fait entrer dans un des bureaux du Sénat, en apostillant cette désignation d'un oukase où elle enjoint à ses sénateurs de mettre le jeune Grégoire Patiomkine au courant de toutes les affaires. Au mois de septembre suivant, elle rédige une instruction destinée à indiquera l'élève qu'elle s'est donné la marche à suivre pour s'assimiler rapidement dans son nouveau poste la plus grande somme de connaissances utiles. Elle lui donne un précepteur français, un gentilhomme du Vivarais, moine défroqué ayant servi sous Dupleix à Pondichéry et ayant pris femme nous ne savons où, de Yaumale de Fages, qui plus tard servira de secrétaire au favori et, après un séjour de vingt-trois ans auprès de son ex-pupille devenu prince et ministie tout-puissant, reviendra en 1785 en France, ayant encore, à cinquante ans passés, » bon pied, bon œil, de la santé et de la gaieté» . Patiomkine eut toujours par la suite dans son entourage, dans « sa basse-cour » , comme disait Catherine, un certain nombre de familiers originaires d'un pays pour lequel, à d'autres égards, il ne témoigna pas une grande inclination : le chirurgien Massot, dont il ne se séparait jamais ; un aide de camp : le chevalier de laTeissonnière, dont la diplomatie française eut à se louer; un poète : Destat, qui eut accès à l'Ermitage comme faiseur de proverbes, passa ensuite au service du prince de Nassau et se sauva en France au moment de la Révolution.

N'oublions pas qu'au moment où Catherine prend ainsi soin de remettre à l'école son protégé de vingt-trois ans, la faveur de Grégoire Orlof est à son apogée.

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La guerre turque survenant, Patiomkine reprend en 1769 la carrière militaire et y fait chemin rapidement. Enavril 1773, nous le retrouvons lieutenant général. Mais il ne parait pas avoir fait dans la faveur personnelle de Catherine des progrès équivalents. Il semble oublié d'elle. Dix ans se sont passés depuis qu'il a été introduit dans Tintimité de la souveraine; pendant ce temps, Grégoire Orlof a régné sans partage sur le cœur de son impériale maîtresse, et Patiomkine a eu la malechance ou la maladresse de se brouiller avec le favori, avec son frère surtout, le gigantesque et brutal Alexis. Une querelle survenue au cours d'une partie de billard a abouti à une rixe sanglante, d'où Télève de Catherine est sorti estropié. Disons toutefois que la catastrophe est attribuée par d'autres témoignages à un simple accident. Mais la perte d'un œil est acquise à rhistoire. Borgne et louchant de Tœil qui lui reste, le jeune homme a fui la cour. Il a songé même, dit-on, à se faire moine. Des amis, les Orlof eux-mêmes, à en croire une des versions alors en cours, l'ont dissuadé de ce projet et Tout ramené auprès de Catherine. Il s'est rendu à leurs sollicitations, non sans profiter, paraît-il, de la circonstance pour renouveler, avec plus d'art, la comédie sentimentale qui a si bien réussi autrefois à Grégoire Orlof. Catherine s'est laissé aisément persuader que ses idées de retraite et de vie monacale ont été inspirées a son protégé par une passion violente et discrète dont elle était l'objet. Jusqu'à la fin de sa vie elle devait rester sensible à ce genre de séduction et accessible à une illusion dont le mensonge eût du devenir de plus en plus apparent à ses yeux. Patiomkine est arrivé ainsi à déposer dans son imagination et dans son cœur un germe destiné à se développer un jour. Mais son heure n'était pas venue. Peut-être a-t-il jugé que pour en arriver où il voulait et réaliser son rêve , un supplément de prestige personnel lui était nécessaire, et il est allé en faire acquisition sur les champs de bataille. Il s'est éloigné, laissant le temps travaillera sa fortune et à la disgrâce du favori en titre. Celle-ci est venue, en effet; mais un autre tout d'abord en a profité.

En juin 1 7 73, Yassiltchikof occupant la place définitivement perdue par Grégoire Orlof, Patiomkine prend part aux combats livrés par Tarmée russe sous les murs de Siiistrie. Son métier de soldat parait l'absorber entièrement. Mais quelques mois plus tard il demande un congé, et brusquement, précipitamment, on le voit quitter Tarmée. C'est qu'un événement vient d'arriver, l'événement décisif de sa vie : il a reçu de Catherine le billet suivant :

« Monsieur le lieutenant général! vous êtes, j'imagine, tt tellement occupé à regarder du côté de Siiistrie que vous u n'avez pas le temps de lire des lettres. Je ne sais jusqu'à « présent si votre bombardement a eu du succès, mais je n'en a suis pas moins convaincue que tout ce que vous entreprentt drez vous-même, ne saurait être attribué à un autre motif « qu'à votre zèle ardent pour moi personnellement et pour la ft chère patrie que vous aimez à servir. Mais comme, d'un ft autre côté, je tiens à conserver les hommes zélés, courait geux, intelligents et habiles, je vous prie de ne pas vous « exposer inutilement au danger. En lisant cette lettre, vous tt demanderez peut-être pourquoi est-elle écrite. J'ai à vous « répondre à cela : Pour que vous ayez une confirmation de ft ma manière de penser pour vous, car je vous souhaite toutf jours beaucoup de bien. »

Patiomkine ne demanda à personne le secret de ces lignes ambiguës. Mieux au courant que qui que ce soit du conflit de passions et d'intrigues au milieu duquel se débattaient à ce moment la volonté incertaine et le cœur tourmenté de la souveraine, il y lut d'emblée ce qu'elle avait voulu sans doute qu'il y devinât : un aveu et un appel. En janvier 1774, il était à Saint-Pétersbourg, attendait six semaines encore, sondant le terrain, assurant ses chances, et, le 27 février, il risquait la partie, — en écrivant à l'Impératrice pour demander le grade de généraljaide de camp «si elle jugeait ses services dignes a d'elle » . Dans le langage du temps^ c'était réclamer la succession du bel Orlof et de Yassiltchikof. Au bout de trois jours, la réponse arrivait — favorable ; le 20 mars suivant, Vas-

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siltchikof prenait le chemin de Texil, renvoyé à Moscou avec une riche dotation, et le règne du plus puissant des favoris commençait.

A ce moment, Grimm lui-même, le souffre-douleur attitré, ne pouvait s'empêcher d'adresser à son impériale amie un timide reproche : il lui trouvait l'humeur vraiment un peu trop versatile. — « Pourquoi? » répondait-elle sans s'émouvoir. « C'est, je veux parier, parce que je me suis éloignée de u certain excellent, mais très ennuyeux citoyen, qui a été tout « de suite remplacé, je ne sais trop comment, par un des plus « grands, des plus drôles et des plus amusants originaux de tt ce siècle de fer. » Elle était enchantée de sa nouvelle acquisition : « Ah ! que c'est une bonne tête que cet homme-là ; il a « plus de part que personne à cette paix (la paix de Kouttt chouk-Kaïnardji signée le 14 juillet 1774 avec les Turcs), tt et cette bonne tète est amusante comme un diable. » Dès à présent, rompant avec une habitude à laquelle le bel Orlof au plus beau temps de sa faveur ne l'avait pas fait déroger, elle employait en écrivant au nouveau favori les expressions le plus familièrement tendres. Batienka (petit père) et galoubtchik (mot à mot : petit pigeon) se succédaient sous sa plume jusque dans les lettres d'affaires qu'elle expédiait à son adresse.

Les témoins de ce changement de scène et de ce nouvel engouement étaient loin d'y applaudir, voire même de se les expliquer. Durand s'étonnait de voir l'uniforme de général aide de camp porté par un homme a dont la contenance mal .« assurée en plusieurs occasions avait scandalisé l'armée tt russe et fait la risée des Turcs » . A l'entendre , les allures mystérieuses que se donnait le nouveau favori pour entrer dans l'appartement de sa maîtresse ou pour en sortir provo^

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quaient les quolibets de la garde, « plaisantant un mystère qui tt a tous les jours douze témoins nouveaux « • Grégoire Orlof se montrait dédaigneux : u Quoique nous ayons différents tt rapports ensemble » , s'écriait-il en plein cercle de cour, en interpellant son successeur, » ne croyez pas que nous soyons u des ménechmes, et je ne souffrirai pas que vous continuiez « à porter Tuniforme de Tartillerie, dont je suis le grand « maître et où vous n'êtes rien. » La fille de Cyrille Bazoumovski s'indignait des attentions que son père lui-même, Fancien hetman, se laissait aller à témoigner au nouveau venu. « En vérité je souffre, quand je vois si peu de fierté » , écrivait-elle à son frère. « Gomment faire la cour à ce vilain aveu- « gle et pourquoi? » Seul à peu près le favori d'hier, Vassiltchikof, n'hésitait pas à reconnaître et à proclamer en termes expressifs la supériorité de son rival : « Le pied sur lequel se tt met Patiomkine » , disait-il à un de ses amis, dont le chargé d'affaires français recevait les confidences, « est très différent « du mien. Je n'étais qu'une fille entretenue. On me traitait tt de même. On ne voulait pas que je visse personne, ni que « je sortisse. Quand je demandais quelque chose, on ne me tt répondait rien. Quand je parlais pour moi, c'était de même. tt Quand je voulus avoir le cordon de Sainte-Anne, j'en parlais « h l'Impératrice : le lendemain je trouvais pour trente mille tt roubles de billets dans ma poche. On m'a toujours fermé la « bouche de cette façon et on me renvoyait à ma chambre. « Patiomkine, lui, obtient ce qu'il veut. Il dicte ses volontés, « il est le maître. »

Sur ce dernier point, tout le monde se trouvait d'accord, s'étonnant ou s'indignant de l'ascendant acquis par le nouveau venu, « le Cyclope » , comme l'appelait Orlof, mais n'en contestant pas la réalité, a Elle en est folle » , disait encore en causant avec Durand le sénateur Jélaguine. « Ils doivent bien « s'aimer, car ils se ressemblent complètement. » Et il racontait comment Patiomkine s'y était pris pour avoir son entrée au conseil : « En arrivant ici, il m'a parlé tout de suite d'affaires « avec un épanchement qui m'a étonné. Il blâmait tout. J'en

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tt profitai... pour lui dire ce dont nous étions convenus. II « m'écouta avec intérêt et me répondit : « Que voulez-vous tt que je fasse? je n'entre seulement pas au conseil. — Et « pourquoi n'y entrez-vous pas? — On ne le veut pas; mais <" je vais forcer la main. » il était résolu de renouveler ses « demandes. Elles furent vraisemblablement suivies d'un refiis, «< car dimanche j'étais assis à table près de lui et près de a l'Impératrice, et je vis que non seulement il ne lui parlait u pas, mais qu'il ne répondait même pas à ses questions. Elle tt fut hors d'elle-même, et nous sans contenance. Le silence et ne fut interrompu que par des monosyllabes du grand « écuyer (Narychkine) qui ne put jamais animer la conversa- « tion. L'Impératrice, au sortir de la table, se retira seule et « ne reparut que les yeux rouges et l'air troublé. Le lundi, « elle fut plus gaie, et il entra au conseil le même jour. »

Quelques mois se passent encore, et « le Cyclope » est devenu le maître pour tout de bon, l'homme tout-puissant, devant lequel s'effacent toutes les rivalités et se courbent toutes les volontés, à commencer par celle de Catherine. Son entrée au conseil l'a rendu en fait premier ministre. Il dirige la politique de l'empire à l'intérieur comme au dehors. Il enlève la présidence du collège de la guerre à Tchernichof, et celui-ci quitte Saint-Pétersbourg en faisant suspendre à la porte de son hôtel un écriteau avec cette mention : « A vendre ou à louer. » L'altier et batailleur Alexis Orlof envoie de Pise à l'adresse du favori les lettres les plus amicales, et Grégoire a oublié ses dédains. C'est à ce moment sans doute que se place la rencontre si souvent rappelée des deux antagonistes sur l'escalier du palais :

— Que dit-on à la cour?

