‹ Autour de BaudelaireChapitre 2 sur 2 · VICTOR HUGO •Î5. J^^L · texte numérisé non relu

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opposés que les talents* Affecté, concentré et fantaisiste, Baudelaire n'était pas fait pour plaire à Victor Hugo. D'ailleurs, il récitait peu de ses vers et il ne se présentait pas comme son disciple. 11 se sentait d'une autre école. Victor Hugo, qui ne se trompait pas tout à fait, le prit pour un malade et lui conseilla le repos dans la retraite. Cette consultation imprévue froissa Baudelaire qui, indépendant par nature et par système, s'en fit un prétexte pour ne pas abdiquer.

Son premier écrit, consacré au Salon de 1845, renfermait, à l'occasion des tableaux exposés par Boulanger, un coup de patte à Victor Hugo. Le critique, rappelant une ancienne lithographie du peintre, découvrait « l'abîme où mène la course désordonnée de Mazeppa », et, plus précis encore, il parlait de l'influence du poète : « C'est M. Victor Hugo qui a perdu M. Boulanger, après en avoir perdu tant d'autres. »

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Le Salon de 1846 fournit à Baudelaire une autre occasion, où se complut son goût de paradoxe, de mettre Victor Hugo en cause. Après avoir défini le romantisme : « l'intensité, la spiritualité, la couleur et l'aspiration vers l'infini », il fit d'Eugène Delacroix le chef de cette école, de laquelle il excluait naturellement — le « naturellement » est de lui — Victor Hugo ! Baudelaire ne s'arrêtait jamais à mi-chemin. Son admiration si légitime pour le génie de Delacroix, auquel il a consacré des pages pittoresques et pénétrantes, le rendait injuste pour Victor Hugo, que Delacroix, d'ailleurs, ne jugeait pas dans son Journal avec une moindre sévérité. Ce n'est pas à dire que tout fût injuste dans ce parallèle. On y trouve, au contraire, des vues profondes exprimées par d'heureuses formules. Baudelaire avait le sens critique. 11 n'avait pas tort de dire de Victor Hugo que « l'excentricité elle-même prend chez lui des formes symétriques »,

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et il accusait un autre défaut de son génie en marquant cet excès d'adresse, trop commun aux romantiques, « qui ne laisse rien à deviner et n'omet ni un brin d'herbe ni un reflet de réverbère ». Au contraire, le génie de Delacroix, aux prises avec les patiences du métier, gagne en passion ce qu'il perd en précision. Et Baudelaire concluait :

« Trop matériel, trop attentif aux superficies de la nature, M. Victor Hugo est devenu un peintre en poésie. Delacroix, toujours respectueux de son idéal, est souvent à son insu un poète en peinture ». La comparaison et la définition sont trop absolues pour être exactes, mais on ne saurait nier la part de vérité qu'elles renferment.

De 1846 a j 853, la Correspondance de Baudelaire et son oeuvre ne renferment aucun document qui permette d'affirmer l'existence ou de préciser la nature de ses relations avec Victor Hugo. En j 853, Baudelaire, Baschet, Champfleury, Mon-

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selet et André Thomas avaient projeté la publication d'un journal hebdomadaire qui devait s'appeler 'Le Hibou philosophe. Le journal ne parut pas. Mais on a trouvé dans les papiers de Baudelaire des indications relatives à cette publication qui montrent son rôle et ses intentions. J'y relève, sous le titre de « Y Ecole Olympienne », le projet d'un article qui devait être consacré à Victor Hugo.

Un an après, Baudelaire, écrivant à son ami Champfleury, lui disait : « Trouvezvous réellement qu'à votre âge, et avec votre force actuelle, il soit bien utile d'exhumer les compliments de Victor Hugo, qui en a inondé les êtres les plus vulgaires?... » Le grand poète avait, en effet, cette manie, où il y avait une certaine coquetterie habile, de répandre sur toutes les oeuvres qui lui étaient envoyées la même bénédiction louangeuse et banale. Les Tleurs du Mal n'échappèrent pas, en 1857, au sort

