‹ Autour de BaudelaireChapitre 1 sur 2 · Autour de Baudelaire · texte numérisé non relu

Autour de Baudelaire

En 1846, Baudelaire, âgé de vingtcinq ans, consacrait au Salon de cette année une plaquette de six feuilles dont la couverture annonçait Les Limbes, volume inédit de poésies. Quelques mois plus tard, la couverture de Chien Caillou, de Champfleury, donnait à ce volume le titre des Lesbiennes. C'était audacieux, précis et brutal. Le jeune poète dut

LE PROCÈS % ^^

comprendre, malgré son goût pour les mystifications et les paradoxes, le danger d'un tel titre. 11 revint aux "Limbes, qu'il maintint jusqu'au jour, sans doute voisin de la publication , où Hippolyte Babou, dans une conversation au café Lemblin, suggéra les Tleurs du Mal. Le volume fut mis en vente sous ce titre dans les premiers jours de juillet 1857.

Des publications antérieures de ses vers dans les journaux ou dans les revues, dont la première remontait à 1 845, et des lectures faites par l'auteur dès 1843 avaient créé autour de son nom une réputation particulière. A peine le livre était-il paru qu'un chroniqueur du Tigaro, Gustave Burdin, tout en rendant hommage à ses brillantes qualités, rappela que Charles Baudelaire était, « depuis une quinzaine d'années, un poète immense pour un petit cercle d'individus dont la vanité, en le saluant dieu ou à peu près, faisait une assez bonne spéculation ».

DES FLEURS DU MAL «A& ^^

11 alla plus loin. S'en prenant à l'œuvre, il la dénonça comme « un hôpital ouvert à toutes les démences de l'esprit, à toutes les putridités du cœur », où « l'odieux coudoie l'ignoble » et où « le repoussant s'allie à l'infect ». Malgré la sévérité de cette appréciation, Gustave Burdin se défendait de « prononcer un jugement » et de « rendre un arrêt ». Etait-ce une façon, insidieuse et hypocrite, de provoquer l'action de la justice ? Non seulement elle se mit tout de suite en mouvement, comme si elle n'attendait qu'un appel, mais il y avait entre l'assignation et la chronique un accord qu'il était difficile de prendre pour une coïncidence. Gustave Burdin avait signalé le Reniement de saint Pierre, Lesbos et les deux pièces qui avaient pour titre : Les Ttmmes damnées. C'étaient les seules dont il eût fait nominativement mention. Sans doute il les qualifiait de « quatre chefs-d'œuvre de passion, d'art et de poésie », mais en même

LE PROCÈS «^ ^L.^L

temps il avouait ne pas comprendre qu'un « homme de plus de trente ans eût donné la publicité à de semblables monstruosités ». Or, l'assignation retenait ces quatre pièces parmi celles qui servaient de fondement à la poursuite dirigée contre les Tleurs du Mal poux délits d'offense à la morale religieuse et à la morale publique.

Deux des poésies incriminées avaient paru, avant d'être recueillies dans le volume, sans attirer l'attention du parquet ou sans provoquer ses foudres. La petite Encyclopédie poétique de Julien Lemer avait publié Lesbos, qu'elle qualifiait de pièce satirique, en i85o. La J{evue de Paris, d'octobre i852, avait donné les stances du Reniement de saint Pierre.

En insérant cette dernière poésie dans les Fleurs du Mal, Baudelaire rappelait sa publication antérieure. 11 ajoutait: « Ce poème n'a été considéré, du moins par les gens d'esprit, que pour ce qu'il est vérita-

DES FLEURS DU MAL

blement : le pastiche des raisonnements de l'ignorance et de la fureur. Fidèle à son douloureux programme, l'auteur des Thurs du Mal a dû, en parfait comédien, façonner son esprit à tous les sophismes comme à toutes les corruptions. »