— Rien, sinon que vous montez et que je descends. Quant à Durand, il en est maintenant à multiplier des

efforts , malheureusement infructueux , pour s'insinuer dans les bonnes grâces du général, dont l'uniforme blessait naguère ses yeux. « J'aurais voulu » , mande-t-il au comte de Vergennes, tt parvenir à une espèce de familiarité avec M. Potemkin pour

« pouvoir en user à propos , et que n'ai-je pas fait pour y ce réussir! M. Branicki, que j'avais employé pour seconder mes « efforts, m'a dit à la fin que ce favori d'une éducation tardive « et d'une naïveté puérile craignait de se laisser approcher et tt pénétrer par quelqu'un de nous; qu'il ne voulait parler que ft sa langue,... ne voir autour de soi que de jeunes complaire sants et jouer avec eux un jeu énorme. »

Cette prise de possession d'un pouvoir et d'un rang pour ainsi dire souverains ne fait que se consolider au cours des deux années suivantes. En 1775, à l'occasion des fêtes qui célèbrent à Moscou la conclusion de la paix avec la Turquie, le favori est nommé comte; il reçoit une épée d'honneur, et le portrait de l'Impératrice brille sur sa poitrine, comme naguère sur celle d'Orlof, dans son cadre de diamants. L'année d'après^ Frédéric lui envoie l'Aigle noir, et Joseph, pour ne pas rester en retard de politesse, le crée, sans se faire prier cette fois, prince du Saint-Empire. Mais l'ambition du favori va plus loin. Sur le chemin où sa fortune grandissante suit la trace de Grégoire Orlof, il aperçoit un but que l'autre a poursuivi sans pouvoir l'atteindre. Au cours d'un pèlerinage qui le conduit en compagnie de sa maîtresse dans les murs de ce couvent de la TroYtza, voisin de Moscou, où s'est jouée déjà une des scènes décisives de la vie de Catherine (1), des moines obséquieux entourent le couple amoureux. Patiomkine a conservé avec ces prêtres d'anciennes liaisons. Il sait parler leur langue, connaît le détail de leurs dévotions compliquées et mêle sa voix à leurs longues psalmodies. Ils lui sont acquis. Et les voici s'employant à inquiéter la conscience de la souveraine. Est-elle résolue à continuer le scandale d'une union que l'Église doit réprouver tant qu'elle n'a pas été appelée à la consacrer? Ils insistent, la pressent, menaçants et suppliants tour à tour, et soudain le favori lui-même entre en scène : il a ôté son brillant costume et parait revêtu de la robe noire des tc/ierniets, habitants du monastère. Sa conscience a été éveillée aussi, et, s'il

(1) Voy. Le roman (Tune Impératrice, p. 34-

ne peut être Tépoux de celle qu'il aime, il se donnera à Dieu. II fait fausse route. Catherine se montre émue, il est vrai; elle prend pour répondre à son amant le ton qu'il a choisi, mais la réplique n'est pas celle qu'il attendait. Elle comprend ses scrupules; elle les partage. Aussi approuve*t-elle sa résolution : qu'il obéisse à la voix divine qui l'appelle à lui ! Évidemment, elle n'est pas dupe du jeu auquel elle fait mine de se prêter. Là grande comédienne qu'elle est elle-même a deviné le comédien dans ce moine improvisé si subitement converti. Mais comment se trouve-t-elle , cette fois, si perspicace? Est-elle lasse déjà? Peut-être. La suite de l'aventure semble l'indiquer. Jouant son rôle jusqu'au bout, Patiomkine jure qu'il s'ensevelira dans les murs de la Troïtza; elle lui laisse la liberté de tenir son serment et part pour Saint-Pétersbourg. Il la suit, mais s'aperçoit aussitôt que le charme est rompu, que sa voix, si caressante ou si impérieuse qu'il la fasse, n'a plus sur elle le même pouvoir. Et déjà les courtisans avisés se montrent du doigt un jeune et séduisant secrétaire que Roumiantsof vient de mettre au service de la souveraine et dont l'étoile monte à l'horizon.

Au mois d'avril 1776, le favori songe sérieusement à opérer sa retraite. Mais il la veut brillante. S'il faut en croire des renseignements recueillis par le marquis de Juigné, le nouveau ministre de France à Saint-Pétersbourg, il a demandé à l'Impératrice, en échange de la situation qu'il se résigne à quitter, — le trône de Courlande, ajoutant qu'il le considérerait seulement comme un poste d'attente et un acheminement à celui de Pologne. Cette fois, ce sont les souvenirs de Bûhren et de Poniatowski qui hantent l'imagination du grand ambitieux. Mais Catherine n'est plus en mesure de distribuer des trônes.

m CATHERINE LE GRAND.

Elle a pris d'ailleurs Thabitude de se débarrasser à meilleur compte des images dont les couleurs ont pâli. Au mois de novembre de la même année, la crise éclate. Gomme obéissant à une fatalité à laquelle ses pareils semblent voués tour à tour, renouvelant Timprudence qui a naguère perdu le bel Orlof , Patiomkine prend un congé pour faire dans la province voisine de Novgorod une rapide tournée d'inspection. C'est le signal : quelques jours après son départ, Zavadovski est installé à la place qu'il vient de quitter.

Mais c'est ici qu'apparaît la réelle supériorité de l'homme dont personne dans l'entourage de Catherine ni elle-même n'ont pu encore apprécier les ressources, voir à l'épreuve l'esprit fécond et mesurer la puissante volonté. Cette fois, Catherine n'a pas affaire à un esprit faible, ni à un tempérament énervé par une trop longue carrière de plaisirs, héros capable encore, comme le bel Orlof, de sourire à la mauvaise fortune, incapable de la dompter. Orlof, disgracié, avait plaisanté et amusé la galerie; Patiomkine rugit et fait peur. Quand il reparaît à Saint-Pétersbourg, c'est en maître qu'il se présente et qu'il parle. Soit, il abandonnera ce coin du palais, où un intrus a osé en son absence s'introduire comme un voleur; il en fait bon marché, en même temps qu'il prend le deuil éternel d'un amour trop facilement profané et trahi. Mais si le favori d'hier est disposé à s'effacer devant le favori de l'heure présente , le serviteur de l'Impératrice , prince , ministre et général, placé par elle au gouvernail de l'État, n'abdiquera pas au profit du premier venu, jeune homme sans passé et sans services. On le verra plutôt faire cause commune avec les Orlof pour s'opposer à l'invasion des amants de rencontre, ou même pour revendiquer contre les caprices de la souveraine des droits supérieurs aux siens. Ne les représente-t-on pas, les cinq frères encore puissants et redoutables, comme disposés à prendre fait et cause pour le grand-duc Paul? La menace n'est peut-être pas très sérieuse. Mais précisément à ce moment survient l'incident romanesque et troublant pour Catherine des fiançailles de Grégoire Orlof avec sa cousine. L'ancien favori

lui échappe pour tout de bon, et elle en éprouve une sensation inquiétante d'isolement. Le favori nouveau n'a pas assez de surface pour lui offrir l'appui dont elle a besoin, et Patiomkine sait deviner ses angoisses, exploiter ses frayeurs. Il la trouble davantage encore, la terrifie par ses colères et ses audaces, ses grondements de lion furieux et ses airs de vouloir tout briser autour de lui (1), jusqu'au jour où, soumise enfin, elle prend le parti de se réfugier entre ses bras vigoureux. Non plus comme amante, — car il est encore plus habile qu'audacieux; il comprend que le rôle où il a pu être doublé par un Zavadovski ne doit plus être le sien; qu'on ne s'impose pas à un cœur et à un tempérament comme ceux dont il a éprouvé les exigences exorbitantes et la décevante mobilité ; qu'il gagnera d ailleurs à recouvrer sa liberté, en conservant sa puissance. Il ne reprendra pas la place où un autre lui a succédé, seulement il ne permettra pas que cet autre y reste; il ne sera plus l'amant, mais il deviendra l'ordonnateur des plaisirs qu'il renonce à partager, le créateur des faveurs éphémères auxquelles doivent survivre sa domination et son prestige, et qui doivent lui être subordonnées. Et sa volonté devient réalité. Zavadovski disparaît, un bellâtre insignifiant, puis un second, puis un troisième, Korssakof, après Zoritch, Lanskoï après. Korssakof, élus de son choix, apparitions brillantes et fugitives, êtres sans lendemain, se succèdent dans la cage dorée voisine de l'alcôve impériale; il les appelle d'un signe, les fait partir d'un geste, et le rêve ambitieux caressé par le prodigieux aventurier sous les sombres voûtes de la Troïtza reçoit ainsi un demi-accomplissement. Pendant de longues années, compagnon inséparable désormais, conseiller toujours écouté et maître parfois obéi, il partagera la vie de celle dont il a espéré partager le trône et régnera en effet à ses côtés.

Un autre livre nous serait nécessaire pour raconter en détail ce chapitre, le plus extraordinaire à coup sur, mais aussi le

(i) Voy. des scènes de violence de ce genre racontées par un valet de chambre de Patiomkine, enfant alors et témoin inaperçu de ces drames intimes, Archive russ€y 1882, I, p. 164.

i%k CATHERINE LE GRAND.

plus compliqué du roman de Catherine. Nous tenterons du moins d*esquisser a grands traits la physionomie du personnage qui y a figuré avec elle.

De taille gigantesque , les cheveux noirs et la peau brune , il n'est pas beau. « Effrayant a voir et rebutant » , au dire d'un de ses parents, Berezine, que Thiébaut, Tauteur des Mémoires connus, fait causer a Berlin. Borgne et louche, nous le savons déjà, il a de plus les jambes cagneuses. Aussi ne s'est-il pas soucié de faire passer sa figure à la postérité. «Le prince tt Patiomkine » , écrit Catherine dans une de ses lettres k tt Grimm, n'a jamais pu être persuadé à se faire peindre, et, s'il a y a de lui portrait et silhouette, c'est malgré lui. » En 1783 cependant il a cédé aux sollicitations de la souveraine, et c'est de cette année que date le portrait en pied que l'on voit dans la salle des Maréchaux au Palais d'Hiver de Saint-Pétersbourg : un portrait officiel, qui n'offre aucune valeur documentaire. 11 n*a pas de façons distinguées. Le troisième paragraphe du Règlement de l'Ermitage : «On est prié d'être gai, sans cependant rien détruire, casser, ni mordre », lui est spécialement dédié. Il a la gaieté tapageuse, et aussi l'habitude de mordre ses ongles ou de s'en servir pour se gratter les cheveux qu'il porte longs et fréquemment très négligés. 11 arrive souvent qu'on le voie passant des journées entières dans son appartement demi-nu, dépeigné, sale, et se dévorant les doigts. Gros mangeur et gros buveur, mais avalant indifféremment et sans préférence apparente les boissons et les mets les plus fins comme les moins délicats, il a toujours sous la main, et même sur sa table de nuit, une réserve de pirojki (petits pâtés) préparés à la mode du pays, et boit par douzaines des bouteilles de kvass. En voyage, il se nourrit de gousses d'ail et de pain noir;

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mais à Saint-Pétersbourg , à Kief ou à lassy sa table réunit les friandises les plus recherchées de tous les pays, huîtres et sterlets, figues de Provence et melons d'eau d'Astrakhan. En dehors de ses apparitions à la cour, son costume ordinaire est une vaste robe de chambre, qu'il ne quitte pas roéiûe pour recevoir des dames, ou, dans les tournées qu'il fait en province, pour donner des audiences et présider des dîners officiels. Il ne porte sous ce vêtement intime ni pantalon ni caleçon. Quand le comte de Ségur va le voir à son arrivée à Saint-Pétersbourg, il reçoit au lit et couché tout de son long le ministre du Roi Très Chrétien, et le diplomate français en prend son parti. Il est vrai que le favori fait à peine plus de façons pour Joseph II. Langeron raconte ainsi sa première rencontre avec l'homme tout-puissant pour lequel il a reçu une lettre de recommandation de l'Impératrice et qu'il va rejoindre à Bender, en 1790 :