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commun. Elles étaient déjà condamnées, lorsque Victor Hugo leur adressa son salut magnifique. « J'ai reçu, Monsieur, votre lettre et votre beau livre. L'art est comme l'azur: c'est le champ infini, vous venez de le prouver. Vos Tleurs du Mal rayonnent et éblouissent comme des étoiles. Continuez. Je crie « bravo » de toutes mes forces à votre vigoureux esprit. Permettez-moi de finir ces quelques lignes par unz félicitation. Une des rares décorations que le régime actuel peut accorder, vous venez de la recevoir. Ce qu'il appelle sa justice vous a condamné, au nom de ce qu'il appelle sa morale ; c'est là une couronne de plus. Je vous serre la main, poète ». La lettre est belle, mais seule la seconde partie, qui vise l'Empire, est sincère. Quand on lit la première partie, qui est relative au poète, on n'échappe pas à la certitude que Victor Hugo n'avait pas lu l'œuvre nouvelle, dont il parle comme

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il eût parlé de toute autre, avec la même somptuosité indifférente et insignifiante. Il est à croire que Baudelaire ne s'y méprit pas. 11 sut se faire de cette lettre une parure et, après le jugement, une défense ; mais il devait penser que son livre valait une autre appréciation.

Du moins, sa sévérité ne s'atténua pas à Tégard du génie qu'il subissait sans l'aimer et que sa conversation ménageait peu. Dit-il vraiment un jour, dans un moment d'impatience irritée : « Hugo, qui ça, Hugo? Est-ce qu'on connaît ça... Hugo! » Le propos lui fut prêté, en juin i 858, par Jean Rousseau dans un article du Figaro. Un démenti s'imposait. Baudelaire n'y manqua pas : « M. Victor Hugo est si haut placé, dit-il, qu'il n'a aucun besoin de l'admiration d'un tel ou d'un tel, mais un propos qui, dans la bouche du premier venu, serait une preuve de stupidité devient unz monstruosité impossible dans

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la mienne. » Y avait-il vraiment des monstruosités devant lesquelles reculât la libre, la très libre conversation de Baudelaire ? J'en doute, et, malgré la netteté de la rectification, je crois le propos pour d'autant plus vraisemblable que Baudelaire en tint plus tard quelques-uns qui ne sont pas moins monstrueux et dont l'authenticité est hors de doute*

Victor Hugo connut-il l'incident? Rien ne le prouve. Toujours est-il que Baudelaire lui fit, un an après, une large réparation dans l'article qu'il consacra à Théophile Gautier dans le numéro de X Artiste du 19 mars 1859. Le nom de Victor Hugo y revient à plusieurs reprises avec des éloges qui s'appliquent aux différents aspects de son génie. Quand, au bout de quelques mois, l'article parut en brochure, il était accompagné d'une lettre de Victor Hugo, que Baudelaire avait employé toute sa bonne grâce à obtenir.

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11 lui avait dédié les Sept Vieillards et les Petites Vieilles parus dans la T{evue Contemporaine. 11 ne dissimulait pas à Poulet- Mal assis que cet hommage contenait un placement* « Ce que je lui ai demandé est un vrai travail ; il ne peut pas, je crois, me le refuser. Je lui dédie deux 'Fantômes parisiens et la vérité est que, dans le dernier morceau, j'ai essayé d'imiter sa manière. » Victor Hugo ne résista pas.

Sa lettre, qui est de belle allure, renferme quelques-unes des banalités somptueuses dont sa flatterie était coutumière, mais on ne peut douter qu'il n'eût lu l'article de Baudelaire et une partie, au moins, des Fleurs du Mal. A la théorie de l'Art pour l'Art, qu'il niait être la sienne, il répondait par la théorie de l'Art pour le Progrès, sans se donner d'ailleurs la peine d'aller jusqu'au fond du problème, qu'il traitait d'un mot, en passant. Mais, cette fois, il portait sur Baudelaire le jugement d'un

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homme qui avait fait connaissance avec son talent : « Que faites-vous donc quand vous écrivez ces vers saisissants: les Sept Vieillards et les Petites Vieilles, que vous me dédiez et dont je vous remercie ? Que faites-vous ? Vous marchez. Vous allez en avant. Vous dotez le ciel de l'Art d'on ne sait quel rayon macabre. Vous créez un frisson nouvzzu. » La formule est saisissante, et elle est restée. Baudelaire a doté l'art d'un frisson nouveau, et ceux-là mêmes qui lui sont le plus hostiles ne peuvent, qu'ils lui en fassent un mérite ou une honte, lui contester cette originalité.