Cette « déclaration candide » — c'est Baudelaire qui la qualifiait ainsi — n'empêcha pas le parquet de conduire sur les bancs de la police correctionnelle le « douloureux programme » du poète. Celui-ci en fut violemment étonné. Ses lettres, contemporaines des poursuites ou postérieures, et les projets de préfaces ébauchés en vue des éditions ultérieures ne laissent aucun doute sur la sincérité de la surprise que lui causa cette mésaventure. Mais, comme Flaubert l'avait aussi espéré pour Madame Tïovary, il crut, sur le premier moment, « facile de se tirer du procès ». 11 écrivit à un ministre d'Etat, M. Fould, dont il avait déjà, pour sa mère et pour lui, éprouvé

LE PROCÈS

les bons offices. 11 avait pensé, tout d'abord, à saisir le garde des sceaux d'une sorte de plaidoirie secrète, mais il lui sembla qu'une pareille démarche impliquait presque un aveu de culpabilité- Or, disait-il avec un accent dont il faut admirer la dignité courageuse, « je ne me sens pas du tout coupable. Je suis, au contraire, très fier d'avoir produit un livre qui ne respire que la terreur et l'horreur du mal... S'il faut me défendre, je saurai me défendre convenablement. »

Le ministre d'Etat ne réussit pas à écarter le procès. 11 avait peut-être même, avec la volonté de servir loyalement les intérêts du poète, contribué à le précipiter. On peut soutenir sans paradoxe que la poursuite et la condamnation des T leurs du Mal furent dues à unz rivalité d'influences ou à un conflit d'attributions entre plusieurs ministres. Baudelaire en eut ou l'intuition ou la certitude, dont il faisait part à Poulet-

DES FLEURS DU MAL

Malassis dans une lettre du 20 juillet 1857. A défaut de Sainte-Beuve, auquel un incident né de Madame Bovary, acquittée cinq mois auparavant, ne permettait pas de consacrer dans le Moniteur un article aux T leurs

du Mal, Edouard Thierry se chargea de le faire. Mais, quoique adouci et prudent, passerait-il? 11 fallait le visa du ministre d'État. M. Fould le donna. L'article irrita M. Abbatucci, ministre de la Justice, qui se plaignit de voir « entraver l'attaque », et M. Billault, ministre de l'Intérieur, que la récidive du Moniteur, déjà compromis dans l'affaire de Madame Bovary, mettait en mauvaise posture. Comment réparer la bévue administrative dont le journal officiel s'était, avec la complicité du ministre d'Etat, rendu coupable ? Peut-être un article paru dans un autre journal permettrait-il, s'il incriminait le livre avec assez d'énergie, de rattraper les poursuites compromises.

M. Billault, qui était au mieux avec le

LE PROCÈS

Figaro, passa pour avoir inspiré la chronique de Gustave Burdin. Je me garde de prendre le soupçon à mon compte, mais Baudelaire crut fortement à la machination. 11 faut avouer que la coïncidence que j'ai relevée entre l'article et l'assignation, trop visiblement d'accord sur le choix des principales pièces, crée une présomption fâcheuse, sinon contre le ministre, du moins contre son journal.

Toujours est-il que Baudelaire reçut une citation à comparaître devant le juge d'instruction. Les détails de son interrogatoire, rédigés pour un dossier de son procès qu'il réunit plus tard, ont fâcheusement disparu. Le dossier judiciaire a lui-même péri dans l'incendie de la Commune. Ainsi il ne reste plus rien de la procédure officielle, à laquelle les lettres écrites ou reçues par Baudelaire permettent, heureusement, de suppléer pour la plus grande partie.