« Le prince Potemkin était au moment de partir pour « aller voir la flotte en Grimée ; ses chevaux étaient attelés et tt sa garde prête, mais on me dit que ce n'était pas une raison « pour qu'il partit réellement et que parfois ses chevaux « étaient mis six mois de suite à sa voiture sans qu'il parût se « décider à quitter le palais où le hasard le plaçait. Il habitait « l'ancienne maison du pacha. Dans une cour fort grande « six cents officiers, courriers, ordonnances, s'offrirent à ma « vue, et dans un vestibule assez petit je trouvai les princes « Repnin, Wurtemberg et Dolgorouki^ tous les généraux, « adjudants-colonels, etc., qui attendaient le passage du a Prince pour se présenter à son regard et n'osaient même pas « approcher de la porte de sa chambre. M. de Damas me « mène chez lui ; je vois un grand homme échevelé, enveloppé A d'une immense robe de chambre ; il avait l'air sombre et <i rêveur; il était près d'une table et signait quelques papiers. > Il prend la lettre que l'Impératrice m'avait donnée pour lui « et dans laquelle elle avait daigné me recommander particua lièrement; il la lit à peine» et, sans me regarder, il me dit : « C'est bon 9 monsieur; je vous conseille en attendant de

a rester avec M. de Damas. • Cette manière d'agir me surce prit, mais M. de Damas me surprit encore bien davantage u lorsqu'il me dit que le Prince m'avait très bien reçu. Je fus tt à portée de juger par la suite qu'il avait raison. »

Dépensant l'argent sans compter, usant des plus incroyables abus de pouvoir pour augmenter ses revenus, faisant par exemple établir une verrerie dans une de ses terres et imaginant aussitôt d'interdire par oukase l'entrée du verre étranger en Russie, « ce qui , au dire de son homme de confiance, « Garnovski » , vaut mieux que le revenu de cinquante mille paysans, le favori fait pourtant fréquemment des dettes et les paye rarement. Un jour il rencontre à la table de l'Impértftrice à Tsarskoïe un de ses créanciers, l'horloger de la cour Fasi, — car cet Italien est une manière de personnage, et c'est en voiture à quatre chevaux qu'il arrive au palais pour remonter les pendules de Sa Majesté. Fasi profite de la circonstance pour glisser sous l'assiette du favori un mémoire dans lequel il réclame son dû eu termes assez vifs. Le Prince qui croit trouver un billet doux est furieux et le montre. L'Impératrice rit de l'aventure, et le soir le montant de la dette — une somme de quatorze mille roubles — est renvoyé à l'horloger, en monnaie de cuivre, de quoi remplir deux pièces de son appartement. Le Prince est aussi gros joueur, passant volontiers ses nuits à tenir des banques et ne dormant que le jour à des heures irrégùlières. Sou chef de chancellerie, Popof, ne quitte pour ainsi dire pas l'uniforme, obligé qu'il est de se tenir du matin au soir et surtout du soir au matin à la disposition du maître. D'origine tartare, sans talents et sans instruction, cet employé ne doit la faveur dont il jouit qu'à la résistance exceptionnelle de son tempérament. Aimant d'ailleurs le jeu luimême, il occupe ses heures de loisir et d'attente avec des amis qui l'aident a vider le bonnet dans lequel il puise des poignées de ducats. Il a de quoi les remplir : en outre des dons en terre et en argent qu'il doit à la libéralité de son maître, il a l'administration des fonds spéciaux dont dispose le Prince, et c'est un budget d'importance; c'est Vextraordi'

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naire de guerre qui accompagne toujours le commandant en chef des armées impériales : huit millions en monnaie d'or et d'argent ; ce sont les revenus des gouvernements de Jekatierinoslav et de la Tauride : environ deux millions ; enfin douze millions de roubles donnés tous les ans par le Bureau des fournitures de Tarmée : près de soixante millions de francs au total. Pendant la seconde guerre turque cinquante-cinq millions de roubles sont assignés a la caisse de Tarmée commandée par Patiomkine, et il n'est rendu compte d'une manière très superficielle que de quarante et un millions. Popof dispose arbitrairement du reste.

l^opof ne sait écrire dans aucune langue ; mais le Prince se pique d'être lui-même une fine plume, en langue russe tout au moins. Pour sa correspondance française il se sert parfois de Massoty quand il ne s'en sert pas pour égayer son ennui. Il aime les bouffons et les bouffonneries, et permet beaucoup à ceux qui le font rire. Massot, qui double son emploi de chirurgien avec celui de fou de cour, en abuse parfois. C'est un Français qui n'aime guère la France. Il a eu vraisemblablement des démêlés avec la justice de son pays, et s'en souvient. Un jour qu'il donne libre cours à sa rancune, le comte de Ségur qui est à jouer aux échecs avec le Prince l'interrompt pour lui dire qu'il devrait, après avoir si longtemps parlé de son ancienne patrie, dire aussi quelques mots de la nouvelle. Patiomkine fronce le sourcil, mais Massot ne s'en émeut pas, et improvisant aussitôt une diatribe des plus violentes sur le thème des ambitions et des entreprises ruineuses auxquelles il voit la Russie livrée, il conclut en ces termes : « Etsavez-vous a pourquoi on veut se ruiner, se saigner à ce point et armer « peut-être toute l'Europe? C'est pour amuser un grand prince « ici présent qui s'ennuie et pour lui donner le plaisir d'ajoua ter le grand cordon de Saint-Georges aux trente ou quarante a cordons dont il est déjà bariolé et qui ne lui suffisent pas ! » Là-dessus Ségur éclate de rire , les témoins de la scène manquent de s'étrangler pour ne pas en faire autant, et Patiomkine renverse la table de jeu en jetant l'échiquier à la tête de

Massot, qui s'enfuit pour ne pas être assommé. Mais le lendemain il n'est plus question de Tincident.

Ce géant violent et débonnaire, à la colère prompte et au pardon également facile, est-il bon en effet? Pendant le siège d'Otchakof, le même Massot lui représentant l'état déplorable des ambulances, il a un mot atroce : u C'est bon, répond-il, il n'y aura plus de blessés. » Un écrit de sa main s'est pourtant conservé, dans lequel il recommande à un de ses intendants d'abattre toutes les potences qui pourraient se trouver dans les domaines achetés par lui au prince Lubomirski et d'annoncer aux habitants qu'à l'avenir ils auront à exécuter les volontés de leur nouveau maître » par respect pour leur devoir, et non « par la crainte des supplices » . Gomme Catherine, il est adoré de ses domestiques; comme à elle, il lui arrive rarement de les brusquer, encore moins de les battre, alors qu'on le voit fréquemment lever la main sur des personnages en place, de hauts fonctionnaires et des généraux. Ceux-ci, il est vrai, sont de bonne composition. Pendant la campagne de 1790, le prince Grégoire Volkonski, gendre du prince Repnine, lieutenant général et chevalier de Saint- Alexandre , ayant eu le malheur de provoquer la colère du maître , reçoit de sa main plusieurs soufflets. Un officier russe envoyé à Vienne quelques semaines plus tard y rencontre le prince de Ligne et lui conte l'aventure. De Ligne est indigné. — Mais, observe l'officier, Volkonski a tiré une vengeance éclatante de cet affront. — Comment cela? — Il est bien resté huit jours sans revenir chez le Prince.

En dehors de sa domesticité et d'un cercle étroit d'intimes, en dehors de l'armée aussi, dont les officiers le détestent ou le méprisent , mais dont les soldats l'aiment assez , le Prince n'est pas aimé : Catherine le constate elle-même avec regret. « Il a l'air d'un loup » , dit-elle un jour à Chrapowicki. En février 1789, elle interroge son valet de chambre Zotof : « Aime-t-on le Prince à la ville? — Oui, il y a deux personnes qui l'aiment : le bon Dieu et Vous. » Elle pince les lèvres. II marque trop son mépris pour l'humanité, qu'il voit assuré-

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ment sous un vilain aspect en la voyant à ses pieds, et, en même temps, son dédain absolu pour tout ce qui ne le touche pas personnellement, n'intéresse pas ses plaisirs, ses fantaisies ou son ambition. Celle-ci est démesurée chez lui, jamais satisfaite, impossible même en réalité à assouvir. Les trônes de Gourlande ou de Pologne qu'on le soupçonne de convoiter, auxquels il se prend peut-être quelquefois à songer, n'y suffiraient pas. Le prince de Ligne parlant de le faire hospodar de Moldavie : « — Je m'en moque bien » , lui répond-il. «Je serais a roi de Pologne si je voulais; j'ai refusé d'être duc de Cour- « lande; je suis bien plus que tout cela! » Un jour, dînant avec lui, son neveu Engelhardt le trouve d'humeur gaie, causant, plaisantant, aimable. Soudain il devient sombre et rêveur. « Peut-il y avoir un homme plus heureux que moi ? n dit-il après un long silence. « Tous mes souhaits, tous mes a désirs ont été remplis comme par une sorte d'enchante- « ment. J'ai voulu avoir de grandes charges — je les ai; des tt ordres — je les ai tous; j'ai aimé le jeu — j'ai pu perdre tt des sommes incalculables ; j'ai aimé donner des fêtes — j'en « ai donné de splendides; j'ai aimé acheter des terres — j'en tt possède autant que je veux; j'ai aimé bâtir des maisons — tt j'ai bâti des palais ; j'ai aimé les bijoux — aucun particulier « n'en a de plus beaux et de plus rares. En un mot, je suis a comblé... » En prononçant ces derniers mots, il saisit et brise sur le parquet une assiette de porcelaine, puis disparait dans sa chambre à coucher et s'y enferme.

Gomme tous ceux de sa race, il croit â son étoile. En mai 1788, à la nouvelle des premiers succès remportés sur les Turcs par le prince de Nassau, il saute au cou du prince de Ligne : « — Cela n'est-il pas clair? Je suis l'enfant gâté de tt Dieu ! » Quelques jours plus tard, le feu prend à un bâtiment de la flotte voisin de celui à bord duquel il se trouve : » Le tt vaisseau, un lieutenant- colonel, un major et soixante tt hommes sautent en l'air sous nos yeux » , raconte encore le prince de Ligne, « et le Prince et moi, nous en aurions fait tt autant, si le ciel, m'a-t-il dit tout de suite avec autant de

« confiance que de dévotion, ne faisait pas un cas particulier « de lui et ne veillait pas nuit et jour à sa conservation. »

Il est pourtant plus vaniteux encore en réalité que vraiment ambitieux. Il a toujours autour de lui une nuée de courtisans qui lui prodiguent leurs coups d'encensoir, qui chantent ses louanges en vers russes, grecs, latins et français, qu'il récompense avec les miettes de son éblouissante fortune et dont la flatterie soudoyée suffit jusqu'à un certain point à lui donner l'illusion d'une grandeur qu'il est seul à s'attribuer sincèrement. En 1787, Méhée de la Touche reçoit de lui un sourire et quelques ducats pour un poème terminé par cette allusion ingénieuse au projet de restauration de l'empire grec, ce rêve de Catherine que son favori essaye de mettre en action :

...Conquérir par vos nobles travaux L'ancien pays des hommes de génie, Des législateurs, des héros, C'est rentrer dans votre patrie.