11 semble que ce témoignage de Victor Hugo toucha Baudelaire. 11 y répondit, en faisant le compte rendu du Salon de 1859, par une appréciation qui différait de celles auxquelles une occasion semblable l'avait entraîné en 1845 et en 1846. Non content de citer des vers de Victor Hugo, qu'il rapprochait des eaux-fortes de Meryon, il

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loua : « la magnifique imagination qui coule dans les dessins de Victor Hugo comme le mystère dans le ciel. Je parle de ses dessins à l'encre de Chine, car il est trop évident qu'en poésie notre poète est le roi des paysagistes. » Ingres aimait qu'on louât en lui son talent de violoniste. Victor Hugo était sensible aux éloges que l'on adressait à son talent de dessinateur. 11 n'avait pas tort. Je ne sais pas comment Ingres jouait du violon, mais je sais bien que les dessins de Victor Hugo, qui n'a imité aucune manière et dont la manière reste inimitable, ont une puissance extraordinaire. Comment étaient-ils faits? 11 le disait en remerciant Baudelaire, chez lequel il trouvait, par une réciprocité où il n'y avait sans doute qu'une politesse, toutes les cordes de l'art, celles du penseur, du poète et du critique : « Je suis très heureux et très fier de ce que vous voulez bien penser des choses que j'appelle mes dessins à

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la plume ; j'ai fini par y mettre du crayon, du fusain, de la sépia, du charbon, de la suie et toutes sortes de mixtures bizarres qui arrivent à rendre à peu près ce que j'ai dans l'œil et surtout dans l'esprit. Cela m'amuse entre deux strophes. »

Pourtant, tout au fond de lui-même, et sans méconnaître le génie de Victor Hugo, Baudelaire lui restait hostile ou, si l'on veut, étranger. Il rattrapait dans l'intimité de sa correspondance les éloges que l'intérêt, la reconnaissance ou les convenances lui faisaient une obligation de lui décerner en public. 11 croyait à la coexistence du génie et de la sottise. 11 le croyait, et il l'écrivait. En 1860, dans une lettre à Mme Sabatier, il disait sous une forme hypothétique, à l'occasion d'une oeuvre de Feydeau, dont la vanité était exigeante, ce que plus tard il n'hésitait pas à écrire avec um crudité brutale sur Victor Hugo :

« Savez-vous bien, je parle sincèrement,

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qu'il m'embarrasse plus que Victor Hugo lui-même, et que je serais moins troublé pour dire à Hugo Vous êtes bête, que pour dire à Feydeau Vous n'êtes pas toujours sublime. »

En 1861 , il envoyait au proscrit de Hauteville-House la seconde édition des Tleurs du Mal, dont trois pièces lui étaient dédiées. Victor Hugo venait d'être malade. 11 remercia, en écrivant à Baudelaire que sa poésie avait commencé sa guérison. « Elle est un dictame », lui disait-il. Du frisson au dictante, s'il n'y avait pas contradiction, il n'y avait pas progrès.

Deux mois après avoir reçu cette lettre, Baudelaire publiait dans la T(evue fantaisiste une série littéraire qu'il intitulait : Réflexions sur quelques-uns de mes contemporains. Elle commençait dans le numéro du i5 juin par une étude sur Victor Hugo, qui fut la plus étendue de toutes. Certes, elle rend hommage au génie du poète qu'elle analyse

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avec un soin laborieux, elle lui laisse toute sa place dans le mouvement littéraire du XIXe siècle, il s'y rencontre d'heureuses formules qui s'adaptent avec art à leur objet, si bien qu'à ne la prendre que du dehors, elle apparaît comme un bel éloge. Mais elle manque de vie et de flamme, elle est morne et traînante. On n'y sent ni la passion amoureuse d'un Théophile Gautier, ni la sympathie pénétrante d'un Paul de Saint- Victor, ni le goût hautain d'un Leconte de Lisle. L'inspiration et même la conviction y font défaut. D'un mot, auquel on peut donner son double sens, le cœur n'y est pas, et si Baudelaire appelle Victor Hugo « le poète cher et vénéré », il se force vers des sentiments d'affection et de respect qu'il n'éprouve pas. C'est à d'autres, à Chateaubriand, à Balzac et à Sainte-Beuve, qu'il les réserve. D'ailleurs, il traite Victor Hugo mieux que Molière, auquel, par la plus étrange aberration d'un goût paradoxal,

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il assigne le même rang qu'à Béranger!