DES FLEURS DU MAL

Renvoyé par le juge d'instruction, M. Charles Camusat-Busseroles, dont il semble que l'attitude fut correcte, devant la sixième chambre correctionnelle, Baudelaire chargea Me Chaix d'Est-Ange fils des intérêts de sa défense. Il prépara à son intention une note où il envisageait avec force les différents aspects du procès. S'il revendiquait pour les pièces déjà publiées le bénéfice de la prescription, il invoquait aussi une sorte de prescription générale due à l'impunité de livres modernes « qui ne respiraient pas, comme le sien, l'horreur du mal ». Cette horreur du mal était le fond de sa thèse. 11 ne voulait pas être confondu avec « l'impudence effrontée et gaie » de Béranger, dont il conseillait par ailleurs à son avocat de citer « avec horreur et dégoût les bonnes ordures ». Il lui répugnait profondément d'être traité comme un polisson. 11 ne lui suffisait pas de se mettre sous la protection de la liberté et de la

LE PROCÈS

morale des arts. 11 affirmait que son livre renfermait une « terrible moralité ». Mais, pour la dégager, pour en comprendre la force et pour en retenir la leçon, il fallait juger les fleurs du Mal dans leur ensemble et ne pas en détacher arbitrairement treize pièces qui, séparées, perdaient une grande partie de leur signification. Rien n'était plus légitime que ce souci de Baudelaire. Les Tleurs du Mal ne sont pas un recueil factice où des poésies éparses auraient été réunies pour les besoins d'une publication. Comme Baudelaire récrivait en 1861 à Alfred de Vigny, à l'occasion de la seconde édition, augmentée d'un grand nombre de pièces nouvelles, « ce livre n'est pas un pur album : il a un commencement et unz fin ». Toutes les pièces qui le composent s'adaptent à un cadre voulu et choisi par l'auteur. Elles relèvent de la même conception et elles tendent au même but. C'était mal comprendre le livre et calomnier son

DES FLEURS DU MAL ^ ^^

auteur que de s'en tenir aux poésies isolées dont l'article du Tigaro avait précédé et inspiré le choix.

En même temps qu'il documentait son avocat, Baudelaire se préoccupait de renseigner et d'instruire ses juges* Il leur fit remettre un mémoire, d'un caractère exclusivement littéraire, composé de quatre articles écrits par « quatre esprits délicats et sévères ». Ces articles n'avaient pas été composés en vue de servir de plaidoirie. Ils n'en attestaient qu'avec plus de force la « spiritualité ardente et éclatante » d'un livre, dont seul un malentendu pouvait expliquer la poursuite imprévue. A côté de l'article d'Edouard Thierry, publié le 14 juillet dans le Moniteur Universel, Baudelaire avait placé celui que le Présent avait donné le 2 3 juillet sous la signature de F. Dulamon. Les deux autres articles, celui de Barbey d'Aurevilly, destiné au Pays, et celui de Charles Asselineau, pro-

LE PROCÈS

posé à la J{evue Française, avaient dû à unz consigne du pouvoir de ne pas paraître» C'était vraiment dommage. La chronique d'Asselineau était solide, substantielle et probante. Quant à l'article de Barbey d'Aurevilly, on ne peut le lire aujourd'hui encore sans émotion et sans rendre hommage à tant d'esprit, à tant de profondeur et à tant de conscience. Emanant d'un écrivain « absolument catholique, autoritaire et non suspect », comme le qualifiait Baudelaire, il aurait sans doute rendu les poursuites impossibles. Comment, après un tel témoignage, accuser le livre d'offenser la morale religieuse !

Baudelaire était très lié avec Sainte-Beuve. L'illustre critique, en recevant les Tleurs du Mal, lui avait écrit une lettre qui est un chef-d'oeuvre d'analyse ingénieuse et profonde, où l'admiration et la sympathie s'accompagnaient de prudentes réserves et de sages conseils. L'avant-veille de l'au-

DES FLEURS DU MAL

dience, Baudelaire vint solliciter de lui, sur les instances de son avocat, « quelque chose de bien grave, de bien lourd ». Ce n'était pas, comme on pourrait le croire, une démarche de précaution que les relations de Sainte-Beuve avec le pouvoir permettaient de demander et d'espérer. L'auteur des Tleurs du Mal s'adressait à son ami pour en obtenir unz consultation littéraire dans laquelle son défenseur pourrait puiser des arguments et unz sorte de direction générale de sa plaidoirie. Sainte-Beuve ne refusa pas ce service. 11 rédigea des « petits moyens de défense », qui s'inspiraient en partie de sa lettre, mais dont le ton et le développement restituaient au procès, avec une habileté délicate et persuasive, sa véritable physionomie.