Quand il n'est pas en robe de chambre et les jambes nues, il paraît avec des habits brodés d'or sur toutes les coutures, couverts de diamants, constellés de plaques. Il invente pour son usage des uniformes extravagants, des harnachements de cheval étourdissants, des panaches de la hauteur d'un étage. Il a ausâi, pour suivre la piste d'une ambition consciente d'elle-même et éprise d'un but à atteindre, l'énergie trop intermittente et mêlée de trop fréquents accès de paresse insouciante. Il est le changement personnifié : « La mêmeheure, dit « un témoin, le voyait gai, triste, folâtrant, pensif, carestt sant, grondant, accueillant avec bonté, repoussant avec c( rudesse, donnant un ordre et le révoquant. » Plus habituellement même et plus facilement paresseux qu'actif, il laisse volontiers agir ses subordonnés. Au cours de la seconde guerre turque, pendant que Souvorof donne l'assaut à Isniaïl, il passe toutes ses matinées, au témoignage de Langeron, « à brosser ses a diamants et envoyer des bouquets et des présents à l'objet de

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a son amour et aux autres dames de sa cour d . Cinq ou six déjeuners de café, de poulets froids, de chocolat et de jamboa pris dans les intervalles, le conduisent ainsi jusqu'au diner qui achève sa journée.

Est- il brave? On ne sait. Faisant preuve tour à tour d'une poltronnerie scandaleuse et d'un mépris absolu pour le danger, indécis et pusillanime ou incliné aux résolutions les plus téméraires, il court un jour se cacher dans un souterrain pour ne pas entendre le bruit du canon et le lendemain va à la tranchée et y reste une heure sans nécessité aucune, faisant tuer du monde autour de lui et causant de choses indifférentes pendant que les balles sifflent à ses oreilles. Le prince de Ligne lui proposant une attaque nocturne sur Otchakof à la faveur d'une tranchée qui se trouve vide, il fond en larmes : il a peur de perdre du monde. Quelques semaines après, il sacrifie vingt mille homme dans un assaut désespéré.

Le fond de son caractère et de son tempérament paraît avec le plus de netteté et de constance dans ses goûts et ses habitudes sardanapalesques. Quand il se met en campagne pour assiéger Otchakof, en 1788, il lait partir de Saint-Pétersbourg deux convois, l'un par la route de Moscou, l'autre par celle de Mohilew, avec un double attirail de vaisselle d'argent, de batterie de cuisine, d'approvisionnements de toute sorte, pour être certain d'en avoir un au moins à sa disposition. En 1791, au quartier général de Bender, il a avec lui une maison où figurent cinq ou six cents domestiques, deux cents musiciens, un corps de ballet, une troupe de mimes, cent brodeuses et vingt bijoutiers. Il est passionné de musique, et peu s'en faut qu'il ne possède à ce moment, pour diriger son orchestre, « un excellent pianiste et un des meilleurs compoft siteurs d'Allemagne » , dont le comte André Razoumovski alors à Vienne lui propose l'engagement, qui se montre disposé, parait-il, à quitter son pays où il se trouve mécontent de son sort et qui s'appelle — Mozart. La mort du musicien coupe court malheureusement aux pourparlers engagés. Sarti le remplace, qui a de l'imagination à défaut de génie, et s'en-

tend à récréer Tesprit souvent morose ou lassé du maître par des inventions moins harmonieuses qu^originales. II n'invente pas, mais porte a un degré extraordinaire de perfection un genre d'orchestre très à la mode en Russie depuis le commencement du siècle : tt Ce sont, explique Langeron, des espèces de u trompes droites plus ou moins grandes, selon le ton qu'on « veut qu'elles rendent ; elles n'en rendent qu'un seul chacune, « et les musiciens ont au lieu de notes de musique un papier tt avec des chiffres qui leur indique à quelle mesure ils doivent u souffler. . . M Ces étranges exécutants arrivent, parait-il, à jouer ainsi des symphonies complètes, « dans lesquelles les roulades « et les triples croches s'exécutent avec autant de justesse, de ti verve et de précision que pourraient le faire les plus habiles « violons » . On connaît l'invention du point d'orgue exécuté par cent pièces de canon dans un Te Deum composé par Sarti pour la prise d'Otchakof. C'est, à quelques années de distance, la réalisation du rêve de Crispin dans la Mélomanie de Grenier et de Champein, représentée à l'Opéra-Comique national le 21 janvier 1781. Un jour que le maestro est à court de trouvailles ingénieuses, le Prince manifeste le désir de voir danser une « tzigane » . On lui parle de deux jeunes gens ayant seni comme sergents dans un régiment de gardes qui excellaient dans cette danse. Il apprend qu'ils ont eu de l'avancement et sont capitaines dans un régiment cantonné au Caucase, à trois cents lieues de distance; il fait partir un courrier, et, pendant une semaine, les deux officiers amenés à toute vitesse et travestis, l'un en paysan, l'autre en paysanne, sautent chaque soir sous les yeux du favori. Quand il a eu assez du divertissement, il renvoie les danseurs à leur régiment en les élevant au grade de majors. Au retour d'une mission diplomatique qui Ta conduit à l'étranger pour quelques semaines, Langeron trouve une surprise dans ce quartier général de Bender qui ressemble à un décor de féerie :

n Le Prince avait fait disparaître depuis mon absence une u salle de la maison où il demeurait et y avait fait construire « un kiosque, où les trésors des deux mondes étaient prodi-

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tt çués pour enivrer la beauté qu'il voulait soumettre à son « empire. L'or et l'argent y brillaient de toutes parts. L'on y Cl voyait sur un divan d'étoffe rose et argent relevée par des « franges et garnie de fleurs et de rubans, le Prince dans un tt négligé aussi galant que recherché assis à côté de l'objet de •( ses vœux et entouré de cinq ou six femmes dont la parure « relevait la beauté, et devant lesquelles brûlaient des para fums dans des cassolettes d'or. Une collation servie dans ti des vases de vermeil occupait le milieu de la chambre. »

La beauté courtisée avec des façons aussi prodigues est la princesse Dolgorouki, femme d'un des généraux que le Prince a sous ses ordres. Elle s'appelle Catherine comme l'Impératrice, et le jour de sa fête elle prend place à côté du mattre à un dîner officiellement donné en l'honneur de la souveraine. Au dessert, des coupes de cristal circulent, remplies de diamants : les dames sont invitées à y puiser, et comme la princesse s'étonne : « Puisque c'est vous que je fête! n lui murmure-t-il à l'oreille. Avec un autre objet de sa flamme, très essentiellement changeante et capricieuse, la fameuse madame de Witt, depuis comtesse Potocka, « la belle Fanariote n qui, interrogée sur sa santé, répondait : « J'ai mal âmes beaux yeux » , il fait preuve d'une galanterie plus fastueuse encore. Pour lui foire accepter un châle de prix, il donne une fête, y invite deux cents femmes et y fait tirer une loterie dont tous les numéros sont gagnants et tous les lots composés d'un cachemire également précieux.

Les bals et soupers qu'il multiplie en pleine campagne pendant que ses subordonnés, les Dolgorouki et les Souvorof, font face à l'ennemi, ont lieu parfois dans des salles souterraines construites exprès en quelques semaines avec le travail de deux régiments des grenadiers dont ses généraux aux prises avec les Turcs doivent se passer entre temps. Parfois, aussi, il plaît au maître de transporter le quartier général de ses plaisirs et de ses poursuites amoureuses chez l'une des divinités tour à tour courtisées. La vertueuse comtesse Galavine, née princesse Galitzine, que la présence de son mari à l'armée retient seule

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dans ces parages, est obligée elle-même de se prêter à cet égard à sa fantaisie : « Là, raconte un témoin, tout entier ft à l'amour, vrai sultan au milieu de son harem, il ne per- « met rentrée de Tappartement qu'aux complaisants en a titre... L'appartement est composé de deux parties : dans « la première, les hommes restent à jouer, et dans la seconde tt le Prince est sur un divan avec les dames... mais il s'établit « de manière qu'il tourne le dos à toutes, excepté a la prin- « cesse Dolgorouki, dont la place est très près de la muraille. » — Et il lui arrive fréquemment d'oublier la présence de ces autres beautés pour le moment négligées.

Ainsi fait au physique et au moral, l'homme semble bien près de n'être qu'un jouisseur extraordinaire. Qu'est-il intellectuellement? La chose n'est pas aisée à dire. Ce n'est pas un homme d'État. Le défaut absolu d'ordre dans ses actions et de suite dans ses idées suffirait pour lui faire refuser ce titre. Il n'a aucune notion du temps. Catherine observe un jour avec déplaisir qu'il ne date jamais les lettres qu'il écrit. Il pense par soubresauts et agit par boutades. En 1787, au moment où se prépare la crise redoutable de la seconde guerre turque, et où des négociations épineuses sont engagées avec la Porte, il est en Crimée très mal tenu au courant de l'action diploma* tique qui se poursuit et très peu soucieux de l'être mieux« Un aventurier venant de la Géorgie se présente chez lui et lui fait un rapport sur ce qui s'y passe, tendant à prouver que la Porte n'exécute pas les engagements pris par elle l'année d'avant. Aussitôt, sans se donner la peine de contrôler les renseignements ainsi obtenus, ni le temps de réfléchir, ni le moyen de se concerter avec la souveraine et avec ses ministres, voire même seulement de les prévenir de ses résolutions, il en-

voie à Boulkakof, le ministre que la Russie a encore à Gonstantinople, des ordres qui l'obligent à présenter un ultimatum, mettent l'Europe en alarme pour deux mois, et, les renseignements s'étant trouvés faux, aboutissent à une retraite mortifiante (1).

L'envoyé anglais Robert Gunning considère ïélève de Catherine comme un homme que Ton ne saurait prendre au sérieux. Ayant fait état de lui en 1780 pour vaincre les résistances de la souveraine au sujet de Talliance autrichienne, jusqu'à se séparer du cortège impérial à Mohilew pour aller à Moscou rejoindre le favori, Joseph II éprouve une grande déception : a Hors de ses menées de cour, je crois, écrit-il à « sa mère, qu'on ne pourra jamais se servir de lui qne pour « empêcher quelque chose au moment, mais jamais pour en « faire faire une qui exigerait système, principe, suite, applia cation qu'il ne connaît pas. » Cinq ans plus tard, le comte de Ségur est sur le point d'adopter la même opinion. Invité, peu après son arrivée à Saint-Pétersbourg, à donner connaissance au Prince d'un mémoire concernant le projet d'un établissement commercial à Kherson, il arrive à l'heure qui lui a été fixée ; mais pendant qu'il se met en devoir de lire cette pièce, toute remplie de détails minutieux et de chiffres, il voit entrer successivement un pope, un brodeur, un secrétaire, une marchande de modes, venant demander des ordres et en recevant. Il précipite sa lecture, et l'ayant achevée, comme Patiomkine lui demande communication du document, il met le mémoire dans sa poche, en déclarant qu'il n'entend pas cette façon de traiter les affaires, et qu'à l'avenir il s'adressera de préférence au comte Vorontsof, le président du collège de commerce. Ainsi fait-il, mais au bout de quelques mois il a lieu d'être étonné à nouveau : une lettre de Kherson lui apporte les remerciements du directeur de l'établissement projeté* Patiomkine avait noté dans sa mémoire, point par point, tous les articles du mémoire qu'il avait paru ne pas écouter, donné

(i) Ségur à Montmorin, 7 avril 1787. (Archives des affaires étrangères.)

satisfaction à la plupart des demandes qui y étaient faites et envoyé des ordres en conséquence.