L'article sur Les Misérables, qui occupait cinq colonnes du 'Boulevard dans le numéro du 20 avril 1862, ressemble à un pensum où l'opinion personnelle et intime du critique ne se livre pas. Les épithètes laudatives ne réussissent pas à dissimuler la froideur de l'ensemble. La thèse sociale de cet immense poème en prose répugne à l'aversion de Baudelaire pour le progrès, qu'il accable dans sa correspondance de ses railleries et de ses anathèmes. Seul un chapitre, celui de la Tempête sous un crâne, paraît l'avoir enthousiasmé sincèrement, et il dit des pages où ce drame se développe qu' « elles peuvent enorgueillir à jamais non seulement la littérature française, mais la littérature de l'Humanité pensante ». Je le comprends moins lorsqu'il ajoute qu' « il est glorieux pour l'Homme Rationnel qu'elles aient été écrites », et je crains qu'il n'y ait sous la bizarrerie de cet éloge l'ironie d'une mystification.

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Quand Baudelaire admire vraiment, il ne laisse aucun doute sur sa sincérité, il embrasse son sujet, il le développe, il s'y complaît, il y revient, il s'y attarde. On ferait un volume avec les pages qu'il a consacrées pendant une vingtaine d'années à Eugène Delacroix. Celui-ci est son homme et presque son Dieu. En j 863, il donne à Y Opinion nationale une magnifique étude, où je note une phrase qui rapproche les deux génies qu'il opposait en 1 846 : « Les grands maîtres, poètes ou peintres, Hugo ou Delacroix, sont toujours en avance de plusieurs années sur leurs timides admirateurs. »

L'année 1864 vit se produire un incident qui marqua moins de témérité que de révolte dans l'admiration de Baudelaire pour Victor Hugo. Lassé d'une hypocrisie qui lui imposait une attitude contraire à ses sentiments, l'auteur des Fleurs du Mal leva brusquement le masque. La fête pro-

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jetée à la date du 2 3 avril pour le trois centième anniversaire de la naissance de Shakespeare fut l'occasion de cette protestation irritée» Baudelaire adressa, le 6 avril, au Figaro, une longue lettre dans laquelle il accusait le véritable caractère, à son sens moins littéraire que politique, de cette manifestation. La lettre est écrite de verve. Guizot, Villemain, Renan, Victor Cousin et Jules Favre y sont assez malmenés, mais c'est surtout Victor Hugo qui, vers la fin, y trouve son compte. Baudelaire dénonce « l'alliance adultère, monstrueuse et bizarre » qui se noua en i83o, sous le patronage d'Olympio, entre la littérature et la démocratie. 11 rattache à cette alliance le banquet annoncé, qui fera de Shakespeare un révolutionnaire socialiste. Mais il va plus loin encore, et il accuse Victor Hugo de rechercher un but personnel par une spéculation de libraire. Le passage est à citer en entier : « Tout banquet, toute

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fête sont une belle occasion pour donner satisfaction au verbiage français; les orateurs sont le fonds qui manque le moins, et la petite coterie caudataire de ce poète (en qui Dieu, par un esprit de mystification impénétrable, a amalgamé la sottise avec le génie) a jugé que le moment était opportun pour utiliser cette indomptable manie au profit des buts suivants, auxquels la naissance de Shakespeare ne servira que de prétexte: i° Préparer et chauffer le succès d'un livre de Victor Hugo sur Shakespeare, livre qui, comme tous ses livres, plein de beautés et de bêtises, va peut-être encore désoler ses plus sincères admirateurs. »