La comparaison avec Béranger, auteur de poésies grivoises, qui pourtant venait d'être jugé digne par l'Empereur de funérailles publiques, s'imposait à Sainte-Beuve

LE PROCÈS «A& JL~^± $*

comme elle s'était imposée à Baudelaire et, dans une lettre tardivement arrivée pour le jugement, à Gustave Flaubert. Les trois écrivains aboutissaient à la même conclusion par une appréciation différente des mérites de l'illustre chansonnier. J'ai déjà dit l'opinion de Baudelaire. Celle de Flaubert s'exprimait avec une énergie encore plus méprisante. 11 s'indignait qu'on eût rendu les honneurs nationaux à un « sale bourgeois », à une « glorieuse binette », qui (( avait chanté les amours faciles et les habits râpés », et dont la muse ne lui paraissait pas plus riche de poésie que de morale.

Sainte-Beuve avait toujours jugé les productions de Béranger avec une sympathique indulgence dont les plus grands des poètes contemporains n'avaient pas, il s'en faut, bénéficié. 11 restait d'accord avec lui-même en lui donnant le titre de « poète national, cher à tous », et c'est à peine s'il dépassait

DES FLEURS DU MAL

sa pensée en parlant du « respect et de l'amour qui environnaient sa mémoire ».

Mais il y avait une tactique dans cet éloge. N'eût-il pas été imprudent de diminuer, malgré la célébrité de certains refrains dangereux, la gloire d'un poète dont on voulait comparer les honneurs avec le traitement de rigueur réservé à Baudelaire ? Sainte-Beuve suggérait aussi à l'avocat d'évoquer le souvenir d'Alfred de Musset, qui venait de mourir, de rendre hommage à sa mémoire, à son nom, à son génie, mais de prendre texte de certaines de ses poésies, qui, loin de le conduire sur les bancs du tribunal correctionnel, avaient servi, avec les autres, à le porter à l'Académie. « Et pourtant j'ouvre ses oeuvres, je récite ses vers que plusieurs générations ont sus par cœur, et j'y trouve... ce que je n'oserais me permettre de lire ici, devant vous. »

Tous ces arguments esquissés par Sainte-

LE PROCÈS 3^ ^^-

Beuve étaient dominés par une appréciation littéraire dont la vérité reste acquise aux V leur s du Mal. « Tout était pris dans le domaine de la poésie. Lamartine avait pris les deux f Victor Hugo avait pris la terre et plus que la terre. Laprade avait pris les forêts. Musset avait pris la passion et V orgie éblouissante. D'autres avaient pris le foyer, ]* vie rurale, etc.. Théophile Gautier avait pris l'Espagne et ses hautes couleurs. Que restait-il? Ce que Baudelaire a pris. 11 y a été comme forcé. » Cinq ans plus tard, en 1862, Sainte-Beuve donnait à la même idée une forme délicate et ingénieuse en commentant avec sympathie la candidature du poète, qui n'y avait mis ni une impertinence ni une gageure, à l'Académie Française.

« M. Baudelaire a trouvé moyen de se bâtir, à l'extrémité d'une langue de terre réputée inhabitable et par delà les ^confins du romantisme connu, un kiosque bizarre, fort orné, fort tourmenté, mais coquet et

DES FLEURS DU MAL ^ £^5±

mystérieux, où on lit de l'Edgar Poe, où l'on récite des sonnets exquis, où Ton s'enivre avec le haschisch pour en raisonner après, où l'on prend de l'opium et mille drogues abominables dans des tasses d'une porcelaine achevée. Ce singulier kiosque, fait en marqueterie, d'une originalité concertée et composite, qui, depuis quelque temps, attire les regards à la pointe extrême du Kamtchatka romantique, j'appelle cela la folie Baudelaire. L'auteur est content d'avoir fait quelque chose d'impossible, là où on ne croyait pas que personne pût aller. »

Malheureusement, cette folie Baudelaire, dont Sainte-Beuve appréciait les combinaisons et aimait les raffinements, plut moins aux juges, étonnés et scandalisés, de la sixième chambre. L'auteur des Fleurs du Mal, non content d'avoir fait imprimer pour eux un dossier spécial, essaya de les gagner par des influences.