Qu'a-t-il donc en lui, cet homme si plein de suprises? Du génie, du génie et encore du génie! répond le prince de Ligne. Mais le prince de Ligne est un enthousiaste. Le favori a assurément un coup d'œil prompt et assez souvent juste. En 1790, poussant Catherine aux résolutions énergiques, l'engageant à donner la Moldavie à la Pologne pour armer la République contre la Porte, comme elle hésite et invoque Fopinion de l'Europe : « — D'abord, je ne connais pas d'Europe, réplique- « t-il ; la France a perdu la tête, l'Autriche a peur, et les autres a sont nos ennemis... Je vous dis que c'est le moment d'agir u hardiment (1). »

Son intelligence est comme son corps, informe et inculte, borgne et louche, mais d'une masse et d'une vigueur exceptionnelles. Sa conception est facile, sa mémoire prompte et sûre. Il ne lit presque jamais, mais il retient tout ce qu'il entend, et c'est un questionneur déterminé. Il sait ainsi une foule de choses sans avoir jamais beaucoup étudié. Son savoir ressemble toutefois à un tiroir en désordre ou à une encyclopédie dont toutes les feuilles seraient mêlées. Il y puise au hasard. Il coupe une discussion politique avec une dissertation sur les querelles des Églises grecque et latine, et retient le comte de Ségur jusqu'à cinq heures du matin pour lui expliquer les dessous du concile de Nicée.

Au point de vue de la politique extérieure, c'est surtout un prestidigitateur. S'il y a un dessein arrêté et une grande idée dans le programme auquel la Russie parait attachée à ce moment, ce dessein et cette idée ne sont pas de lui; ils sont de Catherine, ou plutôt de la tradition recueillie et renouvelée par elle avec une audace et un bonheur égaux. Ce n'est pas lui qui a montré à son pays le chemin de Constantinople. Mais pour suivre cette route il s'entend merveilleusement à jongler avec les intérêts et les jalousies rivales des puissances euro-

(i) Archive russe, 1865, p. 751.

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péennes. Sa diplomatie, pour n'avoir pas été à l'école occidentale, pour paraître gauche parfois avec ses finesses d'Asiatique et ses malices d'enfant^ n'en est pas moins de premier ordre. £n 1785, il est soucieux de rassurer les appréhensions du cabinet français, et aussitôt il trouve une abondance d'arguments persuasifs, une sincérité d'accent étourdissante : « Il n'ignore a pas qu'on lui prête le projet de détruire l'empire ottoman « et de faire du jeune Constantin un empereur grec. Mais ceux tt qui le connaissent de plus près devraient lui supposer assez « de jugement pour estimera sa valeur une semblable chimère. tt Si jamais d'ailleurs on s'avisait en Russie de tenter une si tt grande révolution, on ne serait pas certes assez insensé pour a ne pas consulter la France. C'est avec elle qu'on chercherait u à s'entendre tout d'abord. Mais on ne songe à rien de u pareil. On ne veut que la paix, et lui-même sent que c'est le a bien le plus nécessaire à la Russie. Il ne veut, ne conseille « et n'espère pas autre chose! » Cela ne l'empêche pas de marivauder en même temps avec l'Angleterre, dans l'espoir d'obtenir d'elle un consentement au moins tacite à ces mêmes visées chimériques. Constamment il tient en haleine les envoyés de Sa Majesté Britannique, les faisant passer par des alternatives de confiance et de désespoir également justifiées en appa-» rence. En avril 1782, Harris se déclare assuré que le Prince n'est plus des amis de l'Angleterre. En a-t-il jamais été seulement? Trois mois plus tard, au moment où il croit le favori à l'autre extrémité de l'Empire, le diplomate déconfit reçoit un matin un billet où il trouve, tracées au crayon, les lignes qui suivent : a Vive la Grande-Bretagne et Rodney ! Devinez qui « vous écrit, mon cher Harris, et venez me voir tout de suite. » Rodney vient de détruire aux Indes la flotte de l'amiral de Grasse, et Patiomkine vient d'arriver des provinces du Sud, ayant fait 3,500 kilomètres en seize jours, n'ayant dormi que trois nuits pendant ce temps, et partout sur la route ayant passé en revue des régiments, reçu des députations, examiné des travaux en cours; sans compter les stations dans les églises, dont il ne saurait rencontrer aucune sans s'y arrêter et y faire

ses dévotions. Quand Harris se présente chez lui, il a encore sur ses yétements la poussière de ce voyage, mais il est frais et dispos, ne témoignant aucune lassitude ni de corps ni d'esprit, empoignant aussitôt et empaumant son interlocuteur, et le laissant, au bout d'un entretien de plusieurs heures, peu édifié sur ses véritables dispositions, mais dans le cas d'avouer que tt le plus fatigué de nous deux, c'était certainement moi » .

A l'intérieur de l'empire, comme administrateur, c'est un décorateur prestigieux, justifiant déjà la formule appliquée plus récemment par un écrivain français aux fastes contemporains du grand empire : « La Russie en est au règne des apparences (1). n En 1787, conduisant l'Impératrice à Inkermann, où un palais vient d'être construit pour la recevoir, il s'arrange de façon qu'elle ne puisse pas reconnaître avant quelques heures la situation de cet endroit nouveau pour elle. A la fin d'un dtner de gala seulement, un vaste rideau fermant tout un côté de la salle s'écarte et laisse apercevoir aux yeux éblouis de la souveraine et de ses hôtes la baie de Sébastopol, où une escadre également improvisée fait tonner son artillerie. Le palais est bâti en sable et s'écroulera bientôt, l'escadre est construite en bois vert et pourrira avant peu, mais l'effet produit est saisissant.

Est-ce un homme de guerre ? Ce que nous savons déjà de sa façon d'être au quartier général de Bender semblerait suffire à résoudre la question. Ainsi que le fait observer l'éditeur d'une partie de sa correspondance militaire (2), il est le premier des généraux russes ayant dirigé des opérations combinées sur plusieurs théâtres. L'honneur est grand; il n'implique en lui-même aucun argument propre à déterminer la valeur du chef. En 1791, pendant un séjour que fait le généralissime à Saint-Pétersbourg, l'Impératrice vient à mander Popof, le chef de chancellerie que nous connaissons. — a Est-ce vrai qu'il « y a chez vous tout un escadron de courriers du prince Repnine ?

(1) A. Leroy-Beaulieu, cité par M. Skalkovslci, dans 8on intéreuant ouvrage : La Russie contemporaine (Avant-propos de la %^ édition).

(2) M. MasIoTski, Ouvrage cité, p. 8.

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tt — Oui, il y en a bien une dizaine. — Pourquoi ne les rena voyez-vous pas? — Je n'ai pas d'ordres, n Le prince Repnine commande à ce moment, sur un des thëâtres de la guerre, un des corps d'armée dont Patiomkine est censé diriger les opérations! Aussi la première campagne du favori, dans le rôle que la confiance de Catherine lui a attribué, est-elle faite pour déconcerter ses admirateurs les plus convaincus. « L'amitié que a j*ai pour le prince Potemkine » , écrit à ce moment le comte de Ségur, « est un motif de plus pour n'adopter qu'avec regret « ce qui porte atteinte à sa réputation ; mais, d'après ce que a j'ai appris par le prince de Ligne, le prince de Nassau et « d'autres officiers, il n'est plus permis de douter que ce « n'est qu'à lui qu'on doit attribuer la lenteur de cette cam* « pagne. Homme de génie dans son cabinet, il n'est dans son « camp qu'un homme indécis et faible. » Les critiques formulées par quelques-uns de ses subordonnés, tels que le mari de la belle princesse courtisée avec les procédés galants que nous savons, pourraient paraître suspectes si un observateur plus impartial et sagace, tel que Langeron, ne leur donnait raison. Le prince a perdu vingt mille hommes et vingt mille chevaux sous Otchakof pour avoir tardé à donner l'assaut : il s'amusait; il envoyait le major Lansdorf à Florence, le lieutenantrcolonel Bauer à Paris, chercher, l'un des parfums, l'autre des bijoux pour madame Patiomkine, une nièce installée momentanément dans le poste de sultane favorite. Pour le Bauer en question, qui passe sa vie en courses, à remplir des commissions analogues, on compose cette épitaphe :

Gi-git Bauer sous ce rocher :

Fouette, cocher!

Pour désigner le quartier général du commandant en chef, on dit : « la cour du Prince » , et c'est une cour, en effet, bien plutôt qu'un camp. L'Europe élégante encore plus que l'Europe guerrière semble s'y donner rendez-vous. Les deux cents jolies femmes que le Prince trouve moyen de réunir à ses fêtes y rencontrent une foule égale en nombre de brillants cavaliers ; le

prince de Nassau-Siegen y fait vis-à-vis au comte de Damas; des gentilshommes piëmontais, comme M. de Germaniant, portugais, comme MM. de Freira et de Pampelune, espagnols, autrichiens, y paraissent tour à tour, y coudoyant encore tout un contingent asiatique : « Une légion de Kirghizs, de Turcs, a de Circassiens, de Tatares, un sultan détrôné établi depuis a trois ans dans Tantichambre du Prince, un autre devenu « lieutenant-colonel de Cosaques, un pacha apostat, un iiigétt nieur macédonien, des ambassadeurs persans... » Tout ce monde mange une grande partie des approvisionnements destinés à Tarmée. Le service des subsistances étant d'ailleurs habituellement attribué au mari ou au protégé de la favorite du jour, le résultat est celui qu'on peut prévoir : les maris complaisants engraissent, et l'armée meurt de faim.

Le généralissime ne monte presque jamais à cheval. On ne le voit sortir qu'en carrosse. Une seule fois, ainsi que nous l'avons conté, il va à la tranchée et y fait tuer à ses côtés le général Sieletnikof, qui, courtisan jusque dans la mort, déclare en expirant qu'il n'a aucun regret de ce qui lui arrive, mais supplie le Prince de ne pas s'exposer lui-même à l'avenir. Celui-ci n'y songe pas. D'ordinaire, le seul bruit du canon l'importune au point qu'à la première salve il dépêche un messager au commandant de son artillerie, le général Pistor, demandant pourquoi on tire. — Dites au Prince que c'est parce que les Busses et les Turcs sont en guerre, répond une fois le général impatienté (1).

Mais le témoignage le plus défavorable peut-être pour le génie militaire du conquérant de la Crimée se trouve dans sa propre correspondance. Il est presque comique dans les lettres qu'il adresse à Catherine au début de la campagne, quand il semble se plaindre qu'on lui ait changé ses Turcs : il n'y a plus moyen de les aborder sans qu'ils mettent, eux aussi, du canon en^ligne; ils ont appris à ne pas se séparer de leur artillerie; tt le diable a été leur éducateur » . Il veut dire sans doute

(1) Souvenirs du prince Dolyorouki, clans 1' « Antiquité russe » , t. XIII, p. 21. — Mémoires de Langeron,

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la France, soupçonnée à ce moment de fournir des officiers instructeurs à la Porte. Les ordres qu'il envoie à ses lieutenants sont parfois remplis de détails minutieux, mais toujours il y parait quelque chose de puéril et de théâtral à la fois ; toujours le généralissime semble y jouer au soldat et chercher des effets. Il parle fréquemment le langage qu'on a tant reproché à un général français d'une époque malheureuse encore voisine de nous. A tout instant il s'agit pour lui de vaincre on de mourir. Notez que son grand corps de géant n'a jamais reçu une égratignure, et que s'il meurt à la peine, ainsi que l'affirmait naguère un biographe complaisant, c'est la peine de ses plaisirs et d'excès de toute nature s'y rapportant, qu'il subit ainsi, et les balles ennemies n'y sont pour rien. Gomme tacticien ou stratégiste, il est nul ; d'idées générales de cet ordre nulle trace chez lui; ou du moins il n'en laisse voir qu'une, très caractéristique pour la compréhension de son génie : à la guerre comme ailleurs, il croit à la toute-puissance de l'or. En octobre 1787, adressant augénéral Souvorof une lettre de félicitations pour la défense brillante de Kinburn, il lui écrit : tt Assurez tout le monde que je récompenserai chacun selon (i ses mérites : aux soldats qui ont pris part au combat j'en- « verrai cinq roubles par tête. . . » £t il ajoute ; « Mais, je vous a prie, n'épargnez pas ceux qui ne se sont pas montrés dignes « d'une récompense. »

C'est quelque chose cependant, dans le compte de son actif comme chef d'armée, que d'avoir découvert et encouragé Souvorof. C'est la victoire de son coup d'oeil et aussi de cette hauteur d'esprit incontestable qui lui permet de s'élever audessus des rivalités et des jalousies mesquines. En décembre 1790, furieux de l'insuccès qu'ont eu les attaques dirigées contre Ismaïl par Goudovitch, il adresse au malheureux général le billet suivant :

« Comme vous n'avez vu les Turcs de près à Kilia que lors- « qu'ils étaient rendus, je vous envoie à Ismaïl le général « Souvorof, qui vous apprendra comment on les examine de <c près pour pouvoir juger de leur contenance. «

En même temps, il donne au nouveau commandant de Tarmée assiégeante cette brève instruction :

tt Vous prendrez Ismaïl à quelque prix que ce soit. »

Et Ismaïl est pris à quelcpies jours de là.