La lettre de Baudelaire donnait au Tigaro la liberté de publier le nom de son auteur ou de lui laisser l'anonymat: « Conservez ma signature, si bon vous semble ; supprimez-la, si vous jugez qu'elle n'a pas assez de valeur. » Le Tigaro remplaça la

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signature par trois étoiles. Ce n'est pas évidemment qu'il méconnût la valeur de Baudelaire. Je crois plutôt qu'il lui répugna d'accoler le nom d'un poète de talent aux injures adressées à un poète de génie, exilé de France. Les amis d'Hugo nrzn furent pas moins renseignés et indignés. Quand, un mois après, Baudelaire se rendit à Bruxelles pour traiter avec l'éditeur Lacroix une affaire de librairie, il se heurta à unz hostilité marquée et à des bruits calomnieux qui le faisaient passer pour affilié à la police française. Il attribua ces bruits, qui l'exaspéraient et le décourageaient, à« quelqu'un de la bande d'Hugo », et il jura de s'en venger. Sa vengeance dut se borner à tenir les propos dont l'écho se rencontre dans sa correspondance.

11 y a surtout, à la date du 8 février i855, dans unz longue lettre adressée à Ancelle, un passage où la haine et le mépris s'exhalent sans mesure. Quelque peine que j'en éprouve

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pour la mémoire de Baudelaire, je ne remplirais pas l'objet de cette étude si je ne donnais pas ce passage en entier: « Ainsi, on peut être à la fois un bel esprit et un rustre, comme on peut en même temps posséder un génie spécial et être un sot. Victor Hugo nous Ta bien prouvé. A propos, ce dernier veut venir habiter Bruxelles. 11 a acheté une maison dans le quartier Léopold. 11 paraît que lui et l'Océan se sont brouillés. Ou il n'a pas eu la force de supporter l'Océan, ou l'Océan lui-même s'est ennuyé de lui. — C'était bien la peine d'arranger soigneusement un palais sur un rocher! Quant à moi, seul, oublié de tout le monde, je ne vendrai la maisonnette de ma mère qu'à la dernière extrémité. — Mais j'ai encore plus d'orgueil que Victor Hugo et je sens, je sais que je ne serai jamais si bête que lui. On est bien partout (pourvu qu'on se porte bien et qu'on ait des livres et des gravures), même en face de V Océan. »

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Cette idée de la sottise habitant le génie hantait Baudelaire. Il lui donna un jour, dans une conversation avec Sainte-Beuve, une forme encore plus grossière, que le critique inscrivit dans ses Cahiers: « J'ai vu mon petit ami libertin, qui m'a dit les choses les plus étranges en littérature et en poésie, mais spirituel, et qui m'ouvre des jours sur les générations survenantes. 1! raffole de Balzac et m'en donne une théorie très amusante, et qui a cela de précieux pour moi qu'elle est bien au point de vue de cet auteur et qu'elle me le fait comprendre. Mais quand il vient à Hugo, il me dit : « C'est un âne de génie. » — « Un âne », dis-je ; et j'essaye de l'en faire démordre. — « C'est un mulet obstiné que vous voulez dire ?» — « Non, c'est bien un âne. » — 11 y tient, et je finis par comprendre sa pensée, par y entrer même. Seulement, pour être juste et ne pas déroger à l'héroïque, j'ajouterai que c'est l'âne

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d'Ajax, qui tient bon dans le champ hérissé de chardons et sur qui on brise bien des bâtons avant de Je forcer à la retraite, qu'il fait toujours en bon ordre. » L'atténuation de Sainte-Beuve est plus poétique qu'équitable et je ne sais si, dans cette sorte d'injustice commune, je ne préfère pas à sa perfidie calculée, et qui porte, la brutalité exaspérée de Baudelaire, inoffensive par son excès même.

Reçu à Bruxelles en mai i865 par Mme Victor Hugo, qui lui témoignait une sincère sympathie, Baudelaire dut subir « un plan majestueux d'éducation internationale » qu'elle lui développa après dîner, à une heure où il avoue qu'il avait plus envie de rêver que d'écouter et de discuter. C'était l'écho des théories de Victor Hugo.