LE PROCÈS

Le siège du ministère public devait être occupé par M. Ernest Pinard, le même substitut impérial qui avait requis contre Madame 'Bovary. Ce fut par l'intermédiaire obligeant et actif de Barbey d'Aurevilly que Baudelaire tenta d'atteindre ce magistrat, qu'il jugeait particulièrement redoutable. La démarche directe devait être faite par Raymond Brùcker, l'auteur, aujourd'hui oublié, des Docteurs du Jour devant la famille. Trois jours avant l'audience, Barbey écrivit à l'auteur des Tleurs du Mal, auquel il donnait ce titre sur l'adresse, pour lui demander de hâter l'envoi des placards qui constituaient le dossier littéraire destiné au tribunal. « Si j'avais vos placards, ils seraient déjà chez Brùcker et sous les yeux de notre grand ami Pinard... Mettez ceux de Briicker avec les miens. Je les lui remettrai dans la journée. Je pétrirai Briicker, qui pétrira Pinard, qui pétrira vos juges. Mais plus de retards. Eh ! eh ! L'affaire vient jeudi ! ! »

DES FLEURS DU MAL ^ ^-3^

Baudelaire, pour se familiariser avec les visages de ses juges, assista à une audience du tribunal. 11 n'en remporta pas une bonne impression. « J'ai vu mes juges, jeudi dernier. Je ne dirai pas qu'ils ne sont pas beaux, ils sont abominablement laids, et leur âme doit ressembler à leur visage. » Etaient-ils inaccessibles? Obsédé par l'idée que l'Impératrice n'avait pas été étrangère à l'acquittement de Flaubert, Baudelaire voulut faire agir unz femme. Il s'adressa à son amie Mme Sabatier ! « La pensée bizarre que peut-être vous pourriez, par des relations et des canaux peut-être compliqués, faire arriver un mot sensé à une de ces grosses cervelles s'est emparée de moi, il y a quelques jours. » Afin de faciliter la démarche de celle que ses amis appelaient la Présidente, d'un titre familier qui n'avait rien de commun avec la hiérarchie judiciaire, Baudelaire lui donnait les noms des « monstres » devant lesquels il

LE PROCÈS

devait répondre de ses offenses à la morale religieuse et à la morale publique. Le président était M. Dupaty. Les juges s'appelaient Delesvaux, de Ponton d'Amécourt et Nacquart.

L'affaire fut appelée le jeudi 20 août 1857. M. Ernest Pinard soutint la prévention. Les amis de Baudelaire présents à l'audience sont d'accord pour prêter à ce magistrat une attitude embarrassée.

Ce sont les expressions mêmes de Charles Asselineau, qui l'a commentée plus tard en ces termes : « En apprenant le nom du magistrat distingué qui devait soutenir l'accusation, les amis de Baudelaire avaient pris confiance. Le souvenir récent d'un procès fameux (sans doute, l'affaire des Docks Napoléon), où le jeune substitut s'était élevé très haut, leur faisait espérer qu'ayant affaire à un poète, il se départirait des minuties de l'enquête et de la raideur du réquisitoire. On s'attendait à le

DES FLEURS DU MAL •^ -^^

voir planer et se maintenir à la hauteur d'un procès poétique. En l'entendant, il nous fallut rabattre un peu de cet espoir. Au lieu de généraliser la cause et de s'en tenir à des considérations de haute morale, il s'acharna sur des mots, sur des images ; il proposa des équivoques, des sens mystérieux auxquels l'auteur n'avait pas songé, atténuant les sévérités par des protestations d'indulgence naïve : « Mon Dieu ! je ne demande pas la tête de M. Baudelaire; je demande un avertissement seulement. »