L'homme qui donne des ordres de ce genre et qui, d'une manière générale, se montre rarement ménager du sang et de la peine de ses soldats, est pourtant, il faut le reconnaître encore, aimé de ceux-ci. C'est un peu, sans doute, parce qu'il a, au point de vue de la discipline, des idées assez flottantes, comme son naturel même ; qu'il tolère partout autour de lui et jusqu'au sein des armées auxquelles il commande un peu de ce débraillé qui parait éternellement dans sa propre personne; mais cette raison n'est pas la seule. Il sait se rendre populaire ; il a le secret des mots magiques qui courent de rang en rang, réchauffant les cœurs et faisant flamber les imaginations. Il voit des oldats, couchés dans une tranchée, qui se lèvent à son approche, et il leur dit : a Ce n'est pas la peine de « vous lever devant moi; tâchez seulement de ne pas vous a coucher devant les balles turques. » Il est aussi le premier en date, parmi les chefs d'armée russes, qui paraisse, d'une façon très intermittente assurément, incomplète et inégale, se préoccuper du bien-être de ses hommes. Il lui arrive de temps en temps de les laisser mourir de faim, mais il lui arrive aussi de s'informer s'ils ont des chaussures aux pieds (1). Avant lui, personne ne s'en était inquiété; après lui, Souvorof lui-même n'y songera guère.

Enfin, au cours de cette campagne de 1788-89, qui fut pour lui, au total, un début malheureux, s'entretenant avec un de ses subordonnés des difficultés auxquelles il a à faire face, dans un pays dénué de toutes ressources, il en vient à se donner à lui-même ce témoignage « qu'il fait du pain avec des pierres » . Et c'est un témoignage contre lequel l'histoire ne saurait s'inscrire en faux. Il a le génie créateur. Ce qu'il crée laisse souvent beaucoup à désirer; ce sont des flottes con-

(1) Voy. son ordre du 6 octobre 1788. (Maslovski, p. 241.)

struites avec du bois vert, des armées dont la cavalerie manque de chevaux ; des magasins d'approvisionnements à moitié vides ; mais cela est, cela vit, et le résultat définitif de ces improvisations, comme aussi des opérations militaires elles-mêmes auxquelles il préside, n'est pas à dédaigner : la conquête de la mer Noire se trouve quand même au bout, et Thomme choisi par Catherine pour accomplir cette œuvre y a, comme elle Ta voulu, attaché son nom.

K Un grand homme et un homme grand », a dit de lui dans

son langage pittoresque celui de ses subordonnés qui fut le

plus à même d'apprécier son mérite. « Il ne ressemblait pas

a à cet ambassadeur français à Londres duquel le chancelier

tt Bacon disait à propos de sa haute taille que les greniers sont

tt généralement mal meublés. »

Un grand homme, oui peut-être, ainsi que Ta voulu Souvorof, par la personnification, inculte et s uvage si Ton veut, désordonnée et mal équilibrée, mais gigantesque^ et puissante, des énergies matérielles et morales en réserve dans Timmense empire, et encore, et surtout par l'adaptation de ces ressources au génie fécond d'une grande souveraine. Personne, parmi ceux qui ont entouré Catherine, vécu à ses côtés et obéi à ses ordres, n'a su mieux comprendre son esprit comme son tempérament, et personne aussi ne s'est mieux entendu à mettre en valeur les forces latentes du peuple nombreux et vigoureux soumis à ses lois.

Catherine a eu des favoris qu'elle a plus aimés, avec plus de tendresse ou avec plus d'ardeur. Patiomkine ne s'est pas vanté en affirmant un jour à sa maîtresse qu'elle n'avait jamais été mieux aimée que par lui. S'il n'a pas songé sérieusement à se faire moine pour elle, il s'est du moins fait poète : poète en action dans cette féerie colossale de la Tauride, conquise, peuplée et présentée aux yeux de la souveraine en un panorama prodigieux, et poète en vers. La chanson qu'on lui attribue : ^Kak « skoro ia Tiebie vidai. . . Dès que je T'ai vue, je n'ai plus pensé « qu'à Toi ; Tes yeux m'ont captivé, et je tremblais de Te dire ce « que j'avais dans le cœur » , variation anticipée sur le thème

iU CATHERINE LE GRAND.

du tt ver de terre amoureux d'une étoile » , est d'une jolie inspiration. Sa prose même, quand elle est adressée à son impériale maîtresse, prend fréquemment un accent lyrique. La prise de Bender lui vaut-elle Tenvoi d'une couronne de laurier, faite de diamants et d'émeraudes, il répond : a Mère miséricortt dieuse ! Vous avez déjà répandu sur moi toutes les largesses « dont Vous disposez, et je suis encore en vie ; mais cette vie, « auguste souveraine, sera, croyez-le, immolée toujours et « partout pour Votre service et contre Vos ennemis. » Et c'est en lui écrivant aussi — Tamour est communicatif par essence — que Catherine rencontre les plus heureuses tournures et les plus tendres. « Il n'y a pas de douceur, mon ami, que je ne ti voudrais vous dire » , lisons-nous dans sa lettre qui accompagne la couronne de laurier. En même temps, elle lui recommande de ne pas devenir trop orgueilleux, et, comme il s'en montre piqué, elle réplique : « Voilà ce que c'est que d'écrire « à mille verstes de distance! Mon âme remplie de joie n'a fait « que Vous avertir un instant qu'elle souhaitait de Vous voir tt éviter la seule chose qui pourrait diminuer la grandeur de « la Vôtre... n Les lettres qu'elle lui adresse à cette époque sont remplies de menus détails se rapportant à un appartement qu'elle se plaît à préparer et à orner pour son retour. Nous sommes, ne l'oublions pas, en novembre 1789, et celui qu'elle attend et veut recevoir ainsi n'est plus l'amant, mais l'ami. Cependant, découragé par les déceptions et les déboires d'une campagne qui ne répond pas à ses espérances présomptueuses, il accepte d'un air maussade les câlineries qu'on lui prodigue. II parle encore de se faire moine. Aussitôt elle se récrie et à son tour lui emprunte son langage exalté : « Un couvent? a quelle folie! Le silence d'une cellule pour celui dont le nom « retentit dans l'Europe et dans l'Asie? quelle impossibilité! n Par moments, au cours de cette campagne, qui met à une trop rude épreuve Fàme vigoureuse, mais molle, fer brut et non acier trempé, du généralissime, la correspondance tourne à l'aigreur, Patiomkine conseillant à. son amie de terminer son algarade inconsidérée avec la Suède, et Catherine lui recom-

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mandant de prendre Otchakof, ce qui permettra d'en finir et avec la Suède et avec la Turquie. Mais l'imprenable forteresse une fois emportée d'assaut, comme la bonne harmonie revient vite avec les familières et affectueuses effusions ! « Je te prends tt par les oreilles et je t'embrasse , mon ami » , ëcrit Catherine maintenant.

Et toujours elle s'inquiète de sa santé, autant et plus que du progrès de ses armes. Elle trouve pour l'engager, elle aussi, à ne pas trop s'exposer des raisons charmantes : « En vous peru dant vous me perdez également. >' Un panaris dont il souifre la rend beaucoup plus inquiète que la présence de la flotte suédoise aux portes de Saint-Pétersbourg.

Elle n'ignore aucune de ses faiblesses et ne songe qu'à en prévenir ou à en atténuer les conséquences. Elle s'occupe de corriger les écarts de son imagination, d'épargner des humiliations à sa vanité démesurée. Pourquoi donne-t-il à ses vaisseaux de la mer Noire des noms si ronflants ? On aura peutêtre de la peine à les justifier ! S'il prend soin de ses plaisirs à elle et même de ses amours, elle lui rend la pareille. Le détail est choquant, certes; il a néanmoins sa place dans la physionomie de ces deux êtres exceptionnels et dans l'histoire (lu commerce extraordinaire qui, pendant viugt ans, les a tenus rapprochés, après même qu'ils ont brisé entre eux un lien plus intime, et a fait tenir les destinées d'un grand empire entre leurs mains toujours et quand même enlacées. Que cette histoire soit justiciable en droit de la morale commune, nous n'y voulons pas contredire ; mais, en fait, ceux qui y ont figuré se sont mis en dehors et au-dessus de toutes les lois et de toutes les éthiques connues; et, en fait encore, telle est la supériorité de leur fortune , sinon de leur caractère , qu'ils se maintiennent à cette hauteur, et qu'à vouloir les en faire descendre en les ramenant au niveau commun, on risquerait de sacrifier le vrai au bien et de fausser une au moins des notions également essentielles à la vérité historique. Il y a une part de noblesse dans l'impressionnabilité constante qui les maintient toujours sensibles aux joies comme aux dou-

leurs ressenties de part et d'autre, mènie à celles qu'ils ne partagent pas, même à celles qui semblent une offense à leur passé; il y a une part de grandeur dans leur indifFérence pour les susceptibilités et les froissements d*amour- propre ordinaires, qu'ils côtoient sans avoir Tair d'en être efiBeurés; et il y a surtout dans toute leur manière d'être un fond de sincère, de puissante, d'admirable tendresse. S'ils sont comme cela et s'ils sont cela l'un pour l'autre, et si longtemps et à travers tant d'épreuves, c'est qu'ils s'aiment comme il est rare qu*on aime et qu'on soit aimé, et qu'ils semblent destinés à épuiser à eux deux toutes les formes humaines de la passion et du sentiment.

Saint-Jean, le plus malveillant des biographes du favori et le plus ingrat de ses secrétaires, parle d'une liste sur laquelle, d'après des renseignements que lui communiquaient de nombreux affidés, le Prince inscrivait les noms des jeunes officiers paraissant posséder les qualités requises pour occuper l'emploi qu'il avait lui-même rempli pendant deux ans. Il faisait ensuite peindre les candidats et, sous couleur de tableaux à acheter, présentait les portraits au choix de la souveraine. Il se peut. Le même auteur le représente s'attaquant au milieu de la nuit à la vertu d'une des demoiselles d'honneur de service au palais, qu'il poursuit jusque dans une chambre voisine de la chambre à coucher de l'Impératrice, et celle-ci, réveillée en sursaut par les cris de la belle , donnant tort à la victime de l'attentat qui s'avise de troubler son sommeil pour si peu. L'anecdote est peu vraisemblable (1). Mais voici un billet authentiquement signé par Catlierine et adressé à son ancien amant pendant le séjour qu'il fait en Ukraine à la fin de 1788 :

tt Écoutez Galoubtchik, Barinka est très malade; si c'est tt votre départ qui en est cause, vous avez tort : vous la « tuerez, et je commence à l'aimer beaucoup. »

(i) II est au moini étrange qu'un critique de la valeur de Henri Voss ait engagé le traducteur allemand de cette biographie à en entreprendre la publication, et ait consenti à y joindre une lettre signée de ion nom où \\ fait le plus grand éloge de ce tissu de calembredaines également invraisomblablei pour la plupart.