Baudelaire ne s'associait pas à ces plans humanitaires. Victor Hugo lui envoya en 1 865 un volume, — sans doute les Chansons des T{ues et des Bois — qui portait

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cette dédicace : « A Charles Baudelaire : Jungamus dextras. » Baudelaire, dans une lettre à Edouard Manet, commentait ainsi Tenvoi : « Je connais les sous-entendus du latin de Victor Hugo. Cela veut dire aussi : Unissons nos mains pour sauver le genre humain. Mais je me fous du genre humain, et il ne s'en est pas aperçu. »

Quels que fussent ses sentiments intimes, dont j'ai trop prouvé qu'il ne ménageait pas l'expression, Baudelaire était tenu envers Victor Hugo à de certains égards extérieurs. C'est ainsi qu'il alla le voir en juillet i865. « Quand je suis retourné à Bruxelles en juillet, j'ai cru qu'un littérateur français ne pouvait se dispenser de faire une visite à Victor Hugo. Ce sentiment dérivant d'une politesse innée m'a jeté dans les aventures les plus baroques. Je vous raconterai cela, si jamais je vous revois. » Quel dommage que nous ne connaissions pas ces aventures ! Elles mar-

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quèrent, à n'en pas douter, la dernière entrevue des deux poètes.

Les papiers de Baudelaire renfermaient une note sommaire sur les Travailleurs de la Mer, destinée à un article qui ne parut pas. La dernière ligne est en quelques mots unz révélation: « Le dénouement fait de la peine: (critique flatteuse). » Ainsi Baudelaire s'efforçait d'accorder la bienveillance de sa critique publique avec la sincérité de ses sentiments personnels.

Trop intelligent, trop profond, trop avisé pour ne pas subir la puissance du génie, il détestait l'orgueil de l'homme et il méprisait les théories sociales de l'apôtre humanitaire. 11 y a dans T usées un passage qui résume cette double impression : « Hugo pense souvent à Prométhée. 11 s'applique un vautour imaginaire sur une poitrine qui n'est lancinée que par les moxas de la vanité. Puis, l'hallucination se compliquant, se variant, mais suivant la marche progres-

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sive décrite par les médecins, il croit que, par un fiât de la Providence, Sainte-Hélène a pris la place de Jersey, Cet homme est si peu élégiaque, si peu éthéré, qu'il ferait horreur même à un notaire. Hugo, sacerdoce, a toujours le front penché, trop penché pour rien voir, excepté son nombril. »

Entre Victor Hugo et Baudelaire, il y avait incompatibilité d'humeurs, de doctrines et de talents. Tout les séparait: la vie, la politique, l'art. Certes, Baudelaire, qui a rendu hommage, même dans Tordre poétique, à tant de gloires, n'était pas jaloux de Victor Hugo, et on le rabaisserait sans raison et sans justice en lui prêtant un aussi vil sentiment. Mais il avait le tort, contre lequel il ne se défendait pas assez et dont il se plaignait pour lui quand il le rencontrait chez les autres, de ne pas séparer l'homme de l'œuvre. Les défauts de l'un lui cachaient les beautés

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de l'autre. Il fut sévère par injustice. Au cours des relations, d'ailleurs dispersées et vagues, qu'ils eurent pendant vingt ans, les bons procédés furent du côté de Victor Hugo, dont la « politesse innée », si banale qu'elle fût, ne cessait jamais d'être prévenante et charmante. Cette politesse affectait de rapprocher les distances et de traiter un émule en égal. La postérité a fait aux deux poètes leur part légitime. Elle a relevé Baudelaire des préventions injustes qu'une condamnation stupide avait fait peser sur lui, mais la maladie ne peut pas donner les mêmes fruits que la santé, et un recueil qui contient quelques chefs-d'œuvre ne doit pas être mis au rang des innombrables chefs-d'œuvre auxquels ne suffisent pas plusieurs recueils. Un frisson, même nouveau, n'est pas un orchestre. Ce serait mal servir le talent, si original, de Baudelaire que d'en forcer le sens en voulant l'égaler, par un excès mala-

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droit d'admiration ou de snobisme, au puissant génie qui a dominé son siècle et qui honore l'Humanité.

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