Quelques jours après le procès, Barbey d'Aurevilly écrivait à Trébutien : « L'avocat général a parlé de votre ami avec une considération qui vous eût fait plaisir, et a montré à Baudelaire une sympathie inconséquente. On voyait qu'il était entre l'ordre du ministère et sa conscience. Tout cela fait pitié et peut aller avec les sottises et les platitudes de ce temps. »

Ces témoignages démontrent que si l'avo-

LE PROCÈS

cat impérial n'avait pas réalisé les espérances qu'Asselineau et ses amis avaient mises dans la sûreté et dans l'indépendance de son goût littéraire, il n'avait eu pourtant ni demandé contre Baudelaire les sévérités dont il avait, cinq mois auparavant, nourri son réquisitoire contre Gustave Flaubert. Même, au dire de Poulet-Malassis, l'éditeur poursuivi en même temps que l'auteur, il avait conclu à la modération de la peine.

Cette modération de l'accusation était une habileté qui la rendait plus redoutable. 11 fallait, pour parer à ce danger, une plaidoirie élevée et délicate, moins soucieuse de discuter une à une dans leurs détails les poésies incriminées que de dégager la spiritualité, la moralité de l'œuvre, et d'en placer les audaces sous le bénéfice de la liberté de l'art.

Or Chaix d'Est-Ange fut, de l'aveu unanime, inférieur à sa tâche. Baudelaire eut moins à se louer de lui que Flaubert de

DES FLEURS DU MAL

Sénart. Ici encore les opinions d'Asselineau et de Barbey d'Aurevilly, présents à l'audience, s'accordent. « Baudelaire ne fut pas défendu, a écrit Asselineau. Son avocat, homme de talent d'ailleurs, très intelligent et très dévoué, s'épuisa dans la discussion des mots incriminés, de leur valeur, de leur portée. C'était s'égarer. Sur ce terrain, qui était celui de l'accusation, on devait être battu... » Barbey d'Aurevilly disait de son côté : « Chaix d'Est- Ange a plaidé je ne sais quelles bassesses, sans vie et sans voix. »

Baudelaire partageait sur l'infériorité de sa défense le sentiment de ses amis. 11 pensait que l'avocat aurait dû s'en tenir aux idées esquissées dans la consultation de Sainte-Beuve et dans l'article de Barbey d'Aurevilly. « Si j'avais plaidé moi-même ma cause, disait-il à Poulet-Malassis, et si j'avais su développer cette thèse qu'un avocat ne pouvait pas comprendre, j'eusse été sans doute acquitté. »

LE PROCÈS

Renvoyé des fins de la poursuite sur le grief d'offense à la morale religieuse, il fut condamné à 3oo francs d'amende pour offense à la morale publique et aux bonnes moeurs. D'autre part, le tribunal ordonnait la suppression de six pièces qu'il avait retenues comme constitutives de ce délit : Lesbos ; Temmes damnées (Hippolyte et Delphine) ; Les Métamorphoses du Vampire ; Le Léthé; A celle qui est trop gaie; Les 'Bijoux.

Le considérant principal du jugement s'exprimait ainsi : « Attendu que l'intention du poète, dans le but qu'il voulait atteindre et dans la route qu'il a suivie, quelque effort de style qu'il ait pu faire, quel que soit le blâme qui précède ou qui suit ses peintures, ne saurait détruire l'effet funeste des tableaux qu'il présente au lecteur et qui, dans les pièces incriminées, conduisent nécessairement à l'excitation des sens par un réalisme grossier et offensant pour la pudeur... »

DES FLEURS DU MAL 3g. ^^ ^£>

Asselineau raconte qu'un illustre académicien, fort attentif au débat — était-ce Sainte- Beuve? — faisait remarquer au condamné les termes du considérant: Attendu que le poète... « Notez bien ce mot, disait-il, point d'accusé : le poète... le poète ! Tout est là. »

C'était vraiment abuser d'un mot pour jouer sur les mots. Baudelaire, parce que le jugement le qualifiait de poète et rendait même une sorte d'hommage à son style, nfzn était pas moins un accusé et un condamné. 11 n'en était pas moins flétri pour avoir mis son talent au service de « l'excitation des sens » et pour l'avoir avili au rang d'un « réalisme grossier ». D'un considérant à l'autre, l'appréciation du tribunal, loin de s'atténuer, devenait plus sévère puisque, dans une phrase dont l'incorrection grammaticale avait dû faire hurler l'indignation de Flaubert, le jugement constatait que (( les Fleurs du Mal contenaient des passages et expressions obscènes et immorales ».