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Barinka, c'est Barbe Engelhardt, une des nièces de Patiom* kine. Elles sont cinq sœurs : Alexandrine, Barbe, Nadiejda, Catherine et Tatiana, placées toutes parmi les freilines de rimpëratrice, tandis que leur mère, propre sœur du Prince, est élevée au rang de dame d'honneur ; toutes assez jolies — et courtisées tour à tour par leur oncle. Encore une fois, en approchant de cet homme et de ce qui le touche de près, il faut oublier la morale. Lui-même est, paraft-il, le fruit d'une bigamie. Son père était marié quand, s'étant épris d'une jeune et jolie veuve, Daria Skouratova, il se fit passer auprès d'elle pour libre de tout engagement et Tépousa. En apprenant la vérité , Daria demanda une entrevue avec sa rivale et fit si bien qu'elle l'engagea à prendre le voile. Le mépris de la règle, l'inclination à ce que nous appelons aujourd'hui la criminalité passionnelle semblent héréditaires dans cette famille, etPatiomkine est d'autre part, à ce point de vue, lui généralement si indifférent, un raffiné, un curieux et un virtuose. Ni grand homme d'État, assurément, ni grand homme de guerre, mais bien un grand amoureux.

C'est Barbe qui parait d'abord sa préférée. En 1777, malade et alité, l'oncle guette les instants qui éloignent l'Impératrice de son chevet pour adresser à la nièce, en les confiant à Summers, un valet de chambre de Catherine (qui ne trompe guère sa maîtresse, car Patiomkine n'a plus à cette date de favori que le nom), des billets doux dont voici quelques échantillons :

a Barinka, si je t'aime à l'infini, si mon âme n'a pas a d'autre aliment que toi, sais-tu au moins apprécier cela? « Puis-je te croire quand tu me promets de m'aimer éternelle- « ment. Je t'aime, ô mon âme, et comment? Comme je n'ai

u jamais aimé ! Ne t'étonne pas si parfois tu me vois triste : « il est des mouvements d'àme involontaires , et je sens assez « que je n'ai aucune raison d'être ainsi, mais je ne puis me R commander. Adieu , ma divinité adorée. Je t'embrasse « toute. »

« Je suis mieux, chère âme, et je voudrais que tu sup- « portes plus gaiement mon absence que moi la tienne et que tt ta pensée aille vers moi comme la mienne qui te suit toutt jours. Alexandra Vasilevna va mieux, mais moi, chère âme, tt je suis triste, ne pouvant être autrement loin de toi. Mon « ange, Barinka, qui pourrait t'aimer autant? Mon amie, tt mes petites lèvres chéries, ma petite mère, mon trésor!... tt Demain j'irai au bain... Barinka, ma vie, ma beauté, ma tt divinité, dis que tu m'aimes, cela suffira pour me rendre « santé et gaieté, bonheur et paix. Mon àme, je suis rempli de « toi, oui, tout entier, ma beauté ! Adieu, je t'embrasse toute. ^

tt Beauté, ange divin, est-ce à toi de me prouver que tu es tt digne de mon amour ? Mon âme , ma tendre maîtresse , ta « victoire sur moi est forte et éternelle. Si tu m'aimes, je suis tt heureux, et si tu sais combien je t'aime, tu n'as rien à tt désirer de plus. Amie, je suis à toi pour toujours. »

Et Barinka n'est pas en reste de tendres messages :

u Mon amour et ma vie, je suis très inquiète à votre sujet. tt Au nom du Christ, dites-moi si vous allez mieux. J'atten- « dais à chaque instant de vos nouvelles..., et n'en ayant « point reçu, j'envoie chez vous. Au nom de Dieu , ma vie, « écrivez-moi... Je t'embrasse en pensée un million de fois. »

Puis , la santé revenue , on se retrouve , et voici encore un billet de l'oncle à la nièce , d'une saveur très particulière :

« Petite mère, Barinka, mon àme, ma vie, tu as dormi, a petite sotte, et tu ne te souviens de rien. En te quittant, je « t'ai couchée et je t'ai embrassée plusieurs fois. Je t'ai « couverte de ta robe de chambre et d'une couverture, et je a t'ai marquée du signe de la croix (1). »

(1) L*orîginal de la correspondance est en russe.

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Mais les vingt- deux printemps de Barinka sont d'espèce volage 9 et Tannée d'après Catherine, mise au courant de la liaison amoureuse et indulgente comme nous savons, a tort en attribuant la tristesse de la jeune personne à Tabsence de Patiomkine. La vérité est que Barinka en tient maintenant pour un également jeune et brillant cavalier qui s'appelle le prince Galitzine, et, déjà avant le départ de Toncle, la froideur a succédé aux transports passionnés de tantôt. Usant d'une tactique assez habituelle en pareille occasion, Barinka a pris les devants en se donnant Tair d'être jalouse et détachée de son amour par les infidélités de son amant. Elle n'a d'ailleurs pas eu de difficulté à jouer le rôle au naturel : les poches de la robe de chambre portée par l'oncle recelaient à ce moment plus d'un billet parfumé qui n'était pas de l'écriture de Barinka, celui-ci, entre autres, au bas duquel figurait le nom d'une dame appartenant à la plus haute société pétersbourgeoise :

« Gomment avez-vous passé la nuit, mon cher? Je sou- « haite que vous la passies meilleure que moi (1). Je n'ai « pas fermer l'œil, me voilà toute. Je ne sai comment l'idée « qui m'occupe de vous est la seule qui m'anime, mais vous a dirai-je que je ne suis pas contente de vous. Vous aviez Tair « si distrait... La première fois que vous avez était le plaisir a de me voir paraissait davantage... J'ai passé vis-à-vis de a votre maison et j'ai vu beaucoup de lumière. Vous étiez tt sans doute à jouer aux cartes. Mais, cher Prince, si vous tt puissiez me faire ce sacrifice de ne point vous donner tant « aux jeux. Cela ne fait que détruire votre santé. Faites-moi tt ce plaisir, mon aimable ami, marques moi que vous faites « quelque chose pour moi, et ne restes pas comme vous faites « jusqu'à quatre ou cinq heures après minuit. . . Il y a demain « bal chez Monseigneur; j'espère avoir le plaisir de vous « voir là. J'attends ce plaisir avec impatience ; c'est là seule- « ment que mon inquiétude me quitte; autrement je l'aime

(i) L'original est français, et nous respectons le style comme Torthographe du document.

tt d'être coupable vis-à-vis de tout le inonde. Je ne fait que tt reveiller et on m^apporte de votre part des fleurs ; je vous « suis bien obligée, mon cœur. Je souhaite que vous vous a porties bien et que je puisse vous voir gai et heureux « comme j'ai rêvé cette nuit. Vous éties si aimable ; vous ce avies Tair de m'aimer de tout votre cœur. Adieu , je vous « quitte ; mon mari va venir ches moi , et quand donc ferai s vous quelque chose pour mon fils? Je voudrais que ce soit tt dans votre régiment. »

En janvier 1779} Barbe Eugelhardt devient princesse Galitzine, et l'on conçoit que l'oncle, volage lui-même, n'en garde pas trop rancune à l'infidèle. D'autant que leurs relations paraissent bientôt rétablies sur l'ancien pied, avec l'échange recommencé à nouveau d'une correspondance où sous la plume de Barinka les n cher oncle » et « cher papa » alternent avec des appellations plus expressives comme « mon trésor » ou tt ma vie » .

Plus durable, plus sérieux aussi est le sentiment qui, à quelques années de là, fait hériter Alexandrine Engelhardl, mariée en 1781 au comte Branicki, des préférences d'abord accordées à sa sœur aînée. A l'heure de la mort, le conquérant de la Grimée doit avoir auprès de lui cette nièce qui sut n*étre que sa nièce et qui, au point de vue de l'intelligence et du caractère, paraît avoir été une femme supérieure. Nous la retrouverons parmi les confidentes de Catherine. Quant aux autres sœurs, elles n'inspirent et ne méritent que des fantaisies passagères. L'une d'elles, Nadiejda, devenue madame Ghepielof, se distingue par une conduite si désordonnée que son oncle lui a attribué le surnom de Beznadiejnaia (sans espoir). Son mari, personnage obscur, a obtenu sa main, raconte*t-on, en récompense d'un service qu'il a rendu au favori, en le débarrassant, dans un duel, d'un rival dangereux : un autre prince Galitzine ayant servi avec distinction dans l'armée et ayant eu le bonheur funeste d'attirer sur lui l'attention de la souveraine.

En mars 1784, le chargé d'affaires français, Gaillet, annonce de Saint-Pétersbourg au comte de Vergennes le remplacement

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prochain du ministre de Russie à Naples qui est le comte André Razoumovski par le comte Scavronski , mari d'une des demoiselles Engelhardt. Le changement a pour cause le désir exprimé par la comtesse Scavronska de passer un hiver en Italie, où son oncle ira sans doute la rejoindre. En 1789, c'est une cousine par alliance, Prascovia Zakrievska, mariée à un Patiomkine, qui voit à ses pieds le grand triomphateur. Et ce sont de nouvelles envolées de passion et de lyrisme, mêlées de naïveté et de quelques vulgarités comme toujours :

a ... Arrive, ô ma maîtresse! Dépéche-toi, ô mon amie! « ma joie, mon trésor sans prix, don sans pareil que Dieu lui- « même m'a fait. Je n'existe que par toi, et toute ma vie se u passera à te prouver sans cesse mon attachement sans égal, a Petite mère chérie [matouchka galoubouchka) ^ donne-moi la tt joie de te revoir, donne-moi le plaisir de me réjouir de la « beauté de ton visage et de ton âme... Je baise de toute ma tt tendresse tes jolies petites mains et tes jolis petits pieds. . .

« ... Chère maîtresse ! [Soudarka maià) . . . n'imagine pas que « ta beauté seule m^ait ravi et que ma tendresse se soit allumée a au foyer des ardeurs vulgaires; non, chère âme, la connais- « sance approfondie que j'ai de ton cœur, je ne sais quelle tt force mystérieuse, enfin cette inclination naturelle que l'on « nomme sympathie, voilà de quoi est fait mon amour. En « faisant le tour de ton âme, j'ai trouvé un ange — un ange a fait à l'image de mon âme propre; ainsi toi c'est moi, nous tt sommes inséparables. Je suis gai, quand tu es gaie; rassasié « quand tu n'as plus faim. Je te suis partout, — jusque dans « cette escarpolette où tu prends plaisir à te balancer ; seulett ment je me sens mal à l'aise, quand tu vas trop haut. Petite « folle remplie d'esprit, je vous porte dans mon cœur. »

Catherine a-t-elle jamais reçu elle-même de son favori des messages de ce genre, dont nous avons le regret de ne pouvoir que très imparfaitement traduire le tour original et la grâce? ,Nous n'en savons rien, mais c'est l'incertitude précisément où nous sommes à cet égard qui donne à ces fragments de correspondance une valeur historique et documentaire pour l'objet

que nous avons ici en vue. Si le conquérant de la Tauride ne lui a jamais écrit de la sorte, c'est ainsi du moins qu'il a dû lui parler, aux heures brèves qui ont suffi pour les attacher Tun à l'autre à jamais, pour créer le charme, dont jusqu'au dernier jour elle a subi le pouvoir.