LE PROCÈS *%► ^-.^^

Le coup fut dur pour Baudelaire. 11 croyait être acquitté. 11 disait même qu'il attendait qu' « on lui ferait réparation d'honneur ! » C'était vraiment trop espérer d'une poursuite qui avait mis tant de ministres en mouvement du côté de l'accusation. La surprise et la déception du poète se traduisirent par une vive irritation. Les Goncourt racontent dans leur Journal qu' « il se défendait obstinément, avec une certaine colère sèche, d'avoir outragé les moeurs dans ses vers ».

On comprend cette colère. Baudelaire était un artiste : le tribunal le traitait comme un polisson. Sur les six pièces condamnées, j'ai dit que l'une, Lesbos, la plus hardie peut-être, et dont le titre était audacieux, avait paru sept ans auparavant sans être inquiétée. Comment une poésie, inoffensive en j 85o, avait-elle pu devenir immorale en \S5yl Deux autres, les Temmes damnées et les Métamorphoses du Vampire,

DES FLEURS DU MAL

avaient été louées par Emile Deschamps, que l'on ne pouvait vraiment pas soupçonner de goûts obscènes, comme des « poésies sans modèle et sans imitateurs », dont il appréciait, en même temps que la forme, les « secrets du cœur ». Une quatrième, A celle qui est trop gaie, avait plu particulièrement à Sainte-Beuve. Je sais bien qu'il l'eût préférée, écrite en grec, dans la section des Erotica de Y Anthologie ; mais n'était-ce pas un paradoxe outrageant de trouver une a excitation des sens » dans cette fleur du mal dont seuls des esprits délicats pouvaient pénétrer le sens intime et humer le parfum un peu spécial ? Quant aux Bijoux et au Lélhé, c'étaient, évidemment, des hymnes à la chair; mais Flaubert avait, dès l'apparition du volume, prononcé le mot vrai et le jugement définitif en écrivant à Baudelaire : « Vous chantez la chair sans l'aimer, d'une façon triste et détachée qui m'est sympathique. »

LE PROCÈS «A^ ^^

Baudelaire eut la sagesse de ne pas interjeter appel. Il eût ajouté à ses ennuis, sans avoir aucun espoir sérieux de faire casser ou atténuer le jugement. Cette attitude de résignation prudente lui fut conseillée par Y avocat impérial lui-même, avec lequel il eut une entrevue au lendemain du jugement.

Elle lui valut d'obtenir, pour lui et pour l'éditeur, la remise des amendes, à laquelle M. Pinard, dont le succès d'audience avait peut-être dépassé les secrets désirs, ne fut pas étranger. « Vous savez que j'ai résolu de me soumettre complètement au jugement, écrivait Baudelaire à Poulet-Malassis le 3o décembre, et de refaire six poèmes nouveaux, beaucoup plus beaux que ceux supprimés. »

Quand la seconde édition des Fleurs du Mal parut, en 1861, elle contenait trentecinq poésies nouvelles dont quelques-unes égalaient, si elles ne les dépassaient pas, les pièces que la décision du tribunal avait