Prascovia Patiomkine survécut longtemps à son amant et termina sa vie dans la dévotion la plus austère. Elle avait eu tôt l'occasion de reconnaître la fragilité des plaisirs et des joies de ce monde, car en 1790 déjà la Fantaisie du plus inconstant des hommes lui donnait deux rivales. Madame de Witt en était une. Née en 1761, à Mondagna, village des environs de Constantinople, la belle Fanariote avait débuté à quinze ans comme esclave, achetée pour quelques piastres par l'envoyé du roi de Pologne auprès de la Porte, Boscamp, un Français naturalisé sur les bords de la Vistule. Ayant fait peu après un voyage à Varsovie et y ayant appris qu'il ne retournerait plus à son poste, Boscamp chargeait un écuyer de lui amener la jeune Sophie avec ses gens et ses bagages qu'il avait laissés à Gonstantinople. Mais, chemin faisant, l'écuyer se récusait : sa pupille montrait une humeur si indisciplinable qu'il désespérait de la conduire à destination. Boscamp en prit son parti et ordonna de la laisser à Jassy. De Jassy, elle parvint à Kamieniec, sur le territoire polonais, où le commandant de la forteresse, le colonel de Witte, s'éprit d'elle et l'épousa. Elle parut à Varsovie où elle tourna toutes les têtes et, en 1781 , la princesse de Nassau la mena à Paris, où sa beauté fit sensation. Devenue par un divorce et par un second mariage avec le comte Potocki la femme du plus riche seigneur de Pologne, elle mourut eu 1821, après avoir étonné, effrayé et scandalisé l'Europe par des excès de tout genre. Slowacki, le poète polonais que Paris a vu mourir en 1849, a consacré un poème à l'histoire des dernières années de sa vie, en s'excusant presque, dans une préface, de toucher à un sujet aussi scabreux.

Elle accompagna en 1791 à Saint-Pétersbourg, après l'avoir diverti quelque temps à Bender, le fastueux organisateur des fêtes que nous avons racontées plus haut, mais elle n'avait pas

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de quoi rattacher longtemps. Plus sérieuse était Tautre rivale de la pauvre Prascovia, la belle princesse Dolgorouki. Le prince son mari faisait, il est vrai, mine tout d'abord de vouloir défendre son bien. Mais la lutte était inégale : en pleine assemblée, le gigantesque amoureux, dont il osait contrarier le caprice, le saisissait par les cordons décorant sa poitrine, le soulevait de terre et d'une voix de tonnerre lui criait à la figure : « Miseratt ble! c'est moi qui te les ai donnés, ces cordons, comme aux tt autres, et tu ne les as pas mérités davantage. Vous n'êtes « tous que de la boue, et j'ai droit de faire ce que je veux avec tt vous et avec ce qui vous appartient. »

Nous avons dit ailleurs (1) le déclin et la fin de l'éblouissante carrière dont nous venons d'esquisser les principaux épisodes ; nous avons montré l'avènement victorieux de la faveur et de la fortune rivales qu'elle devait, elle aussi, rencontrer un jour. Le printemps de 1791 qui vit reparaître à Saint-Pétersbourg le vainqueur d'Ismall et d'Otchakof, marque les derniers rayonnements de cet astre bientôt éclipsé, n A voir le prince marett chai Potemkin » , écrit à ce moment Catherine à l'adresse du prince de Ligne, a on dirait que les victoires, les succès émit bellissent. Il nous est arrivé de l'armée beau comme le jour, « gai comme un pinson, brillant comme un astre, plus spiri- « tuel que jamais, ne rongeant plus ses ongles, donnant des « fêtes plus belles les unes que les autres. » Une de ces fêtes, celle sans dou(e à laquelle la souveraine fait allusion plus particulièrement, a précisément pour but de porter un coup décisif à la faveur grandissante de Zoubof , qui lui n'est plus un protégé du grand ordonnateur des fantaisies impériales,

(1) Voy. Le roman d'une Impératrice, p. 566.

mais un ennemi. Toutes les ma{];nificences dont le prince* est coutumier, tous les enchantements dont il sait s'entourer sont réunis et dépassés cette fois. Ce n'est plus en souveraine, c'est en déesse que Catherine est reçue dans ce palais de Tauride, aujourd'hui délabré et désert. Et en même temps tout est combiné et mis en œuvre pour frapper son imagination et lui faire ouvrir les yeux sur Terreur qu'elle est en train de commettre. De merveilleuses tapisseries des Gobelins déroulent devant elle l'histoire suggestive d'Aman et de Mardochée, et des chœurs composées par Dierjavine, dont la muse inféodée déjà au nouveau favori s'est laissé débaucher pour la circonstance, en commentent les enseignements.

L'effort est vain : le lendemain, Catherine se donne l'air d'avoir considéré cette fête merveilleuse comme une soirée d'adieu. Elle feint de croire la présence du prince indispensable dans les provinces du Sud, où rien cependant ne réclame son retour. Il se résigne; il part, et c'est la mort qu'il va chercher. Pourtant, d'après une opinion assez accréditée, ce n'est plus une amie à moitié infidèle, c'est une épouse tout à fait oublieuse de ses devoirs qu'il laisse à Saint-Pétersbourg. Mais l'hypothèse ainsi mise en avant d'une victoire décisive remportée à ce moment par l'ancien favori sur les répugnances constantes de Catherine et d'une union clandestinement contractée avant son départ rencontre aussi des contradictions. D'une lettre adressée à Simon Vorontsof par Besborodko, il résulte qu'à cette époque on prétait généralement au prince l'intention d'épouser Marie Narychkine, une des célébrités féminines du règne de Catherine, à laquelle il faisait ostensiblement la cour. Il est vrai qu'on a vu aussi dans cette poursuite un jeu convenu avec la souveraine pour dérouter l'opinion publique et détourner son attention de l'événement qui s'accomplissait. Notons encore qu'un témoignage très sérieux reporte cet événement à une époque beaucoup plus ancienne. Nous lisons dans une dépêche du comte de Ségur datée du 21 décembre 1787 :

« Depuis vingt jours on n'a reçu aucune nouvelle du prince

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a Potemkin, et ce silence donne une juste humeur à Tlmpéra- « trice. Le général abuse souvent de la patience de la souvett raine et des droits sacrés et inviolables qui lui assurent la « durée de son crédit. La base singulière de ces droits est un « grand mystère qui n'est connu que de quatre personnes en tt Russie : un hasard heureux me Ta fait découvrir, et, lorsque « je Taurai tout à fait approfondi, j'en instruirai le Roi par la « première occasion qui se présentera. »

Nous ignorons si le Roi fut jamais mieux instruit que nous le sommes nous-mêmes.

. Le 5 octobre 1791, sur la route de Jassy à Nikolaïef, le prince expirait. Malade, il avait voulu quitter la capitale moldave, dont Fair était, croyait-il, mortel pour lui; mais à peine avait^il fait quelques lieues qu'une crise d'étoufFements le prenait. On le tira de sa voiture, on le coucha sur le gazon, au rebord d'un fossé, et quelques minutes après il n'était plus. On parla d'empoisonnement, comme de raison. Zoubof fut accusé, et Catherine elle-même n'échappa pas aux soupçons. La version du comte de Langeron semble la plus vraisemblable :

tt Le prince Patiomkine se détruisit lui-même... Je l'ai vu, Cl dans un accès de fièvre, dévorer un jambon, une oie salée tt et trois ou quatre poulets et boire du kvass, du kloukva, « de l'hydromel et toute sorte de vins. »

Au témoignage de Bezborodko, il refusait tous les médicaments; la fièvre le prenant, il ordonnait de tenir ouvertes par une nuit des plus froides les fenêtres de son appartement, se faisait verser sur la tête des torrents d'eau de Cologne et s'aspergeait lui-même avec de l'eau glacée au moyen d'un goupillon qu'il tenait constamment en main.

La douleur de Catherine fut grande. « En apprenant la nou- « velle,... elle a perdu connaissance, le sang s'est porté à sa « tête, on a été obligé de la saigner n , mandait le chargé d'affaires français Génet. — « Gomment remplacer un tel homme? » répétait-elle à son secrétaire Chrapowicki. « Moi et tous, nous « sommes maintenant comme des escargots n'osant tirer la « tête hors de leurs coquilles. » Elle écrivait à Grimm :

tf Un terrible coup de massue, hier, a frappé de nouveau « ma tête... Mon élève, mon ami et presque mon idole, le tt prince Potemkin le Taurique est mort. . . Ah ! mon Dieu ! c*est tt bien présentement que je suis madame la Ressource. De noutt veau je suis réduite à me dresser des gens!... »

L'année d'après, au 30 septembre, jour de la fête de V Idole, Cfarapowicki note encore dans son journal une crise de larmes, et le 5 octobre suivant, jour anniversaire de la mort du prince, la souveraine suspend ses audiences du matin, ne sort pas de ses appartements et se confine dans une solitude absolue. Cependant, cette mort si douloureusement et si longuement pleurée ne fait même pas Tobjet d'une mention dans le journal officiel de l'Empire. Un caprice de Zoubof le veut ainsi, et Catherine laisse faire son nouveau favori. Aucun monument n'est élevé à la mémoire du grand homme — Catherine l'appelle volontiers ainsi — qui vient de disparaître, et d'après une légende- longtemps répandue, son corps, enterré dans l'église de Sainte-Catherine à Kherson, est enlevé de sa tombe par ordre de Zoubof et jeté dans la fosse commune. La légende se trompe, il est vrai : le mausolée placé dans l'église de Rherson par les soins pieux de la comtesse Branicka est détruit, en effet, et les cendres qu'il recouvrait disparaissent, mais c'est Paul, devenu Empereur, qui se rend coupable de cette violation de sépulture, ordonnant par oukase de faire en sorte qu'il ne reste aucune trace de cette tombe, qui offense chez lui nous ne saurions dire quel sentiment de piété filiale intempestive ou de rancune attardée.

Cependant, du vivant de Catherine déjà et peu de temps après la fin du favori, une autre fosse commune s'ouvre pour celui-ci : l'indifférence de la plupart de ceux qui suivaient naguère avec une curiosité avide chacun de ses pas, et leur rjapide oubli . A la date du 25 décembre 1791, nous trouvons dans une lettre du comte Rastoptchine les lignes suivantes :

a Le partage des terres du prince n'a pas encore été fait : « le prince a laissé quelques dettes, soixante-dix mille âmes (( de paysans en Pologne, six mille en Russie et un million et

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tt demi de roubles en diamants. Ce qui est le plus extraordi- « naire, c'est qu'il est entièrement oublié. Les générations à a venir ne béniront pas sa mémoire. Il possédait au plus haut tt degré Tart de faire du mal avec le bien et d'inspirer de la « haine contre lui, tout en répandant les bienfaits d'une main tt négligente. On aurait pu croire qu'il s'était donné pour but a d'abaisser partout chaque homme pour s'élever au-dessus tt de lui... Sa dernière faiblesse a été de s'amouracher de a toutes les femmes et de passer pour mauvais sujet. Ce désir, a si ridicule qu'il fût, eut un plein succès. Les femmes se sont tt mises en quête de la bienveillance du Prince comme les « hommes se mettent en quête d'emplois... Il quitta Péters- « bourg après avoir dépensé huit cent cinquante mille roubles, a qui furent payés par l'Impératrice, sans compter les dettes. »

Le panégyrique est d'une brève, mais expressive éloquence.

Plus vite encore est liquidée et partagée la succession politique du prince. La direction des affaires étrangères échoit à Bezborodko ; celle, de la guerre, à Saltykof avec Valérien Zoubof , le frère du favori en titre, comme suppléant et successeur éventuel. L'intérieur, et en réalité la haute main sur toutes les parties du gouvernement, le pouvoir absolu dans tous les départements civils et militaires devient la part du favori luimême. Bientôt Bezborodko aussi est mis à l'écart, avec toute la pléiade des hommes d'État et des hommes de guerre dont Catherine s'est entourée jusqu'à présent. Le règne de Platon Zoubof a son tour.

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