DES FLEURS DU MAL ^ ^^

contraint Baudelaire à supprimer. Sa condamnation et cette suppression, dont le temps n'avait pas atténué l'effet, lui paraissaient toujours être dues à un « malentendu » qu'il s'expliquait sans l'admettre. La seconde édition n'était-elle pas l'occasion de saisir le public de la question littéraire que le procès avait soulevée ? Ce fut la pensée de Baudelaire. 11 ne la mena pas jusqu'à sa fin, mais Poulet-Malassis trouva dans ses papiers, après sa mort, des plans et des ébauches de préfaces qui permettent de se rendre compte de ce qu'eussent été sa protestation et sa profession de foi. Déjà, au moment de la mise en vente de l'édition originale des T leurs du Mal, il semble que, sans penser à des poursuites, il avait soupçonné le malentendu. La première version de la dédicace à Théophile Gautier contenait un passage significatif: « Je sais que, dans les régions éthérées de la véritable poésie, le mal n'est pas, non plus que le

LE PROCÈS •Aft ^^ $r>

bien, et que ce misérable dictionnaire de mélancolie et de crime peut légitimer les réactions de la morale, comme le blasphémateur confirme la religion. » Les préfaces projetées exprimaient la même idée. Baudelaire ne voulait pas confondre « l'encre avec la vertu ». 11 a employé à plusieurs reprises une formule, qui est, comme cette insistance même le démontre, l'expression de sa doctrine, opposée à celle du tribunal : « Ce n'est pas pour mes femmes, mes filles ou mes soeurs que ce livre a été écrit ; non plus que pour les femmes, les filles ou les soeurs de mon voisin. Je laisse cette fonction à ceux qui ont intérêt à confondre les bonnes actions avec le beau langage. » 11 ajoutait qu'il avait voulu, dans le dessein d'exercer son goût passionné de l'obstacle, extraire la Beauté du Mal. La distinction entre le Bien et le Beau, qui peuvent se trouver réunis, mais qui peuvent aussi s'opposer l'un à l'autre, était le fond de sa thèse. 11 n'était pas le

DES FLEURS DU MAL

premier à la formuler, mais elle s'adaptait tellement à la nature de son esprit, à l'originalité de son talent et à son tempérament même qu'on doit regretter d'avoir été privé des développements subtils et profonds qu'il n'eût pas manqué de lui donner. Cette préface aurait servi de pendant à la préface de Mademoiselle de Maupin.

Baudelaire avouait, dans deux des préfaces esquissées, que, pour se faire pardonner la tristesse du sujet de son livre, il y avait glissé quelques « ordures » afin de plaire à MM. les journalistes, qui, d'ailleurs, s'étaient montrés ingrats. C'étaient les (( torts » qu'il se résignait déjà à reconnaître dans la note qu'il avait, au moment du procès, rédigée pour son avocat. On s'abuserait si l'on cherchait dans ces concessions, offertes comme des circonstances atténuantes, le secret intime de son « cœur mis à nu ». Au fond, Baudelaire se sentait irréprochable. Jamais il n'a admis que son

LE PROCES «^â ^2— ^ &>

livre a saturnien, orgiaque et mélancolique i ait constitué un outrage à la morale. Des vers inachevés, qui devaient prendre place dans la deuxième édition, auraient exprimé sa pensée avec plus de vigueur que \ 'Epigraphe pour un livre condamné :

Tranquille comme un sage et doux comme un maudit,

il y aurait dit sa fonction poétique :

O vous, soyez témoins que j'ai fait mon devoir Comme un parfait chimiste et comme une âme sainte. Car j'ai de chaque chose extrait la quintessence, Tu m'as donné ta boue et j'en ai fait de l'or.

La cause de Baudelaire est gagnée. Le tribunal l'avait relevé du délit d'offense à la morale religieuse. La postérité est allée plus loin. Elle a salué son génie et son verdict impartial casse le jugement qui a condamné, il y a soixante ans, les Fleurs du Mal pour offense à la morale publique.

VICTOR HUGO

ET

S'il faut en croire le témoignage d'un de ses amis, Baudelaire, qui n'avait encore publié ni unz pièce de vers ni un article, réussit, dès 1843, à pénétrer chez Victor Hugo, alors installé Place Royale. Mais cet ami, Ernest Prarond, ajoute qu'aucune intimité ne s'établit entre les deux poètes, dont les tempéraments n'étaient pas moins

Page 1